Que j'aie pu vivre tant de temps sans lui me dépasse. Au lycée, mes amis habituelles ne représentaient plus aucun attrait, ni le français, qui pourtant était ma matière de prédilection. Mon professeur, monsieur Haveret, avait remarqué mon changement de comportement, alors que même mes parents avaient été dupés par mon manège. Le mercredi de la deuxième semaine, a la première heure de la journée, j'avais cours avec lui. J'étais assise à mon bureau habituel, et je faisais semblant d'écouter la leçon, alors que mon esprit vagabondait sur la nuit de la semaine passée.
C'est alors qu'il m'apostropha:
-Mademoiselle Valey, que viens-je de dire?
Je répondis sans même m'en rendre compte
-Que Maupassant était né à Trouville sur Arques, d'après son acte de naissance. Néanmoins, une ambiguïté subsiste sur ce renseignement car il serait né, d'après son acte de décès, à Sotteville.
Je devinais qu'en débitant tout ça j'avais eu l'air d'une martienne, et que mon regard devait être pour le moins hagard. Cependant, des que j'eu répondu, je me préparais a replonger dans ma léthargie lorsqu'il reprit
-Vous viendrez me voir à la fin cours.
Venir voir un professeur a la fin des cours était l'unes des choses que je détestais le plus faire. Après les corvées ménagères, qu'a l'accoutumée, j'évitais. Mais depuis que j'étais tristement amoureuse, on eut dit que mon cerveau était renversé; j'adorais les choses qu'habituellement je détestais. Ainsi, comme je l'ai déjà dit, je m'acquittais presque joyeusement des taches ménagères que ma mère avait la bonté de m'exhorter à faire. Lorsque la cloche qui annonçait la fin de l'heure sonna, j'espérais me faufiler avant qu'il n'ait le temps de m'interpeller, mais n'en fit rien. J'étais, par un miracle incroyable, toujours scotchée a ma chaise, cinq minutes après la sonnerie. En effet, je n'avais pas entendu le coup de feu du départ, et étais restée là comme un légume, ce que j'étais désormais, privée de l'amour de ma vie. Alors monsieur Haverett s'était approché, et avec ses lunettes carrées, avait commencé à me parler. Seulement, j'étais incapable de me focaliser sur ses paroles. J'avais les yeux fixés sur sa cravate bleu roi, qui tranchait avec le blanc étincelant de sa chemise. Le flot de parole qu'il déversait à mon intention me parvenait avec des interruptions quasi constantes
-Mademoiselle Valey... C'est pour cela que je trouve... cela fait déjà quelques temps ... voir quelqu'un n'est pas une honte... même... J'ai une adresse... Vos parents... Mademoiselle? ...entendez? Avril?
Je secouai brusquement la tête lorsqu'il m'appela par mon prénom.
-Hum? Oh, oui bien sur.
-Bien, je suis content d'avoir pu vous aider. Voici ses coordonnés.
Et il me tendis un papier ou étais griffonnés au stylo a encre, le nom de quelqu'un, avec son numéro de téléphone et son adresse. Il habitait en dehors de la ville. Et je n'avais aucune idée de la profession qu'il exerçait, je n'avais rien écouté à son baraguinage. Je m'étais contentée de le remercier à mon tour, prendre mon sac et aller au cours suivant.
-Avril?
Quelqu'un m'avait rattrapé dans le couloir, à la fin du cours. Il tirait sur ma manche. Si il ne l'avait pas fait, je ne me serais sûrement pas retournée. Je regardai ma manche puis celui qui la tenait. Entre le calque qui me séparait de la réalité depuis que je l'avais quittée, j'aperçus un visage familier. C'était Adam.
Bizarrement, depuis que j'étais tombée amoureuse, je l'avais complètement oublié. Je m'en voulus sur le moment, mais bien vite cela passa au second plan, comme toute ma vie. Il me tenait toujours par la manche lorsque je lui adressai un sourire forcé.
-Adam! Alors, quoi de neuf?
Ma relation avec Adam avait toujours été spéciale. Ce n'était pas mon âme soeur, mais presque. J'étais d'abord tombée amoureuse de lui, en cinquième, puis, comme on était dans la même classe, on est devenus amis, et mon amour pour lui s'est transformé en amitié. Mais j'ai toujours adoré son physique. D'ailleurs, par certains coté il me rappelait mon vampire. Mais ses traits n'étaient pas carrés. Ils étaient doux et courbes. Ses yeux étaient particulièrement attirants. D'un vert gris, ils étaient alertes et mystérieux parfois. Sa bouche était extrêmement agréable à regarder. Elle était épaisse, mais pas trop, et d'un rose clair. Sa chevelure brune et raide était très courte et l'avait toujours été. Depuis l'année de la cinquième, même en étant pas dans la même classe, nous avions gardé contact. On se voyait tout le temps en dehors des cours. Avant. Avant que ma vie ne bascule, et ne devienne une damnation horrible.
Cependant, il ne crut pas un instant à mon sourire et à ma réplique commune.
-Hum, quoi de neuf? J'ai une amie qui est un zombie depuis deux bonnes semaines. Et je voudrais savoir pourquoi.
Je baissai instinctivement le regard. Je savais mes yeux vides d'expression depuis quelque temps, et je n'avais nullement envie de le fixer avec ce regard la. C'était un regard que je réservais a mes parents, aux profs, a ceux qui ne me connaissaient pas. Pas à mon meilleur ami. Je ne pouvais pas lui dire ce qui se passait, ce serait une énorme erreur, et puis Adam était extrêmement jaloux. Il détestait me voir avec d'autres mecs que lui, même si je ne faisais rien qui pouvait le rendre nerveux. J'avais l'impression d'être sa propriété, mais ça ne me dérangeait pas. Jusqu'a maintenant.
-Rien. Rien, absolument rien. Tout va bien.
Je savais qu'il n'avait pas gobé un seul mot de la phrase que je venais de lui dire, mais elle avait une fonction précise; me laisser le temps de filer. Je savais que fuir de la sorte n'était pas correct, et n'allait pas résoudre le problème, mais j'avais mal au coeur de rester tant de temps avec des humains. L'envie de me retrouver seule dans ma chambre me brûlait, en partie parce que j'avais terriblement envie de pleurer, subitement, et que je ne comptais pas le faire ici, au lycée, devant une foule de personnes qui me connaissaient mais dont j'essayais d'ignorer l'existence neuf heures par jour.
Je ne me supportais plus moi même, d'être humaine, imparfaite, commune et basse. Je me sentais presque sale d'être humaine. Pour moi la condition humaine était devenue une prison. Je rêvais de ses lèvres, je rêvais que les miennes lui ressemblent. Je rêvais de sa chaleur glaciale, de son ténor envoutant. Avant même que je ne m'en rende compte, j'avais la tête enfoncée dans mon oreiller et je pleurais toutes les larmes de mon corps. Je me détestais, je me détestais! Je ne pouvais plus me voir. Je ne pouvais plus voir ma peau si bronzée par rapport a celle de mon amour, mes lèvres si peu épaisses bien que très rouges, mes cheveux blonds... Je voulais devenir vampire, ne serais ce que pour avoir une chance de le séduire. De l'avoir. De l'avoir pour l'étérnité à mes cotés, car a ce que je sache, les vampires étaient immortels.
Je ne pouvais plus rester dans cet état, je pleurais tous les jours que comptaient la semaine, j'étais amorphe deux fois par jour sans interruption, j'étais quasiment une morte vivante lycéene.
Un après midi, a l'heure que ma mère appelle « entre chien et loup », j'étais en voiture avec mon père, en rentrant d'une visite chez ma grand mère, habitant dans le village d'a coté. Il faisait un froid mordant ce jour la, mais comme j'en avais l'habitude depuis la déclaration d'amour de mon âme, j'avais trop chaud, et je m'ennuyais a mourir. Dans la voiture, mon père s'obstinait à regarder la route, ne me jetant pas un seul coup d'œil et gardant le silence. J'ai parfois l'impression que mon père a peur de mes réactions. Je ne peux pas lui en vouloir, dans cette période de ma vie, mes réactions étaient en effet imprévisibles, et la plupart du temps j'étais enfermée dans ma chambre. Mais j'adore ma grande mère et cela faisait partie de la comédie que je menais d'aller lui rendre visite, comme tous les dimanches. Le paysage défilait devant la vitre, et j'appuyais ma joue contre la portière en regardant passer les maisons et autres vaches de notre village. Ce ne fut que lorsque nous passâmes devant le foret ou j'avais discuté avec mon vampire la première fois, que je sortis de ma transe sporadique. Je relevai brusquement la tête et regardai par la vitre. Je n'espérais pas y voir grand-chose, mais j'étais absorbée par les souvenirs de cette rencontre. Les bois étaient noirs, et l'on distinguait a peine la lumière du soleil couchant a travers les branches tellement elle était dense. Je scrutais chaque interstices entre les arbres « j'habite de l'autre coté de la foret » avait il dit…Nous arrivâmes au village, et j'abandonnai la chasse visuelle pour me replonger dans ma torpeur, lorsque j'aperçu son visage blanc sur le bas coté de la route, a cent mètres de moi. Il m'avait vue. Il me fixait. J'aurais voulu crier a mon père de s'arrêter, mais ma voix ne voulais pas sortir de ma gorge. Alors nous passâmes juste devant lui, à quelques mètres, et je photographiai son image. Ses lèvres remuaient, mais il m'était impossible d'entendre quoi que ce soit. Mes doigts heurtèrent brusquement la vitre, j'aurais voulu le toucher, j'aurais voulu briser cette vitre, même si je savais que c'était impossible. Il avait son long manteau noir, et en dessous, ne revêtait qu'une chemise blanche, col ouvert. Son regard était sévère.
C'est fou tout ce que j'avais pu capter dans la fraction de seconde qu'avait duré notre entrevue, et cela ranima la flamme qui me consumait a feu doux. Il fallait que je le retrouve.
