La mère de Sebas est morte depuis plus longtemps qu'il n'a vécu au total, et pourtant il continue de ressentir l'absence qu'elle a laissée derrière elle.

Ce n'est pas qu'il déteste Rowena, au contraire : le jeune Héritier du Val trouve qu'elle est tout à fait bien, s'entendant à merveille avec son père et n'hésitant pas à lui expliquer pourquoi un lord se conduit de telle manière ou pourquoi un contrat a été rédigé avec cette formule particulière. Question belle-mère, il aurait certainement pu tomber sur pire, comme les mégères des contes qui s'efforcent d'empoisonner les enfants de leurs maris, de les faire accuser des pires crimes ou de les transformer en animaux divers.

Malgré tout, Jeyne Royce demeure une présence en creux dans la vie de Sebas. Quelqu'un qui ne pourra jamais être oublié, qui ne réussira jamais à partir entièrement. Même si les souvenirs qu'il garde d'elle sont désormais brouillés, rabotés par le passage du temps, réduits à la chaleur d'une étreinte faible et à une voix douce prononçant chaque syllabe comme un cadeau.

C'est fort de ce vécu qu'il décide de se suspendre aux basques de Robert une fois celui-ci revenu des funérailles de ses parents. Pas juste sa mère, son père aussi.

Égoïstement, la réaction immédiate de Sebas à cette partie du drame est de remercier les Sept, moi au moins j'ai toujours mon père. Il devrait probablement avoir honte, si le septon pouvait lire dans ses pensées il recevrait des coups de baguette sur les doigts, mais ça n'empêche pas. Les Sept soient remerciés, ce n'est pas moi qui vit ça.

Est-ce la honte qui le pousse à devenir l'ombre de Robert, alors que l'adolescent redouble dans ses passions pour le vin, la bagarre et les filles mais y adjoignant une sorte de désespoir cherchant à s'abrutir pour remplacer l'insouciance qu'il y mettait auparavant ? Sebas en doute. Après réflexion, il décide que non, ce n'est définitivement pas la honte qui le motive – la honte surgit du péché, un moyen pour les dieux de pousser le criminel au repentir.

Il pense que c'est l'ombre qu'il a vue obscurcir le regard bleu d'orage, quelque chose de gris et menaçant près de déferler sur les terres pour tout noyer dans des trombes d'eau et de pluie. Mais à y regarder de plus près, ce n'est pas si dangereux que cela, c'est surtout triste.

Robert n'est pas quelqu'un qui exprime beaucoup de tristesse. En fait, après avoir fait sa connaissance, Sebas s'est sérieusement demandé s'il lui était possible d'éprouver de la tristesse. Le futur lord d'Accalmie avait le rire trop bruyant et l'enthousiasme trop contagieux pour se laisser imaginer plongé dans les affres du deuil.

Mais voilà que la tristesse a fondu sur lui, s'est lovée tout autour de son cœur avec la délicatesse d'un étrangleur qui serre et serre de plus en plus, et il est facile de voir que Robert ne parvient pas à arracher ce lacet meurtrier de sa poitrine. Il n'est pas accoutumé à cette émotion, il n'a jamais eu besoin d'apprendre à la combattre et maintenant que cela lui est nécessaire, il ignore par où commencer.

Pour un guerrier né, c'est compliqué et humiliant d'avoir à admettre son incapacité à vaincre un adversaire, quel que soit le champ de bataille. D'autant que ce type d'ennemi n'est pas de ceux qui peuvent être terrassés définitivement – juste repoussés encore et encore, tenus à distance jusqu'à ce qu'on parvienne à gagner assez de force pour vivre en leur compagnie

Robert est buté. Pire que cela, il a la rancune tenace – il n'est pas du genre qui pardonne en dépit d'innombrables sermons sur les vertus de la miséricorde et d'innombrables leçons sur les bénéfices d'aider autrui à se relever alors qu'il vous a fait un croche-pied. Même s'il s'agit de ses parents, Sebas ne peut pas voir Robert pardonner à lord et lady Barathéon de s'être noyés sous les yeux de leurs fils.

Sebas n'a aucune idée de comment aider son ami, le garçon qui a grandi avec lui et auquel il voue la tendresse exaspérée qu'on réserve à un frère plus vieux incurablement stupide et crâneur. Tenter d'aborder le sujet n'a réussi qu'à mettre l'adolescent en rage – bien sûr que Robert ne pleure pas, la colère a toujours brûlé plus fort dans ses veines mais chauffer trop le métal ne parvient qu'à le rendre cassant ou le faire fondre, le réduisant à une masse inutile dans les deux cas.

Alors il se cramponne à ses basques. À force, il finira bien par trouver une solution – et puis, ça empêche Robert de s'attirer trop d'ennuis, s'il est constamment surveillé.

Son père réalise bien ce qu'il fait, mais n'objecte pas. C'est plutôt un soulagement, que leur propre relation ne se soit pas effondrée après le tournoi de Port-Lannis – mais quand on examine les faits, c'était la première fois que Sebas a réellement fait l'idiot et il n'a pas retenté une aventure de ce genre depuis, alors ça passe. Et puis, Jon Arryn également s'inquiète pour Robert, vu qu'il a été à charge de l'élever pendant plusieurs années et qu'il faudrait avoir un cœur de pierre pour ne pas se soucier de quelqu'un qu'on a contribué à former tout ce temps.

Ned prend une bonne quinzaine à se rendre compte de ce qui se passe, mais une fois qu'il a compris, il devient moitié aussi décidé que Sebas à remplacer l'ombre de Robert.

« Ma mère est morte après avoir accouché de Benjen » formule-t-il maladroitement. « Elle a attrapé la fièvre. »

« Tu n'as jamais dit ça » fait Sebas, qui sent ses yeux s'arrondir sous l'effet de la surprise.

« Tu n'as jamais demandé » lui rappelle Ned. « Mais je ne t'en veux pas. Et ce sont des choses qui arrivent – père déclare que le plus rude combat que mène une femme se trouve dans le lit de naissance. »

Ce n'est pas Sebas qui s'en ira proclamer le contraire, alors que Jeyne Royce a perdu la santé pour le mettre au monde et perdu la vie en essayant de lui donner une petite sœur. Mais c'est néanmoins étrange de penser qu'il partage la perte d'une mère en couches avec Ned, et l'autre garçon n'a pas jugé bon de le dire.

Bon, les gens ont droit à leurs secrets mais ça dérange vaguement le garçon blond, tout au fond de ses pensées. Ça le dérange par la possibilité que Ned – une personne qu'il croyait jusque là incapable de mensonge ou dissimulation des plus basiques – décide de cacher autre chose, et que Sebas ne s'en rende pas compte.

Ça, c'est ce qui le pousse à visiter le septuaire. Sebas ne veut pas ruiner son amitié avec le second fils du Sire de Winterfell, pas pour une histoire aussi banale. Il ne veut pas d'une cassure venant de lui, qui ne peut pas accepter que Ned ne réagisse pas comme il le voudrait – soit une personne au lieu d'une poupée à laquelle faire prendre des poses et attribuer des discours montés de toute pièce.

C'est à partir de là que le mal commence, quand tu te mets à traiter les gens comme des objets.

Qui a dit cela ? Sebas ne sait plus. Ça ressemble à quelque chose que sa mère aurait dit, mais en même temps, ce n'est pas elle, les mots ne résonnent pas avec sa voix. Peut-être quelque chose qu'il aurait lu ? Il en est quasiment certain.

Mais de quel livre s'agit-il, déjà ? Le titre lui échappe et il a cette suspicion lui nouant l'estomac qu'il ne le retrouvera pas dans la bibliothèque des Eyrié ni celle des Portes de la Lune.

Où l'a-t-il trouvé, alors ?