Chapitre 4 - Pluie et parapluie
(Où il apprend à mieux la voir, elle…)
C'est un jour de pluie à Plainsboro. Un autre jour de pluie.
House passa la porte de l'hôpital. 9h53. Tête de cadavre, douleur lancinante à la jambe, les dents serrées, la mâchoire prête à éclater. L'Anexsia ne suffit pas. Mais il est quand même là car rien n'est pire qu'être chez soi à ne rien faire, la douleur de l'être se mêlant à celle de la chaire.
S'arrêtant près de la machine à café, il glisse tremblant une pièce à l'intérieur espérant que le breuvage serait comme un élixir divin.
Il n'en est rien.
Plongeant ses lèvres dans la boisson brûlante, il regarde les gens aller et venir.
Son regard se pose alors sur une chevelure blonde devenue si familière. Elle semble se diriger vers la sortie et sans réfléchir, il vient à sa rencontre lui bloquant au passage, l'accès pour l'extérieur.
« Qu'est ce que vous faîtes ? lui demanda-t-il sans délicatesse. »
Haussement de sourcils de la jeune immunologiste.
« Je suis venue rendre quelques dossiers sur des patients que j'ai traité hier.
- Je ne demande pas ce que vous avez fait, mais je demande ce que vous faîtes là, maintenant.
- Je sors, dit-elle en essayant d'ouvrir la porte derrière lui sans y parvenir, si bien sûr vous me le permettez, ajouta-t-elle dans un soupir las.
- Je veux bien croire qu'être urgentiste est un métier déboussolant, mais il est 10h du matin, pas du soir !
- J'ai pris ma journée, dit-elle dans un souffle.
- Arrêter de me faire marcher, s'exclama-t-il d'un sourire caustique. Ca fait 4 ans que je vous connais et vous n'avez jamais pris une journée !
- Si ça ne vous plait pas, allez voir Cuddy et arrangez vous avec elle. En attendant, je sors. »
Il resta sans bouger, sa main toujours posée sur la porte. Elle le dévisagea avec colère :
« Le fait d'avoir mal, de vous ennuyer ou que-sais-je, ne vous donne pas le droit de m'interdire quoique ce soit. Je n'ai pas d'ordres, de conseils à recevoir de vous, je vous le rappelle. Maintenant, écartez vous où j'appelle la sécurité, ajouta-t-elle froidement, tête baissée. »
Il s'écarta finalement, vaincu : elle disparu sous la pluie battante.
Après avoir chassé son équipe faute de cas, le diagnosticien resta seul dans son bureau massant tour à tour sa jambe et ses tempes.
Une heure plus tard, la douleur toujours présente, il réalisa que le verdict était sans appel : il devait s'occuper.
Il saisit sa canne, se dirigea vers le bureau de la directrice et entra, comme à son habitude, sans frapper :
« Pourquoi Cameron a pris un congé ? »
Cuddy leva la tête d'une de ses innombrables tâches administratives puis apercevant House, continua son travail dans un soupir :
« Vous n'avez pas de cas ?
- Celui d'hier a été résolu en 1h.
- Je n'ai rien pour vous aujourd'hui.
- Je sais. Qu'est ce que Cameron a à faire ?
- Et de quel droit vous exigez de savoir ?
- Je m'interroge.
- Si vous étiez inquiet, ou protecteur envers elle, je ne vous le dirais pas, mais au moins je comprendrais votre démarche. Là je dois dire que ma surprise est complète.
- J'ai besoin de savoir, dit-il d'un regard appuyé.
- Ce n'est pas mon problème. Sortez House, j'ai du travail. »
Il s'exécuta et partit en direction du bureau de Wilson.
« House, quel bon vent t'amène ? s'exclama l'oncologue d'une voix faussement joyeuse.
- M'ennuie, marmonna-t-il.
- Pardon ? demanda-t-il en rangeant quelques dossiers sur l'étagère.
- Je m'ennuie, articula-t-il un ton au dessus.
- Certes, mais je n'ai pas le temps de « m'occuper » avec toi House. J'aurais bien pris un verre, même s'il est plutôt tôt je dois dire, mais j'ai du travail.
- Je n'ai pas de cas et je cherche où est Cameron.
- Tu penses que Cameron peut t'en fournir un ?
- Mais tu ne comprends rien, imbécile, je n'ai pas de cas alors je m'ennuie.
- Donc pour t'occuper tu cherches Cameron ? Wouah, ça s'est intéressant, dit-il d'un ton moqueur : je dirais qu'elle est… attend un peu, faut que je réfléchisse : aux urgences, là où elle travaille habituellement ?
- Si elle était aux urgences, je n'aurais pas besoin de la chercher, s'exclama-t-il dans un rictus agacé. Elle a pris un congé pour aujourd'hui, je l'ai vu partir. Et je cherche à savoir pourquoi.
- D'accord, déclara posément Wilson en s'appuyant sur son bureau. Tu t'ennuies à ce point… Et bien je ne sais pas, elle a peut être des courses à faire, sûrement quelque chose de banal, sans importance.
- C'est là que tu te trompes. Cela fait plusieurs années que je travaille avec elle, et elle n'a jamais pris un congé pour faire quelque chose de « banal ». Elle n'a d'ailleurs quasiment jamais pris de congé quand elle travaillait pour moi. C'est une acharnée. Si elle a besoin d'une journée, c'est pour quelque chose d'important. Et je veux savoir ce que c'est.
- Je ne te comprends pas : pourquoi tu fais ça ? Tu ne te soucies pas d'elle habituellement, alors pourquoi ?
- Parce que ça m'intrigue, parce que j'aime les mystères, parce que je suis un vieux chat curieux !
- Parce qu'elle t'intéresse un tout petit peu plus que le reste des gens ?
- Parce que je n'ai pas de cas et que je dois m'occuper, conclu le néphrologue en s'approchant de la porte.
- A mon avis, tu devrais aller voir Chase. Ils ne sont plus ensemble, mais il sait peut être quelque chose. »
House hocha la tête puis claqua la porte. Wilson resta un moment impassible, soupira dans un sourire puis se remit au travail.
Le diagnosticien quant à lui se dirigea vers les salles d'opérations espérant y trouver un petit blond australien qui lui fournirait des réponses.
Après quelques minutes à arpenter les couloirs, il tomba sur Chase qui sortait d'une salle d'opération au regard de sa blouse chirurgicale :
« House ! En quoi puis-je vous être utile ? Quelle opération complètement folle et insensée voulez vous que je fasse aujourd'hui ?
- Hum je dirais bien une auto chirurgie sur vous-même pour disons… vous extraire les yeux pour les donner aux nécessiteux mais hélas, je crois que je suis à cours de bonnes raisons me permettant de l'exiger.
- Je crains bien que oui. Sérieusement House, qu'est ce que vous me voulez ?
- A vous, rien. Je veux juste savoir si vous savez pourquoi Cameron a pris sa journée aujourd'hui ?
- Vous vous adressez à la mauvaise personne, dit-il dans une grimace, je crois que vous savez que je ne suis plus avec Allison.
- Oui, ça je le sais, c'est un peu « General Hospital » d'ailleurs ici mais peut être êtes vous au courant de quelque chose d'important qu'elle avait à faire ces jours-ci ?
- Je ne comprends pas très bien pourquoi vous me demandez ça et je ne suis pas très sûr de vouloir le savoir d'ailleurs, mais à vrai dire je n'en sais rien. Même quand nous étions ensemble, Cameron était quelqu'un de secret, elle ne me disait rien. Ce qui explique pourquoi j'en suis là. En tout cas, quoiqu'elle fasse, ça ne vous regarde pas et à mon avis, ça ne vous intéressera pas. Alors abandonnez, connaitre la vie d'Allison n'est pas une distraction. »
Il prononça cette dernière parole avec dépit et tristesse, avant de s'éloigner.
Selon House, il était clair qu'il n'était pas remis de sa séparation avec la jeune immunologiste, même s'il essayait de faire croire le contraire.
Était-elle plus trouble qu'elle y paraissait ?
Plus douloureuse, plus complexe ?
Il aurait préféré que non, cela lui faciliterait les choses, à tout point de vue.
Enfourchant sa moto, House ne cessait de s'interroger. Le mystère Cameron était semble-t-il bien plus intéressant que de nombreux cas dont ils s'étaient occupés dans le passé. Et quitte à les mettre à la même échelle, autant les résoudre de la même manière.
Le néphrologue gara sa moto devant l'appartement de Cameron. Après un rapide coup d'œil à gauche puis à droite, il enfonça délicatement une pince dans la serrure de la porte d'entrée : une fois qu'il entendit le « clic » familier, il tourna la poignée et pénétra dans l'appartement en prenant soin de refermer la porte derrière lui.
Il avait déjà entrevu cet endroit une fois, mais sans y entrer, quand il était venu la convaincre de retourner dans son équipe, quand il était venu la récupérer.
Ce qu'il avait aperçu était semblable à ce qui se tenait sous ses yeux : un appartement clair avec une touche de féminité mais néanmoins sobre. Il y avait quelques éléments aux murs, des tableaux simples ou des photos, quelques objets banales répartis ici et là, rien qui ne parut étrange ni incongru au diagnosticien.
Tout était propre et rangé, rien qui ne pouvait trahir l'impatiente ou l'angoisse de ce qu'elle avait prévu de faire aujourd'hui.
Il se dirigea vers la chambre, effleura la parure de lit mais ne trouva rien d'anormal. Il se rendit dans la cuisine pour vérifier la cause d'une quelconque intoxication alimentaire, vieux réflexe de diagnosticien, pensa-t-il pour lui-même, mais ne trouva pas d'éléments confirmant cette hypothèse. Il s'approcha de l'évier, tendit le bras pour se servir un verre mais suspendit son geste : étrangement, il trouvait cela déplacé. Se servir ici et là sans vergogne dans l'appartement d'un inconnu ne lui posait aucun problème mais ici, chez Cameron, dans cet appartement si modeste, le fit douter. Une gène inexplicable. Secouant la tête comme pour chasser cette idée stupide, il ouvrit le robinet pour boire un peu d'eau avant de partir de nouveau à la chasse au mystère.
Il passa ensuite par la salle de bain : il ouvrit l'unique placard et ne fut pas étonné de ne pas trouver une montagne de boites de Vicodin. Refermant celui-ci, il se redirigea vers le salon en passant par le couloir et s'arrêta un instant devant une photo d'une petite fille entourée, semble-t-il, de son père et de ma mère. Il ne put s'empêcher de sourire légèrement, reconnaissant bien là le sourire et les yeux bleus glaciales de son immunologiste. Tournant la tête vers la droite, il aperçu une petite tablette où se tenait un téléphone ainsi qu'un post-it collé sur celui-ci où l'on pouvait lire en grosses lettres : APPELER Dr TEARAL.
Interpeller par le caractère urgent de ce message, House sentait qu'il tenait quelque chose.
Et si elle était malade ? s'interrogea-t-il, elle est tellement centrée sur les autres qu'il lui paraissait certainement normal de garder pour elle le fait qu'elle était en souffrance.
Il partit en direction de la salle de bain, ouvrit une nouvelle fois le placard mais ne trouva rien de plus. Il tourna en rond plusieurs fois dans le salon avant de saisir brusquement le téléphone et de composer le numéro qui se trouvait en dessous du nom du Dr Tearal.
« Dr Tearal, que puis-je faire pour vous ?
- Bonjour, je suis le Dr House, je viens de recevoir le Dr Allison Cameron aux Urgences de Plainsboro. J'ai lu dans son dossier que vous êtes son médecin traitant.
- En effet. Est-ce qu'elle va bien ?
- Ne vous inquiétez pas, elle va bien, juste une mauvaise chute et une vilaine blessure au bras. Avant de faire quoique ce soit, nous préférons nous assurer des antécédents médicaux de nos patients, c'est la politique de l'hôpital dans le cas d'urgences modérées.
- Bien sûr, je comprends. Et bien, il n'y a rien à signaler à propos du Dr Cameron, c'est une jeune femme en pleine santé.
- Vous en êtes certain ?
- Oui, bien sûr, je la traite depuis un certain temps maintenant : à part une varicelle étant petite et quelques épisodes grippaux, je ne vois rien de notable.
- Lui avez-vous prescrit récemment des médicaments ?
- Attendez un instant. C'est exact, elle a eu un mauvais rhume il y a une semaine, cela l'a presque empêché de se lever pour aller au travail. Connaissant l'importance que son métier a pour elle, je lui ai prescris rapidement ce qu'il lui fallait. »
Bien sûr, j'aurais du y penser, se dit intérieurement House dans une grimace, rien n'est plus important que son métier pour elle donc quand quelque chose l'empêche de l'exercer, cela revêt immédiatement un caractère urgent.
« Je vous remercie pour votre aide Docteur.
- Je vous en prie, au revoir. »
House passa une main sur son visage, puis agacé s'écria pour lui-même :
« Mais qu'est ce que tu caches bon sang ? »
Il s'affala sur le canapé, essayant tant bien que mal de réfléchir malgré la douleur à sa jambe qui devenait de plus en plus tenace. Il laissa tourner sa canne entre ses doigts un moment, les yeux vagues, sa tête cherchant sans relâche une explication pour cette conduite inhabituelle.
En se redressant pour masser sa cuisse douloureuse, il aperçu sur la table basse un bout d'agenda dépassant d'un magasine féminin. Il s'empara du carnet, ouvert à la page du jour. La date était entourée plusieurs fois mais sans aucune mention. Parcourant l'agenda, il constata que près des dates des autres jours où la jeune femme avait quelque chose à faire se trouvaient toujours une annotation qui résumait la tâche prévue.
Pas ici, pas aujourd'hui. Surement quelque chose d'assez marquant qui ne nécessite pas d'explications… ou alors un date qui se répète, année après année.
Se levant pour chercher d'autres éléments étayant son idée, il fit tomber de l'agenda une photo qui tomba à l'envers sur le sol. Il la ramassa et put lire deux dates, jours et mois inclus, suivit d'un nom. Il retourna la photo et la regarda un moment. En fermant les yeux, il laissa échapper un juron à voix basse avant de poser la photo sur la table et de sortir précipitamment de l'appartement.
Il coupa le moteur de sa moto en posant un pied sur le sol ruisselant d'eau. Il regarda au loin mais n'aperçu que des pierres, des arbres gris et chétifs, des constructions informes.
Et une nuée de parapluie. Parfois se pressant, parfois lent et attentifs, en recueillement.
Il avança sous la pluie, poussa une petite porte en fer rouillé et traversa une allée au hasard.
Le néphrologue s'arrêta à hauteur de la jeune femme blonde qui tenait un parapluie noire entre ses deux mains serrées et regardait fixement la pierre tombale qui se dressait devant elle.
Il ne dit rien, n'osa qu'un regard furtif sur sa silhouette frêle et son visage impassible.
Le son de sa voix à travers la pluie battante lui parut à la fois sans timbre et vibrante :
« Comment vous avez fais pour me trouver ? demanda-t-elle lentement sans détourner les yeux.
- Je suis allée chez vous. J'ai vu l'agenda, la photo de votre mari.
- Comment saviez vous que c'était ce cimetière ? dit-elle en se tournant vers lui.
- Vous me l'aviez dit, une fois, répondit-il à son tour en regardant la lourde pierre se couvrir d'eau.
- Et vous vous en êtes souvenu.
- Oui. »
Leurs regards se croisèrent pour la première fois depuis son arrivée. Elle quitta ses yeux après quelques longues secondes puis dans un frisson, agrippa davantage son parapluie.
A cet instant, il aurait tant voulu poser une main réconfortante sur son épaule, lui dire quelque chose de gentil, de réconfortant, de doux, mais il n'y parvint pas. Il n'y parvenait jamais. Avec quiconque.
« Ca fait trois ans, maintenant, murmura-t-elle figée, un peu pour lui, surtout pour elle. C'est si long trois ans… non ? »
Il baissa la tête mais ne répondit rien.
