Chapitre 2

« Un chat qu'on écorche »

Depuis le soir où j'avais senti l'odeur de ce type sur Justin, son identité m'obsédait. Je n'arrivais plus à avoir de pensées cohérentes. Qui il était ? A quoi il ressemblait ? Que lui faisait-il ? Que lui disait-il ? Bien que je n'eus plus cherché son odeur sur Justin, j'avais l'impression de la sentir partout autour de moi. Pourtant j'étais certain que jamais mon Ange n'oserait l'amener chez nous. Mais depuis que j'avais pris conscience de l'existence de ce type, j'avais le sentiment que sa présence cherchait à m'envahir. Le seul moyen de m'en débarrasser était de découvrir qui il était.

Ce fut facile à vrai dire ; en fouillant dans ma mémoire, j'avais remarqué que le comportement de Justin avait changé peu de temps après son retour du récital aux Beaux-arts, auquel il avait accompagné Lindsay _ c'est bien la dernière fois que je la laisse l'emmener quelque part _ dont il avait ramené ce CD de musique classique qu'il passait en boucle à m'en filer la migraine. A partir de là, il me suffit de jeter un œil à la pochette du disque pour voir la photo et le nom du musicien écrit en gros sur la jaquette : Ethan Gold _ un brun bouclé.

Mais ça ne m'était pas suffisant : il me fallait le voir lui en chaire et en os. Je me rappelais l'endroit où Mickaël m'avait dit qu'il les avait vus s'embrasser, et décidais d'aller faire un tour dehors. Je dus marcher un bon moment avant d'entendre ce crin-crin insupportable qui me donnait l'impression d'entendre un chat qu'on écorche. Je le vis sur le bord du trottoir, en train de jouer, les yeux fermés, cette musique infernale. J'avais presque l'impression de sentir son odeur remonter à mes narines, et j'étais prêt à vomir.

Je décidais de l'appâter le plus simplement du monde, en jetant un billet de cent dollars dans son étui. Sans surprise, il mordit à l'hameçon. Je l'invitais alors au snack afin de l'étudier de plus près. Je cherchais alors en vain ce qu'il pouvait bien avoir de si extraordinaire pour que Justin lui accorde autant d'importance. Mais je ne voyais rien que de très banal. Il m'écoutait lui raconter des conneries avec un air niais à pisser de rire. Il faut dire que je sais comment charmer un auditoire, moi aussi.

Et tandis que je parlais, que je le regardais, je me demandai si mon Ange le regarderait toujours de la même façon si je le baisais. Mais je chassais vite cette idée car j'étais plus tenté de le tuer ; l'un ou l'autre, je pense que ça aurait apporté plus de problèmes que de solutions.

Voulant mettre fin à cette mascarade, je lui présentais ma carte, et fus ravi de voir son visage se décomposé à la lecture de mon nom. Si Justin n'était pas arrivé à ce moment-là, je crois bien que je l'aurais bouffé _ et ça n'aurait rien eu d'un jeu érotique. Heureusement pour lui, après un moment de flottement, il prit la première excuse pour s'en aller.

Justin et moi, nous rentrâmes au loft sans échanger un mot. Mais une fois à l'intérieur, mon Ange se sentit obligé de me donner des explications. Des excuses qui ne m'intéressaient pas, que je n'avais pas envie d'entendre. Tout ce que je souhaitais, c'était oublier toute cette histoire. En fait, j'aurais voulu ne jamais rien savoir. Mais Justin en rajoutait une couche, me parlant de sentiments, me jetant à la gueule toutes les paroles mielleuses que lui avait sorties l'autre. Je finis par craquer, et lui demandai pourquoi il était encore là s'il n'était pas satisfait :

_ Est-ce que tu veux que je reste, Brian ?

Je ne comprenais pas le sens de cette question. Si j'avais voulu qu'il parte je l'aurais mis dehors _ je ne passe jamais par quatre chemins et il le sait. Il se tenait si près de moi que je pouvais sentir la chaleur de sa peau et son odeur. Mais j'avais beau me concentrer dessus, c'était toujours celle de l'autre qui m'envahissait l'esprit.

_ Je ne peux pas choisir à ta place, lui répliquai-je. Il s'écarta de moi et sortit en claquant la porte. L'angoisse qui m'étreignit le cœur, au moment où je me retrouvais seul, me fit venir les larmes aux yeux. Je me laissai aller jusqu'à ce qu'il ne m'en reste plus une seule.

Justin revint finalement tard dans la nuit. J'étais déjà couché. Il me rejoignit sans dire un mot. Je lui fis une place et le pris dans mes bras. J'eus un mal fou à m'endormir ; le serrant toujours plus fort sur mon cœur, respirant le parfum de ses cheveux. Comme si, instinctivement, je craignais qu'il ne s'évapore.

Le lendemain soir, nous étions tous au Babylon, pour fêter la sortie de Rage. Justin et était à cran : lui et Mickaël ne s'adressait plus la parole. Après avoir tenté de les raisonner, j'allais vaquer à mes occupations habituelles dans la backroom. Mais lorsque je remontais, il était là, embrassant mon Ange sous mes yeux.

Je suis resté pétrifié, les regardant partir, sans plus savoir où j'étais.