La nuit suivante, sans aucun plan, je comptais le rejoindre. Ou en tous cas m'exposer à un danger tel qu'il ne pourrait pas me laisser faire. J'allumai ma lampe de chevet . J'avais attendu que mes parents soient couchés et endormis. Je ne pouvais pas prendre le risque de me faire surprendre. J'avais disposé des oreillers sous ma couette, au cas où, pris mon manteau, cette fois imperméable et une lampe de poche. Je partis sans plus de préparatifs Étrangement, j'avais hâte. Pas hâte de le retrouver; je n'en avais aucune garantie , J'avais hâte de retrouver les conditions de notre première rencontre.

Je descendis les escaliers sur la pointe des pieds, et ferma la porte le plus silencieusement possible. Je dévalai le perron et me reprouvait seule dans la nuit noire. J'avais plus ou moins intentionnellement choisi une pleine lune, pour mettre toutes les chances de mon coté. Mon cœur battait déjà la chamade , alors que j'étais encore dans le jardin. Je suivis alors mon intuition, essayant de suivre un chemin identique à la première fois. Je levai les yeux. Le ciel scintillait de centaines d ' étoiles, c'était un spectacle magnifique. Je n'appréhendais même pas la foret ,je la cherchais. Je marchai ainsi un long moment, dans la boue qui recouvrait la « route » principale du village. Je m'aperçu que je ne détestais plus autant le village depuis que je avais rencontré l' homme étrange.

Des barrières blanches a la peinture écaillée bornaient les champs que je longeais. La dernière fois, j'avais marché près de cinq kilomètres . Cette fois ci, j'avais du prendre un sentier coupant le village car celui-ci me mena directement la ou je l'avais vu pour la première fois. Mon regard se tourna vers le grand arbre au bord de la route, sur lequel nous nous étions assis. Il ne restait plus que la foret a traverser.

Cette imposante masse noir me parut soudain effrayante. Je n'avais pas le choix. Je devais la traverser pour retrouver celui que j'aimais. Peut être.

Mes cauchemars me revinrent en mémoire et des larmes froides coulèrent malgré moi sur mes joues glacées. J'hésitais. Étais ce vraiment ce que je voulais? D'un pas mal assuré, je m'avançai vers les bois. Le boue me collait au chaussures, cassant le silence par des flops mous. Le coté apeuré de mon être avait déséspéremment envie que j'allume ma lampe de poche, mais le coté amoureux me disait que cela -s'il était la- allait le faire fuir. Je n'était fit donc rien et continua a marcher dans le noir, approchant de l'ombre de la foret.

voilà. J'étais arrivée a l'orée du bois, j'allais y entrer. La nuit, cet endroit n'était guerre accueillant. Et le fait qu'il recèle peut être un vampire, même si c'était le mien, me flanquait clairement les jetons. Je décidai alors de me mettre en pilote automatique. Mes pieds avançaient, me portant, pendant que ma tête pensait a loisir. Pensait a SES traits, a SON odeur, a SA voix... a SA peau. Je me détendis, et j'avançais pleine d'assurance. Pas une branche ne bougeait dans l'épais feuillage qui m'entourait. J'avais emprunté un sentier, de peur de me perdre. Un coup d'œil à ma montre m'appris qu'il étais OOh10. J'étais partie de chez moi a 23h30, cela faisait donc quarante bonnes minutes que je marchais. Mes pieds rasaient la boue épaisse,cependant que j'essayais de me concentrer sur lui. Mon esprit -mon corps tout entier- l'invoquait. Je le voulais, maintenant. Je voulais qu'il soit près de moi. Cela faisait trop de temps que j'attendais ce moment. J'avais trop pleuré pour qu'il me refuse ce cadeau. Ce modeste présent que je lui réclamais. Juste une dernière fois. J'avais en effet décidé même si je ne savais pas encore comment tenir la promesse que je m'étais faites, que si je ne le retrouvait pas cette nuit, j'abandonnais tout espoir de le revoir un jour, et je le considérerait comme mort. Un vampire mort, allez vous me dire, ce n'est pas très logique. Ça le serait pour mon esprit.

J'en étais la de mes réflexion lorsqu'un bruissement léger se fit entendre . Un bruissement de feuillage qui s'écartait sur le passage de quelque chose. Un frisson me secoua. Mais c'était un frisson d'anticipation. Je connaissait le danger qui m'attendait, je savais les sensations que j'allais éprouver en le voyant. J'en étais contente, j'en avais hâte. Je restai alors plantée la , l'attendant.

Seulement, ce que je n'avais nullement prévu, c'est que ce ne soit pas lui. Et la silhouette noire qui émana doucement des bois n'était pas la sienne. C'était celle étrange... d'un homme. Émergeant, je vis qu'il était blanc, blanc comme le marbre, comme LUI. Mais ce n'était pas lui. Ce n'était pas son odeur, ce n'était pas son manteau, ce n'était pas ses yeux, ni ses traits, même s'ils s'en rapprochaient. Je détestai l'instant qui suivit. L'inconnu s'approcha de moi, et je vis en premier la bouche rouge qui caractérisait ceux de son espèce. Je sus qu'un Requiem allait bientôt sonner. Que les cloches allaient jouer le glas. Et ce serait pour moi. Je me sentis horriblement bête de m'être exposée ainsi. Je savais qu'il allait en finir avec moi, et que les sensations que j'allais éprouver avec lui, par son attaque, n'allaient pas être les mêmes qu'avec mon vampire. Je savais qu'il n'allait pas relâcher sa poigne au dernier moment, qu'il allait aller jusqu'au bout. M'enlever la vie petit a petit, par les sillons délicieux que constituaient mes veines. J'avais les yeux fermés lorsque je sentis son souffle caresser ma joue. Un horrible souffle, qui sentait non pas l'amour mais la mort. Une voix désagréable grésilla alors dans mon oreille. Elle était désagréable parce que ce n'était pas la sienne.

-Que fais tu la dans les bois a cette heure tardive?

Ses doigts caressaient mon épaule ; son ton se voulait âpre et doux, mais était cynique et joueur. Je détestais cet imposteur. Je frissonnai lorsqu'il reprit

-Qui a peur du grand méchant loup? Pas toi on dirait…

Et je n'entendis pas la suite car d'épais sanglots se firent entendre. Ce furent les miens. Mes jambes, je ne sais comment, me portaient encore, et j'étais debout lorsqu' il me prit brutalement par les épaules et posa ses lèvres -glacées et désagréables- dans mon cou. Comme l'autre l'avait fait, il ouvrit la bouche, et…

Un autre bruissement se fit alors entendre, dans la foret. C'était un bruissement rapide, suivit d'autres, comme quelqu'un qui court. C'est alors que je le vis. Mon cœur fit un bond, il arrivait. Il allait peut être me sauver. L'autre vampire, dos a la situation, ne le vit pas arriver. Et la surprise s'empara de moi lorsqu'il stoppa son geste pour se retourner. Je ne vis que son dos, son échine apeurée, et ce que je vis plus distinctement, c'était mon vampire arriver devant lui. Il avait une expression surprenante fichée sur le visage. Il était en colère cela se voyait. Il me jeta un regard noir, lourd de reproches. Il ne s'attarda pas sur moi car il darda son regard sur l'autre vampire, qui n'avait pas fui, mais au contraire s'était redressé. Les lèvres de celui que j'aimais s'étaient retroussées, son échine était courbée, et son caractère de vampire ressortait indubitablement. On aurait jamais dit un humain. Un grondement puissant et sous-jacent se fit entendre, puis un chuintement, comme appartenant a un félin prêt a combattre. Les deux vampires étaient maintenant face a face, et je sus qu'un affrontement se préparait. J'étais effrayée a l'idée d'y assister, mais incapable de m'éloigner de lui. L'autre grogna également mais son cris ne fut pas a la hauteur de mon défenseur . Le combat allait commencer. J'en tressaillais d'avance, et m'éloigna de quelques pas. Ce fut le brun - le mien- qui donna l'assaut. Il fondit sur l'autre comme un aigle sur sa proie. Je remarqua alors ses ongles , plus sortis et affûtés qu'a l'accoutumée. Son corps tout entier s'était transformé; ses veines ressortaient incroyablement, violettes et rouges, ses muscles saillaient sous sa chemise blanche. L'autre était plus impressionnant, mais ne semblait pas maîtriser la situation. Son nez était froncé comme par une mauvaise odeur. Il réussit a se remettre sur pied et projeta l'autre contre un arbre. La bête poussa un cri de victoire alors que la mienne grondait. Je crus que c'était de douleur, mais lorsqu'il se releva , je sus que c'était un grognement d'intimidation. Il semblait indemne. Il me lança alors un regard m'intimant de m'enfuir. Mais je ne pouvais pas, et restais sur place. L'autre vampire avait pris l'avantage, et l'avait griffé a l'épaule pendant la fraction de seconde ou il m'avait lancé un regard. Cela sembla le rendre fou de rage, et il hurla comme un loup l'aurait fait. Son corps se projeta en avant et tomba une seconde fois sur sa proie. Je sus que c'était l'assaut final. Je n'aurais pas du voir cet affreux spectacle. Je savais qu'il allait tuer l'autre. Celui qui avait tenté de s'en prendre a ma chair. Je ne pu m'empêcher de voir distinctement le moment ou mon vampire planta ses crocs blancs et acérés, étincelants sous la lumière crue de la pleine lune, dans le cou de son adversaire, qui poussa un cri d'horreur et de souffrance vampirique. Je fus submergée par ce cri strident et grésillant et ne pu m'empêcher de m'écrouler dans la boue. J'entendis alors le vainqueur accourir vers moi et se pencher pour me ramasser et me hisser sur une racine .

-Avril? Avril, ça va?

Il me tapotait la joue comme un humain l'aurait fait, mais plus délicatement. J'ouvris les yeux, et les posai sur lui. Il était redevenu plus ou moins lui-même. Il me regardait, inquiet.

-Ou...i.

Oui, j'allais très bien. J'allais on ne peux mieux. J'allais comme je n'était jamais allée depuis des semaines, depuis la dernière fois que je l'avais vu. Mon corps était sur la racine, et ma tête reposait sur un de ses genoux. Je ne voulais pas bouger. Je voulais rester sur cet oreiller dur et froid toute ma vie.

-Bon ,assied toi alors.

Oh non, je ne voulais pas. Mais je m'exécutai quand même en partie parce que son regard redevenu velours me le demandais. J'étais assise a coté de lui , lorsqu'il commença a parler

-Écoute, je vais te dire tout ce que tu veux savoir.

Ce qu'il venait de dire me réjouit . Pas autant que sa présence, mais ma joie s'accentuait grâce a ce qu'il venait de m'annoncer.

-Absolument tout?

Il mit sa tête de coté, comme il le faisait chaque fois que quelque chose lui coûtait.

-Oui. Pose moi tes questions.

Je ne savais pas trop par ou commencer, mais une question me brûlait les lèvres

-Quel est ton nom?

Il soupira bruyamment. Je réalisais qu'il n'avait même pas du reprendre sa respiration depuis le combat. Le corps de l'adversaire reposait toujours un peu plus loin, sur le chemin . J'eus malgré moi un pincement au cœur, de savoir que mon amoureux avait pu faire une telle chose. Mais je devais admettre que ça ne devait pas être la première fois.

-Jeremiah .

Quel prénom chantant et noble. Cela lui convenait parfaitement. Je devinais que ce prénom allait dorénavant me trotter dans la tête jours et nuit.

Mais voilà; en apprenant cette information, toutes mes autres questions que j'avais soigneusement rangées dans ma tête s'étaient envolées. Je me creusais la tête pour les retrouver,lorsque une autre s'imposa a moi:

-Pourquoi veux tu tout me dire, maintenant? Ma voix trahissait mon inquiétude , et je craignis sa réponse.

Il me regardait et son regard se plongea dans le mien

-Parce que je ne veux pas que ta curiosité te coûte la vie. Je veux qu'après cette conversation, tu retournes chez toi, et que tu m'oublies.

Une larme coula sur ma joue, qu'il récupera sur son doigt et lécha. Je ne pourrais pas l'oublier, sa demande était impossible a satisfaire.

-J'aimerais...oh, si tu savais comme j'aimerais. Mais je ne peux pas.

-Tu pourras. Les humains oublient vite.

Sa réplique me poignarda.

-Les vampires non.

Et l'éclat de regret qui passa alors dans ses yeux me rasséréna.

-Alors, une dernière question.

-Celle que tu veux.

-Que ressens-tu pour moi?

Il recommença a vriller son regard dans le mien, ses pupilles s'assombrirent tout à coup et ce qu'il dit me trancha la poitrine.

-Rien.

Il soutint mon regard, comme pour me faire comprendre qu'il ne mentait pas.

-Alors tu vas m'oublier maintenant?

C'est alors que je ressentis un sentiment qui ne m'avait jamais atteint en sa présence. J'éprouvais de la rage contre lui. Je me mordis la lèvre inférieure, et décidai de retenir mes larmes. Je ne voulais pas qu'il perçoive la peine que je ressentais a ce moment la.

-Oh oui, ça c'est clair.

Et je me levai brusquement, si brusquement qu'il sembla étonné de ma réaction. Il tenta de me retenir de sa poigne de fer en prenant mon poignet. Ce contact me fit mal. au coeur.

-Écoutes moi bien, je ne veux plus te voir. Je ne veux plus que tu essaie de

me contacter, de me parler ou de faire quoique ce soit qui soit en rapport avec moi!

C'était moi qui avait dit ça. Je venais de le révoquer a jamais. Et j'espérais a cet instant qu'il me désobéirait. Mais je sentis qu'il ne le ferait pas, et le rictus qui venait de se former sur son visage me confortait dans mon sentiment. Il se détourna de moi, commença a reprendre son chemin, qui était opposé au mien, s'enfonçant dans l'obscurité.

Puis brusquement, il tourna la tête, avant de tourner tout son corps vers moi et d'écarter les bras, dans une révérence que je ne voulais pas.

-A ta guise!

Il me salua et commença a marcher si vite qu'il disparut de ma vision bien plus vite que je ne l'espérais. Mais j'étais décidée a l'oublier. Je forçai mes jambes a continuer à me porter jusqu'à chez moi. Je pleurais a chaude larmes pendant tout le chemin du retour, mais j'avais pris ma décision. Il ne voulait pas de moi? Alors moi non plus. Je me forcerais a ne plus penser a lui, a effacer toute trace de sa présence de mon cerveau. J'allais le gommer de ma vie, et il allait en disparaître a jamais. Premièrement, j'allais me concentrer sur mes études, et m'interdire de penser a lui. Ensuite, j'allais téléphoner a Adam, et essayer de renouer des liens qui s'étaient défaits depuis a peu près trois semaines. J'enfonçai les poings dans mon coupe-vent. Le combat contre moi même allait être très dur.

De retour chez moi, je fis attention à fermer la porte silencieusement derrière moi. Je montai dans ma chambre a pas de loup, et me mis au lit après avoir enfilé un vieux t-shirt.

Dans mon lit, les images de Jeremiah était extrêmement difficiles a chasser. J'espérais y parvenir, mais ce n'était pas gagné. De plus, des tas de questions se heurtaient dans ma tête. Pourquoi m'avait-t-il sauvée si il ne ressentait rien pour moi? L'escalade des souvenirs reprit, je voyais ses lèvres remuer quand il me parlait, et comme d'habitude, son timbre de velours fit écho en moi, après le toucher de sa peau et sa poigne de fer. Je l'aimais, c'était clair, mais il fallait a tout prix que je me défasse de ce sentiment le plus rapidement possible. Je détestais l'avoir en mémoire.

C'était ce sentiment qui me faisait vivre telle un zombi depuis trois semaines, et je n'allais pas rester comme ça toute ma vie, a attendre que Jeremiah m'accepte dans la sienne. Je me souviens m'être roulée en boule et avoir instantanement plongée dans un sommeil comateux.