Un soleil rouge se levait sur Irisia. Depuis la plage orientée vers l'est, on pouvait clairement le voir. Tous les habitants murmuraient que ce n'était pas un bon présage. Ciel rouge du matin apporte le chagrin, voilà ce qu'on répétait partout dans cette ville isolée du monde à Johto. Malgré sa localisation, des informations parvenaient quand même aux humains sur l'état du monde et cela les inquiétait, autant que cela inquiétait leur légendaire. Raikou se forçait à passer plus de temps avec eux que d'habitude, car il savait que sa présence les rassurait.
« Arceus, comment peux-tu laisser le monde sombrer dans la guerre ? »
Cela le dépassait et même le grand Ho-oh n'avait pas de réponse à lui fournir. Le dieu de la journée avait demandé de renforcer les défenses et de se préparer à une offensive de Giratina, d'une manière ou d'une autre. Le but n'était pas de semer la panique mais il fallait se montrer réaliste. Avec la mer, Irisia possédait déjà une bonne protection mais le légendaire local avait décidé de mettre toutes les chances de son côté. Ainsi, les bateaux avaient été remis en état et de nouvelles armes avaient été mises au point, la plupart utile en cas d'une bataille proche de l'eau.
« - Maître Ho-oh, comment pouvons-nous être sûrs qu'ils viendront à Johto ?
- Il y a quelque chose ici qui finira par les intéresser, à cause de la prophétie.
- La prophétie… L'élu se trouve dans notre région ?
- Non. Mais quelqu'un qu'ils croiront l'être, peut-être… »
Ho-oh n'avait pas voulu s'étendre sur le sujet et le légendaire de la vitesse n'avait pas voulu insister. Il s'agissait probablement d'une histoire qui ne le concernait aucunement. Quelque part, cela le concernait forcément puisqu'il devait se préparer à la guerre à cause de ce secret. Toutefois, il avait assez d'intelligence pour ne pas blâmer le maître de Rosalia. Ce dernier n'avait jamais montré de raison de ne pas lui faire confiance au cours du siècle passé. Tout de même, voir le monde sombrer dans le chaos, cela ne le laissait pas indifférent. Les rumeurs qui provenaient de la région d'Unys lui faisaient froid dans le dos. Deux légendaires disparus, était-ce possible ? Pourquoi Arceus ne faisait-il rien ? Les messagers demeuraient muets à ces questions, autant que le grand Créateur.
« Ne cherche pas ce qui est au-dessus de toi, se morigéna le sage Raikou. Pense à ce que tu peux atteindre. J'espère qu'elle va bien. »
Ses pensées se tournèrent vers Azuria, une sublime ville de la région de Kanto et surtout vers son légendaire, un sublime oiseau tout aussi électrique que lui. L'éclat de ses yeux, le crépitement de la foudre dans ses plumes, sa longue chevelure humaine, le calme qui émanait de sa personne ou encore son empathie qui n'avait pas besoin de mot, Raikou aimait tout chez elle. Sa relation avec Electhor se révélait toutefois particulièrement compliquée. La distance n'était qu'un prétexte. En réalité, il y avait autre chose qui bloquait, un élément bien plus mystérieux.
« - Pourquoi es-tu devenue si distante ? Il y a un problème ?
- Non, je ne sais pas… Je me sens étrange.
- Tu es malade ? Pourtant les légendaires ne peuvent pas…
- Non, je sais bien. Je me sens simplement… triste. »
On racontait que certaines personnes vivant trop longtemps finissaient par ne plus le supporter et c'était apparemment ce qui était en train d'arriver à Electhor. Elle était lasse des responsabilités, lasse de sa relation avec Lugia et les autres oiseaux légendaires, lasse de ce monde qui n'arrivait pas à s'entendre, lasse d'Arceus qui ne parvenait pas à faire régner l'ordre sur sa création, lasse de son maire qui tenait de la conquérir. Sa relation avec Raikou était tout ce qui lui restait mais par devoir, ils ne pouvaient pas vivre ensemble. Cela achevait de plomber son moral et de la traîner toujours plus vers les tréfonds de son être, ce lieu sombre qui s'appelait désormais déprime.
« - Si tu veux, je peux venir vivre avec toi. Un humain me remplacera.
- Non, je m'en voudrais de te demander de trahir Ho-oh et Arceus juste pour moi.
- Qu'est-ce que tu veux que je fasse ? J'aimerais juste te voir sourire.
- Je… Je ne sais même pas. Pour l'instant, j'ai besoin de temps. »
C'était terrible de voir la personne que vous aimez le plus au monde s'isoler, sans rien pouvoir faire. Comment pouvait-il soigner sa déprime ? Il n'existait sans doute aucune méthode. Cela devait venir d'Electhor et d'elle-seule. Même si sa guérison devait prendre des siècles, il resterait à ses côtés pour la soutenir car il l'aimait pour ce qu'elle était. Raikou ne le montrait pas vraiment en apparence mais il avait un côté tendre qui s'exprimait rarement et qui était pourtant omniprésent.
« Excusez-moi de vous interrompre, noble Raikou. »
Le légendaire sortit de ses pensées alors qu'un humain s'avançait vers lui. Il s'agissait d'un jeune adulte du village, probablement Ireno s'il se rappelait correctement. Etait-il présent depuis longtemps ? En général, ceux de sa génération craignaient de déranger le dieu, même si celui-ci essayait de se montrer aussi accessible que possible. Ce n'était pas toujours simple de se montrer accessible en possédant des pouvoirs capables de détruire la ville.
« - Tu ne m'interromps pas. Je réfléchis depuis bien trop longtemps déjà. Que veux-tu ?
- Nous avons un problème pour un bateau et nous aurions besoin de votre force.
- Très bien. Dans ce cas, j'arrive. »
L'humain s'inclina et partit en courant vers la plage. Raikou le suivit, prenant sa forme de légendaire car il savait que c'était d'elle qu'on aurait besoin. Cela le rendait fier de voir que tous les villageois s'unissaient pour réparer bateaux et préparer les armes. Il était simplement triste que cette alliance se fasse pour la préparation d'une guerre. Si seulement il pouvait tout empêcher ! Mais il n'était qu'un petit dieu qui n'avait hélas pas son mot à dire sur la situation. Alors que le soleil était bien levé, ses pensées continuèrent à se porter vers Kanto.
Le vent emporta violemment une belle quantité de sable et il eut à peine le temps de fermer les yeux. Même pour un dieu, ce n'était guère agréable. Sous sa forme légendaire, il secoua grossièrement sa tête et fit un grand geste des ses bras, usant de sa propre énergie pour créer une barrière protectrice autour de lui. Personne ne le verrait ici, au milieu de nulle part, personne ne viendrait le déranger, à part ces maudites bourrasques qui ne cessaient de l'importuner, comme des apinitris autour d'un ursaring ayant dérobé leur miel.
« Si je croise le dieu du vent, je l'éclate. »
Zekrom gronda et avança au milieu des ruines du désert Délassant. Il avait arrêté de compter mais cela représentait un très grand nombre. Il se sentait irrémédiablement attiré par cet endroit, comme s'il rendait visite à un vieil ami. Maintenant, il connaissait chaque pierre, chaque emplacement, chaque objet antique resté en place. Cela n'avait plus aucun secret pour lui. Même les arbustes, il aurait pu les décrire avec précision. Pourtant, tout évoluait ici, lentement mais sûrement. Si personne n'intervenait, dans quelques siècles ou millénaires, tout serait recouvert par le sable. L'immense château en ruine s'enfonçait inexorablement dans cette lande dévastée.
Pourtant, cela n'avait pas toujours dû être le cas. Des indices, ça et là, montraient qu'il y avait eu un grand royaume ici et sans doute des contrées verdoyantes. Ce devaient être l'emplacement des premiers humains d'Unys, durant l'ère céleste, avant que les légendaires ne descendent sur terre. Une époque probablement bénite mais dont Zekrom ne parvenait pas à se rappeler, tout comme Reshiram. Arceus les avait fait apparaître après, au milieu des ruines de ce château.
« Pourquoi je n'arrive pas à savoir ? Pourquoi tu ne dis rien ? »
Parfois, lorsqu'il se concentrait vraiment très longtemps, il parvenait à obtenir des bribes d'images. Il revoyait des éléments fugaces comme une grande robe blanche, un sourire chaleureux, un mur de pierre d'où la tapisserie tombait, une main qui se tendait vers lui et un vase qu'il avait réussi à retrouver presque intact dans une salle du château plutôt épargnée par… Par quoi au juste ? On aurait dit qu'une grande explosion avait eu lieu et que tout avait été soufflé, ravagé en quelques instants. Cela avait dû être violent car toute la région en avait souffert.
« La mémoire me reviendra forcément. Les bribes deviendront des souvenirs. »
Il voulait y croire très fortement. En public, il se donnait un genre, se montrait fort et terriblement sûr de lui. Même auprès de sa douce et tendre, Zekrom affichait l'image d'une divinité affirmée qui n'avait pas besoin de son passé pour se construire. La vérité était bien différente. Il se sentait vide à l'intérieur, comme s'il manquait une partie de lui-même. Le dieu pensait que s'il la trouvait, alors il serait enfin complet et le sens de son existence en découlerait naturellement.
« Pff, comme si j'avais vraiment besoin de ça… Je suis stupide. »
Le légendaire rugit et le vent parut se calmer. Autour, il n'y avait rien d'autre que le désert. Soudain, il reprit sa forme humaine, celle d'un homme au sourire audacieux mais tellement frêle dans le fond. Cela l'effrayait d'être faible. Soudain, au milieu du calme, une sorte de malaise le prit. Ses jambes se dérobèrent et il tituba jusqu'à un muret de pierre sur lequel il se rattrapa de justesse. Sa respiration était courte et des bribes envahir son esprit, entrecoupées de flash.
Une cacophonie de nombreuses personnes en colère.
Le crissement de l'acier sur la pierre.
Le cri d'un enfant qui pleurs.
Le bruit d'un orage terrifiant.
La voix de Reshiram qui appelait à l'aide.
Des bruits de pas qui s'éloignaient de lui en courant.
Et toujours cet enfant qui pleurait à en perdre la voix.
Quand il revint à lui, Zekrom était assis contre le muret, reprenant sa respiration profondément. Des souvenirs venaient de refaire surface violemment. Cela faisait bien longtemps que ce n'était pas arrivé ainsi. Zekrom ne comprenait rien de ce que cela voulait dire mais il en parlerait à sa bien-aimée. Peut-être que Reshiram comprendrait la signification de ce qu'il venait d'entendre. L'appel à l'aide de la déesse demeurait vif dans ses oreilles, autant que les pleurs de l'enfant. De nombreuses questions lui venaient et aucune réponse concrète ne pointait son nez.
« Est-ce que nous avons eu un enfant ? Et si oui… Où est-il ? »
Le dieu décida de se calmer. Il n'était sûr de rien après tout, il fallait qu'il puisse interpréter correctement ses visions avant de s'énerver pour rien. Toutefois, si jamais sa théorie se révélait juste et que quelqu'un était au courant, que quelqu'un leur avait menti et caché cette vérité… Ses dents crissèrent à cette idée. Très clairement, il tuerait la personne dans ce cas, même s'il s'agissait du créateur en personne. Surtout s'il s'agissait du créateur en personne.
Laissant sa rage disparaître au vent du désert, il regagne Volucité, cette fois sous sa forme de dragon noir. Sur son passage, les habitants s'inclinaient profondément. Les plus pieux se jetaient au sol, presque à embrasser ses pieds. Cela le satisfaisait de voir qu'il inspirait une telle crainte. Zekrom ne se faisait pas d'illusion sur la raison pour laquelle on le respectait autant et cela lui allait très bien que sa force soit reconnue par ses misérables humains.
Parfois, il avait pitié de ses pauvres créatures sans pouvoir qui vivaient dans un monde dangereux, peuplés de pokémons et de légendaires surpuissants. Parfois, il se demandait s'il avait été comme eux avant de se réveiller dans le désert Délassant. Cette pensée le dégoutait et il tâchait de l'oublier de son mieux. Non, il ne pouvait pas être un vulgaire mortel de pacotille. Il était Zekrom, le puissant dieu de l'idéal, d'une puissance que rien ne saurait surpasser en ce bas-monde.
« Qu'Arceus vienne, je l'attends ! »
Est-ce que le Tout Puissant l'entendit ? Il n'en sut jamais rien avec certitude.
Autre désert, autre région, autre vent violent porteur de sable. Cette fois, la personne avait eu la bonne idée de porter une tenue adaptée, lui permettant de supporter la rafale et ses projectiles sans sourciller. Être un dieu n'empêchait pas d'être prévoyant. Voyant que la tempête ne paraissait pas se calmer, elle eut un vague haussement d'épaule et rentra dans la tente qui lui servait d'abri. Sa sortie attendrait bien encore un peu, cela ne servait à rien de se blesser inutilement.
Alors qu'elle revenait dans ce qui lui servait de salon, elle ôta gracieusement son turban, révélant un visage froid, impassible, encadrée par un carré court de cheveux blonds comme le sable. La bleuté de ses yeux apportait une douceur tout en renforçant la distante qu'elle mettait immanquablement avec quiconque croisait son regard. De taille moyenne, son corps affichait la sécheresse de quelqu'un qui a beaucoup connu le désert et qui y a vécu quasiment toute sa vie.
C'était Deoyx, la déesse du destin.
Parfois, elle se demandait vraiment ce qu'elle fichait sur cette planète et pourquoi elle y occupait cette place. Que lui voulait exactement Arceus ? Au départ, il l'avait envoyé dans un autre monde, un endroit qu'elle aimait bien mais sur lequel elle avait passé bien trop peu de temps. Dans ses grands projets, le Créateur était venu la chercher et lui avait dit que son rôle l'attendait ailleurs. Elle l'avait suivi sans rechigner, sans apercevoir derrière un univers qui partait en fumée. Mêmes les plus grands ne sont parfois pas satisfaits de leurs réalisations, peu importe le temps investi.
Quand il l'avait conduit dans cet univers, Deoxys avait demandé à être assimilé aux légendaires, ne voulant pas être différente. Arceus avait accepté, même s'il savait qu'elle serait probablement toujours traitée un peu à part. Cela s'était vu dans sa manière d'agir. Plutôt que de s'installer dans une ville avec des gens lui vouant un culte, la déesse du destin avait posé son dévolu sur une tente au milieu du désert où elle pouvait jouir d'un calme serein et de grands espaces.
Pourtant, des humains avaient quand même fini par la rejoindre. Eux aussi voulaient s'éloigner de la ville et surtout, ils voulaient profite de sa sagesse. La philosophe de vie simple de Deoxys leur convenait très bien, même s'ils n'étaient pas certains de son identité. La déesse ne savait pas trop quoi faire d'eux au départ, mais elle avait fini par les accepter, un peu à contre-cœur. Maintenant, ils étaient devenus sa famille et le petit campement un village permanent. Elle se battrait pour eux sans hésiter, même face aux plus grandes menaces de ce monde.
« Tu peux venir Giratina, je ne te laisserai pas leur faire de mal. »
Cela n'avait pas de sens que le dieu de l'autre-monde l'attaque. Elle n'avait rien à lui apporter. Certes, elle était puissante, mais il savait qu'il ne pourrait pas la contraindre à quoi que ce soit. Elle venait d'un autre univers, ses pouvoirs altéraient ceux des autres. Deoxys ne possédait pas non plus de connaissance particulièrement intéressante, du moins à son avis. Pourtant, elle savait qu'il existait d'autres univers mais elle ignorait ce que cela pouvait représenter pour les autres légendaires.
Le fait d'être reculée n'empêchait pas Deoxys de s'intéresser au sort de ce monde qui l'avait accueilli. La déesse se tenait absolument au courant du moindre détail, des mouvements des autres légendaires et elle était donc parfaitement au courant du retour de Giratina. Le dieu de l'autre-monde ne l'avait jamais inspiré, même s'il ne lui paraissait pas si terrible à l'époque. Aujourd'hui, tout semblait différent et Deoxys se demandait si elle allait devoir intervenir.
« Je n'aurais aucune chance contre lui, il est trop fort. »
Malgré son existence antique, elle savait reconnaître un adversaire de taille quand elle en rencontrait un et ce n'était pas n'importe qui. Sans être aussi puissant qu'Arceus, Giratina se montrait absolument redoutable. Peut-être que Rayquaza pouvait se battre contre lui à arme égale mais ce n'était même pas certain. A se demander pourquoi le Créateur avait donné autant de puissance à ce légendaire et ne l'avait pas détruit ensuite, réalisant qu'il s'agissait d'une sombre erreur.
« Giratina est comme moi. Une erreur d'Arceus qui ne devrait plus exister mais qui demeure parce que le Créateur a quand-même un peu de pitié pour certains brouillons. »
Ses doigts attrapèrent une tasse et elle but une gorgée de thé brûlant. Même par les journées les plus chaudes, cela hydratait mieux qu'aucune autre boisson. Cela aidait aussi Deoxys à se concentrer et à emmagasiner toutes les informations sur la situation. Un messager humain passa rapidement l'entrée de sa tente et s'inclina profondément. Il devait être épuisé d'avoir traversé la tempête de sable. La déesse lui offrit à boire avant qu'il ne délivre son message.
« - Déesse, j'ai des nouvelles d'Hoenn à vous transmettre.
- Des nouvelles fraiches de la région ?
- Oui. Ce n'est pas grand-chose, mais la déesse Jirachi a décidé de demeurer neutre.
- C'est parfait. La chance ne doit prendre aucunement parti.
- Et Kyogre semble s'opposer à Groudon de plus en plus, mais ce n'est pas clair.
- Leur histoire est compliquée, j'imagine. Merci pour les informations, Erian.
- Déesse, j'ai… J'ai également des informations terribles à vous transmettre.
- Vraiment ? Eh bien, je t'écoute.
- Cela concerne la région d'Unys qui vient de subir un terrible drame. Plusieurs en vérité. »
A mesure que le message développait les faits, Deoxys se murait dans un silence de glace peu adapté au désert. Comment pouvait-on tomber aussi bas ? Pourquoi des légendaires finissaient-ils par mourir ? Cela lui paraissait tout bonnement incroyable. Et ce qui arrivait à la pauvre Meoletta… Alors qu'elle avait apparemment décidé de rester neutre. Ce Giratina ne respectait décidément rien. Deoxys décida de devenir la défenseuse de la neutralité, ses pensées allant immédiatement vers la petite Jirachi. Indubitablement, les ténèbres viendraient chercher la chance. Mais elles trouveraient la déesse du destin sur leur chemin, prête à se battre.
« Prend garde, dieu de l'autre-monde. La neutralité se défendra s'il le faut. »
Un hurlement retentit à nouveau au plus profond du temple de Bonville et les prêtres tremblèrent. Être du côté de Giratina ne les empêchait pas d'être dépourvu d'empathie et cela ne les dispensait pas non plus d'avoir un cœur, des émotions. Ils étaient des êtres humains et ces cris leur glaçaient tout bonnement le sang depuis plusieurs jours, sans qu'ils ne puissent rien y faire sinon continuer leur travail dans le silence. Cela devenait juste un peu plus dur.
Cipher doutait d'être humain, car cela ne lui faisait pas grand-chose d'entendre les jérémiades de la déesse du chant. Elle était incroyablement inutile et sa résistance ne la rendait que plus stupide. A quoi bon résister ? Elle risquait juste de mourir si elle n'aidait pas Giratina. Cipher la torturait depuis plusieurs jours, essayant de se servir de son pouvoir, supposément capable de renforcer les légendaires ou n'importe qui. Il n'obtenait aucun résultat et cela commençait à l'agacer. Pourquoi faisait-elle aussi stupidement de la résistance ? Elle n'avait rien à y gagner.
« - Abandonne, lançait-il fermement. Cela ne sert à rien, nous sommes bien plus fort.
- Rendez-moi Keith, murmurait-elle immanquablement. Rendez-moi ma ville et ses habitants, ses humains et ses pokémons. Rendez-moi mon rêve.
- Tu sais très bien que ce n'est pas possible. Pourquoi n'as-tu pas capitulé plus tôt ?
- Pourquoi êtes-vous venus chez moi ? Je n'avais rien demandé.
- Tu as des pouvoirs, tu n'as qu'à te plaindre à ton créateur. C'est sa faute !
- Keith… Notre rêve… Keith… »
Ce furent bientôt les seuls mots qu'elle se révéla capable de prononcer. Cipher continua la torture l'accentuant de plus bel mais cela ne fonctionna pas. Elle hurla encore un peu puis se brisa et ne fut plus capable d'émettre le moindre son. Cipher manqua de la tuer car sans sa voix, elle ne servait plus à rien. Son pouvoir n'existait plus et c'était un échec du jeune homme. Il poussa la torture jusqu'à ce qu'il ne sache plus très bien si elle était encore vivante ou non. Seul un œil ouvert continuait à le regarder fixement, à l'accuser des méfaits commis à Ogoesse.
« Tu crois que c'est ma faute ? Je ne fais que suivre Giratina ! Lui a la vérité ! Tu aurais mieux fait de te retourner contre le véritable coupable, Arceus ! »
Il sortit comme une furie du cachot et claqua la porte si violemment que les murs tremblèrent. Il ne devait jamais l'avouer mais par la suite, il revit cet œil qui le dévisageait dans un cauchemar épouvantable qui le réveilla en sueur, le souffle court. Cela l'agaçait de se sentir si faible mais il ne put jamais oublier ce regard de la déesse du chant. Meloetta avait gagné la bataille contre lui. Pendant longtemps, il ne put oublier ce regard qui l'implorait, celui d'une personne qui a tout perdu et il mit très longtemps à comprendre pourquoi cela lui occupait tant l'esprit.
Maintenant, il devait aller présenter son échec à Giratina et ce n'était pas une chose aisée. Le patron appréciait généralement peu les échecs et ce n'était pas le premier de Cipher. Il avait échoué certaines missions de négociation. Il n'était plus certain d'être dans les bonnes grâces de Giratina car ce dernier lui accordait moins d'attention, passait moins de temps avec lui et délaissait leur relation. Toutefois, cela pouvait n'avoir absolument aucun sens. Le dieu de l'autre-monde savait se montrer bien capricieux et surtout bien mauvais envers ses admirateurs. Faire languir, c'était sa spécialité.
Cipher pénétra donc dans la pièce où son esprit se trouvait encore attaché. Ce dernier flottait, forme spectrale pâle et violette, enchaînée à la pierre. Ce regard à peine visible semblait cette fois bien pensif. En voyant Cipher, il réagit à peine et ne reprit pas forme humaine. Qu'est-ce que cela voulait dire ? L'humain aux étonnants pouvoirs s'inclina et attendit que le dieu daigne s'adresser à lui. Pourquoi fallait-il qu'il en soit raide dingue ? C'était agaçant.
« - Tu dois te demander pourquoi je ne suis qu'un fantôme aujourd'hui.
- Un peu, avoua Cipher, même si ce n'était pas sa priorité.
- Les précédentes apparitions m'ont coûté beaucoup d'énergie et je n'ai pas pu en récupérer beaucoup plus pour le moment. Je préfère m'économiser.
- Sage décision en effet. Le sceau se fissure-t-il ?
- Pas assez vite à mon goût, mais cela viendra. J'aurais besoin d'aide pour achever le travail mais chaque chose en son temps. Comment va notre chère Meloetta ?
- Hum… Vous serez ravi d'apprendre qu'elle a perdu sa voix. »
A quoi bon lui cacher ? Il finirait par le savoir s'il ne le savait pas déjà. Comme une récitation apprise par cœur, Cipher expliqua à Giratina quelles tortures il avait fait subir à la jeune déesse du chant et toutes ces réactions. Il insista bien sur le fait qu'elle était bornée et quelle ne comptait pas rejoindre l cause. Il avait fait tout son possible mais n'avait jamais pu la contraindre et maintenant, son pouvoir était perdu pour de bon. Pendant un moment, le seigneur de l'autre-monde demeura pensif, ne prononçant aucune parole. Cipher se demandait ce qui allait lui arriver. L'ombre de Giratina avait déjà abattu des prêtres pour des fautes moins graves que cela.
« - Tu te dis qu'elle a totalement perdu l'usage de sa voix ?
- En effet. Cela fait deux jours qu'elle n'a même plus la force de crier.
- Bien. Dans ce cas, cela veut dire que l'ennemi non plus ne peut pas se servir d'elle. Garde-la bien enfermée et fait en sorte qu'elle ne retrouve jamais l'usage de la parole.
- Vous ne m'en voulez pas ?
- C'était une idée que je savais compliquée à mettre en œuvre. Cela valait le coup d'essayer mais la réussite n'était pas garantie. J'ai d'autres cartes sous le coude de toute façon, ce n'est qu'un contre-temps pénible, rien de plus.
- Je pensais que mon échec serait pris bien plus mal en vérité.
- Tss, je ne suis pas si stupide. Aurais-tu peur de moi comme ces imbéciles ?
- Non.
- Une réponse du tac au tac, voilà qui me plait bien. »
L'ombre de Giratina se mit à sourire et Cipher en eut la chaire de poule. Il détestait ce qu'il ressentait en lui, cette émotion de joie comme un petit ponchien heureux de retrouver son maître. Cela le dégoutait de lui-même, à tel point qu'il avait envie de vomir. Il se retint toutefois d'exprimer tout ceci à voix haute devant Giratina. Cela ferait probablement désordre. Au moins, son échec n'était pas trop grave et on ne lui en tiendrait pas rigueur. Il essaierait de garder la déesse du chant en vie mais tout juste. Il ne fallait pas qu'elle retrouve l'usage de la parole.
« - Je chargerai des personnes de confiance de la surveiller, déclara Cipher. Elle n'ira pas loin de toute façon, elle n'a plus l'envie de vivre.
- Nous avons brisé son rêve, nous sommes vraiment méchants.
- D'un point de vue objectif, oui.
- Quand Arceus a brisé mon rêve, personne n'est venu me plaindre que je sache. »
Et voilà, il se remettait à parler mystérieusement. Cipher ne savait pas exactement ce qui était arrivé au dieu de l'autre-monde, mais il devait être une personne bien différente auparavant. Hélas, il avait perdu la grâce du Créateur qui l'avait sévèrement puni. Toutefois, Giratina ne parlait jamais des détails. Il restait dans le flou, rappelant juste de temps à autre qu'il détestait Arceus de tout son être, qu'il avait besoin de cracher régulièrement sa haine. Cipher se promit d'enquêter sur les causes de l'enfermement de cet être magnifique… Cette pensée le fit soupirer intérieurement.
« - Puisque tu es là, nous pourrions peut-être parler du futur ?
- Du futur ? répéta Cipher, devant une question aussi vaste.
- Par rapport à nos alliances je veux dire.
- Oh les alliances. Bien sûr. Il n'y a que cela qui vous intéresse.
- Tu es jaloux ? sourit le dieu avec un léger rire moqueur.
- Probablement mais ce n'est pas votre problème. Bon les alliances.
- Nous avons eu beaucoup de grands dieux, plus ou moins directement. Dernièrement, la pêche a été fructueuse. Fais-moi plaisir, redonne-moi les dernières nouveautés. »
Cipher lui fit plaisir en énumérant la liste. Démétéros avait été convaincu assez facilement. Le dieu de la fertilité semblait incroyablement puissant et influent, cela ne pouvait pas faire de mal d'avoir un tel allié de son côté, d'autant qu'il pouvait rallier certains dieux mineurs. Cela permettait d'étendre l'emprise sur Unys, avec Reshiram et Zekrom en prime. Regigigas avait été muet pour le moment mais cela sentait bon de son côté, certains arguments semblaient avoir fait flanchés le cœur qu'il ne possédait pas. De même pour Hoopa, ce petit dieu aux pouvoirs impressionnants et qui semblait s'ennuyer dans sa vie quotidienne. Voilà un allié qui semblait presque sûr.
D'autres discussions paraissaient moins certaines mais elles ne se soldaient pas par un échec. Yveltal le dieu de la mort était un bon exemple. Il s'était montré particulièrement renfermé et dur à trouver, très peu ouvert à la négociation. Pourtant, Giratina pensait avoir rallumé en lui une petite flamme, quelque chose qui n'existait plus. Le dieu Marshadow s'était montré bien neutre mais le dieu de l'autre-monde pensait que ce n'était qu'une question de temps. Enfin, l'ombre du maudit avait approché le versatile Zeraora, sans grand succès pour le moment, mais cela finirait bien par fonctionner. Chaque région tomberait peu à peu sous la coupe de Giratina et personne ne pourrait l'arrêter. En tout cas, Arceus ne semblait pas prêt à bouger le petit doigt.
« - Cela s'annonce très prometteur pour la suite. Rayquaza n'a qu'à bien se tenir.
- Il reste quand-même un ennemi puissant et ce n'est pas le seul. Dois-je rappeler qu'il y a aussi…
- Oh, tu es déprimant, Cipher. Ne veux-tu pas te montrer un peu plus enthousiaste ? Notre plan avance parfaitement. Bientôt, tout ira mieux.
- Il reste quand-même pas mal d'obstacles, je reste réaliste.
- C'est pour cela que j'aime t'avoir à mes côtés. Mais les obstacles, je vais les briser. Je prépare déjà ma prochaine intervention avec cet humain. Scar.
- Vous le manipulez encore ? C'est plutôt impressionnant.
- Il y avait une faiblesse à exploiter dans son cœur. Maintenant, il va me mener droit sur un point de sa propre région à Kalos. Je dois y aller.
- Kalos… Vous voulez retourner voir Yveltal ?
- Non, la mort attendra. Mais j'ai enfin trouvé la trace d'un potentiel élu et je veux l'éliminer.
- L'élu… Cette prophétie est si importante ?
- Si Arceus a pris la peine d'écrire ce putain de texte, je veux croire que oui. Et il est le fils de la déesse de la nature. J'ignore qui est son père mais cela ne me fera pas de mal de l'éliminer.
- Donc vous n'êtes pas certain qu'il s'agisse du bon ?
- Hélas non… Mais il n'y a pas de mal à se débarrasser du fils d'une déesse ennemie.
- Comment avez-vous pu remonter sa trace ? Je pensais que ce serait un secret bien gardé.
- Parfois, même les secrets les mieux gardés trouvent leur voie jusqu'à moi. »
Les pupilles de Giratina s'étrécirent et il sourit de manière mauvaise. Cipher soupira, songeant que rien ne le ferait changer d'avis. Un humain allait mourir, qu'il soit le héros de la prophétie ou juste un personnage secondaire de l'histoire. Quelque part, le sbire du seigneur de l'autre-monde avait un peu de peine pour ce type qu'il ne connaissait pas. Heureusement, ce sentiment désagréable ne dura pas très longtemps. Il n'avait pas le temps d'être sensible.
Quelque part, Suicune pria, demanda à un dieu et une déesse de pardonner son geste.
