Chapitre 22 : Visite

Je dois admettre qu'à savoir Albus dans la bibliothèque, je trouvais beaucoup moins de charme à mon bureau le matin. En milieu de matinée, je finissais toujours par le rejoindre pour mener des recherches parmi les ouvrages sur les magies anciennes accumulés par mes ancêtres. La plupart de ces livres n'avaient pas d'intérêt pour la question qui me préoccupait, mais deux retinrent mon attention. Cependant, comme l'un était en runes que je n'avais plus pratiquées depuis longtemps, et l'autre en latin que j'avais très peu étudié, la lecture était donc très laborieuse. Je travaillais enfoncé dans un vieux fauteuil, pendant qu'Albus faisait tour à tour ses devoirs de métamorphose, d'histoire de la magie, de sortilège, de potion, de botanique vautré sur le tapis au milieu des livres. Si je déplorais la posture, je renonçai à lui en faire le reproche, car le contenu de ses devoirs était tout à fait correct voire même bon. Je lui demandai de me les montrer, mais je m'abstins de lui corriger ses quelques erreurs, cela devait rester son travail scolaire avec ses imperfections.

Je ne pus en revanche m'empêcher de tiquer devant les deux rouleaux consacrés par le gamin aux raisons pour lesquelles il ne fallait pas utiliser la magie noire. Depuis notre discussion dans la salle d'entrainement, nous avions échangé quelques phrases de loin en loin sur le sujet. Je sentais sa vision évoluer lentement, même s'il s'arrangeait pour me faire parler plus qu'il ne s'exprimait lui-même. J'étais d'autant plus curieux de savoir ce qu'il avait écrit. Par rapport aux réflexions que je l'avais entendues faire, je trouvai sa « dissertation » plutôt simpliste et convenue. La magie noire devait être exclue parce que c'était mal. Cela revenait à peu près à cela.

« Est-ce vraiment ce que vous pensez, Albus ? » l'interrogeai-je d'un ton surpris.

« Pas complètement » admit le gamin en rougissant légèrement « Je pense plutôt qu'il ne faut pas faire de la magie noire une chose facile et qu'il faut ne l'utiliser qu'en dernier recours. »

Comme quoi il avait effectivement bien évolué dans sa vision des choses, mais cela ne correspondait pas à ce qu'il avait écrit et n'avait pas les mêmes conséquences, car l'utilisation même en dernier recours de la magie noire supposait tout de même de l'apprendre et de s'y entrainer.

« Si c'est ce que vous pensez, pourquoi n'est-ce pas ce que vous avez écrit dans le devoir pour notre Directrice ? » insistai-je

« Vous savez, Monsieur, les gryffondors ont des principes … » commença-t-il

« Parce que les serpentards n'en ont pas, des principes ? » l'interrompis-je en réussissant d'extrême justesse à m'empêcher de sourire

Albus réfléchit quelques instants avant de m'expliquer :

« Disons que les gryffondors ont avant tout des principes, alors que nous nous avons avant tout des objectifs. »

Cette fois-ci, je rigolai franchement :

« Albus, votre lucidité confine au cynisme ! »

J'avais mis beaucoup plus d'années à arriver à une conclusion assez similaire.

« C'est juste que j'ai été élevé par et avec des gryffondors » me rappela-t-il

C'est vrai que cela lui donnait un avantage certain dans la compréhension des lions.

« Puisque vous êtes si bien informé des mœurs des gryffondors, Albus, je vous laisse la responsabilité de vos propos. » avais-je conclu en lui rendant ses deux rouleaux de parchemin.

Mon propre objectif était atteint. Albus avait compris que toutes les magies ne se valaient pas et que la magie noire était dangereuse pour qui l'employait. Ce qui ne nous empêcherait pas de continuer à l'étudier ensemble.

Nous passions les après-midi à des activités multiples. Lorsque le temps le permettait, nous faisions de grandes balades sur la lande ou sur la plage. Lorsqu'il pleuvait nous brassions des potions dans mon laboratoire. Après le thé, nous montions dans la salle d'entrainement qui devenait salle de duel lorsque nous écartions le mannequin pour nous affronter directement. Albus raffolait de ça et je savais qu'il deviendrait un jour un duelliste hors pair. Il y mettait tellement de cœur qu'après le dîner, il ne tardait pas à s'endormir sur le livre qu'il lisait dans le salon, et que j'étais obligé de le porter dans sa chambre pour le mettre au lit.

« J'adore cette maison » me déclara-t-il un matin en s'asseyant à la table du petit déjeuner.

J'étais ravi qu'il ne s'arrête pas à l'austérité des lieux et des usages. Au sourire que fit Tinny dans le dos du gamin, je devinais qu'elle était encore plus ravie que moi, elle qui déplorait que le manoir soit vide trop souvent. C'est vrai que j'y venais peu. Même si certains des meilleurs souvenirs de ma vie étaient dans ces murs, j'y ressentais plus qu'ailleurs le regret des jours heureux et j'étais généralement prompt à le fuir au moindre prétexte. La présence d'Albus changeait la donne, et pour une fois je trouvais que les jours de vacances passaient trop vite.

« Mais quand même, sans vouloir vous vexer Monsieur, je trouve que les portraits de votre famille sont un peu bizarres. » poursuivit-il

Un peu bizarres ! Il était bien en dessous de la réalité le pauvre.

« Et en quoi les trouvez-vous bizarres ? » demandai-je.

Je n'étais sûrement pas vexé, en revanche je m'inquiétais du comportement de ces crétins à son égard.

« Eh bien, beaucoup me font des signes, mais quand je vais les saluer ils ne disent rien. » m'expliqua-t-il

Je serrai les poings sous la table. Ces imbéciles s'étaient permis de jouer sur les mots, je leur avais interdit de parler au gamin, mais pas de lui faire des signes. Et du coup, ils en profitaient. Tout ce qu'ils y gagnaient, c'est qu'Albus les prenaient déjà pour la bande de tarés qu'ils étaient. Je me surpris à ricaner à cette idée.

« Les seuls qui me parlent un peu. » continua le gamin « ce sont les Fourchelang. Ils sont trois, il me semble. »

Ma respiration se bloqua. Certains avaient donc carrément osé contrevenir à mes ordres.

« Comment savez-vous que ce sont des Fourchelang ? Que vous ont-ils dit ? » m'inquiétai-je

« Le lendemain de notre arrivée, quand je suis passé dans un couloir, j'ai entendu murmuré : « est-ce que vous me comprenez ? ». C'était du Fourchelang. Alors je me suis approché du portrait qui représentait quelqu'un portant avec un serpent sur les épaules, c'était logiquement lui le Fourchelang, et je suis allé le saluer. Il m'a demandé mon nom, mon âge, ma maison à Poudlard. Quelques petites questions comme ça. Depuis, les deux autres portraits de Fourchelang me disent quelques mots aussi. » expliqua-t-il avant de s'inquiéter « Je ne voulais pas être impoli en les ignorant. Est-ce que j'ai eu tort de leur répondre ? »

« Bien sûr que non, Albus. » le rassurai-je « Mais méfiez-vous. Ici comme ailleurs il n'y a pas de pires bavards et indiscrets que tous ces portraits qui s'ennuient dans leur cadre. Mieux vaut éviter de leur dire trop de choses. »

Quant aux Fourchelang de la maison, ils ne perdaient rien pour attendre, j'allais leur apprendre à me désobéir sous prétexte qu'ils pouvaient s'exprimer dans une langue que je ne comprenais pas ! Evidemment, ils en avaient profité pour mener leur petite enquête sur le seul sujet capable de les intéresser : le gamin était-il un Fourchelang ou non ? J'imaginais leur ravissement quand ils avaient compris que oui. Avaient-ils eu l'esprit aussi vide de leur vivant ? C'était hautement probable.

Je remis à plus tard l'explication que je devrais avoir avec ces demeurés, car nous devions nous préparer pour accueillir Scorpius qui allait venir passer la journée avec Albus. Ils débarquèrent en milieu de matinée. Ils, car Lucius arriva avec Scorpius. Ce n'était pas prévu, mais je compris immédiatement que Lucius était profondément troublé, même s'il essayait de faire bonne figure comme un Malefoy le doit. Je lui proposai donc de rester et il ne se fit pas prier.

Dès que les garçons furent sortis pour aller à la plage en profitant du pale soleil, j'entrainai Lucius dans mon bureau pour qu'il puisse vider son sac.

« C'est atroce ! » commença-t-il en se laissant tomber dans un fauteuil « Astoria est en train de s'éteindre purement et simplement, il n'y en a plus que pour quelques semaines, deux ou trois mois tout au plus. Drago est tellement malheureux que je ne demande s'il pourra jamais s'en remettre. Avec Scorpius qui ne va pas bien non plus, c'est vraiment trop pour lui, il n'arrive plus à gérer. Narcissa fait tout ce qu'elle peut pour l'aider tout en évitant de se montrer intrusive, mais ce n'est pas facile de comprendre ce qu'il souhaite ou non. De mon côté, je me fais discret, car dès que j'essaye de lui parler, mon fils me reproche tout ce que j'ai pu dire sur Astoria au moment où j'avais des objections contre leur mariage. Bref, c'est peu que de dire que l'atmosphère est lourde au manoir. »

J'appelais Tinny pour lui demander du thé. Dès qu'il apparut sur la table basse, je tendis une tasse à Lucius pour lui occuper les mains. Puis j'orientai la discussion sur Scorpius. Le sujet me paraissait moins difficile que celui d'Astoria. De plus, comme directeur de la Maison Serpentard, j'allais bientôt avoir à m'occuper de ses éventuels problèmes.

« Il continue à faire des cauchemars, mais plus toutes les nuits heureusement. Et depuis qu'il a vu le Médicomage, il arrive à nous parler de ce qui leur est arrivé à Albus et lui ce soir-là. Donc, on peut considérer que ça va un peu mieux. » me répondit Lucius avant d'interroger à son tour « Et Albus ? »

« Albus ne fait pas de cauchemars et n'en reparle pas. Et étant donné sa capacité à fermer son esprit, je n'ai pas la moindre idée de ce qu'il pense à ce sujet. » résumai-je avec une certaine amertume

« Pas facile, n'est-ce pas ? » ricana Lucius sans joie

« C'est à la fois, très facile, puisque je peux faire comme si de rien n'était, et très compliqué, si je veux arriver à savoir ce qu'Albus ressent vraiment » admis-je « Mais maintenant que j'ai à peu près réglé l'histoire de la magie noire, il va falloir que je revienne avec lui sur la question de « l'incident » comme dirait Minerva. »

« L'histoire de la magie noire ? Tu me racontes. » reprit Lucius qui trouvait là un dérivatif à ses soucis.

Je lui narrai l'histoire des sorts lancés par Albus contre les araignées et du devoir réclamé par McGonagall.

« C'est vraiment extraordinaire qu'il soit capable de réussir un Sectumsempra à son âge » s'exclama Lucius.

C'est tout ce qu'il en retenait !

« Extraordinaire n'est pas exactement le terme que j'emploierais. » grinçai-je « C'est surtout extraordinairement dangereux. »

« Tu ne veux quand même pas le transformer en gryffondor béni-oui-oui » objecta-t-il

« Evidemment que non. De toutes façons, ce serait difficile, il n'en a pas la vocation. » répliquai-je « Mais il n'est pas non plus question de le laisser s'égarer du côté des ténèbres. C'est pourquoi les pouvoirs qu'il montre, obligeront à le cadrer plus que n'importe quel autre enfant-sorcier. »

« Du coup, j'espère qu'Harry Potter va te laisser prendre toute ta place. Tous ces lions bien-pensants seront bien incapables de comprendre et d'accompagner un serpentard comme lui. » conclut-il tranquillement.

J'en eus le souffle coupé. D'où sortait-il cela ? Je demandais ce que j'allais bien pouvoir répondre, quand le retour des garçons, courant pour échapper à l'averse qui menaçait, nous offrit une distraction qui me dispensa par bonheur de devoir dire quoi que ce soit.