Carlie défiait avec rage l'adolescente qui s'amusait à la provoquer. Elle aurait tellement souhaité la faire taire, lui arracher ce sourire narquois ainsi que ce regard amusé. Elle aurait tant souhaité avoir un grand-frère, comme celui de Luna, un grand-frère qui l'aurait défendu. Ou à défaut, une sœur un peu plus présente. Mais non, elle était seule. Seule face à cette bande de gitanes avec laquelle elle n'avait pourtant jamais eu d'histoire. Elle ne savait pas grand chose d'eux, si ce n'est que plusieurs rumeurs couraient sur eux et sa sœur. Mais cela n'expliquait pas leur présence ici, dans cette rue qui était -heureusement- loin d'être déserte.
"Qu'est-ce que vous voulez ?
- C'est toi la petite Swan ? demanda celle qui semblait être leur chef de sa voix aux accents hispaniques.
- Ca dépend. Et vu vos tronches, j'dirais que non.
- Fais pas ta maline. On n'est pas à la materrrnelle ici alors tu vas vite fait nous rrramener ta sœur.
- Qu'est-ce qu'elle vous à fait ?
- Va où sinon tu vas te rrretrrrouver le cul dans une décharrrge, t'as pigé?
- Ouah ! Décharge : quel mot compliqué ! Tu l'as cherché dans un dico ? Ah mais non, tu sais pas lire !"
Pas le moins du monde touchée par la répartie de Carlie, la jeune fille en tête de la tribu s'avança d'un pas menaçant. Autour d'eux, les passants ralentissaient l'allure, au cas où les choses tourneraient mal.
"T'as de la chance qu'on ait besoin de toi. Mais si on ne va pas te crrrever, on va quand même fairrre de ta vie un enfer. Et même si tu nous rrraméne pas Bella, tu finirrrras bien par la supplier de te défendrrre en chialant.
- Essayez seulement de me toucher...
- ... et tu nous raménerrra Bella. Tu vois qu'on se comprrrend, ricana la gitane. T'es una buena chica. Bientôt, ta sœur payerrra pour Edward."
3. L'histoire sans fin
Les jours se ressemblaient tous pour Bella. Toujours les mêmes couloirs, les mêmes salles, le même gymnase, les mêmes camarades, et ce bavardage incessant ... Mais face aux racontars d'Angela, c'était plus de l'envie que de l'agacement. Il y avait un bout de temps qu'elle n'avait plus rien à raconter. Et avec étonnement, elle s'était rendu compte que ces conversations futiles lui manquaient. Avec un pincement au cœur, elle revit la jeune fille qu'elle était à l'époque, relatant avec enthousiasme la sortie qu'elle avait eue avec Edward.
Mais à l'évocation de ce nom, le pincement de cœur se transforma en un sombre gouffre dans lequel elle était à deux doigts de tomber. Paniquée d'avoir cédée si facilement aux souvenirs, elle essaya de faire abstraction d'Angela et de son monologue. Mais cet éternel bourdonnement lui faisait mal, tout comme le feu qui lui rongeait le ventre. Un hoquet la secoua et elle se mordit les lèvres pour ne pas éclater en sanglot. Ses doigts tremblaient, ses paupières étaient douloureusement closes et ses oreilles vibraient tant elles ne supportaient plus les bruits à l'entour. Un classeur que l'on ouvre, le bruit d'un porte-mine, la plume sur le cahier, le livre que l'on ferme, les rires, les chuchotements ...
Tant de sonorités qui se muaient en un vrombissement et qui lui faisaient perdre ses moyens. Pourtant, elle devait à tout prix fermer son esprit. Car à présent, elle percevait également le bruit du vent, de l'autre côté de la fenêtre. Elle essaya en vain de se calmer en enserrant ses bras autour de ses épaules. Mais rien n'y faisait. Tout vibrait autour d'elle. Elle se sentait emportée loin de ce tourbillon. Puis soudain, le néant.
C'est quelques heures plus tard que Bella se réveilla. Autour d'elle, trois visages inquiets la contemplaient. L'un, en retrait et presque gêné, n'était autre que celui d'Angela. Plus loin, sa mère s'agitait de tous les côtés. On aurait dit qu'elle tremblait tant elle avait du mal à se tenir tranquille. Enfin, l'infirmière, Mlle G, louchait sur un thermomètre. Vu son air tranquille, Bella en conclu qu'elle n'avait pas de fièvre. Quand elle ouvrit un peu plus les yeux, sa mère poussa une exclamation soulagée tandis que Mlle G se contentait d'un regard en direction de la jeune fille.
Quand elle comprit que sa mère s'apprêtait à l'étouffer d'embrassades, elle s'écria :
"Ca va maman ! Tout va bien !
- AH ! Petite sotte ! Tu vas finir pas tous nous tuer !"
Ignorant le double sens de cette remarque, Bella préféra se tourner vers une Angela partagée entre l'envie de s'enfuir ou de s'assurer que la malade se remettrait de son évanouissement. Car elle s'était évanouie. "Cela aurait put être pire." Ne put s'empêcher de penser Bella. Cette alternative lui plaisait bien. Au moins, elle n'avait fait de mal à personne.
- Est-ce que vous vous sentez de rentrer chez vous, Mlle ? S'enquit l'infirmière.
- Evidement qu'elle peut rentrer à la maison à présent qu'elle est réveillée ! On a tout ce qu'il faut sur place Mlle G, ne vous en faites pas" répondit Renée, bien que la question ne lui ait pas était adressée.
Le plus brièvement possible, Bella enfila sa veste, marmonna quelques salutations à l'infirmière et s'enfuit en compagnie de sa mère et d'Angela. Cette dernière retourna en cours tandis que les deux femmes retournaient chez elles.
La soirée se déroula paisiblement. Bien que curieuse de connaître les sources de son évanouissement, Renée fut aux petits soins pour sa fille. Après lui avoir apporté une quatrième infusion, elle s'assit néanmoins sur le lit de Bella et attendit patiemment qu'elle ait terminé sa tisane. Mais celle-ci ne semblait pas pressée. Dans sa tête, elle faisait défiler toutes les excuses plausibles qui contenteraient sa mère.
"Tu ne sembles pas malade Bell, pourtant, on ne perd pas conscience sans raison. Peut-être as-tu mal déjeuné ce matin ?
Trop heureuse face à la perche que venait de lui tendre sa mère, elle acquiesça sans réfléchir :
- C'est vrai, j'ai oublié de déjeuner ce matin ...
- Oublier, répéta sa mère d'un ton sceptique.
- Je suis parti précipitamment ... J'étais en retard.
- Ahlala ... Qu'est-ce que l'on va faire de toi ? Et dire qu'après tu donnes des leçons à Carlie.
- J'ai oublié ! S'énerva-t-elle, furieuse qu'on la compare à sa petite sœur. Carlie, elle, oublie carrément d'avoir faim !
- Calme toi ma puce, ne t'énerve pas pour si peu. Je crois seulement que ... au lieu de toujours lui faire remarquer ses écarts de conduite, tu devrais renouer le contact avec elle et l'aider un peu plus. Ce n'est pas facile pour elle : son redoublement, l'adolescence ...
- L'adolescence ... Parlons-en de l'adolescence !
- Je sais que ce n'est pas facile pour toi en ce moment ! Mais comment pourrait-elle deviner ? Du jour au lendemain, elle s'est retrouvée quasi-fille unique.
- Tu exagères quand même ...
- A peine. Tu es un vrai fantôme alors qu'elle, elle aurait besoin d'une présence concrète, pas seulement d'un souvenir qui s'effrite avec le temps. Ca l'a blessé. Et manque de chance, son redoublement est tombé en même temps. C'est important la famille. Et je ne parle pas de celle que l'on se créait soi-même, je ne te parle pas de tes amis. Je te parle de nous, de moi, ta mère, et de ton père. On a besoin de toi et je suis sure que, toi aussi, tu as besoin d'une pause, d'un break dans ta vie. Une journée, juste tous les quatre Bell, sans soucis et sans passé. Juste le moment présent. On en a tous besoin. Qu'est-ce que t'en dit ?
Que ce serait une bonne chose. Mais en même temps, si elle était passé inaperçue aux yeux de ses parents, elle, avait plutôt l'impression de n'avoir jamais été aussi proche d'eux. A l'époque, jamais elle ne mettait les pieds à la maison avant que la nuit ne soit tombée. Aujourd'hui, elle passait quasiment toutes ses heures dans ce quatre pièces. Et ses parents, elle ressentait sans cesse leur présence, leurs disputes, leurs chagrins, leurs tracasseries quotidiennes ainsi que leur amour et, pour certain, leur pitié. Chose qu'elle ne pouvait supporter qu'à petite dose. Cependant, il était vrai qu'elle et sa sœur ne partageaient plus grand chose. Alors, pourquoi pas ?
-Okay. Mais pas ici.
- Où tu voudras.
- J'aimerais que l'on quitte la ville.
- La campagne ?
- Juste un endroit qui ne soit pas Forks.
- C'est d'accord, j'en parlerais avec ton père ce soir.
- Merci.
- Bon, je te laisse, repose toi bien."
Sur ce, elle reprit la tasse vide et s'éclipsa silencieusement de sa chambre. Curieusement, Bella avait hâte d'être en week-end et de s'éloigner de son petit monde. Un grand bol d'air frais ne pourrait lui faire que du bien. En attendant, il lui restait encore toute une semaine à patienter. Elle se demanda un instant si elle pourrait échapper à sa journée du lendemain. Après tout, elle avait fait un malaise. Personne ne lui en voudrait si elle restait un peu plus longtemps au lit.
Et en effet, personne ne lui en voulu. En réalité, personne ne se soucia de savoir pourquoi Bella Swan manquait à l'appel et pourquoi elle s'était évanouie. Pour certains, la réponse était claire :
"Overdose, affirmait avec naïveté un adolescent de sa classe.
- Crise d'hypoglycémie. Cette fille est complètement anorexique !" criait avec véhémence sa copine.
Enfin, les rumeurs allaient bon train. Cependant, quand elle revint, deux jours plus tard, personne n'en parla d'avantage. Une petite nature, voilà tout. Plus tard, néanmoins, Bella redevint le centre d'attention quand, en plein milieu d'un couloir, elle se fit apostropher par une jeune adolescente. Les sourcils froncés, le cheveu blond et frisé, la peau de la même couleur que le sucre roux et les formes généreuses, elle déplaçait son petit gabarie avec une agilité impressionnante. Une vraie boule de nerfs. Tout le monde dans ce lycée la connaissait plus ou moins. Ou connaissaient ses frères. Des caïds qui n'avaient jamais mis un doigt de pied au lycée et qui passaient leurs journées entre deux stations de métro.
Bella aussi la connaissait, mais cela ne l'empêcha pas d'être surprise en la voyant. Folle de rage, Leah bouscula les quelques adolescents qui lui barraient le chemin et vint se poster devant la jeune fille.
"J'espère que tu ne recommences pas à fricoter avec les gitans Bell, cette réplique ressemblait à une menace. Etonnée, Bella chercha en vain une sortie de secours. Mais autour d'elle, ses camarades continuaient à les scruter avec une avidité morbide.
- Non et du devrais le savoir. Tes frères passent leur sainte journée postés devant mon immeuble.
- Peut-être, mais ils ont plusieurs fois perdus ta trace.
- Alors tu m'as vraiment fait suivre ! Siffla-t-elle, scandalisée.
- Ce n'est pas moi.
Comprenant avec qui elle avait réellement affaire, Bella sentit la colère monter en elle.
- Evidement, tu ne rates jamais une occasion pour bien te faire voir !
- On n'a pas tous envie de gâcher sa chance, Bella.
- Qu'est-ce que tu me veux ? demanda sèchement la jeune fille. Elle ne souhaitait pas s'étendre sur le sujet.
- C'est ta sœur.
- Ma ... sœur ? répéta-t-elle, surprise.
- On l'a vu, hier, avec Victoria et les autres.
- Quoi ?
- Tiens-la en laisse, pigé ? Faudrait tout de même pas que la petite s'y mette aussi.
- Qu'est-ce qu'elles lui ont fait ? Qu'elles lui touchent ne serait-ce qu'un cheveu et je fous le feu à leurs putains de pirogues !
- Tu devrais te calmer Bell. T'as causé assez de dégât.
- Mais là, ce n'est pas pareil. Jamais ma famille n'avait été impliquée.
- Chacun son tour, ricana Leah avec méchanceté.
- Elle ne leur a rien fait !
- Jack non plus.
Cette remarque fit reculer la jeune fille. Elle se sentait perdu. Qu'est-ce que Jacob venait faire dans l'histoire ?
- Qu'est-ce qui s'est passé avec Jacob ?
- Il t'attend toujours. Tu as toujours ta moto chez lui, tu le savais ?
- Il peut la garder.
- Ce n'est pas très gentil ça, Bell.
- Qu'est-ce qu'il veut de plus ?
- Tu le sais très bien.
- Je n'en ais plus le droit !
- Avec certains, ce n'est pas ce qui t'as freiné ! S'énerva Leah.
- Et toi, qu'est-ce que ça peut te faire ?
- Le chagrin change les hommes Bella. Tu devrais être la mieux placée pour le savoir. Mais tu manque cruellement d'humanité."
Plantant la jeune élève au milieu de ses camarades, elle descendit les escaliers, balançant ses boucles au même rythme que sa démarche. Jamais Bella ne s'était sentit aussi mal qu'en cet instant. Sa sœur était en danger et, selon Leah, Jacob le serait aussi plus ou moins. Et dans les deux cas, ce serait de sa faute.
S'enfuyant chez elle, elle chercha en vain sa petite sœur. Mais elle ne se trouvait pas dans sa chambre. Atteinte d'une curiosité malsaine, elle se mit à fouiller chaque recoin de sa chambre. Mais rien n'indiquait qu'on s'était introduit chez elle, ou que sa sœur traînait avec Victoria. Cependant, sous une pile de CD, elle découvrit une pile de lettres d'absences. Toutes datées de cette année. En soupirant, Bella apprit que sa sœur avait manqué quinze jours d'école depuis la rentrée - c'est-à-dire trois semaines en deux mois. Mécontente face à ce désintéressement de la part de Carlie, elle se promit d'en parler avec elle.
En attendant, elle devait prendre une décision. Qu'allait devenir Jacob ? La sonnerie du téléphone retentit et elle pria pour que cet appel lui apporte une quelconque réponse (prière assez naïve, elle en convenait) Elle décrocha avec hâte et reconnu la voix de Ben :
"Le chevalier devient fou avec la mort de la Dame."
Et ce fut tout. La tonalité de la ligne téléphonique retentit mais Bella s'obstinait à rester plantée au milieu du salon, le combiné collé à son oreille. Elle riait. Elle riait car elle avait Ben, cette tête de mule qui devinait sans cesse quand elle avait besoin de lui. D'un coup sa rancœur s'évanouit et elle décida de tirer un trait sur le détestable week-end qu'il lui avait fait subir.
Le message était clair : elle devait y aller, ne serait-ce que pour lui dire au revoir.
Décidée, elle enfila sa veste ainsi que sa casquette. Elle ignora Pirate qui lui cassait les oreilles et se précipita vers la porte d'entrée qu'elle se prit en pleine figure.
"Oh ! Pardon Bell ! Je ne pouvais pas deviner que tu allais sortir !
- Ce n'est rien Carlie. C'est plutôt une bonne chose que tu sois là, il fallait que je te parle.
- Ah ? marmonna-t-elle avec prudence.
- D'abord, c'est quoi ça ? lui demanda sa grande sœur en lui tendant les sept lettres.
- Depuis quand tu fouilles dans mes affaires ? riposta-t-elle.
- Là n'est pas la question. Tu manques trop souvent les cours. Jamais ils ne te laisseront partir pour la quatrième si ça continu.
- Mêle-toi de ce qui te regarde !
- Je croyais que c'était ce que tu me reprochais. De ne jamais penser aux autres. Alors maintenant que c'est fait, qu'est ce tu as à dire pour ta défense ?
- C'est ma deuxième cinquième. Normal que je me fasse chier.
- Mouais, mais tu compte un jour t'en débarrasser de ta cinquième ? Parce que là, t'es bien partie pour y rester toute ta vie !
- Qui sait, au bout de dix ans, je m'y ferais peut-être ! hurla-elle.
Elle voulu s'enfuir mais Bella la retint par le bras.
- Attend ! Ce n'est pas tout ! On m'a dit que tu avais eu des ... problèmes avec une bande de gitanes. C'est vrai ?
Etonnée, Carlie se tourna vers sa sœur. Le regard anxieux, les joues livides et les ongles dans la peau, Bella faisait peine à voir.
- Elles voulaient juste une clope. Rien de méchant, ne t'en fais pas.
Quelque peu radoucie, Bella se rapprocha d'elle.
- Tu me le dirais, hein, si tu avais des ennuis ?
- Mais oui !
- Je suis là pour ça !
- Je sais, confirma la jeune fille avec dureté.
Ce changement de ton la fit pâlir un peu plus.
- Ce week-end, on part tous les quatre pique-niquer, tu le savais ?
- Ah bon ? Tu veux dire, toute la famille ?
- Oui.
- C'est bien ?
C'était une question que venait de lui poser Carlie. Une plutôt bonne question selon Bella.
- Plutôt, oui. Il faut des fois qu'on soit ensemble.
- Le mieux serait qu'on le soit tout le temps, lui fit remarquer sa jeune sœur.
- Tu as raison, mais je trouve que ce serait pas mal de, déjà, commencer par une simple sortie à la campagne ! Soupira-elle, exaspérée par l'éternel pessimisme de sa sœur.
Le regard de la jeune enfant s'adoucie et elle finit même par sourire.
- Va pour la campagne ! Mais il est hors de question que cela se fasse un Samedi.
- Tu n'auras qu'à le leur dire, soupira sa grande sœur. En attendant, tu ferais mieux de prendre avec un peu plus de sérieux tes études. Pour sortir de ce pétrin qu'est Forks, il n'y a pas trente-mille solutions.
Carlie grimaça, puis, avec un brin d'humour dans la voix, déclara :
- Si tous les coincés sortent de cette banlieue, alors je serais heureuse de ne pas pouvoir la quitter !"
Amusée par ses propos, elle partit s'enfermer dans sa chambre tout en riant. Derrière elle, Bella aussi riait presque. Et à ses pieds, cette joie contagieuse avait atteint Pirate qui bougeait avec entrain sa queue.
Cette discussion l'avait allégée et elle rit encore plus en songeant qu'il en fallait peu pour retrouver le sourire. Convaincue d'avoir enfin laissé derrière elle ses vieux démons, elle voulu reporter sa visite chez Jack. Mais deux ombres à l'entrée de son lotissement l'incitèrent à prendre le chemin de la Réserve. Néanmoins, elle ne savait ce qui, pour elle, s'avérait être le plus dangereux : les gitans ou les frères de Leah ?
Réfléchissant à toute vitesse, elle décida de tenter le bluff. Elle n'aurait qu'à prendre le chemin qui conduisait vers la Push et ils la laisseraient peut-être tranquilles. Elle ne pouvait demeurer barricader toute sa vie chez elle. Amèrement, elle se rappela que la promenade risquait d'être longue. Elle regretta un instant sa moto. Cette pensée lui fit mal et elle préféra penser à d'autres problèmes. Et celui qui revenait en tête n'était autre que sa sœur. Les choses étaient loin d'être réglées. Têtue comme elle était, elle ne plierait pas si facilement face aux exigences de sa sœur. En plus de ça, cette dernière avait été inscrite aux demeurés absents depuis si longtemps que renouer le contact allait être encore plus ardu. Mais l'autre alternative serait d'aller directement à l'encontre de Victoria, ce que Bella voulait éviter à tout prix.
Curieuse de savoir si elle pouvait retourner chez elle, elle scruta les alentours et fut soulagée de n'apercevoir aucunes silhouettes s'apparentant à celles des deux frères. Mais même si cette menace semblait avoir disparue, elle continua à marcher vers la Réserve. Bizarrement, elle ressentait une pointe d'excitation et elle voulait la faire durer le plus longtemps possible. Il y avait longtemps qu'elle ne s'était plus sentie aussi vivante et consciente de l'être. Cette appréhension, elle l'avait toujours eu en se rendant chez Jacob.
Elle en avait passé des bons moments avec ce garçon fou furieux. Il vivait à cent à l'heure et ne s'arrêtait que pour manger. Accessoirement, il faisait quelques escales au lycée, histoire de montrer bonne figure. C'est pourquoi sa moyenne devait s'apparenter à celle de Carlie. Pourtant, Bella se souvenait d'un garçon dégourdi et plus intelligent que la moyenne. Mais il fallait reconnaitre qu'il ne s'était pas vraiment donné les moyens. L'année dernière, alors qu'il suivait ses études en Première Scientifique, il avait été menacé de redoublement. Il avait dut faire appel pour pouvoir faire sa rentrée en Terminale.
Mais s'en sortait t-il vraiment mieux cette année ? Bella n'en avait aucune idée. Avait-il gardé ses potes dans la classe ? Surement. Faisait-il rager ses professeurs ? C'était certain. Lui manquait-elle ? Elle en doutait. Mais tout ceci n'était que des suppositions. Rien de concret. Juste du vent. Et encore, elle était bien placée pour savoir que c'était encore moins palpable que la brise. Qu'il ne restait plus qu'en elle un volcan endormi qui se réveillait en de rares occasions et qui ravageait tout ce qui se trouvait à proximité. Mais ce tourbillon de rage ne s'était pas re-manifesté depuis son évanouissement. La dernière fois, cela avait été une étourderie, une bêtise due à son manque de concentration. Rien de grave puisque ça ne se reproduirait plus.
Malgré tout, elle préférait garder ses distances avec ces flashes qui lui torturaient la mémoire. Longtemps on l'avait harcelée pour qu'elle se souvienne, pour que l'on comprenne. Elle avait essayé, avait tout mit dans cette recherche de l'âme. Mais rien ne s'était manifesté si ce n'est une frayeur sans nom. Cette boule au creux du ventre et cette vitesse, ce sentiment d'abandon et une lumière aveuglante. Ensuite, plus rien. L'hôpital, la convalescence, l'attente puis le désespoir.
Mais encore une fois, elle laissait ses pensées l'emporter. C'est pourquoi elle les fit dériver sur un autre sujet : ce que l'on savait d'elle. Déjà, plusieurs remarques lui avaient été faites. Rien de bien méchant, mais on en savait assez pour mal la juger. Ensuite, on savait d'où elle venait, son ancien lycée ainsi que ses ... anciennes connaissances. Et les rares personnes qui n'avaient jamais entendu parler d'elle (comme Angela) s'étaient empressé de se mettre à jour. En conclusion, elle n'avait plus grand chose à cacher.
Ses pieds lui faisaient à présent assez mal et elle ressentait la fatigue qui lui alourdissait les jambes. De plus, il allait faire nuit d'ici peu. La question ne se posa plus. Elle devait aller récupérer sa moto.
Quand elle arriva, elle retrouva avec émerveillement l'endroit qu'elle avait définitivement (enfin le croyait-elle) quitté. Les arbres s'élevaient avec insolence face au reste de la ville et surplombait avec raideur les côtes. Ici, le bitume avait laissé place à la terre retournée et à la boue. Peu de gens connaissaient ce petit coin sauvage et farouche. Il avait de ce fait plutôt mauvaise réputation. Et Bella ne pouvait que donner raison à ces personnes qui évitaient l'endroit. C'est d'ailleurs ce qu'elle aurait dû faire ! Mais l'instinct de survie semblait ne jamais avoir entendu parler d'elle.
Quelques pirogues reposaient sur la terre humide, vestiges d'une épopée révolue : celle des gitans. Les immeubles y étaient rares (sorte de cubes en béton) et étaient remplacés -pour la plupart- par des cabanons en bois ou en métal. Le tout était assez sale et pas très accueillant. La rue principale n'était que partiellement goudronnée et l'on pouvait sans difficulté apercevoir les maigres potages qu'entretenaient les familles derrière leur maison de fortune. Enfin, à chaque perron, une mère avec ses enfants épluchait ses légumes ou rafistolait un survêtement.
En l'apercevant, elles cessèrent de parler, la regardant avec méfiance. L'une d'elle fit rentrer ses enfants tandis qu'une autre cracha en sa direction. Ce sentiment de rejet donna à Bella l'envie de pleurer et de s'enfuir en courant. Elle connaissait chacune d'entre elles, chacun de ces bambins qui la regardaient passer avec de grands yeux étonnés. Un chien aboya bruyamment derrière une maison et brisa le silence.
Avec crainte, elle pria pour qu'il ne s'agisse pas d'Indie, la chienne de Jack. Malheureusement, l'animal qui courait en sa direction avait un pelage et des oreilles qu'elle aurait reconnu quelqu'en soient les circonstances. Et derrière elle, un homme de taille imposante la poursuivait, furieux. Dans la main, il tenait une basket déchiquetée. Il essaya de l'atteindre avec mais, dés qu'il leva le regard, elle tomba mollement au sol. Il l'avait vu.
