Ann le regarda quelques secondes en silence et Buck fit de son mieux pour retenir ses larmes. C'était si difficile de repenser à sa vie passée. Buck ne pouvait même pas dire qu'il avait vécu, il avait surtout survécu depuis sa naissance.
Et quelque part, il était toujours en mode survie.
– Je peux te proposer un truc..., reprit-elle. Oublie que je suis thérapeute. Nous sommes de simples amis, et des amis peuvent parler de tout. Tu pourrais me dire d'où tu viens ou me raconter ton enfance, ce que tu aimais quand tu étais gamin.
– Est-ce que c'est vraiment important de savoir ça ?
– Non, c'est justement ça le truc. Tu peux raconter uniquement ce que tu as envie de dire.
Buck prit le temps d'intégrer ce qu'elle venait de dire et il déglutit, avant de la regarder en plissant les yeux.
– Tu es très douée dans ton job, pas vrai ?
– Je fais au mieux, concéda Ann.
Buck joignit les mains sur ses genoux. Il ne voulait pas se mettre à trembler et avoir une nouvelle attaque de panique, bien qu'il était certain que son amie devait connaitre des tas de façon très efficace de le faire revenir.
Il détestait être vulnérable.
– Ok. Je... Je suis né à Hershey en Pennsylvanie, lâcha-t-il.
Ann s'adossa à son rocking-chair.
– Je n'y suis jamais allée, admit-elle d'une voix douce. Comment c'est ?
– C'est une de ces villes où tout le monde connait plus ou moins tout le monde et où les ragots vont bon train. C'est très peuplé mais pas très étendu. Je n'y ai pas vraiment de bons souvenirs.
Buck haussa les épaules, mais Ann se taisait, souhaitant qu'il continu.
– J'ai toujours été en conflit avec mes parents. Ma sœur m'a quasiment élevé jusqu'à ce qu'elle parte faire ses études à Boston. Je ne l'ai jamais revu. J'ai fugué à quinze ans, dans l'espoir de la retrouver, enfin c'était l'idée au début. Et puis, je me suis dit : à quoi bon ? Je ne lui manquais pas tant que ça, vu qu'elle n'avait jamais pris de mes nouvelles. Alors, j'ai pris un bus, puis un autre et au fil des années... me voilà.
– Los Angeles doit te changer, sourit-elle comme s'il n'avait pas éludé dix ans de sa vie.
– Ouais mais ce n'est pas effrayant, au contraire. Je sais que c'est bizarre mais ici je me sens...
Voyant qu'il hésitait, Ann finit sa phrase.
– En sécurité ?
Comme Buck la regardait d'un air stupéfait, Ann lui sourit d'une manière apaisante.
– Ce n'est pas compliqué à deviner. Tu m'as dit vouloir prendre un nouveau départ. Quel meilleur endroit que Los Angeles pour redémarrer ? Une ville où personne ne sait rien sur personne.
Buck haussa les épaules et Ann marqua une pause.
– J'ai entendu dire qu'il y avait eu un incident à quelques rues d'ici, lâcha-t-elle pour changer de sujet. Christopher, le gamin du pompier qui habite la rue d'à côté, a failli se faire renverser.
– Tu en as entendu parler ? sursauta-t-il.
– Ce n'est pas parce que c'est une grande ville que les potins ne vont pas grand train. Surtout quand ça concerne ce pompier sexy et son adorable fils. Mais toi, tu sais ce qui s'est passé ?
– C'était de ma faute, admit Buck. Je rentrais du supermarché et le sac en papier a craqué. Eddie a voulu m'aider et Christopher l'a imité. Il a ramassé une de mes oranges sur la route sans voir qu'une voiture arrivait droit sur lui.
– Alors c'est toi l'homme qui lui a sauvé la vie ?
– Je n'ai pas vraiment pris le temps d'y réfléchir, admit-il en haussant les épaules. J'ai eu tellement peur.
– Ce n'était pas de ta faute, tu sais. En plus, j'ai entendu dire que ce cinglé roulait beaucoup trop vite.
– C'est ce qu'Eddie a dit. Heureusement que Christopher n'a rien eu. Il est si gentil et c'est facile de parler avec lui.
– Ce gamin est adorable. Je l'adore, dit Ann en ramenant les genoux contre sa poitrine et en posant son menton dessus. Ça ne m'étonne pas que vous vous entendiez bien tous les deux.
– Pourquoi tu dis ça ?
– Parce que vous vous ressemblez en quelque sorte et il a un don en plus. Il a deviné que tu avais un bon cœur.
Buck grimaça d'un air sceptique.
– Peut-être qu'il est seulement bien élevé et qu'on lui a appris à être gentil même avec ceux qui ne le méritent pas.
– Ne te sous-estime pas. Et je te dis que ce gamin a un don, insista Ann. Et Eddie, il était comment ? Après l'incident, je veux dire ? Il a dû... paniquer.
– Il était sous le choc et un peu en colère, mais à part ça, ça allait.
– Tu lui as reparlé depuis ?
– Je suis retourné le voir pour lui rendre ses plats. En fait, il était tellement reconnaissant, qu'il a soigné mes égratignures, m'a prêté une chemise et m'a donné des plats cuisinés par son abuela en m'interdisant de refuser.
– Tu as eu le droit aux petits plats de sa grand-mère ? s'étonna-t-elle.
– Je dois admettre que c'était les meilleurs Tamale de ma vie, rit-il gêné. J'ai même dû en congeler une partie pour être sûr d'en avoir pour plus tard. J'aurais pu tout avaler en une seule fois.
– Donc tu lui as rendu ses plats. Et ?
– Et rien. Je lui rendu ses plats et sa chemise, c'est tout.
– C'est tout ?
– En fait, non, il y a un truc bizarre, affirma-t-il soudain. Quand il a ramassé mes courses après l'accident, il les a rangés dans un sac lui appartenant et les a mises dans son coffre. Quand je suis rentré ici, il y avait une bouteille de lait qui ne m'appartenait pas. J'ai supposé que nos courses s'étaient mélangées et j'ai voulu lui rapporter mais il a dit que ce n'était pas à lui, que Christopher et lui ne buvaient pas ce type de lait.
– Tu as peut-être acheté cette bouteille par reflexe.
– J'aurais bien voulu mais comme tu l'as remarqué, je ne roule pas sur l'or et j'ai un budget très serré. Aucun moyen que j'ai pu l'acheter sans m'en rendre compte. Le montant à la caisse m'aurait fait tiquer.
– Bizarre, effectivement, concéda-t-elle.
– Je ne sais pas quoi en penser. Je suis presque sûr qu'Eddie l'a glissée dans mon sac mais je ne comprends pas pourquoi.
– Peut-être pour te remercier encore une fois d'avoir sauvé son fils. C'est un homme bien tu sais.
– Tu as l'air de bien le connaître.
Ann se balança un peu dans son fauteuil semblant réfléchir à sa réponse.
– Oui, je crois.
Buck en attendait davantage, mais Ann resta silencieuse.
– Tu veux qu'on en parle ? s'enquit Buck d'un air innocent. Parce que le fait de parler, ça aide parfois... Surtout à un ami.
– Tu sais, répliqua Ann, un sourire en coin. Je me suis dit dès le début que tu étais bien plus malin que tu en avais l'air. Tu utilises mes propres arguments contre moi. Tu n'as pas honte ?
Buck sourit en silence, exactement comme Ann l'avait fait. Et il s'étonna d'obtenir gain de cause.
– J'ignore si je peux t'en dire beaucoup à son sujet, reprit-elle. Mais sache en tout cas qu'Eddie est le genre d'homme en qui tu sais que tu peux avoir confiance, qu'il fera tout comme il faut. Il suffit de voir à quel point il aime son fils.
Buck resta muet quelques instants, commençant à comprendre quelque chose.
– Vous vous êtes fréquentés tous les deux ?
Ann prit le temps de choisir ses mots avec précaution.
– Oui, mais pas dans le sens où tu l'entends, admit-elle.
Buck ne savait pas comment interpréter cette réponse, mais il préféra ne pas insister. Ann ne semblait pas vouloir en dire plus de toute façon.
– À propos, c'est quoi son histoire ? lâcha-t-il curieux. Je ne suis pas resté chez lui longtemps mais je présume que si c'est sa grand-mère qui lui prépare des petits plats, c'est que la mère de Christopher ne vit pas avec eux. Divorcé ?
– À toi de le lui demander, sourit-elle.
– Moi ? Pourquoi ?
– Parce que tu m'as posé la question, rétorqua Ann en arquant un sourcil. Ce qui signifie, bien sûr, que tu t'intéresses à lui.
– Non, répliqua-t-il. N'importe quoi.
– Alors, pourquoi tu m'interroges à son sujet ?
Buck était presque sûr qu'il piquait un phare.
– Même si c'était le cas, lâcha-t-il en détournant le regard. Je ne pense pas être tout à fait son genre.
Ann éclata de rire et Buck fronça les sourcils, avant de se rendre compte qu'il avait dit ces mots à haute voix.
– Donc tu es intéressé, conclut-elle.
Buck en eut le souffle coupé.
Puis il croisa les bras sur sa poitrine et prit un air renfrogné.
– Pour une amie, je te trouve un peu manipulatrice, tu sais ?
Ann haussa les épaules.
– Je dis seulement aux gens ce qu'ils savent déjà tout au fond d'eux mais qu'ils n'osent pas dire par peur.
Buck réfléchit aux propos qu'elle venait de tenir.
Elle lui annonçait poliment qu'elle l'avait percé à jour. Oui, Eddie lui plaisait mais Eddie était un homme attirant et gentil avec un gamin adorable et ça tirait sur la corde sensible de Buck.
Il détestait d'être aussi facile à lire.
– Alors, pour que les choses soient bien claires, je retire officiellement mon offre de venir t'aider à peindre ta maison, lâcha-t-il en boudant.
– Tu as déjà dit que tu le ferais, plaisanta-t-elle.
– Je sais, mais je ne suis plus d'accord.
Ann éclata de rire loin d'être déçue ou déstabilisée.
– À part ça, tu fais quoi demain soir ? s'enquit-elle.
– Pas grand-chose, admit-il en haussant les épaules. Pourquoi ?
– Qu'est-ce que tu dirais si j'apportais une bouteille de vin ? Je suis sûre que ça nous ferait du bien. Et on pourrait parler entre amis.
– Ça me semble être une idée sympa.
– Super !
Ann déplia ses jambes et se leva du fauteuil. Elle s'étira comme un chat et lui sourit.
– Alors à demain.
