CHAPITRE VI : L'Enfer de la Réalité
Ce plafond. Cette immensité de blanc sali. Hermione en connaissait désormais par cœur le moindre creux, la moindre saillie, de la plus fine et ridicule fissure à la plus étendue. Ses yeux n'avaient que cela à contempler, dans la solitude de cette chambre qu'elle n'avait plus quitter. Elle n'était pas encore passée par toutes les étapes du deuil ; elle avait connu le choc, la surprise d'avoir été ainsi trahie, le déni, la colère, des heures et des heures à se débattre de toutes ses forces, à s'écharper contre ses entraves, à laminer sa peau dessus, puis la dépression, la tristesse qui tourmentait et harcelait l'âme, comme un large océan noir et glacé qu'elle connaissait si bien. Mais la résignation... L'étape suivante... Non, elle ne se résignerait pas. Elle n'accepterait pas.
Le cachot du manoir et ses barreaux n'avaient pas suffi à la contenir. Cette chambre ne la retiendrait pas longtemps non plus. La seule différence était... non des moindres cependant ; elle se fichait de blesser ou tuer les mangemorts, voire le désirait secrètement déjà, mais elle ne voulait pas s'en prendre à Harry ou aucun autre membre de l'Ordre. Cela lui rendait la tâche considérablement plus difficile, restreignait son nombre d'options drastiquement. Une bonne dizaine de fois, à la faveur d'un des rares moments où ils la détachaient, comme pour manger par exemple, sous surveillance, elle avait entrevu sa fuite. Un coup rapide, précis, de fourchette droit dans la jugulaire. Elle discernait rapidement, terriblement facilement les opportunités. Un regard froid, calculateur, pragmatique de tueuse, de survivante. Mais, par choix, elle les dédaignait. Pour ne pas faire du mal à ses, anciens peut-être, amis.
Ils l'avaient rattachée pour la nuit et venaient de sortir, éteignant les lumières. La vie s'en allant avec eux. La nuit l'enveloppant. De longues heures d'ennui, d'attente, dans le noir complet... mais pour quoi ? Hermione ne pouvait pas bouger, juste ses yeux. Mais même sa nuque, à force d'être bloquée dans cette position, était douloureusement crampée et raide. Sa robe d'hôpital, blanche au début à l'image du lit, et vite tachée, ne lui tenait pas bien chaud. Sa peau blême avait la chair de poule, un délicieux picotement qui remontait ses mollets et ses cuisses nues. L'une des rares choses qu'elle pouvait encore ressentir. Privée de sensations, privée de lumière, privée de sons. Elle fredonnait tout bas, parfois, des chansons d'antan.
Elle sortirait d'ici, d'une manière ou d'une autre, tôt ou tard. Elle pouvait encore tout arranger. Elle y croyait dur comme fer. Réécrire ce qui était arrivé, modifier ce qui n'avait pas marché. Tout arranger. Extraire ce qui n'allait pas et le remplacer. Comme un chirurgien extirperait une tumeur d'un corps malade. Supprimer la souffrance et effacer la peine. Et elle serait aimée. Tout irait bien. L'Enfer était pavé de bonnes intentions.
Son esprit s'évadait aussi loin que possible, dansant avec la mort la nuit, quand son esprit rejoignait celui de Fenrir et que le loup chassait. L'amertume du sang entre ses crocs, sur sa langue. Le vent dans sa fourrure. La terre sous ses pattes. Sa chair, ses os, ses tendons, sa peau. Ses péchés. Tout devenait une partie d'elle aussi. Mais elle était libre. Et, au réveil, en réalisant qu'elle était toujours attachée à ce matelas, elle versait des larmes muettes. Ce matin-là était un de ceux-là. Les gouttes dégoulinaient de ses orbites pourtant si sèches et elle sentait son cœur encore animé par l'adrénaline de la course et de la chasse. Elle se sentait encore incroyablement vivante et toujours prisonnière, captive. Un cauchemar intolérable.
Le grincement de la porte. Elle s'ouvrait. Quelqu'un entrait. Drago, ce jour-là. Le claquement métallique du plateau déposé sur la tablette. Les mains qui défaisaient les menottes. Hermione fixait obstinément le mur, tournant la tête, se refusant à le regarder. Un raclement de métal contre le sol carrelé. Il avait tiré une chaise. Il s'asseyait. Il attendrait là qu'elle ait fini de se sustenter. Si elle y consentait. La plupart du temps, le plateau repartait intact. Drago ne lui adressait jamais un mot. Harry s'y essayait encore, de temps à autre, quand il se trouvait le courage d'essuyer un refus. Ron ne la visitait jamais. Trop douloureux pour lui, à ce qu'il paraissait. Tonks, quant à elle, traumatisée, refusant de l'approcher. Et Lupin, lui, n'avait jamais décoléré ; il lui en voulait toujours. Molly avait bien tenté de converser, mais elle avait rapidement abandonné aussi.
- Mange.
Le premier mot depuis longtemps. Drago ne pouvait pas voir la brunette grimacer de colère.
- Ne sois pas stupide, Granger. Mange.
Tout à coup, dans un accès de rage irrépressible, tout en réfrénant le désir de lui arracher la tête pour ensuite s'enfuir très loin, elle se releva, omettant toutes ses douleurs musculaires. A pleines mains, elle agrippa le plateau, puis la nourriture, la portant à sa bouche rageusement et avalant le tout aussi vite que d'une manière peu ragoûtante. Elle s'essuya sur son avant-bras, sans le quitter des yeux, comme si elle le défiait. D'un geste violent, elle balança les couverts qu'elle n'avait pas utilisés, puis le plateau vide qui rebondit contre le mur.
- Content ? le provoqua-t-elle, avec un regard farouche.
Un vrai Malfoy. Il ne plia pas l'échine ; il affronta ses yeux que tous évitaient pourtant depuis cette fameuse nuit. Froidement, distinctement, il articula :
- Oui.
Au début, elle ne comptait pas faire ça ; jamais elle n'avait prévu de s'en prendre à quiconque. Les enchantements la privaient de ses pouvoirs ; elle le savait ; elle n'avait pas l'ombre d'une chance. Mais elle devait expurger. En une seconde, elle se ruait sur lui comme une furie, mais il était bien plus fort physiquement qu'elle et, contre toute attente, pas inepte en combat à mains nues. Sa main droite la bloqua par le cou, la gardant à distance, pendant que de son autre main, il chopait son poignet.
Elle se contorsionna pour se défaire de son emprise, en vain. Il la piégea avec une clef de bras et la flanqua contre le carrelage. Toujours debout mais piégée entre le mur et le corps de Malfoy, Hermione sentit son rythme cardiaque monter en flèche. Une chaleur lui dévorait le bas ventre. D'autant plus que sa ridicule robe hospitalière ne couvrait même pas ses dessous. Sa vie était une misère depuis des mois. Tous ses fantasmes explosant brutalement. Elle lâcha sans y réfléchir une seule seconde :
- Je te veux.
ça fait des années que je te veux.
Sa réaction fut instantanée. Mais pas du tout celle qu'elle avait espéré de tout son cœur. En moins d'une seconde, son contact s'était envolé ; il avait reculé précipitamment, comme si elle était une pestiférée. Comme si elle le répugnait au-delà de l'imaginable. Comme si c'était tellement inconcevable le concept de lui avec elle. Ses bras dénudés retomberont de part et d'autre de son corps, toujours dans sa vieille robe hospitalière qu'elle n'enlèverait pas. Elle ne broncha pas. Elle resta là, comme pétrifiée, mortifiée de honte, face au mur carrelé. Ne voulant surtout pas le regarder, ni voir son visage sûrement horrifiée.
Le petit morceau de Paradis échu dans son Enfer s'enfuyait. Avant même qu'elle n'ait pu s'en approcher. Juste tendre une main vers lui. Trop beau pour elle. Trop parfait. Elle l'aurait abîmé, noirci, avec ses mains impures. Trop pur. Ironiquement.
Redevenir pragmatique. Les avertissements répétés de Greyback tournaient dans sa tête. Depuis le premier jour, il avait raison. Tout ce temps passé à se mentir à elle-même, en secret, à cultiver la romance idyllique dans sa petite tête ingénue et mièvre. Pour repousser l'idée d'un rejet, qui avait aujourd'hui eu lieu, si rudement, qu'elle ne pouvait plus se voiler la face. Elle ne serra pas les poings, mais elle se ressaisissait.
S'échapper.
De cette chambre qu'elle ne supportait plus. A en croire le son de sa respiration, seul bruit résonnant dans la pièce, Drago n'était pas sorti. Pas encore. A l'intérieur de la chambre, Hermione ne pourrait utiliser sa magie, mais aussitôt qu'elle aurait franchi le seuil... Un sourire vicieusement amer se dessina insensiblement sur sa bouche. Aussitôt dehors, elle courrait, courrait encore et encore, jusqu'à perdre haleine. Jusqu'à retourner chez elle. Là où était vraiment sa maison. Là où enfin elle se laisserait tomber.
Sans qu'elle tourne la tête, elle dériva discrètement son regard vers le plateau par terre, non loin d'elle. Salle anti-magie... Pourquoi la sienne fonctionnerait-elle ? S'il avait l'avantage physique, elle pourrait peut-être avoir celui de la surprise. Elle n'avait pas remué un muscle, toujours droite comme un piquet, devant la paroi. Lui tournant le dos. Après ce moment extrêmement gênant qui s'éternisa, Malfoy retrouva enfin l'usage de la parole. Il s'efforçait de paraître normal, mais sa voix trahissait son malaise.
- Retourne t'allonger.
- Non.
Ce qu'il craignait. La tension dans la chambre croissait. Le sourire qu'il ne pouvait même pas entrapercevoir s'accrut sur les lèvres d'Hermione.
- Tu devras bien me toucher pour me forcer à me remettre sur ce lit et me rattacher.
Ou il aurait pu demander de l'aide, mais... Drago Malfoy n'était-il pas trop orgueilleux pour s'abaisser à ça ? Au pire, elle pourrait appuyer là-dessus. Pas envie d'être gentille ; elle crevait de haine, elle avait envie de le tuer honnêtement. De lui faire payer. Parce qu'il l'avait repoussée et elle s'en noyait de honte, confrontée de plein fouet à sa mésestime. La blessure était fraîche et vive.
- T'es vraiment une connasse.
- Je suis prisonnière ici, lui rappela-t-elle sur un ton cinglant. Je ne vais pas te faciliter la tâche.
Une seconde d'atermoiement. Il doutait. Il savait qu'il devait se rapprocher d'elle et il savait qu'elle tenterait quelque chose. Elle en aurait ri ; elle n'aurait vraiment pas aimé être à sa place tout de suite, mais, une fois de plus, sa place à elle était loin d'être enviable aussi. Il se rasséréna et fit un pas vers elle. Salope ! Elle ramassa à toute vitesse le plateau métallique et le frappa de toutes ses forces avec. En pleine face. Elle le cogna une fois, puis deux, avec une passion furieuse qui compensait bien sa maigreur.
Drago, la gueule en sang, se protégea comme il pouvait et la chargea dans les jambes. Il la renversa au sol. Sa tête heurta avec fracas le carrelage, l'assommant presque sur-le-champ. Même dans cet état groggy, elle continua de lutter. Réussissant à se dégager un peu de sa prise, elle roula sur le carrelage et agrippa la fourchette, qu'elle planta dans son pied, quand il voulut revenir sur elle. La douleur ne sembla pas du tout le gêner. Il avait enduré les endoloris de Bellatrix aussi, après tout. Bienvenue au club.
Son autre pied percuta son menton. Une gerbe de sang gicla de sa bouche, alors qu'elle retombait en arrière. Couchée à plat ventre, la vision floue, elle discernait les contours vagues de son seul espoir. La porte. Droit devant elle. Elle se mit à ramper, aussi vite que son corps affaibli le lui permettait. Mais elle sentit ses mains attraper ses chevilles et, violemment, la tirer en arrière. Elle tâcha de se cramponner. Ses ongles se fendirent jusqu'au sang sur les carreaux ; il était trop fort pour qu'elle résiste. Drago paraissait fin, mais c'était surtout dû à sa très haute stature ; il s'avérait tout aussi costaud et musclé que les mieux bâtis du groupe.
Une fois qu'il l'eut totalement attiré à lui, il leva son poing, pour la frapper au visage ; elle s'écarta autant que possible et ses phalanges entrèrent en collision avec le sol. Redoutablement dur. Entre le carrelage, qui se fissura tout de même, et les os, ce furent les os qui se brisèrent. Drago poussa un cri rauque de colère. Elle en profita pour se cramponner à ses épaules et essaya de le mordre au visage. Il la repoussa d'un coup de poing, de son autre main, celle toujours valide, tandis que celle blessée, trempée de sang, pendait et gouttait sur le sol.
Il frappait fort. Hermione sut d'emblée que sa mâchoire était fracturée. Ou au moins déboîtée. Elle essaya de le cogner en retour, mais il la bloqua avec son avant-bras, avant de le plaquer contre sa trachée, l'asphyxiant au fur et à mesure qu'il appuyait, encore et encore. La brunette sous lui se débattait furieusement. Elle n'avait que peu de marche de manœuvre, mais, aussi vivement qu'elle put, elle projeta son genou dans son entrejambe. La douleur était telle qu'il en restât comme estomaqué une seconde. Hermione en profita pour se dégager de sous lui. Elle reprit une arme de fortune, la fourchette qu'elle arracha de son pied sans ménagement. Mais sa main harponna sa cheville et il tira d'un coup si sec et brutal qu'elle perdît l'équilibre et cogna en tombant contre un rebord du lit.
Elle vit dans une sorte de ralenti brumeux sa main arriver sur elle pour l'attraper et planta la fourchette dedans. Il y avait du sang partout. Sur elle, y compris. Lui était entièrement vêtu de noir, mais ses habits étaient très imprégnés. Il hurla des insultes. Sale pute. Sang de bourbe. Saloperie. Elle se débattit et roula sous le lit pour lui échapper et sortir face à la porte, sans qu'il puisse la rechoper par les jambes comme la fois d'avant. Dans un effort, elle se remit debout et boîta vers la porte. L'affaire de quelques pas. Ses mains désespérées agrippèrent la porte, la poussèrent. D'un coup, un bras passé autour de sa gorge qui la tira en arrière avec une force irrésistible. Elle était bloquée. Elle tapa, griffa. Rien n'y faisait. Ses carotides comprimée, comme lors de cette pendaison. Elle peinait de plus en plus à respirer. Drago maintenait la prise.
La dernière chose qu'elle vit était cette porte. Alors que ses environs s'obscurcissaient.
ça se disputait non loin de la chambre.
- Qu'est-ce que tu crois, Weasley ? s'écriait Malfoy, certainement bien remonté et toujours furieux, le sang toujours échauffé. Bien sûr qu'elle veut sortir ! Elle ne va pas gentiment attendre qu'on la laisse !
Parvati pansait patiemment les blessures, qui attendaient encore de recevoir un traitement magique. Nymphadora débouteillait potion sur potion.
- On ne peut pas... On ne peut pas... marmonnait Harry, clairement affecté. Tu n'auras plus à t'en charger, ajouta-t-il à l'adresse de Drago, se sentant désolé pour ce fiasco, mais aussi responsable.
- Elle est putain de vicieuse, Potter. Il valait mieux que ça soit moi. Même sans magie, elle reste dangereuse.
Hermione cligna des yeux, essayant de chasser des débris de sang séché de ses yeux. Retour au point de départ. Menottée sur ce foutu lit. Merde ! Putain de merde ! En réalité, ce serait même pire. Ils allaient deux fois plus faire attention dorénavant ; sûrement ne la détacheraient-ils même plus pour manger. Ils lui donneraient la becquée... Quelle déchéance.
Les pas résonnaient dans sa direction ; sous peu, la porte s'ouvrait. Mais pas pour elle. Ils entrèrent. Avec une curiosité et une satisfaction malsaines, Hermione se permit d'observer la face de Drago. Un comble. Il paraissait toujours beau. Après tout, il avait été soigné aussi, contrairement à elle. C'était apparemment le but de leur visite. Harry transportait plusieurs potions.
- Quelle heure est-il ? s'enquit la voix monocorde de la jeune femme.
Harry lui répondit. Presque la nuit. Elle avait été inconsciente un sacré bout de temps ; Drago n'y était pas allé de main morte. Il ne plaisantait pas. Potter s'agenouilla à son chevet et décapsula une première petite fiole.
- Je vais t'aider à boire...
- Comme je l'ai dit à Malfoy, je ne vais pas vous faciliter la tâche, déclara-t-elle avec froideur. Ma face dans cet état te dérange davantage toi qu'elle ne me dérange moi.
Qu'elle te renvoie à ta culpabilité chaque fois que tu poseras tes yeux sur moi.
- Vicieuse, comme je le disais... claqua sèchement la voix venimeuse de Drago.
Bien qu'il lui en coûtât de parler et, encore plus, d'hausser le ton, ses lèvres fendues bien endolories, tout comme le reste de son visage, elle s'exclama avec emportement :
- Vous faites que tout cela arrive ! Tout est votre faute ! C'est moi qui suis gardée prisonnière ! Vous me placez dans une situation où je n'ai d'autre option que de me battre et vous me le reprochez !
- Hermione, cette magie que tu ne contrôles pas te rend dangereuse pour toi-même et pour les autres, tâcha pour la énième fois de la raisonner Harry. Nous devons trouver un moyen de s'assurer que tu ne blesseras plus personne avec ! Mais on ne trouve aucune piste et tu refuses de nous parler !
La situation, en résumé, était bloquée. Hermione se mura dans le silence. D'abord, récupérer des forces. Concernant son refus d'être soignée, elle avait voulu marquer le coup ; elle les connaissait ; ils reviendraient demain avec des soins de nouveau et elle les laisserait faire, se montrerait docile. Dans l'immédiat, il ne lui restait qu'à dormir. Elle ferma les yeux, priant pour qu'elle se retrouve dans les bois, dans sa peau à lui, en les rouvrant. Rien que le temps d'une nuit.
Les heures s'étiolaient lentement. Hermione s'efforçait de s'endormir, mais son dos l'élançait, tout comme ses reins, ses épaules. Des courbatures, des blessures, des hématomes partout. Et des crampes aussi jusque dans les orteils. Parce qu'elle n'avait pas bu une goutte depuis ce matin non plus. Elle s'étira, ne pouvant vraiment se soulager, ses conditions de détention ne lui accordant que peu de mouvement.
Un léger grattement contre la surface de l'unique vitre, haute et barrée, lui fit ouvrir un œil. Des mètres au-dessus d'elle, par la lucarne, elle pouvait entrevoir deux points jaunes. Qui ne clignaient pas et qui regardaient dans sa direction. Hermione crut à un mirage ; elle avait encaissé pas mal de coups, en particulier sur la tête. Elle ferma fort ses paupières, avant de les rouvrir ; les yeux luisants étaient toujours là, la contemplant ; une larme de joie glissa sur sa peau marbrée. Rien que cette vision, aussi éphémère dût-elle être, lui apportait un peu de réconfort.
- Tu m'as manqué...
Sa voix, toujours aussi rauque et profonde, comme si elle sortait des entrailles de la terre, résonna jusqu'à elle.
- Je t'avais prévenue... mais tu n'as pas écouté.
- Fenrir... Tu es vraiment là ?
Brusquement, les yeux dorés et lumineux disparurent. Hermione n'hurlerait pas, n'appellerait pas, par peur d'attirer l'attention sur elle ou sur lui, s'il n'était pas qu'une manifestation de son inconscient. Peut-être dormait-elle en réalité ? Subitement, elle l'entendit de nouveau.
- Tu sais ce que font les bêtes quand on les enchaîne et qu'on les prive de leur liberté ?
- Elles se laissent mourir ? supputa-t-elle, avant de réaliser que sa réponse n'était pas du tout celle qu'il attendait ; au contraire, elle allait à l'encontre de toute sa philosophie.
- Elles se rongent leurs membres. Elles sont prêtes à s'auto-mutiler de manière incroyable, juste pour se libérer.
Hermione déglutit avec peine ; son regard mouillé erra sur son corps immobile, comme vissé au matelas.
- Je ne peux pas... bouger assez...
Le ton se durcit violemment ; il se fit intransigeant.
- Calme-toi. Et écoute-moi.
Comme dans un manuel. Mais pour se blesser. Il la guida, alors qu'elle se démettait le pouce, puis frottait jusqu'au sang son poignet contre un rebord métallique un peu anguleux du lit. C'était long. Péniblement long. Heureusement, au bout de ce calvaire, le liquide écarlate acheva de faire glisser la menotte sur la main abîmée. Sa main gauche était libre ; elle peinait à l'utiliser, mais elle commença à dégager son autre main, avant de s'attaquer aux entraves autour de ses chevilles.
- Bien, girly. Maintenant, rejoins-moi.
- Attends ! Où -
Trop tard. En une fraction de seconde, aussi fugitif qu'un éclair, il était parti. Mais la porte demeurait close ! Hermione se prit la tête dans les mains. Ils ne s'attendaient pas à la voir libre de ses mouvements et debout ; c'était le seul avantage dont elle disposait, mais il était suffisant. Tout ce qu'elle avait à faire était se glisser dans l'ombre et sortir. Juste franchir ce damné seuil.
Elle inspira à pleins poumons, les yeux fermés, et expira, se concentrant. Agir vite. Sans hésitation. Puis elle hurla, de toutes ses forces. Elle poussa des cris hystériques jusqu'à ce qu'elle entende des pas précipités dans le couloir. Elle continua ; les serrures sautaient, l'une après l'autre. Quiconque ait accouru, cette personne allait pénétrer dans la pièce d'une seconde à l'autre. Hermione était prête. Son cœur battait à tout rompre. Sa tête frôlait l'implosion. Tous ses sens en éveil, ses veines pompant l'adrénaline et son violent et délicieux rush à travers son organisme entier.
La porte s'ouvrait. Et la lumière tomba sur... Tonks. Et son ventre arrondi. Comme si la vie lui jouait un sale tour, lui envoyait une nouvelle ligne à franchir, une nouvelle limite à outrepasser. Hermione poussa un cri de rage pure, pour se donner du courage et détruire tout doute, toute envie de reculer et de renoncer, et elle fonça droit sur Nymphadora. Celle-ci, prise au dépourvu, bascula de toute sa hauteur sur le dos, emportée par l'élan qu'avait pris Hermione pour la percuter.
Quand la femme enceinte réalisa que la prisonnière était dehors, elle se figea. Les deux femmes se regardèrent, l'une avec effroi, l'autre avec fébrilité. Hermione murmura tout bas, suppliante :
- Ne m'obliges pas...
A te faire du mal. A vous faire du mal.
La lèvre inférieure de Tonks tremblait ; cette... femme face à elle, cette jeune fille qui paraissait bien plus âgée, ce n'était pas la Hermione qu'elle connaissait. Peut-être avaient-ils forcé plutôt ce qui existait déjà à ressortir... ? Ses mains aussi tremblotaient, mais elle ne les levait pas. L'une semblait se faufiler sous les pans de son manteau ; ça n'avait pas échappé à Hermione.
- Hermione... Je t'en prie... balbutia Nymphadora, qui n'en menait pas large clairement. Tout va déjà assez mal comme ça...
Un grondement sourd et guttural la réduisit au silence en un instant. Le cœur d'Hermione manqua un battement. Tu es là... Elle ne pouvait le laisser s'en prendre à Tonks et son enfant. Stupefix. La sorcière se statufia. Ses lèvres entrouvertes. Ses yeux ne remuaient plus dans leurs orbites, mais sans doute y voyait-elle encore. Réduite à l'impuissance la plus angoissante. Elle vit Hermione tourner les talons et courir vers le bout du couloir. Où un anormalement imposant loup noir au pelage sauvage et sale l'attendait. Les deux silhouettes s'enfuirent fugitivement en un clin d'œil.
Ils se faufilaient dans les méandres de ce labyrinthe, qui risquaient d'évoluer dans tous les sens, si les autres s'apercevaient de leur présence. ça finirait forcément par arriver. Fenrir reprit forme "humaine", alors qu'ils se tapissaient dans un recoin enténébré, à l'abri des regards, et attrapa sa main. Elle le laissa faire. Il aligna les doigts et tira d'un coup sec ; Hermione retint un cri de douleur et de surprise. S'évertuant à recouvrir sa respiration, elle pantela tout bas :
- Comment es-tu entré ?
Ses yeux bestiaux scannèrent les alentours rapidement.
- L'armoire à disparaître, lâcha-t-il, tout en lui faisant signe de lui emboîter le pas et elle se glissa dans son ombre. Ils ne l'ont jamais vraiment retrouvée.
- J'étais sûre que si...
Il se détourna un bref instant, un sourire carnassier aux lèvres, prédateur et arrogant, ses crocs acérés reluisant dans la pénombre.
- Quoi qu'il en soit... j'suis là.
Le rictus de prédateur s'effaça peu à peu, alors qu'ils progressaient. ça s'agitait partout ; ils percevaient les éclats de leurs voix et le tambourinement de leurs pas courant en tous sens ; ils les cherchaient, ils avaient trouvé Tonks et elle avait proprement tout avoué. Le loup-garou, immense, se pencha sur sa petite sorcière. Hermione peinait à entendre sa voix, son sang pulsant si fort dans ses oreilles, dans sa tête, quand il parla de nouveau, gravement :
- Prépare-toi à te battre.
Elle voulut protester ; il le lut dans ses yeux s'éclairant de panique, s'agrandissant.
- Ils ne nous laisseront pas partir d'ici. C'est toujours les plus proches de toi qui te feront le plus de mal...
La brunette respira fort, son corps frémissant, un frisson d'appréhension rampant sous sa peau. Une main griffue et souillée enveloppa son épaule. Menaçante et caressante à la fois.
- J'suis venu pour toi.
Contrairement à eux.
- Ne me déçois pas pour épargner ces minables qui t'ont abandonnée, qui étaient trop faibles pour combattre pour toi.
Distraitement, sans y songer, la main d'Hermione se posa délicatement sur celle de la bête, rugueuse et velue sous ses doigts fins. A chaque mètre qu'ils franchissaient, de nouveaux dangers se profilaient. Chaque salle dans laquelle ils pénétraient, de nouveaux risques émergeaient. Le brouhaha incessant dans son cerveau gardait Hermione en alerte. Greyback s'était mué en loup et elle marchait dans ses pas silencieux.
- Stop !
Harry déboula dans la grande pièce commune. A la vue de la monstrueuse créature, tous crocs dehors, il recula par réflexe, avant de se reprendre. Lupin fit un pas en arrière aussi, mais pas pour les mêmes raisons ; il connaissait ce monstre, car il était nul autre que celui qui l'avait mordu enfant, celui qui l'avait maudit.
- Ce n'est pas n'importe quel loup, prévint-il, dans un souffle. C'est Greyback...
Il crevait d'envie de tuer, de se repaître de leurs corps, vivants ou non ; l'excitation montant en Fenrir était quasi-palpable. Hermione la devinait sans peine et elle ne voulait pas d'un carnage, d'autant plus que les membres de l'Ordre étaient bien plus nombreux. Hermione leva ses mains, paumes ouvertes, mais son attitude demeurait plus effrayante que réconfortante ou apaisante. Sur le blanc de ses bras, s'écoulait le fluide noir. Sous ses pieds, se formait une large flaque. Comme une gigantesque fleur morte. Sa voix, faussement impassible, emplit la salle qui paraissait soudain si vaste, si désespérément vide ; l'écho de son avertissement résonna dans ce mouroir.
- Juste laissez-nous partir et il ne vous sera fait aucun mal.
Padma et Parvati, sur le côté, empoignaient leurs baguettes. Le regard jaune et enflammé de violence du loup noir connecta avec le sien. Il hurlait en silence, réclamant du sang. Laisse-les v'nir ! Tuons-les ! Tuons-les tous !
Les membres d'Hermione s'engourdissaient, même si l'air n'était point si froid ; elle redoutait ce qui se produirait et qui paraissait, avec les secondes passant, de plus en plus inévitable. Lorsqu'elle se concentrait, tous les battements de tous ces cœurs gagnés par la terreur retentissaient à ses tympans. Cette électricité dans l'air. Ce silence, ce calme annonciateur de tempête. Molly, Fred, Georges débaroulèrent à leur tour dans la pièce. La mère de la famille Weasley laissa échapper une exclamation de surprise.
- Oh mon dieu !
- Harry ! le pressa la voix implacable d'Hermione. Ecarte-toi.
Le loup grogna de plus belle, prêt à bondir, baissant son centre de gravité, prêt à mordre, les mâchoires serrées. Se figeant dans cette posture. Prêt à exploser. A se jeter à corps perdu dans la mêlée.
- Non, Hermione... Je ne peux pas... Qu'est-ce que tu fous avec Greyback ?!
Elle ne répondit pas à cette dernière question ; ça ne les concernait pas. Eludant ses propos, elle rétorqua en secouant la tête :
- Parce que je suis "différente" ? "Dangereuse" ?... Es-tu vraiment si sûr que ça d'être le héros sur ce coup-là, Harry ? Ta notion du "Bien" est contestable.
En un éclair, elle aperçut une lumière briller au bout de la baguette de Lupin. Le fluide s'érigea en barrière autour d'elle et de Fenrir, avant de former un pic noir et pointu qui harponna la main de Lupin. Sa baguette chut plus loin. Un premier cri. Hermione ferma les yeux, agacée. Des filets de liquide noir dévalèrent son menton, comme la bave glissait entre les dents pointues de la bête près d'elle.
- Ne pouvez-vous juste pas écouter ? Et faire ce qu'on vous dit ?
Reportant son regard virant à l'orage sur Rémus, elle s'écria avec davantage encore d'énervement, ses émotions commençant à la submerger, ce qui n'était pas de bon augure :
- Ne veux-tu pas voir ton enfant naître ?
Laisse-moi y aller ! Laisse-moi y aller ! Le loup, mais pas seulement, rugissait sourdement ; quelque chose en elle aussi en avait assez et avait juste envie de tout détruire. Lupin, pressant sa main qui pissait le sang, riposta avec véhémence :
- Vous êtes tous les deux bien trop dangereux pour être laissés en liberté ! Ce monstre m'a changé en loup-garou, Hermione !
A ces mots, Greyback ne put s'empêcher de ricaner. Son ricanement aigu et terrifiant de hyène se mua en rire râpeux et rauque quand il reprit forme "humaine".
- Toi, un loup ? le railla-t-il, en le toisant de toute sa hauteur, le dépassant très largement, dépassant tout le monde de manière général dans la salle. T'es un putain de rat ! Une disgrâce ! J'aurais dû te tuer il y a des années ! Toi et ton enfoiré d'père !
- Et toi tu n'es qu'une bête ! Qui tue, qui viole, qui torture ! Et toi, tu le protèges ! T'es de son côté ! s'exclama-t-il ensuite, en pointant Hermione d'un doigt sanglant, complètement abasourdi, peinant à se remettre de cette révélation.
Hermione posa sa main sur le torse de Fenrir, avec un naturel déconcertant. Comme pour l'apaiser, comme pour lui murmurer sans un son "Pas maintenant". Le geste, si anodin, Fenrir n'y réagissant même pas, fit froncer les sourcils à Ron.
- Vous êtes parfaitement assortis, ricana méchamment la voix de Drago. Deux monstres.
Contre toute attente, Hermione n'eut en apparence pas la moindre réaction ; sa face peinturée de noir demeura absolument inexpressive. Elle s'était enfermée dans sa tour d'ivoire ; c'était trop pour elle. Le grognement sinistre du fauve la ramena sur terre.
- Oublies pas à qui tu t'adresses, gamin. J'peux trouver ta mère, p'tit con. J'la boufferai. Vivante.
Le mot de trop. Drago adorait sa mère. Et, mieux que quiconque, exception faite d'Hermione, il savait trop bien que Fenrir ne se contentait pas de lancer des menaces en l'air ; il les mettait à exécution. Un sort partit à la volée, sous le coup de la colère, imprécis, que Fenrir évita sans souci en mutant de nouveau. La bête bondit de côté. Puis tout partit dans tous les sens. Les éclairs illuminaient dans un chaos coloré la pièce. Des hurlements qu'Hermione ne parvenait même plus à identifier éclataient dans tous les coins. Elle gardait un œil sur ses amis, enfin anciens amis, et sur la forme mouvante et meurtrière qu'était Greyback. Elle l'empêcha de tuer, tout en le défendant et en se protégeant elle-même contre les assauts.
Une issue, vite créer une issue avant qu'un événement irréparable ne se produise. La salle sur demande lui accorderait-elle cette faveur ? Ils étaient tous trop occupés à se battre. Peut-être, si elle parvenait à ne concentrer ne serait-ce qu'un pan de son esprit dessus... Le fluide noir s'éleva autour d'elle, formant un cocon, mais immense, cette fois-ci, le sommet touchant le plafond, le liquide noir s'étendant alors là-haut aussi. Une fleur qui tarderait à éclore. De la poésie dans le chaos.
Le loup noir semait la terreur dans la salle. La bête lâchée dans l'arène. Harry s'efforçait de la tenir à distance, notamment des jumelles, terrorisées. Un sort connecta avec la créature, la blessant au niveau du dos, mais superficiellement. Ce derme était diablement solide. En un éclair, le loup faisait volte-face et s'élançait après Ron. Ron détala à toutes jambes. Ses sortilèges ne faisaient plus mouche, pas maintenant que l'attention de Fenrir était dirigée sur lui ; il sprinta à travers le couloir, la bête lancée à ses trousses. Dans sa débâcle, après avoir jeté un coup d'œil derrière lui, il manqua de s'assommer sur un mur qui ne se trouvait pas là normalement ! Il réalisa... Hermione ! Elle altérait la réalité de la salle sur demande ! Le sadique qu'était Fenrir faisait durer le jeu ; il aurait déjà dû le rattraper. Il réalisa trop tard ; le loup noir bondissait droit sur lui.
Quelqu'un arrivé de nulle-part se jeta contre Ron pour le pousser de la trajectoire. Ron percuta un mur, mais, en se relevant, vit avec horreur son frère aîné Bill se faire laminer par les griffes et les crocs du loup-garou qui se déchaînait sur lui. Des morceaux de chair déchiquetée partaient en l'air. Des lambeaux déchirés. Bill tenta maladroitement, malgré la souffrance, de pointer sa baguette sur lui, mais le loup-garou écrasa son bras sous sa patte. Les os craquèrent.
- Petrificus totalus ! tonna Ron ; jamais il n'avait mis autant de rage dans un sort.
Fenrir s'esquiva malheureusement, mais cela eut au moins le bénéfice de le faire abandonner la dépouille sanglante de Bill. Méconnaissable. Il l'avait réduit en charpie. ça n'avait pris qu'une poignée de secondes. Ron, tremblant, blême d'horreur, s'approcha lentement de son frère, de cet amas de chair sanguinolente ; sa lèvre du bas frémit violemment et il s'effondra en pleurs. Il le crut mort, mais un doigt remua à peine et cette bouche labourée par les griffes, déchiquetée, essaya de parler. D'abord pétrifié, autant de stupeur que devant l'atrocité du spectacle, Ron se reprit rapidement et il appela sa mère à l'aide.
Fenrir avait suivi le couloir pour retourner vers la salle. Pareil à un chien fou, il allait où ça puait le sang. Tout à coup, alors qu'il prenait son élan pour attaquer les jumelles, dont les cris étaient une symphonie à ses oreilles, il se retrouva la face éclaboussée de sang, de son propre sang. Une plaie. Il vira de trajectoire en évitant un autre sort. Une autre victime. Facile à trouver ici. Les autres ne perdaient rien pour attendre. Il fut brutalement arrêté en pleine course, alors qu'il courait sur Ginny. Harry accourut devant sa copine :
- Recule !
Le loup ne pouvait plus poser sa patte avant droite. Une longue barre en métal pointue avait transpercé de part et d'autre de son épaule. Au même moment, très exactement, Drago vit le cocon dans lequel Hermione s'était enfermée brutalement se flétrir ; elle gémissait de douleur. Il la vit, à travers une fissure, porter la main à son épaule, le même endroit où Fenrir avait été atteint. Celui-ci se remit en "humain" et... contre toute logique, il attaqua. Il chargea. Avec un rugissement effroyable, avec cette barre toujours coincée à travers lui. Harry voulut répliquer et il aurait sans peine peut-être même sorti un endoloris, quand il se sentit chopé et soulevé de terre. Les vignes le secouèrent en le frappant contre les murs, l'empêchant de viser Fenrir.
Ginny brûla les plantes avec un confringo. Elle s'apprêtait à lancer un sort sur la bête humaine, qui s'approchait d'elle. Avant d'être brutalement transportée dans les airs à son tour. Son bras droit qui tenait sa baguette se retourna. Ses pleurs envahirent la salle, se joignant à la multitude de cris. Même chez Voldemort, Drago ne se souvenait pas avoir connu un tel drame, un tel chaos... C'était purement fou et horrible. Rien n'était ordonné ou réfléchi... Ce n'était que... de la destruction. La voix de Lupin fendit l'air. Plaçant le fardeau de leur survie sur ses épaules.
- Crame-la ! Crame ce putain de cocon ! Brûle la sorcière !
Drago piqua un sprint à travers la salle. Il fallait un sort redoutablement puissant de feu et encore, ils n'étaient même pas certains que cela fonctionnerait. Il devait se rapprocher. Des vignes surgissaient de terre de tous les côtés, se muant en pics sombres qui essayaient de le planter dans le sol, s'abattant avec fureur, pareilles à des tentacules tranchantes. Il les évitait. Plusieurs fois, il se fit foutre à terre et son biceps droit finit même transpercé. Mais il réussit à se libérer et repartit de plus belle.
Quand il fut devant le cocon, cet énorme amas noir qui vivait, qui respirait, devant lui, le loup-garou se dressa devant lui et l'attrapa par la gorge. Le soulevant sans effort, d'une seule main, ses griffes pénétrant sa peau. Menaçant de l'égorger. Son autre main brisa son poignet, le désarmant. Les jambes de Drago battaient dans le vide, la sale face bestiale du loup-garou ricanant, pleine de sang, s'amusant de le voir périr à petit feu. Drago empoigna la barre en métal plantée dans l'épaule de Fenrir. La bête lui rugit au visage. Et il tira d'un coup sec dessus. Une gerbe de sang partit de la plaie béante et le recouvrit.
Hermione cria. Son cri trahissant une douleur intense. Si Fenrir balança Malfoy au sol, il ne poussa pas une plainte en revanche. N'importe qui normalement entrerait en tachycardie, perdrait la tête avec la douleur, verrait des étoiles et tomberait évanoui, mais pas lui, pas cette machine à tuer. Mais le cocon d'Hermione faiblissait.
- Brûle salope !
Et Drago, sa main valide empoignant sa baguette, lança le plus fulgurant incendio qu'il ait jamais lancé sur le cocon. Le fluide noir s'enflamma. Formant comme une colonne de feu au milieu de la salle. Les flammes léchaient le corps d'Hermione. Tout se délitait autour d'elle. Tout dévoré par le feu. La gueule humide de Fenrir se referma sur son bras et la tira hors du brasier. Il peinait avec sa blessure.
Sortir d'ici. Vite. Elle se figura une échappatoire. Une fenêtre. Elle s'imagina aussi réalistiquement que possible la sensation de l'air frais, du vent entre ses doigts, dans ses cheveux. Brutalement, ce qui restait du cocon vola en éclats, les morceaux projetés partout, de tous les côtés. Un se planta dans l'épaule de Drago, l'épinglant au mur. Parvati dut en recevoir un aussi ; un cri féminin plutôt juvénile surpassa tous les autres. Harry réussit à lancer protego, les éclats noirs rebondissant sur son bouclier. Face à Hermione, droit devant, une immense fenêtre. Fermée, mais qu'il serait facile de forcer.
- Fenrir ! s'écria-t-elle en pointant leur seule issue.
Elle s'agrippa à sa fourrure. La bête prit de la vitesse, oubliant sa patte blessée, portée par l'adrénaline. La fenêtre se rapprochait à toute vitesse et, soudain, enfin, ils se jetaient au travers. Pour tomber dans le vide. Hermione scrutait le sol qui se rapprochait à une vitesse hallucinante ; de la même manière dont elle s'était sauvée la vie, lors de sa plongée vers les bois, elle mobilisa son énergie pour ralentir leur chute. Fenrir n'attendit pas ; sa forme se changea en un torrent de fumées noires qui tourbillonna vers le sol, où il reprit forme. Il lança un sortilège de lévitation sur elle. Hermione se sentit fortement ralentie. La terre dessous se nappait d'un tapis croissant de vignes et de lierre entremêlés, qui la réceptionna. Mais un sort particulièrement précis l'impacta dans le dos avant qu'elle ne touche terre et l'éjecta sur le côté. Son corps se fracassa par terre. Sonnée, les jambes probablement brisées, elle ne bougea plus.
La truffe humide la poussa doucement. Elle la toucha une fois, puis deux, avec insistance, poussant de nouveau son épaule, pressante et inquiète. La langue râpeuse glissa sur son front ensanglantée, lapant le sang et essayant de la sortir de sa torpeur. Hermione peinait à rouvrir les yeux. Elle essaya de remuer une jambe, en vain. Elle se sentait aussi cassée et disloquée que son corps l'était.
Libre, mais à quel prix ? Toujours un prix à payer, de plus en plus lourd. Elle se recroquevilla sensiblement sur elle-même, sa lourde chevelure recouvrant son visage, la dissimulant. Des larmes lui échappèrent. Un léger grondement, communicatif, pas agressif du tout, la somma de se secouer. Le loup noir se tournait de temps en temps, fixant avec une adoration sans bornes les bois là-bas. Au-delà des portes fabriquées par l'homme.
Allons, petite chose.
Redressant doucement la tête, son regard le trouvant, trouvant ses deux yeux dorés, attentifs, confiants, qui l'observaient aussi, elle. Le loup noir, sans brusquerie, abbaissa son poitrail, baissant la tête. Lentement, en tâchant de faire abstraction de la douleur lancinante que causait chaque mouvement, Hermione leva ses bras, les plaça autour du cou du loup et elle se tint à sa fourrure pour se glisser sur son dos. La bête se mit à courir, avec difficulté d'abord, la plaie béante toujours là. Puis les foulées s'allongèrent, se faisant de plus en plus amples, alors que les tissus se réparaient. Et qu'ils approchaient la forêt. Hermione se cramponnait à l'animal, enfouissant son visage dans la fourrure. Jusqu'à ce qu'ils aient quitté l'enceinte du château. Alors elle releva la tête. Les arbres semblaient ployer pour l'accueillir ; la brise lui caressait la peau, chassant les pleurs. L'air paraissait plus pur ici que n'importe où ailleurs. Elle retrouva cet éclat qu'était l'espoir ; elle retrouva la force de sourire. Son éclat de rire, innocent, enfantin, crépita doucement dans les bois.
Hermione aurait voulu au moins pouvoir jeter un coup d'œil sur sa plaie, mais, naturellement, Fenrir l'en empêcha. Il suffisait d'un regard en biais, l'alertant que la bête ne se terrait jamais loin, qu'un conflit ouvert aurait éclaté bien plus vite que prévu. Pour une raison quelconque. Pas un animal domestique. Là encore, il l'avait avertie. Ses jambes allongées devant elle, qu'elle devrait garder immobiles, le temps d'être sûr que ses sortilèges aient correctement fonctionné, le temps que les os se recalcifient correctement, s'alignent impeccablement. Elle se laissait absorber par sa contemplation du soleil se levant au terme de cette nuit terrible. Le cauchemar éclatait au matin.
La silhouette à la carrure herculéenne se tenait debout, non loin d'elle. Un vieux reste de lapin rapidement chassé traînait par terre, à moitié dévoré, cru. Des rigoles de sang perlaient dans la barbe de Fenrir. Hermione lançait par intermittence un regard furtif vers lui, en coin, hésitant, souhaitant parler sans oser. Il ne l'aiderait pas.
- Quand tu as été blessé, je l'ai senti, murmura-t-elle soudain, sans crier gare, rompant le silence qui régnait depuis une bonne heure déjà. Je l'ai ressenti dans ma propre chair.
Le silence de nouveau.
- Tu ne parles jamais, observa-t-elle d'une voix douce, dépourvue de tout jugement ; l'enveloppant d'un regard adouci, elle ajouta tout bas, comme un secret qu'elle désirait garder entre eux : J'aimerais... juste... te connaître mieux.
Sa vie, une histoire de violence, de massacre. Ecrite dans le sang. Sa voix d'outre-tombe tomba comme un couperet.
- J'peux pas. Quoi que j'te raconte, ça enfreindra notre règle. ça t'plaira pas. Tu voudras pas l'entendre.
La main fébrile aux ongles fendus d'Hermione remonta vers son front, avant de se perdre dans sa chevelure libre, flottant dans le vent matinal. Les doigts grattèrent le scalp parcouru de croûtes, de plaies qui guérissaient tranquillement. Elle donnait l'impression de réfléchir, mais sa décision avait été arrêtée depuis des lunes déjà. Tout à coup, elle décréta avec détermination, consciente des répercussions de son aveu :
- Je veux l'entendre.
Pas un bruit, mais elle devina son étonnement. Elle riva sur lui ses vastes yeux sombres, qui paraissaient à cet instant avoir retrouvé leur ambré d'antan. Cette étincelle vive et malicieuse, fulgurante d'intelligence, dansant dans ses pupilles, intensifiée par les reflets d'or dans les iris. Elle lui sourit du sourire le plus exquis et... humain. Incroyablement humain. Tout bêtement. Qui toucha une corde sensible. Assurément parce que ce sourire était le sien et pas de n'importe qui.
Offrir ce sourire d'humanité au pire monstre que l'humanité ait connu avait quelque chose... d'indécent. De presque trop pur.
- Je veux te connaître.
L'être humanoïde s'agenouilla près d'elle, son regard passant sur elle l'ombre d'une seconde, avant d'embrasser de nouveau le lever de soleil. Elle le contempla avec une touchante ferveur, ses yeux sombres traquant les siens, comme enflammés sous la lumière rougeoyante.
- ça risque d'prendre du temps.
- J'ai tout mon temps, répartit-elle derechef, avec ce petit air mutin qu'elle croyait avoir perdu.
Je ne vais plus nulle-part.
Ils n'échangèrent pas un mot de plus ; ils n'en éprouvaient pas le besoin. Pas plus que de se toucher. Juste se tenir ainsi, l'un à côté de l'autre, suffisait amplement. Pour la première fois depuis longtemps, Hermione éprouvait une profonde sérénité ; elle refusait de se torturer maintenant avec les conséquences de leurs récentes actions. Tout de suite, tout ce qu'elle désirait, souhaitait le plus ardemment, était de profiter de cet aube magnifique. Avec Fenrir. De cet aurore et du fait d'être enfin libre.
La dernière personne à laquelle elle s'attendait. La dernière personne dans le monde entier. Et pourtant, il se trouvait là, à ses côtés. Au jour d'aujourd'hui, elle aurait attendu une vie entière pour qu'il la trouvât de nouveau. Elle ignorait si elle s'était déjà sentie ainsi ; elle ne croyait pas vraiment aux vies antérieures. Des foutaises, selon elle. Mais si la réincarnation existait, elle savait qu'elle n'oublierait jamais ses yeux. Et qu'elle le reconnaîtrait. Jusque dans la foule. Elle le scrutait, depuis un moment déjà ; il l'avait immédiatement remarqué, mais il ne se détourna pour lui rendre son attention que maintenant.
A présent qu'il la regardait aussi, avec d'infinies précautions, délicatement, elle leva sa main à hauteur de son visage, la laissa survoler la joue, comme elle l'avait déjà fait. Le Mal qu'elle se figurait en lui existait toujours, vivrait toujours, mais le moindre rapprochement la consolait et l'emplissait d'espoir. Elle n'était pas tout à fait sereine ; il était imprévisible et elle appréhendait sa fureur, se déclenchant si brutalement, sans préavis.
Mais elle rapprocha sa main. Effleurant la peau du bout des doigts. Le réconfort et la sensation de plénitude qui l'inondèrent la poussèrent à s'enhardir. Ses yeux jaunes l'intimidaient toujours. Ils étaient rivés à elle, comme dans l'attente d'une erreur de sa part.
Son index traça les contours de son arcade sourcilière si prononcée, des coins de ses yeux si terrifiants et captivants à la fois, enfoncés, rapaces, deux fentes minces et agressives, navigua autour de sa pommette taillée au couteau, comme le reste de son visage marqué, pour descendre le long de sa mâchoire, carrée, musculeuse, qui elle aussi transpirait la combativité. Une mâchoire de pitbull. Ou de loup, plutôt. Puissante. Elle ressentait le poil dru et sombre qui la recouvrait. Le contraction nerveuse des tendons sous la peau coriace.
Comme jamais auparavant, elle le trouva beau. Beau dans toute sa monstruosité.
Sa bouche se fendit d'un sourire qui s'élargit. Elle murmura tout bas :
- Tu es mon monstre préféré.
- Tu es ma victime préférée.
ça la prit au dépourvu, non seulement qu'il ait répondu ainsi, du tac-au-tac, avec une sorte de naturel cruel et pervers, dans le choix de ses mots. C'était tout lui. Même dans cette sorte d'étrange intimité qu'ils partageaient, il rapportait tout à la dominance, la plaçait dans une position inférieure de soumission... Amusant comme, à ses yeux, peu importait qu'elle ait acquis toute cette puissance bizarre qui effrayait tant les autres ! Amusant comme... pour lui... ça ne changeait rien du tout. Il s'estimait toujours le plus fort des deux. Pas besoin de le spécifier ; ça transpirait de tout son comportement. La main d'Hermione retomba abattue sur son genou.
Un grognement de déplaisir émergea de la gueule remplie de crocs encore souillés, alors que Fenrir se dégageait un morceau de tendon coincé entre deux dents de sa griffe.
- ça va être la merde, maintenant. Les mangemorts de Voldemort en ont après nous et tes "copains" aussi.
La jeune femme aurait voulu se rouler en boule, cacher sa tête entre ses genoux, mais elle ne pouvait plier ses jambes en voie de guérison. Merci, Fenrir, de me rappeler à chaque seconde combien tout va mal...
- Fenrir... Ce n'est...
Elle allait regretter d'avoir posé cette question ; elle le savait ! Il était tellement plus facile de faire l'autruche, de prétendre omettre tout ce qui dérangeait.
- Ce n'est que ton sang sur toi ?
Elle l'avait fait. Elle s'en mordait déjà les doigts, tout spécialement quand il tourna enfin vers elle sa face inhumaine, dénaturée, sauvage. De carnivore. Il se lécha les babines d'un air obscène.
- Non.
Il savoura la vue de son visage qui se décomposa. Mais elle ne partirait même pas ! Pour aller où ? En son for intérieur, il riait aux éclats. De ce rire immonde et sadique de game over. Elle était échec et mat. Ses yeux plus orageux que jamais fixaient avec dégout et déception le sourire dépravé de la créature.
- Qu'as-tu fait ?! s'exclama-t-elle enfin.
Il s'était relevé, en un silencieux et fluide mouvement ; pareil à un prédateur, il tournait désormais autour de sa proie, avec toujours cet infâme sourire sardonique aux lèvres.
- La même chose que toi.
- Non ! se défendit-elle furieusement. J'ai... Je ne voulais blesser ou tuer personne ! Mais toutes mes foutues émotions, ma peur pour toi, ta douleur que j'ai éprouvée aussi, m'ont juste... Elles ont eu raison de moi !... Qui ?! s'enquit-elle enfin et elle voulut agripper son bras, mais ses mains ne serrèrent que l'air.
La bête. Bien plus rapide qu'elle.
- Un de ces rouquins, répondit-il dans l'indifférence la plus totale. ça n'a aucune importance.
- ça en a pour moi ! se récria-t-elle, ses deux mains croisées sur sa poitrine, son regard éperdu de peine. Je pensais... Imbécilement, je pensais que tu pourrais faire un effort, pour une seule fois, mais tu n'es qu'un animal ! Non, c'est vrai ! Tu es pire ! Tu es tout ce qu'il y a de pire ! Tu...
C'était inutile. Elle remarqua à quel point ça l'était, à quel point ça ne l'effleurait même pas. A court de tout, d'énergie, de moyens, elle lâcha finalement, d'une voix défaite :
- Il est mort ?
Un haussement d'épaules désinvolte pour toute réponse.
- Quelle différence entre les autres et eux ? T'as dit que t'étais prête à entendre mon histoire. Elle est bien pire que ça, girly.
Elle articula clairement, avec hargne :
- Eux, je les connais.
- ça les rend pas meilleurs que les autres.
Sa réflexion la frappa. Ne trouvant rien à y redire, elle baissa les yeux, évitant d'affronter les siens, si incisifs et querelleurs.
Hermione incapable de marcher et se faisant porter par le loup noir est inspiré par Mère Nature aidée par le cerf, dans Fantasia 2000. La colonne de feu aussi ;)
Je sais, ça paraît très désespéré tout de suite XD Mais je compte bien développer tout ça.
Musiques :
Le quotidien dans la chambre : Silent Hill 2 OST - Angela's Hell
Réaliser que les rêves étaient faux : Sasha Alex Sloan - Dancing With Your Ghost ; NINA - Beyond Memory
Dispute et Combat Hermione vs Drago : Espectrostatic - The Procession
Le retour de Fenrir : SIGNALIS OST - 3000 Cycles I Missed you ; SIGNALIS OST - Warm Light
S'échapper - Hermione et Fenrir : SIGNALIS OST - Cigarette Wife
Fenrir et Hermione vs le groupe ( the world XD) : The Rake Remastered: Blood Hour Theme (version avec les cris et battements de cœur) ; Nathan Dandy (Synthwave) - She Bleeds He Feeds
Le loup et la femme dans les bois : Silent Hill 2 OST - Promise (Reprise) ; Silent Hill Book of Memories OST - Now we're free
Discussion Fenrir et Hermione : Sébastien Tellier - L'amour et la violence (Boys Noize Euro Mix) ; Memories of Murder OST - Tell Me You Killed Them ; Memories of Murder OST - Memories of Rain ; Memories of Murder OST - Memories of Night ; Memories of Murder OST - Memories of Murder
Le visage de Fenrir - Premier Contact : Memories of Murder OST - Darkness upon the Girl ; Aurora - You Keep Me Crawling
Dispute Fenrir et Hermione : Think Up Anger ft. Stormi Henley - Land Of Confusion - Wasteland 3 Trailer Song
