Année : 774 / novembre

Inattendu

Immobile dans la pénombre, C17 attendait depuis maintenant une bonne dizaine de minutes devant la petite supérette du village qui se tenait aux abords immédiats du Parc naturel dont il assurait la protection. Les bras croisés sur son torse il demeurait ainsi, figé dans une attitude que les habitants de la région étaient désormais capables de reconnaître en un clin d'œil. Tous plaisantaient en effet avec bienveillance de ce jeune homme taiseux qui posait toujours sur eux un regard inexpressif et dont les silences étaient devenus légendaires, sources de bien des anecdotes amusées qui s'échangeaient au cours des conversations, souvent le soir, dans l'unique café qui égayait la tranquille place du village.

C17 n'était pour autant pas craint dans cet endroit.

Bien au contraire. Il était respecté pour sa force qu'il mettait au service de la protection des animaux du Parc, mais pas seulement. Plus d'une fois il avait aidé à retrouver des randonneurs égarés dans les montagnes, les ramenant parfois frigorifiés, au porte de la mort, et leur sauvant ainsi la vie. Il était aussi souvent présent pour rendre de petits services aux personnes âgées qui sollicitaient son aide pour des tâches ardues, comme rentrer du bois par exemple. C17 ne refusait jamais, même s'il fallait souvent passer par Ruri pour le joindre, tant il restait à l'écart de la vie du village, passant le plus clair de son temps dans le Parc. Seuls les rangers et quelques commerçants avaient réussi à établir des liens quotidiens avec lui, mais tout le monde dans les environs l'appréciait, sincèrement.

Sa présence en plein centre du village était donc assez rare, et bien qu'il ne soit pas encore tout à fait 6 heures du matin et qu'il ait fait son possible pour rester discret, de nombreux habitants l'avaient repéré et étaient en train de s'appeler pour échanger autour de ce qui s'apparentait comme l'évènement de la journée.

C17, seul, sans Ruri à ses côtés pour faire « l'intermédiaire », cette situation était pour le moins inhabituelle. Cela faisait d'ailleurs quelques jours que la pétillante jeune femme n'était pas venue les voir. Tout le monde savait que le couple s'était absenté pour quelques jours pour « leur travail », mais ils étaient rentrés depuis maintenant une semaine. Pourtant, Ruri n'était pas encore réapparue. Or, elle était aussi exubérante et amicale que son compagnon était silencieux et distant. Elle venait quasiment quotidiennement faire quelques achats, bavarder avec les commerçants ou boire un verre en fin de journée. Elle s'était en fait totalement intégrée dans cette petite communauté de montagnards qui avaient accueilli à bras ouverts cette étrangère si avenante.

Son absence commençait donc à susciter l'inquiétude, et tout le monde s'interrogeait à voix basse sans oser venir poser la question directement à C17.

Et comme à son habitude, ce dernier ne percevait rien de ces sentiments humains qu'il avait encore tant de mal à décrypter. Il était donc très loin d'imaginer l'émoi qu'il suscitait et continuait d'attendre en silence l'ouverture prochaine du petit magasin. Dans sa main droite il tenait une liste contenant tout ce que Ruri lui avait demandé d'acheter.

Cela faisait plusieurs jours qu'ils étaient revenus de leur mission dans le Nord avec Mint et Moss, et c'était la jeune femme qui avait presque aussitôt pris les choses en main. Elle s'était occupée des formalités administratives et de faire examiner les jumeaux par le médecin du village et prenait soin au quotidien des bébés qui s'étaient énormément attachés à elle. C17, lui, n'était pas vraiment à l'aise pour prendre soin d'êtres aussi fragiles et difficiles à cerner que des bébés si jeunes, mais il faisait de son possible pour aider Ruri dans la moindre des tâches qu'elle pouvait lui confier.

C'est ainsi qu'il se retrouvait là, à l'aube, pour lui faire quelques courses avant de prendre son service. Et c'est sous le regard très appuyé des villageois qu'il rentra dans la supérette dès son ouverture. Il était déjà venu dans cet endroit, mais jamais seul. Il était donc un peu perdu, ne sachant pas vraiment dans quel rayon se diriger, d'autant plus que la liste dont il disposait comprenait de nombreux mots dont le sens réel lui était assez obscur. Il était en pleine réflexion quand une voix familière se fit soudain entendre.

- Si tu veux … je peux t'aider ?

En se retournant, C17 vit que l'employé du magasin se tenait juste derrière lui. Il le connaissait de vue et ne lui avait jamais vraiment parlé, mais il n'avait pas beaucoup de temps devant lui. Dans ces circonstances, l'aide que lui proposait ce jeune homme était plus qu'appréciable, et C17 finit donc par acquiescer avant de lui donner sa liste. Le jeune homme accepta le bout de papier en souriant, mais il devint blême à peine eut-il posé les yeux sur son contenus. Son regard étonné passa pendant quelques secondes de la liste vers C17 et inversement. Mais il reprit rapidement ses esprits et disparut en courant dans les rayons, avant de revenir seulement quelques minutes plus tard. Dans ses bras il tenait une grande caisse verte remplie à ras-bords qu'il lui tendit, tout sourire.

Se rappelant des leçons de savoir-vivre de Ruri, C17 s'efforça d'en faire de même, pour l'apparente plus grande joie de son interlocuteur qui s'empressa de l'aider à scanner et payer l'ensemble de ses achats. L'employé tenta alors d'engager la conversation avec lui, mais sans grand succès, C17 ne répondant que par « oui » ou « non » à la plupart de ses questions, laissant de longs silences ponctuer leur échange. Il ne sembla pas pour autant lui en tenir rigueur, et le salua anormalement chaleureusement quand il quitta son magasin.

C17 hocha de nouveau la tête en guise de remerciement avant de s'envoler, prenant sans attendre la direction de sa maison.

Tout ceci sans avoir remarqué que plusieurs villageois étaient, eux aussi entrés, dans la supérette, et qu'ils n'avaient rien perdu de ses étranges achats …

En arrivant devant chez lui, C17 s'aperçut très vite que de la lumière émanait de la cuisine.

« Déjà réveillée ... » pensa-t-il aussitôt avec une légère inquiétude.

Il s'était très rapidement rendu compte que l'arrivée des jumeaux n'avait pas été sans conséquence sur Ruri. Elle avait cessé de l'accompagner sur le terrain pour s'occuper d'eux, mais avait insisté pour qu'il reprenne son travail sans rien changer à ses habitudes. Il était donc absent une grande partie de la journée, mais même quand il était là, il se sentait profondément inutile. Mint et Moss ne lui étaient pas hostiles, mais il n'avait en fait aucune idée de comment se comporter avec eux. Il avait aussi une grande appréhension à l'idée de blesser des êtres si petits et fragiles dont les pleurs le tétanisait. Car les deux bébés pleuraient, souvent. Et dans un mimétisme sidérant.

Dans ces moments, C17 ne savait pas du tout ce qu'il devait faire.

Ruri ne cessait de lui dire que tout allait bien, qu'elle pouvait se débrouiller seule, et elle l'avait même enjoint à reprendre ses entraînements nocturnes. Il avait hésité, mais face à l'insistance de la jeune femme il s'était laissé convaincre, ne la rejoignant qu'un petit matin. C'est là qu'il la retrouvait la plupart du temps, affalée sur leur canapé, laissant les jumeaux dormir dans la chambre.

C'était d'ailleurs ainsi qu'elle était quand, une heure avant, il était rentré de sa séance nocturne.

Ruri était alors profondément assoupie, mais elle avait laissé la liste de courses bien en évidence sur la table de la cuisine avec un petit mot rempli d'explications à son attention. C17 s'était donc éclipsé en silence, et il fut donc assez surpris de constater que sa compagne s'était levée pendant sa courte absence. Elle était encore visiblement partiellement assoupie, car elle l'accueillit d'un bâillement avant de s'étirer longuement. Puis, les yeux mi-clos, elle se leva et vint à sa rencontre pendant que C17 déballait consciencieusement ses achats.

- B'jour …

- Bonjour. Tu es déjà debout ?

- Caféééééé … marmonna Ruri en appuyant sa tête sur le bras gauche de C17.

- Ok, ok. Je m'en charge.

La jeune femme grommela un « merci », avant de s'asseoir et de boire doucement (et bruyamment) la tasse que C17 venait de lui servir. Ce dernier se servit à son tour et observa avec amusement Ruri émerger progressivement de son long sommeil. Elle était décoiffée, vêtue d'un débardeur et d'un petit short gris aux bordures roses, et son regard était fixé sur le mur situé juste en face d'elle.

Bien qu'il ait parfaitement noté les cernes sous ses yeux, C17 ne pouvait s'empêcher de la trouver incroyablement belle quand elle se réveillait, dans ce naturel débraillé qui lui plaisait tant.

Mais alors qu'il la regardait sans rien dire, Ruri se redressa soudainement, bailla une nouvelle fois, puis se tourna vers lui.

- Tu as bien pris tout ce que j'ai noté sur la liste ? lui demanda-t-elle abruptement.

- Absolument.

- Et, juste par curiosité, tu es allé où exactement ?

- A l'épicerie du village, c'est la plus proche. Pourquoi ?

- Ah oui. Je comprends mieux.

- Tu comprends mieux quoi ?

- C17, il est temps de te soumettre à un petit exercice pratique de sociologie humaine, répondit Ruri en buvant avec malice une grande gorgée de café.

- Hein ?

- Imagine : toi et moi on vit ensemble ici depuis des années maintenant. Sous le même toit. Bon, c'est vrai qu'on n'est pas marié, qu'on n'a jamais vraiment officialisé les choses, et que quand on est en public tu te tiens à des kilomètres de moi vu que tu n'es clairement pas l'homme le plus démonstratif de la planète …

- De quoi ?

- Non pas que je veuille absolument que tu m'embrasses devant tout le monde, je sais que tu es pudique. Disons que bon, de temps en temps, ce ne serait pas la fin du monde …

- Mais je …

- BREF, c'est pas le sujet. Mais tout le monde ici sait que toi et moi, on est un couple. Tu es d'accord avec moi sur ce point n'est-ce pas ?

- Euh …

- PARFAIT. Donc en gros ces gens nous voient vivre sous le même toit depuis des années. A ton avis, quelle déduction ont pu faire les villageois après ta petite apparition de ce matin ?

- Personne ne m'a vu ce matin.

- Oh détrompe toi mon chéri, absolument TOUT LE VILLAGE t'a vu.

- Mais pourquoi ? En quoi le fait que je fasse des courses est aussi extraordinaire ?

- Tu n'en as vraiment aucune idée ?

- Absolument.

- Même pas une petite ?

- Je constate en tout cas que tu es parfaitement réveillée maintenant, répondit C17, perplexe, cherchant à comprendre où diable Ruri voulait en venir.

- Tu le serais aussi si tu avais reçu UN MILLIARD de messages en l'espace de 5 minutes.

- Des messages à propos de quoi ?

- Pour nous féliciter toi et moi.

- Mais de quoi enfin ?!

Ruri posa nonchalamment son coude sur la table de la cuisine et appuya sa joue dessus. Ainsi positionnée, elle le regarda pendant quelques secondes, amusée de le voir si sincèrement inconscient du chahut qu'il avait provoqué.

- Couches, lait et lingettes pour bébé, tétine de rechange … se contenta-t-elle de dire en guise de réponse, énumérant les principales choses qu'elle lui avait demandé d'acheter.

C17 fronça alors les sourcils. Il reposa sa tasse et recula légèrement, les bras croisés, sans paraître comprendre immédiatement. Un long silence régna dans la cuisine, simplement interrompu de temps en temps par les tapotements calculés des ongles de Ruri sur la table.

Et soudain, tout lui parut clair.

La jeune femme le devina en un éclair quand elle vit C17 poser une de ses mains sur son front, manifestement dépité.

- Oh, finit-il par dire. Zut.

- Un gros « zut », si je peux me permettre, répliqua-t-elle en riant.

- Raaah je n'ai pas pensé à ça … j'ai voulu faire vite … les humains … ils ne peuvent pas juste s'occuper de leurs affaires non ?

- C'est un village.

- … et ?

- Et la moindre petite chose devient très importante. Surtout te concernant d'ailleurs.

- Je vais y retourner pour régler ce malentendu.

- Sans vouloir te vexer C17, le moins tu parles avec d'autres humains sans moi, le mieux c'est.

- Ah ?

- Donc laisse-moi faire, je m'occupe de tout leur expliquer. Et puis je te taquinais tu sais, toute cette histoire m'a bien amusée, ça m'a fait du bien de rire un bon coup.

Cette dernière phrase attira cependant de nouveau l'attention de C17, et ce d'autant plus que Ruri venait de bailler de nouveau. Malgré ses efforts pour ne pas le montrer, elle était clairement épuisée. En l'observant, il nota avec inquiétude ses battements de cils, lents et lourds, et l'éclat habituel de son regard qui s'était considérablement terni.

Il se saisit alors de son menton, très doucement, et la ramena près de son visage.

- Tu es fatiguée Ruri, murmura-t-il.

- C'est rien, je t'assure, répondit immédiatement la jeune femme.

- Combien de temps tu dors en réalité depuis que les bébés humains sont chez nous ?

- Suffisamment.

- Ce n'est pas une réponse.

- Mint et Moss ne dorment pas beaucoup la nuit … finit par admettre Ruri. Ils sont très agités, ils pleurent. Je pense qu'ils doivent faire des cauchemars. Les pauvres petits …

- Pourquoi tu ne me l'as pas dit avant ? Tu m'as dit que tout allais bien.

- Parce que tout va bien, je t'assure. Ils finissent par s'endormir, et dans la journée, je me débrouille. Ne t'en fais pas.

- Je peux …

- Ne t'en fais pas, l'interrompis Ruri en accompagnant sa phrase d'un rapide baiser. Je gère. Je peux travailler depuis la maison. Mais les animaux, eux, ils ont besoin de toi dans la journée. Quant au soir, ton entraînement est important pour toi, et les jumeaux s'endorment avant que tu rentres.

- Tu es sûre ?

- Certaine. Ce n'est que pour quelques jours, le temps que la police retrouve la famille des petits.

C17 ne la croyait qu'à moitié. Il ne pensait pas vraiment que Ruri lui mentait, mais avec le temps il avait aussi appris qu'elle avait tendance à vouloir en faire « plus », et à ne pas solliciter son aide. Plus elle tentait de le convaincre qu'il n'y avait pas de problème, et plus il en doutait. Mais il n'eut pas l'opportunité de poursuivre la discussion avec elle, car des pleurs se firent entendre.

Mint et Moss venaient de se réveiller.

Répondant à leurs cris comme un automate, Ruri se leva d'un seul bond de sa chaise et se précipita dans la chambre sans plus prêter la moindre attention à C17. Il l'entendit leur parler, d'une voix incroyablement douce et tendre, jusqu'à ce que les cris des jumeaux s'amenuisent et ne se transforment en légers hoquets. Après encore quelques minutes le claquement des portes et le bruit de l'eau lui fit comprendre qu'elle les avait emmené dans la salle de bain.

Depuis leur arrivée il était resté très en retrait dans tout ce qui touchait aux soins des bébés. Il n'avait réellement aucune idée de comment il devait agir envers eux et avait même une grande appréhension rien qu'à l'idée de les tenir, de peur de leur faire du mal. De toute façon, Ruri ne lui laissait pas de réelle occasion de s'occuper d'eux, et il n'avait jamais cherché à s'imposer, s'étant laissé persuader qu'il ne pourrait rien faire qui serait vraiment utile.

Quand la jeune femme finit par revenir dans la cuisine, elle tenait les deux bébés dans ses bras. Toujours dans leurs pyjamas gris qu'ils avaient emportés avec eux, avec à la bouche les mêmes sucettes roses et bleues qui permettaient de les distinguer. C17 remarqua les yeux rougis de Moss et de sa sœur sur la joue de laquelle une petite larme coulait encore. Le réveil n'avait pas été simple, mais à présent tout semblait s'être calmé. Il s'aperçut aussi de la présence de Volt qui suivait la jeune femme pas à pas, collé à ses jambes, fixant les bébés et leur adressant de petits jappements affectueux. Ruri tenta de l'écarter gentiment du bout des pieds, sans succès. En soupirant elle installa les jumeaux dans les chaises hautes qu'elle avait récupéré dans leur ancienne maison, puis se mit à préparer leurs biberons.

C17 continua d'observer sans rien dire, intrigués de voir ce que pouvait bien faire la jeune femme pour s'occuper des bébés humains. Son attention fut cependant rapidement attirée par les gloussements des jumeaux vers lesquels il se retourna.

Volt venait de sauter sur une chaise située entre eux pour pouvoir les renifler et il venait de se mettre à lécher frénétiquement leurs mains découvertes. Hilares, les jumeaux se penchaient à leur tour pour le caresser.

- Il fait toujours ça, ne t'en fais pas, lui expliqua Ruri qui avait remarqué l'intérêt que C17 portait à la scène.

- Tu ne trouves pas que c'est dangereux ? Volt reste un animal sauvage, lui répondit ce dernier en essayant à son tour vainement d'éloigner le chien loup.

- Il n'est clairement pas dressé, et je compte sur toi pour y remédier. Mais avec les petits c'est différent. Il les adore, et c'est réciproque. Dès que tu l'as ramené il s'est précipité sur le lit pour dormir avec eux, comme s'il veillait sur eux. Et quand ils pleurent il vient aussitôt pour les léchouiller. Les bébés l'adorent, et heureusement qu'il est là pour les distraire un peu.

C17 ne répondit pas, mais il acquiesça et laissa donc Volt continuer. Il avait pris en charge l'éducation du jeune chiot depuis leur retour, profitant de son entraînement nocturne pour l'emmener avec lui. Et bien qu'il soit encore inenvisageable de le laisser au contact d'autres humains, il avait pu constater à quel point l'animal, sans doute à cause de son jeune âge, c'était rapproché des bébés humains qu'il paraissait prendre pour des membres de sa fratrie perdue.

Soudain, une sensation l'assaillit.

Un souffle, quelque chose de discret, d'imperceptible, qui mit pourtant ses sens de combattants en éveil. Tournant son visage sur sa droite, il vit, comme au ralenti, les gestes hésitants de Ruri qui venait de se saisir de l'un des biberons des jumeaux. C17 pressentit ce qui allait se passer. Il devina la faiblesse de son corps qui relâcha l'objet et son instinct détermina en une fraction de seconde la trajectoire qu'il allait suivre. Son bras se tendit par réflexe dans la bonne direction, se saisissant du biberon avant qu'il n'atteigne le sol, et surtout avant même que la jeune femme n'ait eu le temps de réaliser qu'elle l'avait laissé tomber.

- Wow, se contenta-t-elle de bredouiller quand C17 se trouva devant elle, sans un mot.

- Tu es fatiguée, lui répondit-il, gravement.

- Je suis surtout maladroite.

- Tu dois vraiment manquer de sommeil pour mentir aussi mal.

- Non je …

- Allez, montre moi, l'interrompit C17.

- Hein ?

- Montre-moi comment on fait les biberons. Ça je peux le faire.

- Le soleil se lève, tu dois partir prendre ton service. Je ne veux pas te gêner dans ton travail.

Il le sentait à sa voix. Ruri était épuisée et tendue. Ses dénégations verbales ne changeaient rien à ce que son corps, lui, exprimait. Et C17 faisait confiance à cet instinct qui lui faisait comprendre ce qu'elle ressentait vraiment, au plus profond d'elle-même. Pourquoi donc insistait-elle tant pour faire semblant d'être en pleine forme ? Pourquoi donc essayait-elle avec autant de force de ne pas lui demander de l'aide ? Pourquoi s'obstinait-elle tant à jouer ce rôle de femme parfaite, infaillible ?

Il n'en savait rien. Les méandres des comportements humains restaient encore obscurs pour lui, aveuglé qu'il était par la perte d'une partie de ses émotions d'avant.

Mais il se fichait de comprendre.

Peu importe les raisons de Ruri, elle avait besoin de lui, et c'était tout ce qui lui importait. Alors C17 avança de quelques pas et passa juste derrière la jeune femme, toujours sans un mot, sans omettre cependant de mettre ses mains autour de sa taille. Il ne réalisa qu'à ce moment combien ce corps qu'il n'avait plus caressé depuis une semaine lui avait manqué, terriblement. Le toucher délicat de sa peau lui procura un frisson instantané, et une irrépressible envie d'elle assaillit ses pensées. Le tressaillement de la jeune femme à peine l'eut-il effleurée lui fit comprendre qu'elle avait ressenti exactement la même chose que lui, mais c'était sans compter sur les bruits que faisaient Mint et Moss, juste derrière eux. Le tintement des tétines était en fait impossible à oublier, et les ramena immédiatement à la réalité.

Ils pouffèrent de rire en même temps, Ruri jetant un regard plein de tendresse vers les jumeaux qui ne les quittaient pas des yeux.

- Je ne sais pas ce que tu as en tête cyborg, mais oublie-le immédiatement, gloussa-t-elle.

- J'avais en tête d'apprendre à préparer des biberons.

- Tu n'es pas fatigué, et pourtant tu mens encore moins bien que moi on dirait.

- Je suis 100 % sérieux.

- Mais bien sur.

- Vraiment, reprit C17 avec un ton plus grave. Laisse moi t'aider un peu. Apprends moi.

Ruri cessa rapidement de lutter. Elle savait bien qu'elle n'était pas totalement sincère avec lui, et qu'elle commençait lentement à atteindre ses limites. Elle avait vraiment besoin de son aide. Alors elle acquiesça, intérieurement tellement heureuse des gestes d'attention et de douceur que C17 lui manifestait, lui qui pouvait parfois en être si avare.

- Et puis de toute façon tu es une vraie catastrophe dans une cuisine, alors il vaut mieux que je me charge de ça, reprit soudain ce dernier en riant.

- NON MAIS CA VA PAS NON?! s'écria Ruri, furieuse, en lançant les deux biberons qu'elle avait en main directement en direction de C17 qui les esquiva sans aucun problème, toujours hilare.

- Hop !

- C17 arrête de bouger !

- Ce n'est pas de ma faute si tu vises mal.

- Raaaah ! Tu ne changeras jamais hein, avec tes blagues pas drôles !

- On dirait que non.

Et d'un seul geste, il immobilisa les poignets de Ruri qu'il tint avec délicatesse dans ses mains. Il lui fit un clin d'œil amusé, et la jeune femme se remit à rire, sa colère immédiatement vaporisée sous l'effet de son sourire.

- Bon, allez, boite de conserve. Viens ici, que je te montre, finit-elle par murmurer.

C17 s'exécuta, écoutant religieusement ses explications sur le lait, comment le mélanger et comment le réchauffer. En l'espace de quelques minutes il avait compris comment faire, et il resta avec elle le temps de terminer la préparation. Ils convinrent ensemble qu'il s'occuperait désormais de cette tâche à chaque fois qu'il serait présent, et en particulier le matin pour la soulager Ruri.

Puis, il fut temps pour lui de repartir.

Son téléphone venait de se mettre à sonner, plusieurs des rangers de son équipe attendaient de recevoir ses instructions pour la journée. Il avait également pour habitude de faire une première tournée rapide de l'entièreté de la superficie du parc en le survolant, et cette petite incartade matinale avait perturbé son emploi du temps habituel. C17 laissa donc de nouveau Ruri seule, rassuré d'avoir réussi à se rendre utile. Il était persuadé que dorénavant tout irait mieux, et ce fut d'ailleurs le cas pendant les quelques jours qui suivirent. Avant de partir travailler et dès qu'il en revenait il prenait en charge la préparation des biberons de Mint et Moss, laissant cependant encore Ruri les leur donner. Il continuait également de s'occuper de Volt et de faire les courses seul, aidé des villageois qui depuis avait appris ce qui s'était passé.

Tout allait bien.

Ou du moins il le pensait.

- Assis Volt. Assis.

Il n'obtint pas encore la réponse qu'il attendait, le chiot se contentant de le regarder sans comprendre, avant de se retourner d'un coup et de se mettre à grogner.

C17 se mit à sourire, caressant néanmoins le crâne du petit animal pour le calmer.

- C'est un écureuil que tu as entendu. Rien de dangereux. Mais tu as vraiment une ouïe très fine, bien plus que les chiens de berger de la région. Allez on continue.

Et il se remit en route, Volt gambadant gaiement à ses côtés, heureux de pouvoir se balader sans entrave dans cette forêt immense qu'il ne connaissait pas. Il était environ 4 heures du matin, et seules les lueurs de la lune passant au travers des arbres éclairaient leur chemin. Mais l'un comme l'autre pouvaient compter sur leurs sens pour pouvoir se frayer un chemin dans la pénombre sans recourir à leurs yeux. C17 appréciait beaucoup la compagnie du jeune chiot. Il était un peu comme lui, très sauvage encore et peu sociable. Ce n'était pas un chien, cela sautait aux yeux quand on le voyait agir au quotidien. Il avait encore tout le comportement d'un animal sauvage, d'un chasseur même, à l'affût du moindre bruit ou de la moindre odeur.

Pour C17 ce n'était pourtant pas un problème. Il avait appris à comprendre les animaux, vivant tous les jours à leur contact. Il comprenait d'ailleurs bien plus facilement les réactions de Volt que celle des bébés humains, et c'était précisément pour cela qu'il l'emmenait avec lui toutes les nuits. Il fallait en effet corriger un peu son comportement pour qu'il ne soit pas une menace pour les autres humains en grandissant, bien que C17 ait le secret objectif d'utiliser Volt plus tard pour traquer les braconniers encore plus efficacement.

Alors il le prenait avec lui à la nuit tombée, l'attachait à un arbre le temps de s'entraîner un peu de son côté, puis il passait le reste du temps à se promener avec lui dans les étendues silencieuses du parc pour étudier son comportement et lui apprendre à obéir à des ordres simples. C'était plaisant et distrayant, et il commençait doucement à obtenir de bons résultats avec lui.

Mais soudain, alors que Volt venait de lui apporter une pierre pour jouer avec lui, le téléphone de C17 se mit à sonner, provoquant instantanément la fuite bruyante de la faune invisible peuplant la forêt. Il se figea, car peu de monde connaissait son numéro et une seule personne pouvait raisonnablement l'appeler à une heure si tardive.

« Ruri ... »

Il n'eut pas besoin de vérifier pour en avoir la certitude. Et sa compagne ne l'aurait pas appelé sans avoir une bonne raison de le faire. Alors sans réfléchir il se saisit de Volt, le tient fermement dans ses bras, et s'envola sans plus attendre pour rejoindre sa maison.

Quand il l'eût rejoint après quelques minutes de vol, la première chose qu'il remarqua furent les cris qui émanaient de l'intérieur, ainsi que les lumières qui étaient toutes allumées. Ce n'était pas des cris de douleurs, il reconnut d'ailleurs distinctement les pleurs de Mint et de son frère. Mais c'était la première fois depuis qu'ils étaient revenus du Nord qu'ils poussaient ce genre de cris. Des cris déchirants. Les mêmes qu'ils poussaient quand il les avait trouvé dans leurs lits, juste après la mort de leurs parents.

C17 se hâta donc d'ouvrir la porte, relâchant par la même occasion Volt qui se mit aussitôt à courir en direction du salon.

A l'intérieur, agenouillée à même le sol, Ruri était méconnaissable. A l'état de sa chevelure ébouriffée il sut qu'elle venait de se réveiller. Elle essayait manifestement de calmer les jumeaux, tenant l'un des deux dans ses bras tandis que l'autre s'agitait en hurlant à plein poumon, allongé sur le canapé. Les deux bébés étaient rouges, leurs visages déformés par une souffrance qui paraissait insurmontable. Et Ruri, elle, semblait totalement défaite.

Abattue.

Elle pleurait elle aussi, suppliant a voix basse les jumeaux de se calmer. Son visage était blême, et ses yeux étaient a peine ouverts, comme si elle luttait de toute ses forces contre le sommeil. Elle ne remarqua rien, ni de l'arrivée de Volt ni même de celle de C17. Elle était ailleurs, bougeant de façon automatique, sans réelle cohérence. Elle était clairement au bord de l'épuisement.

C17 resta figé pendant une seconde, puis il vint la rejoindre, s'agenouillant à ses côtés avec inquiétude.

- Ruri ? lui demanda-t-il, sans obtenir de réponse.

Il dut s'y reprendre à trois reprises, faisant abstraction au mieux qu'il pouvait du vacarme assourdissant qui régnait dans la pièce pour ne se concentrer que sur sa compagne qui, enfin, finit par réagir. Ce ne fut pourtant pas une réaction qui allait le rassurer, car dès qu'elle tourna son regard vers lui et sentit la caresse de ses doigts sur sa tempe, elle s'effondra. Ruri bascula en avant, comme vaincue de fatigue, et se mit à pleurer sur l'épaule de C17.

- Pardon, pardon ... Mais je n'y arrive plus ...

- Pourquoi tu t'excuses ?

- Je ... ne voulais pas ... te déranger j'avais ... dit ...

- Tu ne me déranges pas voyons, qu'est-ce qui s'est passé ?

- J'étais … ils venaient de s'endormir et moi aussi j'ai … j'ai essayé mais il y a eu un bruit …

- Quel genre ?

- Dans le grenier. Quelque chose est tombé, ça les a réveillé … C17, je n'y arrive pas … Ils n'arrêtent pas de pleurer je sais plus quoi faire je … j'ai … j'ai juste … je suis fatiguée … j'ai …

- Ok, ok, l'interrompis C17. Pas besoin d'en dire plus, j'ai compris.

- Je suis désolée …

- Ne le sois pas. On parlera de tout ça plus tard. Je suis là maintenant, on va régler le problème. Comment … comment je tiens ce bébé pour ne pas lui faire mal ?

- C'est Mint.

- Ah parce que tu arrives à les différencier ?

- Évidemment, pourquoi ?

- Non, oublie. Montre-moi.

La présence de C17 à ses côtés et le ton calme de sa voix furent d'un grand secours pour la jeune femme. Malgré les cris toujours aussi forts des jumeaux, elle parvint à reprendre ses esprits et à se calmer un peu. Elle prit une grande inspiration puis lui tendit la petite fille, doucement, montrant à son compagnon ce qu'il devait faire. C17 s'était raidi instantanément à son contact et Ruri elle-même avait une légère appréhension en voyant ce tout petit bébé si frêle entre les mains d'un être dont elle connaissait la puissance dévastatrice. Bien qu'elle sache pertinemment qu'il savait contrôler sa force et qu'elle le voyait au quotidien faire preuve d'une grande douceur auprès des animaux, quand il s'agissait des jumeaux, elle ne pouvait s'empêcher d'être anxieuse.

- Tiens bien sa tête, voilà, exactement comme ça, lui expliqua-t-elle tandis que Mint continuait de s'agiter dans tous les sens.

- Comme ça ?

- Oui. Ne restreint pas trop ses mouvements, c'est encore pire et tu pourrais lui faire mal. Tiens-la bien comme ça, je m'occupe de Moss.

- Ok. Et … maintenant je fais quoi ?

- Si seulement je savais … j'ai tout essayé, parler, chanter, la télévision …

- Bon, on va juste improviser et on verra bien.

Ruri ne répondit pas tout de suite, profitant de l'aide de C17 pour prendre et serrer contre elle Moss qu'elle avait du laisser tout seul. Ainsi, côte à côte, tous deux tentèrent pendant encore de longues minutes de faire cesser les pleurs des deux bébés.

C17 n'osait pas réellement parler, il n'avait aucune idée de ce qu'il pouvait bien dire. Alors il se contenta d'imiter dans un premier temps les gestes de Ruri. Il essaya tant bien que mal de bercer la petite fille et de marmonner, à la manière des sons rassurants qu'il avait appris à utiliser pour calmer un animal apeuré.

Mais rien n'y fit. Ni les câlins, ni les tendres baisers de la jeune femme, rien ne parvenait à apaiser les jumeaux.

Les seules secondes d'accalmie qu'ils obtinrent ne furent dues qu'à leur besoin de reprendre leur souffle. Mais même si l'un semblait vouloir s'arrêter, il était entraîné par le second. Impossible d'arrêter leurs larmes, d'autant qu'ils n'en connaissaient pas la cause.

- Ce n'est pas de la faim, ou quoi que ce soit de ce genre. Ils ont peur, murmura Ruri d'une voix presque éteinte.

- Mais de quoi ? Il n'y a rien ici de dangereux, c'est sans doute un animal dans le grenier qui …

- Je sais. Mais … les bruits doivent leur rappeler … ce qui s'est passé là-bas … je ne sais pas … Ils pleurent comme ça tout le temps …

- Tout le temps ?

Ruri hocha la tête, à la grande surprise de C17 qui compris à cet instant à quel point les derniers jours avaient du être terribles pour elle. Il n'avait aucune idée que les jumeaux pleuraient de cette façon là, et que c'était systématique. Il était décidément très loin du compte, et s'en voulut instantanément de ne pas avoir fait confiance à son intuition qui lui avait fait pressentir que quelque chose clochait dans le discours de Ruri.

Si vraiment les jumeaux se comportaient ainsi, elle ne devait en réalité pas réussir à dormir très longtemps. En tout cas pas suffisamment.

Il voyait bien d'ailleurs la lourdeur de ses paupières et la tache noire des cernes sous ses yeux.

Il fallait qu'il trouve une solution, et maintenant. Il réglerait les détails plus tard, l'urgence était de soulager Ruri pour qu'elle puisse se reposer. Son regard se porta également sur Mint, toujours dans ses bras, le visage atrocement déformé par les cris.

Quel intense chagrin devait ressentir ce petit humain pour s'égosiller à ce point.

Il remarqua alors qu'elle s'était saisie d'un bout de son t-shirt, qu'elle serrait dans sa main minuscule.

« Étrange », pensa-t-il aussitôt.

Elle se débattait chaque seconde, mais s'agrippait à lui avec toute la force qu'elle pouvait déployer.

« La peur, hein ? »

Et son frère était dans le même état, tirant sans cesse sur les vêtements de Ruri.

Le visage ensanglanté d'Hazel apparut pendant une seconde devant ses yeux.

C17 eut l'impression de prendre un coup de poing en plein visage. Comment avait-il pu être aussi aveugle, insensible et si peu respectueux de la promesse qu'il avait faite ?

« Le roi des idiots … comme dirait ... »

Il se figea soudain, si brusquement que même Ruri s'en aperçut.

- C17, qu'est-ce qui t'arrives ? lui demanda-t-elle aussitôt.

- Donne moi 20 minutes, répondit-il en se tournant dans sa direction.

- Quoi ?

- Reprends la petite, je dois sortir. J'ai une idée.

- Mais …

- Fais ce que je te dis. Je te promets de revenir avec une solution.

Il avait l'air si sur de lui que Ruri ne posa plus de question. Bien que la perspective de la voir repartir la terrifiait, la confiance qu'elle plaçait en lui était absolue. Il avait clairement une idée, et de toute façon elle-même n'en avait plus aucune.

La jeune femme installa délicatement Moss sur le canapé et récupéra Mint des bras de C17 qui se releva et sortit précipitamment de la petite cabane.

Une fois dehors et après avoir refermé la porte derrière lui, il prit une grande inspiration.

L'air des nuits de cette fin d'année était glacial, mais sentir ce souffle froid sur sa peau lui fit le plus grand bien. Il avait besoin de se concentrer un court moment pour faire ce qu'il devait faire.

Premièrement, mettre un peu de distance pour ne pas qu'elle entende les bébés. Alors d'un bond, C17 décolla et parcourut quelques centaines de mètres pour venir s'installer au pied d'un arbre, à l'abri du vent.

Deuxièmement, réfléchir à ce qu'il allait lui dire.

Il n'avait pas envie de donner trop de détails. Pour éviter qu'elle ne raccroche, ce qui était très probable, et surtout parce qu'il n'en avait pas envie. Quelque chose, une sorte de gêne, l'empêchait depuis longtemps de partager avec elle les éléments principaux de sa nouvelle vie. Et de toute façon elle ne posait jamais trop de questions. Lui non plus d'ailleurs. Ce n'était pas ainsi que leur relation fonctionnait. Sans qu'il ne sache vraiment l'expliquer, ils n'avaient pas besoin de beaucoup de mots pour se comprendre.

Et troisièmement … agir. L'appeler.

En composant le numéro sur son portable, C17 réalisa qu'il avait en fait sauté l'étape 2. Il n'avait vraiment aucune idée de comment il allait aborder la discussion, de ce qu'il allait lui dire, ni même exactement de ce qu'il voulait lui demander.

« Bon, de toute façon, je suis meilleur quand j'improvise », se dit-il en souriant tandis que la sonnerie retentissait dans son oreille.

Il se surprit néanmoins à avaler difficilement sa salive, bien plus nerveux qu'il ne l'aurait voulu.

Encore une, puis deux, puis trois sonneries résonnant dans le vide…

« Je sais que tu vois que je t'appelle … »

Puis une quatrième, et encore une autre.

« Tchhh. On dirait que tu veux jouer à ... »

Mais une voix interrompis sa réflexion. Une voix ferme, arborant ce ton toujours passablement agacé qui provoquait inévitablement un frisson d'amusement chez lui. Malgré la distance et les années, il pourrait reconnaître cette intonation en une fraction de seconde.

Cette voix, écho de la sienne, différente et semblable à la fois.

La voix de C18.

- Qu'est-ce que tu veux ? lui demanda sa sœur aussitôt qu'il décrocha.

- Il me semble que les humains ont l'habitude de dire « bonjour » pour débuter une discussion.

- Tu as vu l'heure qu'il est ? Tu as intérêt à être sur le point de mourir pour m'appeler si tôt.

- Tu viendrais à mon secours si c'était le cas ?

- Non.

- Tu me brises le cœur.

- Arrête tes plaisanteries, sinon je raccroche. Je peux savoir pourquoi tu m'appelles à l'aube ?

- Pour prendre des nouvelles de ma sœur adorée. J'avais envie d'entendre le délicieux son de …

« BIIIIIIIIIIIIIIIIIIIP »

C17 éclata de rire, sans pouvoir s'en empêcher.

« Je crois bien que j'ai battu mon record » se dit-il en pensant avec malice au visage courroucé que sa sœur devait arborer en cet instant.

Mais il n'avait pas réellement le temps de plaisanter. Il avait demandé 20 minutes à Ruri, et il savait bien dans quel enfer elle se trouvait sans son aide. Bien que la tentation de continuer à plaisanter avec C18 était grande, il devait agir avec plus de sérieux. Alors il reprit son téléphone, et cette fois une seule sonnerie fut nécessaire avant que ne résonne la menace.

- Je te donne 5 secondes pour me dire ce que tu veux, sinon ça va très mal se terminer.

- Tu es vraiment de mauvaise humeur le matin.

- Le matin ? Tu as conscience de l'heure qu'il est ?

- Peu importe l'heure non ? Je ne dors pas, et toi non plus.

- La question n'est pas là, idiot. Je ne vis pas seule moi, et tu as failli réveiller ma fille.

« Bingo ! » se réjouit C17 de cette perche qui venait de lui être tendue.

- Ah oui, pardon, j'avais complètement oublié. Je suis désolé, je m'excuse de ne pas y avoir pensé.

- C'est toujours la même chose de toute façon, je suis une mère, j'ai des responsabilités et toi tu agis toujours de façon aussi imma… attends … quoi ?

- Quoi quoi ?

- Qu'est-ce que tu viens de dire ?

- Que je m'excusais. J'aurais dû faire attention à l'heure en effet, et je suis désolé si j'ai manqué de déranger ta petite fille.

- …. Tu vas bien C17 ?

- Parfaitement, pourquoi ?

- … Je ne t'ai jamais … tu ne m'as jamais … dit que … tu t'excusais de … quoi que ce soit … bafouilla C18, dont la colère s'était presque instantanément muée en un trouble que son jumeau entendait avec plaisir poindre dans sa voix.

- Parce que je suis parfait en général. C'est pour ça que je n'ai pas besoin de m'excuser.

- Tchh. Décidément, moi qui ai cru un instant que …

- Que quoi ? répondit C17, feignant l'incompréhension pour mieux se délecter de la réaction qu'il était en train de susciter chez elle.

- Laisse tomber. Bon, alors, tu voulais quoi finalement ?

- Rien de particulier.

- Je vais raccrocher.

- Et comment elle va sinon ?

- Qui ?

- Ta fille. Elle dort toujours ? J'espère que je ne perturbe pas son sommeil.

- … Pardon ?

- J'ai cru comprendre que les enfants humains ne dorment pas facilement. C'est vrai ?

- … C17 …

- Je me suis toujours demandé comment tu avais fait d'ailleurs.

- … Comment j'avais fait quoi ?

- Pour apprendre tout ça. Je veux dire, toi et moi, nous n'y connaissons plus grand-chose en trucs « humains ». ça n'a pas du être facile non ?

- …..

- Pas de réponse, mais pas de sonnerie. Étrange, je suis presque sur que tu n'as pas raccroché.

Le caractère de C17 avait très souvent irrité sa jumelle au plus haut point. Mais c'était une part de lui même qu'elle était heureuse d'avoir retrouvé quand, quelques années auparavant, il était soudain apparut devant sa porte. Ce sourire moqueur qui s'était effacé de son visage après sa résurrection, elle avait été intérieurement si heureuse de le voir l'arborer à nouveau.

Quoi qu'il se passe ou se soit passé dans sa vie (ce dont ni l'un ni l'autre n'avait jamais parlé), il était en quelque sorte « revenu » et, comme avant, il semblait que rien de ce qu'il puisse dire ou faire n'était capable de rompre ce lien qui les avait uni toute leur vie, celle qu'ils avaient maintenant comme celle qu'ils avaient perdue.

Mais malgré tout ce qu'elle pouvait connaître de lui et de l'imprévisibilité de son attitude générale, cette conversation n'avait aucun sens pour C18. Au point même qu'elle finit par ressentir quelque chose d'inquiétant.

- C17 ? finit-elle donc par demander avec angoisse.

- Oui ?

- Tes circuits cérébraux n'ont pas été endommagés récemment ?

- Hahaha ! Non, qu'est-ce qui te fait dire ça enfin ?

- Toi. Tu agis bizarrement.

- Tu veux dire plus que d'habitude ?

- Oui.

- Oulà. Je voulais juste prendre de tes nouvelles, c'est si surnaturel que ça ?

- Pourquoi me parler de ma fille et poser toute ces questions ? Tu n'en as strictement rien à faire d'habitude.

- Et justement, tu me le reproche assez souvent non ? Pour une fois que je fais ce que tu me demandes, voilà que tu trouves encore le moyen de me le reprocher.

- Mais … non … pas du … tout …

- Je note quand même que tu t'inquiètes pour moi, c'est tellement humain. Venant de toi, j'en pleurerais presque d'émotion.

- Tchhh, tu es vraiment irrécupérable.

- Et donc ?

- Donc quoi ?

- Comment tu as fait avec la petite ?

- Mais … ça … t'intéresse vraiment ?

- Absolument.

L'incrédulité de C18 était à son comble. Elle tentait de percevoir chez son frère cette légère intonation, cette inflexion de sa voix qui lui permettait de démasquer ses intentions et le sens caché de ses paroles. D'habitude, elle ne doutait jamais, elle « sentait ». Mais cette fois-ci, elle n'était pas totalement sûre. Se pourrait-il qu'il soit sincère, et qu'il ait le réel désir d'en savoir plus sur Marron ? En tout cas, voilà bien un sujet dont elle aimait parler.

- Eh bien … , commença-t-elle par bredouiller, c'est vrai que … les débuts n'ont pas été simples. Maintenant ça va mieux, mais au départ …

- Elle pleurait beaucoup ? l'interrompis C17, déterminé à s'engouffrer dans la brèche qu'il voyait s'ouvrir devant lui. J'ai entendu dire que les bébés humains pleurent souvent.

- Quoi ? Euh … oui, mais c'est souvent pour … demander à manger par exemple.

- Mais elle n'a jamais pleuré sans raison ?

« J'y suis presque »

- Euh … disons que parfois nous ne savions pas trop pourquoi mais une fois que tu as compris comment faire ça n'est plus un problème.

- Oh ? Parce qu'il y a une technique ?

- Euh oui, tu … veux savoir ?

- ABSOLUMENT !

« Allez, encore un petit peu ... »

- Eh bien en gros les bébés humains, un rien les perturbe ou leur fait peur. Mais ils se déconcentrent aussi très rapidement. Alors le plus simple c'est de détourner leur attention.

- Fascinant.

- … Je te préviens que si je m'aperçois que tu te moques de moi, je te retrouves et je te tues.

- Et je te rappelle que, comme moi, tu n'as pas de détecteur de ki, ce qui te serait complètement inutile vu que je n'en possède pas plus que toi.

- Je saurais toujours te retrouver.

- Oh ça, je n'en doute pas une seconde sœurette.

- Alors …

- Mais tu peux économiser ton énergie illimitée puisque je ne te répète que je m'intéresse vraiment à cette histoire.

- … Vraiment ?

- Tu n'imagines pas à quel point, répondit C17 en riant, soulagé de pouvoir enfin dire quelque chose qui soit cette fois totalement sincère.

- Ok. Bon, les bébés humains sont assez faciles à calmer en fait, il suffit de les distraire. N'importe quoi qui fait du bruit par exemple, ou avec des couleurs. Le moindre truc et hop, ils se focalisent dessus et arrêtent de pleurer. Plus c'est gros et bruyant, mieux s'est.

- C'est vraiment, vraiment, très intéressant !

Encouragée par les exclamations de son frère, C18 poursuivit, avec un enthousiasme très inhabituel chez elle :

- Oui, Marron était si mignonne quand elle était bébé. Elle avait un jouet préféré, une sorte de rond avec des carrés de toutes les couleurs qui faisait des sons différents selon le carré que tu touchais. Si tu l'avais vu avec, c'était incroyable. Elle riait tellement en jouant avec et ...

- Tu sais où ça se trouve ce genre de truc ?

- Euh … Pas vraiment en fait, c'est Krillin qui l'avait acheté. C'est surtout lui qui a trouvé la plupart des idées pour gérer la petite d'ailleurs.

- Logique.

- Pourquoi tu dis ça ?

- C'est un humain, c'était plus facile pour lui de savoir s'y prendre.

- Krillin n'en savais pas plus que moi, être une cyborg n'est pas un handicap pour ça. J'ai appris, tout comme lui. C'est juste une question de responsabilité.

- Que veux tu dire ?

- Marron est ma fille, laisser Krillin s'en occuper tout seul sous prétexte que je suis une cyborg aurait été me détourner de mon devoir.

- ... Ah bon ?

- Oui, raisonner comme ça aurait été immature, irresponsable et idiot.

- ... Ouch...

- Un truc t'es tombé sur la tête ?

- Non, non. Tes mots frappent décidément toujours aussi fort sœurette, encore plus que tes poings, répondit C17 en poussant un soupir amusé.

- ... Tu es vraiment absolument certain que tu n'as pas besoin d'un check-up de tes circuits ?

- Non.

- Je suis sûre que si je demande à Bulma ...

- Fais attention C18, tu t'humanises beaucoup trop, ça commence à me faire peur.

- Arrête.

- J'en tremble. C'est horrible.

- J'ai dit arrête ! Je me faisais juste ...

- Du souci ?

- Pas du tout !

- Tu m'as fait peur. Oh !

- Quoi encore ?

- Mais tu as vu l'heure qu'il est ?

- Oui, 4 heures du matin.

- 4 heures du matin et 19 minutes très précisément.

- ... Oui, et ?

- Et je suis vraiment incorrigible. J'abuse de ton temps si précieux avec mes questions alors que tu as sûrement des tonnes de choses à faire.

- ... Euh.. oui enfin je ...

- Il est grand temps que je te laisse tranquille, cette discussion était vraiment très sympa.

- Oui mais ... je pensais que ...

C17 ne pouvait pas se permettre de s'éterniser davantage. Et il savait parfaitement sur quelle corde sensible il devait jouer pour mettre un terme à cet échange sans encourir la colère de sa jumelle.

Il sourit, avant donc de l'interrompre de nouveau :

- Oh pardon C18, je n'avais pas compris que tu avais toi aussi des questions à me poser.

- Hein ?

- Oui, j'ai monopolisé la parole. Alors je t'écoute, qu'est-ce que tu veux savoir ?

- A propos de quoi ?

- De moi. C'est bien de ça que tu veux parler non ?

- Quoi ? euh .. mais .. pour qui ... non, absolument pas, je n'ai pas de ... Je suis occupée figure toi !

- Oh vraiment ?

- Absolument ! J'ai un mari, une fille, une famille. Des responsabilités !

- Sûrement..

- Ce qui est une chose que tu ne peux pas comprendre !

- C'est tout à fait vrai.

- Alors je n'ai pas de temps à perdre à discuter de futilités avec toi !

- Je suis totalement d'accord.

- Bon, donc si tu n'as rien de plus intéressant à dire ...

- J'ai bien peur que non.

- Alors salut.

- Salut.

- A la prochaine.

- Exactement.

- Et si m'appelle encore une fois aussi tôt je ...

- Laisse moi deviner : tu me retrouveras en moins d'une minute pour faire sauter la tête encore plus loin que je ne l'avais fait pour celle du vieux débris ?

- Tu lis dans mes pensées.

- Sans doute une histoire de capteur dans mon crâne.

- Peu importe.

- En effet.

Ils raccrochèrent alors, simultanément.

Seule dans son salon éclairé des seules lumières de la télévision, C18 demeura immobile, ne sachant pas quoi penser de cette étrange conversation et de l'attitude plus que suspecte de son frère.

« Je devrais quand même demander à Bulma si elle a toujours les plans de cet idiot. A mon avis, un petit check-up ne serait vraiment pas du luxe ... »

Après la fin de l'appel, C17 s'affaissa, s'appuyant machinalement sur le tronc juste derrière lui. Un grand sourire se dessinait sur son visage.

« Toujours vivant, c'est déjà pas mal »

Il était en fait assez satisfait de lui, ravi d'avoir réussi à obtenir précisément l'aide dont il avait besoin sans avoir à dévoiler trop de détails personnels, ce dont il n'avait guère envie. Et il devait bien avouer que malgré les années et la distance, rien au monde ne l'amusait autant que de parvenir à faire perdre patience et contenance à C18. C'était un loisir coupable qui ne cessait de le faire rire.

« Il n'y a pas a dire, je suis vraiment le meilleur à ce jeu » pensa-t-il en souriant de plus belle.

Il se releva et fixa pendant un bref instant sa maison.

« Un truc gros, surprenant et qui fait du bruit, c'est ça ? »

La réponse lui vint alors à l'esprit, évidente.

« Tu vas détester ça Ruri »

Cette seule pensée l'amusa beaucoup, car après sa sœur, faire enrager sa compagne était son second loisir favori. C'est donc avec une certaine excitation qu'il la rejoignit, certains mots de C18 lui restant cependant en mémoire et dont il se promettait intérieurement d'en reparler avec la jeune femme. Mais il garderait cela pour plus tard. D'abord il lui fallait agir.

Quand il pénétra dans la petite maison Ruri était toujours éveillée mais son état de fatigue avancé était encore plus visible qu'auparavant. Elle s'était assise par terre, caressant du bout des doigts les pieds des bébés qu'elle avait allongés sur le canapé. Les jumeaux continuaient de pleurer, peut être un peu moins fort, mais sans discontinuer.

Ruri sursauta en attendant la porte s'ouvrir et elle tourna vers C17 un regard interrogatif mêlé d'espoir quand elle le vit venir vers elle.

- On sort, lui dit-il simplement en avançant ses bras vers Mint.

- Quoi ?

- J'ai une idée.

- Mais …

- Fais moi confiance.

La jeune femme hésita, mais C17 avait l'air très sûr de lui. Il souriait, calmement. Elle n'avait de toute façon pas d'autre solution. Alors Ruri acquiesça, sans poser davantage de question. Tout juste intervint-elle pour corriger les gestes de C17.

- D'accord. Mais donne moi une minute, il faut leur mettre leurs manteaux.

- Pourquoi ?

- … Ce sont des bébés C17. Ils sont fragiles et il fait froid dehors.

- Ah oui. Ok.

- Voilà … Voilà … Prends Mint. Tiens bien sa tête surtout.

- Ok.

- On va où ?

- Suis-moi.

Tenant chacun l'un des jumeaux dans les bras, C17 et Ruri sortirent donc et avancèrent de quelques pas dans la nuit finissante. La jeune femme suivait les pas assurés de son compagnon, sans comprendre. Il tourna sur sa gauche et enjamba la barrière qui délimitait l'accès à l'étable et, à la grande surprise de Ruri, C17 continua jusqu'à en atteindre la porte.

« Nooooon ne me dit pas que …. »

Et tout doucement, avant qu'elle n'ait eu le temps de prononcer le moindre mot, C17 ouvrit la porte de l'étable et s'y engouffra, Mint toujours agrippée à lui et dont le froid de l'extérieur n'avait pas tari les pleurs.

Bien que sourds, leurs deux chevaux remarquèrent immédiatement l'arrivée de leurs maîtres et poussèrent de vifs hennissements quand les lumières installées au plafond s'allumèrent.

Et instantanément, en moins d'une seconde, les cris des jumeaux cessèrent.

Sous les regards étonné de Ruri et satisfait de C17, le frère et la sœur se tournèrent dans un même mouvement pour pointer leurs regards vers les énormes animaux, poussant au passage un petit cri de surprise, presque comme une expiration. De petites larmes coulaient encore le long de leurs joues et leurs corps s'agitaient par intermittence sous le coup de hoquets, mais ils ne pleuraient plus.

- Mais que … balbutia Ruri, avant que C17 ne l'interrompe.

- Gros et qui fait du bruit, se contenta-t-il de dire.

- Quoi ?

- On va finir de les calmer, et après tout le monde ici ira dormir. Tu es d'accord, bébé humain ?

Mint releva brusquement la tête vers cet étrange adulte qu'elle voyait depuis plusieurs jours, sans pour autant jamais interagir avec elle. Le son calme et grave de sa voix était apaisant et surprenant, mais pas autant que les chevaux qui continuaient à souffler bruyamment, raclant le sol de leurs sabots. Tout comme son frère jumeau, la petite fille s'agitait, regardant alternativement C17 et les équidés devant elle, confuse et indécise.

- Je prends ça pour un oui.

Et C17 s'avança de nouveau, faisant un bref signe de tête à Ruri pour qu'elle l'imite.

Les deux chevaux tendirent immédiatement leurs museaux vers les adultes qui, en retour, avancèrent une main dans leur direction pour qu'ils puissent les sentir. Mais deux nouvelles odeurs se joignaient ce soir là à celles qu'ils connaissaient. Aussi, curieux, les animaux posèrent presque immédiatement après leurs nez sur Mint et Moss qui reculèrent d'abord, poussant de nouveaux des cris de surprises. La petite fille parut même sur le bord des pleurs de nouveaux, tant cette gigantesque créature paraissait effrayante pour elle.

Mais C17 repoussa délicatement le museau de son cheval et il se remit à parler aux bébés, cette fois plus doucement.

- Aucune raison d'avoir peur de lui. Il est gentil, et lui aussi. C'est un cheval. C'est un Dada.

Et dès qu'il eut prononcé ce mot, les jumeaux se calmèrent, retournant de nouveaux leurs visages curieux vers les animaux. Ces derniers se remirent à les sentir et, sous l'effet du contact de leurs museaux, les bébés se mirent même à rire.

- Je ne sais pas ce que c'est un « dada », mais continue … murmura Ruri, abasourdie.

C17 ne répondit rien mais il poursuivit, imité à présent par sa compagne. Ils caressèrent les chevaux tout en les laissant jouer avec les jumeaux. Ces animaux étaient très doux et totalement acclimatés aux humains, d'autant plus que Mint et Moss étaient couverts de l'odeur rassurante de leurs protecteurs. D'abord surpris puis effrayés, les bébés devinrent très rapidement incroyablement joyeux, et même aventureux. Ils touchèrent avec leurs minuscules mains les énormes museaux des chevaux qui leur soufflèrent dessus, provoquant de nouveaux des rires désarmants de bonheurs et qui émerveillèrent Ruri.

Des larmes de joies lui vinrent aux yeux, favorisées par la fatigue qui se faisait de plus en plus sentir. C17 les remarqua, et il ne tarda pas à lui faire signe qu'il était temps de rentrer.

C'est donc ce qu'ils firent, débarrassant les jumeaux de leurs vêtements chauds pour les déposer sur le tapis, au sol, devant la cheminée. Prudemment, C17 et Ruri les observèrent d'abord en silence. Les deux bébés étaient très excités, visiblement complètement réveillés malgré l'heure très tardive, mais ils ne pleuraient plus du tout. Ils continuaient de rire, se tournant et revenant sans cesse vers la jeune femme qui les prit tour à tour dans ses bras pour les couvrir de baisers. Ils étaient tels que C17 les avaient vus les semaines précédent le drame.

- Bon, catastrophe évitée de justesse, finit-il par dire en souriant.

- Oui, et grâce à toi. Bravo. Je suis bluffée, répondit Ruri en lui rendant son sourire.

- Je suis le meilleur, tu le sais non ?

- C18 va bien ?

- Oui elle va … Comment … Tchh, raté …

- Haha tu pensais t'attribuer tout le mérite ? s'esclaffa la jeune femme devant le visage déconfit de son compagnon.

- Comment tu as deviné ?

- Il n'y a pas des milliards de personnes que peux appeler à 4 heures du matin et qui seraient capables de te donner des techniques sur les bébés mon chéri.

- Ah.

- Déduction d'autant plus facile que tu dois avoir 3 numéros enregistrés sur ton portable. La liste des suspects est assez courte.

- J'en ai 5 en tout.

- Pardon, ça change tout en effet.

- Mmmm

C17 n'était que partiellement surpris. Il savait que Ruri avait une intelligence très vive, mais il pensait que, peut-être, son état d'épuisement amoindrirait un peu sa capacité de déduction. Il se mit pourtant à rire de sa vaine tentative. L'essentiel était ailleurs, et il ne pouvait nier que les conseils de sa sœur avaient été plus qu'efficaces.

- Tu la remercieras de son aide ? questionna sa compagne, percevant comme d'habitude le fond de ses pensées avant même qu'il ne les verbalise.

- Sûrement pas.

- Pourquoi ?

- Parce qu'elle me le rappellerait toute sa vie.

- Haha !

Ruri avait clairement repris des couleurs mais ses forces déclinaient. Elle ne put d'ailleurs garder longtemps Moss dans ses bras et le reposa sur le tapis. Ne manquant rien de ses gestes engourdis, C17 reprit alors la parole.

- Va te coucher maintenant, lui dit-il avec douceur en posant sa main sur l'une des épaules de Ruri.

- Vu dans quel état ils sont je ne pense pas qu'ils vont dormir de sitôt.

- Pas de souci. Je suis là maintenant, et avec ma technique, plus de problème.

- Je ne pense pas que ce sera aussi simple et …

- Je sais, je plaisante. Et il faut de toute façon que toi et moi on discute un peu de tout ça. Mais pas maintenant. Tu ne tiens plus debout. Va dormir, même si ce n'est que quelques heures. Je viendrais te réveiller et on discutera un peu.

- Et toi ?

- Je reste ici et je surveille les petits humains.

- Mais …

- Ils seront vivants à ton réveil, promis.

- Super. Génial. Je suis parfaitement rassurée.

- Cool.

- … C'était ironique C17.

- Je sais. Et je plaisantais. Je ne pense pas être devenu un spécialiste des bébés humains, mais je suis capable de veiller sur eux pendant quelques heures.

Ruri jeta un regard inquiet vers Moss qui continuait de réclamer ses bras sans qu'elle ne se sente capable de le prendre de nouveau contre elle. Puis elle en fit de même vers Mint qui s'était tournée vers Volt et qui essayait en rampant de rejoindre le jeune chiot, déterminée à jouer avec lui. Ils avaient l'air calmés, pour un moment en tout cas. Mais elle savait que c'était temporaire, et une part d'elle même ressentait une très vive angoisse à l'idée de les « abandonner ».

- Va dormir, et sois tranquille. Je ne laisserai rien de mal leur arriver.

Elle sursauta en entendant de nouveau la voix de C17 derrière elle.

Il était si rassurant, assis sur le sol, tranquillement appuyé sur ses mains posées derrière lui. Son éternel sourire au coin des lèvres, son regard intensément bleu porté sur elle.

Oui, tout irait bien. Elle en eu la certitude rien que le regardant. Et de toute façon elle n'avait plus en elle une seule goutte d'énergie qui lui aurait permis de continuer. Elle devait se rendre à l'évidence, elle était allé au bout de ce qu'elle pouvait faire seule.

Il serait important qu'ils aient en effet une conversation, et l'un comme l'autre avaient beaucoup de choses à se dire.

Mais pour cette nuit là, c'était bien suffisant.

Ruri embrassa une dernière fois les jumeaux et les laissa sous la surveillance de C17. De son côté elle se rendit dans la chambre qu'elle n'avait plus occupé depuis leur arrivée. Elle s'allongea sur le lit et s'endormit, littéralement éreinté, à peine son visage se fut-il posé sur le coussin.