Juin arriva vite.

Les jours passaient et étaient de plus en plus beaux. Buck avait de plus en plus de travail au restaurant et avait déjà accepté de faire en plus les services du soir de tout le mois de juillet quand Franck, son binôme de soir, serait en congés. Ça allait vraiment l'aider à mettre de côté et ses économies allaient bien gonfler.

Il aurait largement de quoi faire si jamais il devait quitter la ville rapidement.

Pour la première fois, depuis son arrivée, il lui restait un peu d'argent après avoir payé son loyer, ses charges et avoir fait ses courses. Il avait même mis de côté la même somme que d'habitude.

Il ne restait pas beaucoup mais suffisamment pour se faire un petit plaisir.

Alors, après le travail au lieu de se promener sur la plage, il alla tout droit au centre communautaire, qui vendait, à des prix très attractifs, les vêtements qu'on leur donnait pour faire fonctionner l'établissement.

Il passa l'après-midi à fouiller parmi les vêtements.

Il trouva un véritable trésor fait d'une paire de basket toute neuve, deux jeans, cinq t-shirts, une chemise, un sweater tout doux, des chaussettes et un lot de cinq boxers encore dans leur emballage d'origine.

Buck n'en revenait pas de tout ce que les gens pouvaient donner et de l'état presque neuf de certaines affaires. Il ne savait que trop bien combien c'était cher de s'habiller. Ce petit coup de frais dans sa garde-robe était bon pour son moral.

Ann était sur sa terrasse lorsqu'il rentra chez lui.

Elle était en train d'accrocher un carillon à la poutre de son auvent. Buck se rendit compte qu'ils ne s'étaient pas vraiment revu depuis leur première rencontre. Son travail l'occupait beaucoup et il lui semblait que Ann avait été absente ces derniers temps et même s'il voyait de la lumière chez sa voisine le soir, il ne voulait pas la déranger.

– Ça fait un moment que je ne t'ai pas vu ! lui lança-t-il en guise de bonjour en lui faisant signe.

Ann fit tinter le carillon du bout du doigt et vint le rejoindre au moment où il posait ses sacs sur la terrasse à la recherche de ses clés.

– Où étais-tu passée ?

Ann soupira avant de hausser les épaules.

– Tu sais ce que c'est... On se couche tard, on se lève tôt, et on n'arrête pas de courir à droite et à gauche. La moitié du temps, j'ai l'impression d'être tiraillée dans tous les sens. On a une vie de fous.

Elle désigna l'un des rocking-chairs de sa terrasse, faisant partie de la location.

– Tu permets ? J'ai besoin d'une pause, je suis lessivée. C'est épuisant de nettoyer. Qu'est-ce que tu en penses ? s'enquit-elle en désignant le carillon. J'aime bien le son, c'est apaisant. J'espère que ça va si j'en mets un là.

– Pas de problème et puis c'est vrai que c'est agréable. Installe-toi, je t'en prie, répondit Buck.

Ann s'installa et massa sa nuque pour la détendre. Buck ouvrit sa porte et revint rapidement avec deux tasses de thé fumant.

Ann accepta sa tasse avec reconnaissance.

– Tu as meilleure mine, remarqua-t-elle. Le soleil te va bien au teint. Tu es allée à la plage ?

– Pas vraiment, dit Buck en poussant l'un des sacs sur le côté pour passer et s'installer sur le second fauteuil. Je bosse sur le front de mer et je rentre par la plage. J'aime l'odeur de l'océan.

– Le soleil, la mer... Quoi de mieux ?

– Rien de mieux, confirma-t-il avec le sourire. Et toi ?

– Pas de sortie plage pour moi, ces derniers temps.

Elle désigna les sacs d'un signe de tête.

– Je suis passé pour me faire offrir un thé cet après-midi, mais tu n'étais pas rentré.

– J'ai fait un peu de shopping.

– Je vois ça, sourit-elle. Tu as trouvé ton bonheur ?

– Je crois bien.

– Alors, ne reste pas planté là. Montre-moi tout ça.

– Tu en es sûre ?

Ann éclata de rire avant d'acquiescer vivement.

– Je vis dans une cabane au bout d'un chemin de graviers isolé, et j'ai passé la matinée à lessiver les murs... C'est certainement la chose la plus excitante de ma journée.

Buck sortit un jean et le lui tendit. Ann le tint devant elle et l'examina sous toutes les coutures.

– Waouh ! s'exclama-t-elle. T'as trouvé ça au centre communautaire ?

– Comment as-tu deviné ?

– Parce que c'est quasi neuf et pas donné et que si tu avais les moyens de les acheter neuf, tu ne vivrais pas ici.

Buck devait admettre qu'elle avait raison.

Ann baissa le jean et effleura du doigt les coutures.

– Il est en parfait état et de bonne qualité, il va te durer un moment, lui confirma-t-elle en jetant un regard dans le sac. Et qu'est-ce que tu as d'autre ?

Buck lui tendit les articles un à un, tout en l'écoutant s'extasier sur chacun d'eux. Une fois le dernier sac vidé, Ann soupira.

– Ok, maintenant je suis jalouse. Tu crois que je devrais aller y faire un tour ?

– Ce sont de bonnes affaires, confirma Buck. Et puis, c'est pour la bonne cause.

Buck montra la maison de sa voisine, d'un mouvement de tête.

– Sinon, ça avance chez toi ? s'enquit-il. Tu t'es mise à peindre ?

– Pas encore.

– Pas le temps ?

Ann fit la grimace.

– En fait, après avoir tout déballé et tout nettoyé, je n'avais pas vraiment le jus de faire quoi que ce soit. Heureusement qu'on est amis, parce que ça veut dire que je peux squatter chez toi, où c'est lumineux et accueillant.

– Tu es la bienvenue, confirma-t-il.

– Merci. T'es adorable. M. Lawson va me livrer des pots de peinture demain. Je vais passer mon week-end à peindre. Je vais être couverte d'éclaboussures de peinture.

– C'est juste le temps d'un week-end, la rassura-t-il. Ça passe vite.

– Je déteste ça, dit Ann. Je suis faite pour passer du bon temps avec des hommes sexy, faire du shopping avec des copines et porter des rivières de diamant. Pas pour la peinture et le ménage !

Buck s'esclaffa.

– Tu veux de l'aide ?

– Surtout pas ! s'offusqua-t-elle. Je sais que je passe pour la fille qui se plaint tout le temps mais j'en suis parfaitement capable ! Même si ça m'emmerde royalement, rit-elle. C'est vrai, ce n'est pas mon truc les travaux manuels. Mais tu sais, je suis assez douée dans mon boulot.

Une nuée d'oiseaux surgit des arbres et prit son envol avec une grâce presque musicale qui fit vibrer le côté artistique de Buck. Peut-être que Théodore et Mirabelle étaient partis se promener avec leurs petits eux-aussi.

Le mouvement des rocking-chairs faisait légèrement grincer le plancher du porche avec la régularité d'un métronome et Buck était tenté de battre la mesure du bout des doigts.

– Et tu fais quoi dans la vie ? demanda-t-il soudain.

– Je suis thérapeute, une sorte de conseillère.

– Comme un psy ?

– Pas vraiment. Je fais du soutien psychologique auprès des personnes endeuillées.

– Oh... Tu les aides à passer à autre chose, c'est ça ?

Ann haussa les épaules.

– J'essaie de les aider. Je vais les voir et on parle de leurs proches disparus...

Elle s'interrompit, avant de reprendre d'une voix plus posée.

– C'est sensible parce que tout le monde ne réagit pas de la même façon et c'est à moi de trouver un moyen de les aider à accepter. Même si je ne pense pas qu'il soit possible d'accepter mais c'est comme ça qu'on dit... C'est ça, mon job. C'est horrible à dire mais même si c'est parfois inconcevable, l'acceptation est le seul moyen d'aller de l'avant. Même si parfois...

Dans le silence qui suivit, son regard se perdit sur le sol usé de la terrasse.

– Parfois, reprit-elle. Quand je suis avec quelqu'un, qu'on parle de leur pertes, d'autres problèmes refont surface. Ça m'arrive régulièrement. Parce que le deuil passe aussi par la résolution d'évènements du passé. C'est parfois indispensable pour aller de l'avant.

– Tu aimes ton travail.

– En effet. Même si ce n'est pas toujours simple, j'aime vraiment ce que je fais et je le fais bien. Et toi, alors ? demanda-t-elle.

– Tu sais bien que je bosse comme cuistot, lui rappela-t-il.

– Mais tu ne m'as pas dit qui tu es.

– Oh ! Je n'ai rien de bien intéressant à dire à mon propos, se défendit Buck soudain mal à l'aise.

– Bien sûr que si. Je suis sûre qu'il y a des tas d'histoires que tu pourrais me raconter. Comment tu as atterri à Los Angeles, par exemple ?

– Je te l'ai déjà dit. Je voulais prendre un nouveau départ.

Ann le transperça du regard, en méditant sur sa réponse.

– Ok, finit-elle par déclarer. T'as raison. Ce ne sont pas vraiment mes affaires.

– Ce n'est pas ce que je voulais dire...

– Mais si, d'une façon très polie et je respecte ta réponse, parce que ça ne me regarde pas vraiment, c'est ton histoire. Mais sache qu'en disant vouloir prendre un nouveau départ, tu ne peux pas m'empêcher de me demander pourquoi tu as ressenti le besoin de redémarrer à zéro. C'est comme une déformation professionnelle pour moi de me poser la question. En plus, je m'interroge sur ton passé mystérieux.

Buck sentit ses épaules se crisper à l'idée que son passé soit dévoilé. Voyant sa gêne, Ann enchaîna en douceur :

– Laisse tomber, Buck ! Oublie même que je t'ai posé la question. Je veux juste que tu saches que si jamais tu as envie de parler, je suis là. J'ai une bonne écoute, surtout avec les amis. Et parfois, parler peut faire du bien.

– Mais peut-être que je ne peux pas en parler, souffla-t-il presque malgré lui.