8 - Et regarder le futur

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Noir et rouille. Il se sent soudain plus serein. Jelle est adossée à un montant en croisillons dont l'extrémité se perd dans l'obscurité du plafond.

— Si tu le souhaites, je peux te serrer dans mes bras et te dire que tout ira bien, murmure-t-elle. Maintenant. Ou plus tard. C'est comme tu veux.

Il n'a pas grand-chose à répondre. Se confier, ça lui arrive rarement ; il ne peut s'empêcher d'y voir un échec. L'espace est sans pitié, s'est-il toujours répété. Les aveux de faiblesse sont des renoncements.
Il sourit dans le vide. Il sourit à Jelle. C'est étrange de constater que lâcher prise, de temps en temps… ce n'est pas si mal.

— Plus tard, tranche-t-il avec un curieux pincement au cœur dont il n'identifie pas la cause. D'abord on sort d'ici.

Il se redresse et les secondes paraissent s'écouler à nouveau. La vie avance. Les fantômes figés s'estompent. Jelle pointe la porte fermée du doigt.

— De ce côté ?

Il secoue la tête. Non.

— Les circuits de verrouillage ne sont plus alimentés. Si j'avais eu mon cosmodragon ça aurait été vite vu, mais là…

Il grimace. Jelle pose la main sur son épaule.

— Je suis sûre que le type qui t'a piqué ton arme est en train de s'en mordre les doigts.

Sans aucun doute. Notamment parce que cet engin diabolique est capricieux et que le plasma a tendance à se décharger sans crier gare si on le manipule mal. Avec un peu de chance, le type qui lui a piqué son arme s'est déjà fait exploser avec.
Harlock renifle avec morgue, se fige. L'idée le réjouit beaucoup trop, et c'est la première fois que s'en apercevoir le choque autant.

Dans les tréfonds passés de Marigen, Lenis crie son agonie pour l'éternité. À quel moment s'est-il mis à considérer qu'il était « normal » de se réjouir de la mort ? s'interroge-t-il. La question, lancinante, frappe avec entêtement à l'arrière de son crâne. À quel moment ?

— On va revenir vers le poste de contrôle, décide-t-il. L'ancienne cambuse se situait dessous, avec des dortoirs pour les équipes de quart. De là on trouvera un accès direct vers le hall, mais à l'opposé de l'endroit où j'ai fait le, euh… l'échange avec nos gars. Ça devrait être plus tranquille.

Jelle répond « d'accord ». Elle ne lui demande pas comment il compte procéder si malgré tout ils font de mauvaises rencontres, mais sur le chemin elle ramasse une barre de métal qu'elle soupèse d'un geste machinal.

Les couloirs secondaires sont déserts. Harlock s'applique à louvoyer pour éviter les accès principaux. Jelle et lui traversent une artère moins poussiéreuse à deux reprises ; la deuxième fois, ils se renfoncent dans l'ombre lorsque des éclats de voix se font entendre.

— Les poursuivre ? T'es pas un peu dingue, Kev' ?

Harlock risque un coup d'œil. Ceux-là se dirigent vers la sortie. Il les dédaigne, comme il dédaigne le binôme suivant : les armes qu'ils brandissent ne sont pas la sienne, et les holsters qui pendent aux cuisses ne sont que des fourreaux de piètre facture.
Il lâche un soupir déçu. Il aurait aimé apercevoir son cosmodragon.

Les malfrats disparaissent au tournant du couloir. Harlock fait signe à Jelle : la voie est libre.

La cambuse est une vaste rotonde. Jadis, des panneaux rétro-éclairés lui conféraient des allures de restaurant cosy, lumineux et pétillant. Aujourd'hui, les spots malingres montés sur des batteries portables bourdonnantes donnent aux colonnades en toc des airs de spectres tremblotants. Les lieux sont vides… ou presque. Dans une alcôve qui servait autrefois de salle de jeux, quatre silhouettes sont penchées au-dessus d'une table en bois massif, tandis qu'une cinquième s'affaire derrière un bar clinquant, incongru dans ce décor de poussière et de décrépitude.

— … Tu le vends ! Y'a de quoi se faire un paquet de fric !
— Ah oui ? Et je le vends à qui ? Ce truc-là est tellement identifiable que ça revient à te balader avec un gyrophare sur la tête !

La discussion, animée, accapare leur attention.

Parfait.

— … En plus il ne fonctionne pas ! Il est certainement bloqué avec un verrouillage digital !

Palmaire. Un verrouillage palmaire.

Sourire carnassier.

Harlock se glisse entre les colonnes, se fond dans les ombres, prend garde à ne pas marcher sur les débris au sol qui trahiraient sa présence. Lorsque la conversation s'éteint et qu'une chape d'angoisse instinctive tombe sur le groupe, il est trop tard.

Un.

Harlock saisit le dossier d'une chaise, la lance en direction des quatre hommes autour de la table, poursuit sur son élan, atteint d'un bond fluide celui qui est isolé près du comptoir. Direct au menton, prise à la nuque, nez qui s'écrase contre le zinc. Torsion. Craquement sec d'os brisés.

Deux.

Rotation, esquive. Une bouteille tenue par le goulot est une masse d'armes idéale. Le verre explose sur la tempe de sa cible en milliers d'éclats. Dans sa main, le tesson est acéré. Jugulaire.

Trois.

Charge. Les corps enlacés roulent à terre. Coup de coude au plexus, souffle coupé, trachée écrasée. Ses frappes sont précises. Mécaniques. Définitives.

Quatre.

Il empoigne la crosse de son cosmodragon et la commande palmaire vibre sous sa paume. Tir à bout portant. Thorax déchiqueté.

Cinq… Il cille. Il y en avait cinq. Où est le cinquième ?

— Joli carton, commente Jelle.

Elle tient sa barre métallique de ses deux mains et son pied sur le dos du gars qu'elle vient d'assommer. Les deux mots qu'elle prononce n'ont aucune intonation. Une phrase sans vie. Dépourvue du moindre sentiment.
La mâchoire d'Harlock se serre au moment où ses épaules sont secouées d'un tremblement. Pas de sentiment. Cela ne devrait pas l'affecter autant.

Cela ne devrait pas.

À quel moment… ?

Il ferme les yeux.

— On y va, lâche-t-il dans un souffle.

L'accès est là où il se souvient qu'il est. La porte, presque invisible dans le mur, ouvre sur un boyau dont l'étroitesse est comparable à une coursive technique, mais les strates de poussière intactes indiquent de façon certaine que le gang des chapeaux tressés ne l'utilise pas.

La sortie est là où il avait dit qu'elle serait. Ils ont un peu d'escalade à faire pour descendre le long de la paroi de la station, puis ils pataugent sur une centaine de mètres pour rejoindre la grève. Cent mètres de plus et ils ont franchi la dune, encore deux cents et le bracelet-com d'Harlock reprend vie.

— … crrrlock ? crachote la radio. Ton signal vient de réapparaître sur mes écrans, tu as besoin que je t'envoie une navette ?

Tochiro s'est fait un sang d'encre.

Harlock confirme sa position en quelques mots laconiques, s'assure auprès de son ami que son glisseur est toujours en un seul morceau et accessible. Se retrouver à nouveau sous la bulle de protection de l'Arcadia est… un soulagement, d'une certaine manière.

Il sursaute quand Jelle lui effleure la main.

— Franz, si tu as envie de revenir faire sauter ce tas de ruines à coups de canons laser, je te soutiendrai.

Le front d'Harlock se plisse. C'est tentant, oui…
Il regarde Jelle. Il regarde en arrière. Il inspire. Les fantômes de Marigen sont une part de lui.

— Ça n'effacera pas le passé.

Il s'est construit en refusant de s'apitoyer sur ce qu'il laissait derrière lui, il s'est construit en se forçant à oublier les morts. À quel moment s'est-il perdu ?
Les morts ne sont pas des données mathématiques, des chiffres que l'on pourrait manipuler sans émotion.
Il repense aux paroles de Jelle. « Si tu le souhaites, je peux te serrer dans mes bras. » Ça n'effacera pas le passé.

Il est plus grand qu'elle et c'est difficile de dire qui serre qui dans ses bras exactement, mais elle passe la main dans ses cheveux et attire sa joue contre son épaule, et il enfouit son visage dans le creux de sa clavicule tandis qu'elle lui chuchote des mots de réconfort qui se perdent dans le vent.

Au fond de sa gorge, il sent monter un hoquet de sanglots depuis longtemps bloqués. Il ne s'était jamais rendu compte à quel point les muscles de sa nuque restaient continuellement crispés.

Il expire. L'air qu'il souffle est de plomb.

La tension se libère d'un coup.

Comme la corde d'un arc qui se détend.

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Note conclusive : au final, je suis mitigée sur ce texte et je ne suis pas sûre de retenter l'expérience de ce côté. Je retiens malgré tout l'approfondissement de lore sur Marigen que je me garde sous le coude pour d'éventuels tomes ultérieurs des Sirènes d'Yblane.

Note de remerciement : merci aux lecteurs qui se perdraient dans le coin et navrée pour les circonvolutions cryptiques.