Extra 2 : Un lien unique
L'agitation se faisait rare dans les ruelles paisibles d'Orkidië, en ce début d'après-midi. Les résidents avaient l'habitude de rester chez eux à ce moment de la journée, soit pour se reposer et prendre du temps pour eux, soit pour préparer les animations et les repas pour la soirée à venir.
Gray affectionnait ce moment de sérénité. Assis sur un rocking-chair en bois placé sur son balcon qui donnait vue sur l'ensemble de la localité, il contemplait son lieu de vie alors qu'une légère brise rafraîchissait cette région chaude et sèche d'Hyrule. Il y avait encore deux ans, cet endroit était en ruine, sans aucune personne pour y vivre. Aujourd'hui, c'était comme si Orkidië n'avait jamais été rayé de la carte. Certes, l'argenté avait perdu son entourage d'autrefois. Mais il en avait trouvé un nouveau qui l'appréciait, qui l'aidait et qui l'avait accepté en tant que chef du village.
En y repensant, un doux sourire étira ses lèvres tandis qu'il saisissait la guitare à côté de lui. Il posa l'instrument sur ses cuisses et gratta doucement chaque corde pour vérifier la justesse de l'accordement. Puis il commença à les pincer à un rythme modéré, créant un air rappelant le Far West. À défaut de chanter pour accompagner cette musique, le jeune homme siffla une mélodie. Le résultat obtenu, bien que singulier, était agréable à écouter.
Quelques personnes se promenant dans les parages entendirent ce son. Elles se rapprochèrent donc pour observer son mini concert privé. Certaines se montraient admiratives devant le talent de l'élu de Din pendant que d'autres s'extasiaient sur sa beauté et son air détendu durant sa prestation musicale. Ce n'était pas la première fois que tous ces gens voyaient Gray jouer de sa guitare. Mais à chaque fois, ils n'hésitaient pas à s'attrouper devant sa maison pour l'écouter.
C'était une routine dans ce village. Une à deux fois par semaine, en milieu de journée, l'homme en noir égayait l'ambiance en jouant quelques morceaux avec cette guitare qu'on lui avait offerte l'an dernier. Enfant, il connaissait les bases et parvenait à jouer de courtes mélodies, bien que certaines notes sonnaient un peu fausses, faute de manque d'expérience. Mais aujourd'hui, ces lacunes semblaient comblées et sa musique, en plus d'être belle à entendre, mettait du baume aux cœurs des spectateurs.
Gabriel, qui venait tout juste de franchir une porte battante pour le rejoindre sur ce balcon, n'osa pas l'interrompre. Il ne put s'empêcher de sourire en voyant son ange aussi apaisé et épanoui.
« Il faudrait que je me remette au violon un jour, pour l'accompagner lorsqu'il joue. Notre duo pourrait former une musique encore plus belle. » pensa-t-il sans le lâcher du regard.
La mélodie de celui qu'on surnommait l'ange noir se termina quelques dizaines de secondes plus tard. Les habitants présents en contrebas applaudirent sa performance :
« C'était superbe ! s'exclama une dame d'âge avancé.
— Vous êtes vraiment doué, monsieur Gray ! le félicita un petit garçon hylien.
— Vous êtes trop beaux ! » s'extasièrent deux adolescentes humaines. Le concerné sourit et rougit légèrement devant cette ovation. Il semblait ravi par cette pluie de compliments et remercia tous ces spectateurs. Ces derniers retournèrent à leurs occupations quelques secondes plus tard, tous avec un visage radieux. C'était comme si la mélodie de Gray les avait égayés plus qu'ils ne l'étaient déjà.
De son côté, Gabriel se rapprocha de son ami qui s'était relevé de sa chaise.
« C'est vraiment un beau morceau que tu nous as joué là !
— C'est gentil, remercia le plus jeune en lui rendant son sourire. Je t'avoue que ça me fait du bien de jouer comme ça, de temps en temps.
— Je m'en doute ! J'aurais bien aimé me joindre à toi dans ce petit concert. Malheureusement, je n'ai pas d'instrument pour t'accompagner.
— C'est vrai que ça fait un bail que je ne t'ai pas vu jouer du violon. Je me souviens encore des musiques que tu jouais, lorsqu'on était enfants. Elles étaient très belles !
— Tu vas me faire rougir, mon ange ! »
Les deux rirent légèrement devant cette réaction avant de contempler silencieusement le village. Le duo adorait le côté paisible d'Orkidië. Il pouvait rester là, à observer son lieu de vie pendant des heures, sans aucun bruit désagréable pour le déranger. Seulement, quelque chose semblait perturber Gabriel qui observait son cadet de temps en temps. Il hésitait à lui parler d'un sujet qui le tourmentait depuis un moment, de peur d'assombrir ce joyeux tableau.
Ce qu'il ignorait, c'était que Gray n'était pas aveugle lorsqu'il s'agissait de lui.
« Ça fait quelques jours que je te vois un peu ailleurs, Gaby. Tu es sûr que ça va ? »
Le blond afficha un sourire gêné en détournant le regard.
« Ne t'inquiète pas, tout va bien. Je pense que la fatigue me joue des tours en ce moment. Ça me passera, je suppose.
— Tu supposes, hein ? »
Sans perdre son sourire et sans le lâcher du regard, Gray croisa les bras d'un air peu crédule. Il savait très bien que son ami mentait pour ne pas l'inquiéter. Mais l'argenté le connaissait bien. Lorsque Gabriel lui cachait quelque chose, cela se sentait. La dernière fois que c'était arrivé, c'était lors de ses soudains maux de têtes provoqués par Envy en lui. En repensant à ce démon, le visage de l'élu de Din s'assombrit légèrement alors que son sourire se faisait amer. Il détourna ensuite son regard en direction du village.
« Envy t'inquiète encore, pas vrai ? »
Le sourire de Gabriel s'estompa progressivement. Il s'était douté que son ange lui poserait une telle question tôt ou tard. Ce n'était pas un sujet dont il aimait parler, d'autant plus que Zelda avait définitivement scellé Envy deux ans auparavant. Celui-ci ne représentait donc plus une menace pour qui que ce soit.
Mais le blond avait peur. L'idée de voir ce démon ressurgir et prendre possession de son corps le terrorisait. Depuis plusieurs nuits, il le revoyait en rêve. N'était-ce pas là un mauvais présage ?
« Comment se déroulent tes rêves, exactement ? interrogea Gray en le regardant à nouveau. Est-ce qu'ils sont tous identiques ? Depuis quand ça t'arrive ?
— Peut-être... une ou deux semaines ? Je ne sais pas précisément. Et les rêves sont variables. Mais à chaque fois, je revoyais Envy en face de moi, me faisant comprendre qu'il ne pourrait jamais complètement disparaître. Il me répétait qu'il faisait partie intégrante de moi et que ce n'était qu'une question de temps avant qu'il ne retrouve suffisamment d'énergie pour refaire surface. »
Le plus jeune demeura silencieux devant cette confession plus qu'inquiétante. Ces rêves en étaient-ils réellement ? Ou est-ce que la menace d'Envy était sérieuse ? Zelda leur avait pourtant assuré que cet être démoniaque ne pouvait plus contrôler Gabriel ! Est-ce que la purification du blond se tarissait avec le temps ?
« Physiquement, comment tu te sens ? questionna l'homme en noir en se rapprochant de lui. Est-ce que les maux de tête liés à cet enfoiré reviennent ? Est-ce que tu sens son énergie prendre le dessus sur toi ? »
Son ami secoua négativement la tête. Il ne ressentait rien de tout cela.
« Je t'avoue avoir hésité à t'en parler pour cette raison. Étant donné que ce ne sont que des rêves et qu'Envy ne semble pas m'affecter directement, je me suis dit que ce n'était pas si grave et que ce n'était pas la peine de t'embêter avec ça. Mais revoir Envy en boucle presque chaque nuit dans mes songes me fait douter et m'effraie. Plus que je ne l'aurais cru. »
Le jeune homme avait positionné une main sur son bras en tournant sa tête sur le côté, le regard dans le vide. L'anxiété se voyait clairement sur ses traits. Voilà bien longtemps que Gray ne l'avait pas vu aussi soucieux. Et il n'aimait pas vraiment cela. Il préférait largement voir son compagnon sourire. Afin de lui remonter le moral, il posa ses mains sur les épaules du plus grand en lui adressant un tendre sourire.
« Tant qu'Envy ne te fait pas de mal directement, je pense que tu n'as pas à t'inquiéter. Zelda est une personne très puissante. Je la crois lorsqu'elle affirme avoir définitivement calmé ce démon en toi. Je pense que ces visions nocturnes te reviennent parce que le revoir une fois dans un rêve t'a vraiment effrayé, au point de ne penser qu'à ça. Mais peut-être qu'en te changeant les idées, ces moments désagréables te passeront. »
Gabriel ne releva pas. Dans le fond, il se disait que son ange avait raison. Il se prenait trop la tête avec cette histoire et son esprit finissait par lui jouer des mauvais tours. Il en devenait paranoïaque, à force ! Seulement, comment pouvait-il faire pour penser à autre chose qu'à Envy qui le hantait ?
« Pourquoi pas une petite promenade à proximité du pont d'Ordinn ? proposa Gray dont le sourire s'élargissait. Sachant qu'on ne sort pas souvent du village, on pourrait profiter de cet instant calme pour faire un tour là-bas. Ce n'est pas loin d'ici et contempler le panorama te fera beaucoup de bien. »
L'autre lui rendit son sourire en acceptant cette sortie. Cela faisait longtemps qu'il ne s'était pas rendu dans cette partie de la région. Le peu de fois où il s'absentait d'Orkidië, c'était pour se rendre à la citadelle pour assurer les transactions commerciales entre sa localité et la capitale d'Hyrule. En tant que second du chef du village, il avait presque autant de responsabilités que ce dernier. S'occuper du bien-être de leur lieu de vie prenait beaucoup de temps à Gray et à Gabriel. Et le peu de répit qu'ils pouvaient avoir, c'était pour se reposer. Fatalement, le duo masculin n'avait pas souvent l'occasion de se promener ensemble. Mais aujourd'hui, l'élu du Din souhaitait que les choses en soient autrement. Gabriel ne pouvait pas refuser, surtout qu'il désirait tout autant passer un moment de détente rien qu'avec lui.
Une demi-heure plus tard, Gray et Gabriel chevauchaient chacun leurs chevaux. L'argenté dirigeait son fidèle Onyx, dont la robe noire resplendissait au soleil. Son compagnon endossait un cheval au pelage caramel nommé Canel. Avançant côte à côte sur le sentier conduisant au pont d'Ordinn, les deux hommes restèrent tout de même sur leurs gardes. Même si Hyrule connaissait une période de paix, personne n'était à l'abri d'une attaque surprise par un quelconque monstre parvenu à échapper à la surveillance de l'armée royale. Gray et Gabriel avaient même emporté leurs armes respectives avec eux, au cas où. Heureusement, ils n'avaient pas besoin de s'en servir. Du moins, pour le moment.
Ce fut sous un silence agréable qu'ils arrivèrent à l'extrémité du pont de cette région. Suite à la défaite de Gilgamesh, ce monument menant aux plaines orientales du royaume avait été refait. Des architectes avaient solidifié sa fondation, en plus d'avoir rajouté des remparts sur chaque côté pour éviter des accidents de chute dans le vide. De temps en temps, quelques soldats Hyruliens patrouillaient pour s'assurer que tout se passait bien. Mais à cette heure creuse de la journée, l'endroit était désert.
« Tant mieux ! On sera vraiment tranquilles, comme ça ! » se réjouit Gray alors qu'il dirigeait son cheval à l'entrée du pont avant d'en descendre. Il voulait le parcourir à pied. De toute façon, il n'avait pas prévu de le dépasser pour s'aventurer dans la plaine adjacente. Gabriel l'imita et les deux hommes posèrent leurs pieds sur le parterre rocheux du monument.
Tandis qu'ils progressaient sur celui-ci, le duo contempla la magnifique vue qu'offrait leur position. Un large et profond gouffre s'enfonçait en dessous du pont. Il était impossible d'apercevoir son fond. Mais à l'horizon vers l'ouest s'élevait majestueusement le palais royal de la citadelle. Dans la direction opposée se dressait une chaîne de montagne s'étendant depuis la montagne de la mort jusqu'à massifs des Pics Blancs en passant par le nord. Les deux hommes se sentaient tous petits devant l'immensité du royaume.
« J'ai l'impression que la dernière fois que je suis venu ici pour contempler ce paysage remonte à une éternité, confia Gabriel alors que ses lèvres s'étiraient en un sourire heureux.
— Je suis d'accord. Ça me rappelle lorsqu'on y venait durant notre enfance, et qu'on s'installait au bord du pont pour admirer le coucher de soleil avec Lyon... »
En mentionnant le nom de son défunt frère, une certaine mélancolie submergea l'élu de Din. Les souvenirs des moments passés en compagnie de Lyon refaisaient surface dans son esprit. Sa joie de vivre et sa spontanéité contrastaient avec le côté réservé de Gray et le calme de Gabriel. Tel un rayon de soleil égayant une salle obscure, ce garçon faisait sourire son entourage de par ses actions et ses réactions. Mais tout cela avait pris fin lorsqu'Orkidië et la quasi-totalité de sa population s'étaient faite massacrer.
L'argenté poussa un profond soupir pendant que son regard se perdait dans la crevasse en dessous de leurs pieds. Gabriel eut un pincement au cœur en le voyant ainsi. Il savait que le jeune frère de Gray manquait particulièrement à ce dernier. Et même si son ami revoyait Lyon en Epon et considérait celle-ci comme une petite sœur, jamais elle ne le remplacerait réellement.
« Mon ange, je...
— Je vais bien Gaby, ne t'inquiète pas. Mon deuil est fait depuis longtemps. C'est juste que parler de lui m'a ravivé d'agréables souvenirs et que je suis d'humeur assez nostalgique. Mais vraiment, ça va. »
Il sourit à son adresse pour le prouver. Gabriel ne sut comment interpréter ces mots et cette gestuelle. Il croyait en la sincérité de son cadet mais se disait également qu'il feignait peut-être ce sourire pour masquer sa peine.
« Si jamais ça ne va vraiment pas, n'hésite pas à me le dire. On est tous les deux des survivants de cette tragédie qui nous a bouleversés. En tant qu'amis de longue date, on doit se serrer les coudes dans les moments difficiles. Et en tant qu'aîné, je souhaite te réconforter quand tu flanches. »
Il se rapprocha du plus jeune avant de poser ses mains sur ses épaules en souriant légèrement.
« Pas plus tard que tout à l'heure, tu m'as incité à me confier concernant mes craintes vis-à-vis d'Envy afin que je me sente mieux. C'est d'ailleurs pour me faire oublier ce souci qu'on est là. J'aimerais te rendre la pareille en apaisant cette maussaderie que tu dissimules en toi. »
Quelle ironie ! Gray avait proposé cette sortie pour réconforter Gabriel, et c'était l'inverse qui se produisait. Son sourire s'élargit alors qu'il se sentait un peu bête en cet instant. Toutefois, il appréciait le soutien de son ami qui, malgré ses propres problèmes, n'hésitait pas à l'encourager pour passer outre ses doutes et sa mélancolie.
En guise de gratitude, mais aussi parce qu'il désirait un moment de tendresse avec lui, l'homme vêtu de noir se rapprocha pour coller son front contre celui du blond en fermant les yeux.
« Ce que tu me dis me touche beaucoup, Gaby. Merci. »
L'autre ne s'était pas spécialement attendu à ce geste d'affection, mais il ne s'en plaignit pas et ferma ses paupières à son tour. C'était le genre de moment intime qu'il aimait partager avec Gray.
« Il n'y a pas de quoi, Gray. »
Les deux hommes restèrent ainsi pendant un moment avant de se décoller et de se regarder dans les yeux en souriant. Puis, ils se tournèrent vers l'ouest pour observer à nouveau ce sublime panorama qui les entourait. Pour rien au monde ils ne voulaient quitter cet endroit en cet instant, même si ce moment allait forcément arriver tôt ou tard. Mais ils comptaient bien en profiter autant qu'ils le pouvaient. Ce n'était pas souvent qu'ils pouvaient s'accorder ce genre d'escapade à deux, après tout.
« J'ai une proposition à te faire qui risque de te surprendre, mon ange.
— Quoi donc ? »
Le tendre sourire du plus grand prit un air de défi alors qu'il regardait l'argenté.
« Si on s'affrontait en duel, toi et moi ? Ça fait longtemps que je souhaite me mesurer à toi mais je n'ai jamais osé te le demander, de peur que tu refuses.
— Je ne suis pas du genre à refuser ce genre de chose à un ami mais... le rapport entre nous est trop déséquilibré. Avec les pouvoirs que je possède, tu risques de ne pas tenir longtemps face à moi.
— Eh bien ! Merci de me sous-estimer ! » répliqua Gabriel en plissant des yeux d'un air blasé, ce qui surpris Gray qui n'avait pas l'habitude de le voir ainsi. Mais une tête pareille le fit pouffer de rire, et il dut faire un effort surhumain pour ne pas soudainement s'esclaffer.
« Désolé ! Ce n'est pas que je te sous-estime. C'est juste que je n'aime pas les combats déséquilibrés. Mais je sais que tu es fort, Gaby ! Tu me l'as montré à plusieurs reprises !
— Tu sais, tu n'es pas obligé d'utiliser tes pouvoirs face à moi. Un duel simple, chacun avec son épée et sans utilisation de pouvoir. Juste, un combat normal dans lequel seules la technique et la stratégie permettent de gagner. »
Son air las avait laissé place à un joyeux sourire qui témoignait de son excitation. L'idée d'un tel duel avec son ange le réjouissait et voir Gray refuser le décevrait certainement. En guise de réponse, l'élu de Din lui rendit son sourire en faisant apparaître une épée dans sa main.
« Si telles sont tes conditions, pourquoi pas ? Après tout, un combat sans utiliser ma magie peut être un bon exercice pour jauger mon talent d'épéiste. Et pour jauger le tien par la même occasion.
— Tu risques d'être surpris de ce côté-là ! » affirma Gabriel en dégainant sa rapière tout en s'avançant au centre du pont en même temps que Gray. Les deux, face à face, reculèrent ensuite de quelques pas avant de se mettre en garde.
« Je pense que plus rien ne peut me surprendre après tout ce qu'on a vécu. Attends-toi donc à ce que je me défende comme si je me retrouvais face à l'adversaire le plus doué qui soit.
— Voilà qui me flatte et qui me ravit, répondit le blond en lui offrant un clin d'œil. Montre-moi à quel point tu es fort, mon ange ! »
Gray lui rendit son sourire, avant de foncer vers lui en amorçant une frappe horizontale. En reprenant un air sérieux, Gabriel se mit en position de défense, prêt à parer l'attaque. Mais le plus jeune passa sur le côté en effectuant un geste vertical avec sa lame pour le prendre par surprise.
N'étant pas né de la dernière pluie, le blond s'était attendu à une telle tromperie. Ce fut pour cette raison qu'il recula de quelques pas afin de parer l'assaut avec sa rapière. Gray fut surpris par ce réflexe de sa part.
« Honnêtement, ce coup était prévisible, tu sais ? » le nargua presque Gabriel en maintenant sa parade. Mais l'homme en noir ne se laissa pas impressionner. Il poussa son ami pour le faire reculer avant d'enchaîner une succession d'attaques rapides dans des angles stratégiques. Seulement, son opposant faisait preuve d'une habileté déconcertante alors qu'il agitait sa fine épée avec grâce, tantôt pour parer, tantôt pour esquiver. Il le faisait avec tant de légèreté qu'on aurait cru qu'il dansait la valse avec son adversaire.
« T'as fait des progrès, dis donc ! complimenta Gray sans interrompre son enchaînement. Je ne te savais pas aussi rapide et observateur !
— Il faut croire que je te connais suffisamment pour savoir à l'avance où tu vas frapper.
— Peut-être aussi que je fais exprès de te ménager ! » taquina le plus jeune en forçant l'autre à maintenir le blocage d'une énième attaque. Les deux hommes se regardèrent droit dans les yeux, chacun avec un sourire empli de défi.
« Dans ce cas, puis-je m'accorder le droit de diriger cette danse à mon tour ? »
Sans attendre de réponse de la part de l'élu de Din, Gabriel parvint à se dégager pour contre-attaquer avec une avalanche de coups d'estoc. Les frappes furent si rapides qu'elles demandaient une concentration hors norme à Gray pour les éviter ou les intercepter du mieux qu'il le pouvait.
« Il est aussi doué en attaque qu'en défense, constata Gray en continuant ses esquives et parades en attente de trouver une ouverture pour riposter. Je suis curieux de savoir qui lui a appris à se battre ainsi. Ce ne serait quand même pas Gilgamesh, si ? »
Si c'était réellement ce faucheur qui avait enseigné l'art du combat à Gabriel, cela pouvait expliquer son surprenant talent pour le combat rapproché. Le face-à-face entre les deux amis dura plusieurs minutes, pendant lesquelles chacun cherchait une faiblesse chez l'autre pour prendre l'avantage. Mais aucun des deux hommes ne parvenait à réellement prendre le dessus sur l'autre alors que l'épuisement commençait à entraver certains de leurs mouvements. Et malgré cette fatigue débutante, Gray et Gabriel ne fléchissaient pas, souhaitant donner le meilleur d'eux-mêmes.
Un moment arriva où tous deux décidèrent de porter un coup décisif et victorieux. Le blond opta pour un coup d'estoc au niveau d'un bras de l'argenté pendant que celui-ci amorçait une frappe horizontale visant une cuisse de son opposant. Mais au moment où les lames allaient trancher la chair, les deux hommes s'arrêtèrent net, chacun avec son arme à quelques centimètres de leurs cibles. Dans un vrai combat, ils se seraient simultanément blessés et auraient fini sur un match nul.
Sans bouger de leurs positions, les deux amis se regardèrent, haletant. Quelques secondes de silence s'écoulèrent, avant que les deux ne rient à l'unisson devant un tel dénouement. En voyant l'évolution de leur affrontement, ils s'étaient attendus à une telle issue. Et ils n'en furent pas déçus. Bien au contraire !
« T'es vachement balèze, mine de rien ! complimenta Gray en faisant disparaître son épée. Je ne m'attendais vraiment pas à ce que tu me tiennes tête de la sorte !
— Après, tu as combattu avec un handicap, affirma Gabriel en rangeant sa rapière. Si tu avais utilisé tes pouvoirs, tu m'aurais facilement vaincu !
— Arrête avec ta modestie et soit un peu plus fier de toi, Gaby ! Tu t'es bien défendu ! Sans exagérer, tu dois être l'un des adversaires les plus coriaces qu'il m'ait été donné d'affronter. Et ça, c'est vraiment cool ! »
L'homme en noir lui offrait un grand sourire en prononçant ces mots. En le voyant aussi enjoué par ce bref moment d'action, son ami ne put s'empêcher de sourire en détournant ses yeux cramoisis. De légères rougeurs lui montèrent également aux joues.
« Merci pour ces compliments qui me vont droit au cœur, mon ange. »
En remarquant cet embarras chez son ami, Gray ne put s'empêcher de rire nerveusement en se grattant l'arrière de la tête. Ce n'était pas la première fois qu'il voyait le blond réagir ainsi face à lui. Et lorsque cela arrivait, l'élu de Din ignorait comment se comporter. Mais il le trouvait vraiment adorable et avait l'impression de retourner une dizaine d'années en arrière lorsque Gabriel affichait cette bouille à la fois joyeuse et timide.
« Il n'y a pas de quoi ! C'est sincère ! »
Un nouveau silence régna alors que Gabriel se tournait de nouveau vers l'horizon pour observer le palais d'Hyrule au loin. Gray l'imita en conservant son sourire alors qu'une fraîche brise faisait flotter leurs chevelures.
« Gray, il y a une question que je souhaitais te poser depuis longtemps. Tu risques de la trouver... étrange.
— Pose-la, je jugerai par moi-même son niveau d'étrangeté. »
Après un instant d'hésitation, le blond croisa les bras et se lança, toujours les yeux rivés vers la demeure royale :
« Qu'est-ce que je représente pour toi ? »
Son ami afficha un air surpris. Il trouvait effectivement cette interrogation étrange et un peu hors-sujet par rapport au reste. Sur le moment, la réponse lui parut simple : Gabriel était son meilleur ami depuis leur enfance commune. Après tout, les deux étaient inséparables en ce temps-là, et le demeuraient encore aujourd'hui.
Mais en y réfléchissant bien, Gray se rendit compte que son lien avec Gabriel ne se limitait pas qu'à cette forte amitié. Il l'avait toujours considéré comme étant un membre de sa famille. Une sorte de grand-frère de cœur à qui il pouvait se confier sans problème. Le blond avait également été son ennemi lorsqu'il était à la solde de Gilgamesh sous la forme d'Envy. Cette épreuve, éprouvante pour les deux hommes, les avait tout de même rapprochés. En tant que frères d'armes, en tant que rivaux en matière de combat, en tant que colocataires partageant la même maison...
Les joues de l'homme en noir s'empourprèrent progressivement alors qu'il se souvenait d'un instant vécu assez récemment, pendant qu'ils se prélassaient sous l'ombre d'un arbre à Orkidië juste avant leurs retrouvailles avec Epon et Link. Lui et Gabriel avaient failli... s'embrasser ?
Les deux hommes n'avaient pas reparlé de ce moment les jours d'après. Mais cela s'était bel et bien produit. Est-ce que leurs sentiments mutuels étaient forts à ce point ?
« Mon ange ? » l'appela Gabriel face au mutisme de son cadet. Mais ses yeux s'écarquillèrent légèrement en remarquant les joues de Gray rosies par l'embarras.
« Je... ne sais pas trop comment répondre à ta question. Tu représentes beaucoup de choses pour moi. Tout le monde nous voit comme les meilleurs amis du monde, et je ne peux pas contredire ce fait. Mais tu es également à la fois mon frère, mon camarade d'armes, mon rival, et... Hum... »
Le jeune homme se racla la gorge en lui tournant le dos pour ne pas le laisser voir son visage s'empourprer encore plus. Le plus grand fut attendri par une telle réaction, qu'il jugeait révélatrice.
« Trop timide pour terminer ta phrase ? le taquina-t-il en se rapprochant de lui.
— C'est surtout que c'est gênant. En plus d'être... complètement bizarre ? Je veux dire... Est-ce vraiment raisonnable d'éprouver autant de choses envers une seule et même personne qu'on considère comme son meilleur ami ? »
Gabriel ne répondit pas à cette dernière interrogation. À la place, il s'approcha un peu plus de son ange pour se coller à lui par l'arrière tout en entourant sa taille de ses bras dans une tendre et affectueuse étreinte. Gray se raidit légèrement, surtout en sentant la tête de son ami s'enfouir dans son épaule. Mais il se détendit au fil des secondes alors que tous deux conservaient cette position pendant plusieurs dizaines de secondes.
« Au final, sommes-nous vraiment obligés de coller une étiquette à notre relation ? murmura le blond en souriant. Le plus important n'est-il pas de connaître la profondeur de nos sentiments et de les assumer sans à priori ? »
L'argenté souffla du nez alors que ses lèvres s'étiraient à leur tour. Il posa une main sur les bras de Gabriel.
« Je t'avouerai que je n'ai pas l'habitude... avec ce genre de chose. Tout cela peut te sembler simple, mais ça ne l'est pas autant pour moi. D'un autre côté, je comprends complètement ce que tu veux dire. Je... sais ce que je ressens à ton égard. J'ai juste besoin d'un peu de temps pour l'accepter et l'assumer pleinement.
— Je t'accorderai tout le temps qu'il te faudra, mon ange. Rien ne presse, et je suis quelqu'un de patient.
— Merci, de me comprendre. Et merci aussi pour ton ouverture et ta sincérité à ce sujet. »
En guise de réponse, Gabriel se décolla de lui pour ébouriffer la tignasse argenté de son ami, déclenchant un petit rire chez ce dernier. La petite tension qui s'était installée redescendait progressivement grâce à ces petits gestes taquins que les deux hommes se faisaient mutuellement. Cependant, le temps défilait encore. Et les deux ne devaient pas trop tarder pour rentrer à Orkidië.
« On y va ? proposa Gray en marchant à reculons en direction de l'extrémité du pont pour récupérer les chevaux. Ce genre de promenade ensemble est sympa, mais le fait qu'on soit tous les deux absents du village aussi longtemps ne me rassure pas.
— Je te comprends. Tu as totalement raison. Allons-y, je te suis ! »
L'élu de Din se retourna en continuant son avancée vers Onyx et Canel. Quant à Gabriel qui marchait à sa suite, il souriait sans délaisser son ange du regard. En cet instant, il était le plus heureux d'Hyrule. Ce moment agréable, bien que rythmé par un affrontement amical, s'était avéré salutaire et lui avait fait oublié ses craintes concernant Envy.
En bonus, il était parvenu à éclaircir la nature du lien qui l'unissait à Gray. À cette pensée, le sourire de Gabriel s'élargit alors qu'il se précipitait brusquement vers son ami en noir pour sauter sur son dos. Pris par surprise, le plus jeune fit quelques pas en avant tout en supportant le poids du blond derrière lui. Mais il ne put s'empêcher de rire avec lui alors qu'il s'amusait à tournoyer sur lui-même sans le lâcher.
En somme, ces deux-là continueraient de vivre de tendres moments comme celui-ci. Gray ne souhaitait pas se retrouver séparé une nouvelle fois de son Gaby.
Et Gabriel ne pouvait pas s'imaginer vivre sans son ange qu'il aimait profondément.
