Chapitre 23 : Etre ou ne pas être
Le lendemain de la visite des Malefoy, je trouvai Albus bien songeur à la table du petit déjeuner. Au point qu'il grignotait au lieu de dévorer comme d'habitude au grand dam de Tinny.
« Quelque chose vous préoccupe Albus ? » interrogeai-je en attaquant ma deuxième tasse de café.
« Scorpius » admit le gamin qui remuait distraitement son chocolat.
« Pourquoi cela ? » demandai-je sur le ton de la conversation pour essayer d'en savoir plus en évitant qu'il ne se dérobe.
« Il ne va pas bien. Il repense à ce qui nous est arrivé sur l'île avec les araignées géantes, et je crois qu'il a encore peur. » m'expliqua-t-il
Je le remerciai mentalement de cette ouverture inespérée pour la discussion que je voulais avoir avec lui :
« Et vous Albus, vous n'y repensez jamais ? »
Il resta sans répondre un temps qui me parut infiniment long.
« J'essaye de ne pas y repenser. Quand j'y repense, j'ai juste envie de me venger. » finit-il par articuler « Vous imaginez, Monsieur, ce qui se serait passé si ces tarés m'avait laissé dans le couloir avec Boot et Callaham. S'ils l'avaient emmené seul sur l'île, Scorpius se serait fait dévorer par ces saloperies d'araignées. »
J'en frissonnai. Il avait tellement raison que j'en oubliai de lui reprocher son écart de langage.
Albus leva les yeux vers moi en poursuivant :
« Je suis désolé, Monsieur, parce que je sais que ça vous déçoit quand je dis ça. »
« En aucun cas, Albus. Je serais bien le dernier à pouvoir vous juger. » lui assurai-je en toute honnêteté. Que serait-il advenu de moi si lui avait été tué ?
J'étouffais rien qu'à cette pensée, aussi décidai-je de l'entrainer dans une grande ballade sur la lande histoire de nous aérer l'esprit.
Alors que nous contemplions la mer depuis le haut de la falaise assis sur un rocher, je décidai de reprendre notre discussion :
« Est-ce que Scorpius nourrit aussi des envies de vengeance à votre avis ? »
« Scorpius ? » s'exclama-t-il « Sûrement pas ! Scorpius est un vrai gentil, contrairement à moi. »
« Mais si vous n'êtes pas un vrai gentil, » repris-je sur le ton de la plaisanterie « comment voulez-vous que les choses s'arrangent avec votre frère ? »
« De toutes façons, je ne sais pas si les choses peuvent vraiment s'arranger avec James. » murmura le gamin sur un ton dubitatif « Lui voudrait que je ne sois pas son frère, et moi je me contenterais de ne plus jamais le voir ! »
« Si vous le prenez ainsi, il y a aussi de votre faute si les choses vont mal entre James et vous. » insistai-je.
« Mon père pense même que c'est entièrement de ma faute, car James est gentil avec tout le monde sauf avec moi, alors que moi je ne suis gentil avec personne. » ironisa-t-il en réponse, mais sous la raillerie j'entendais une vraie inquiétude.
Pourquoi avait-il une image aussi négative de lui-même ? Une image avec laquelle, je n'étais absolument pas d'accord.
« Peut-être qu'au fond c'est James qui a raison, » poursuivit-il « peut-être que je vais devenir un mauvais sorcier, un mage noir, puisque j'ai tout ce qu'il faut pour ça … »
Nous y revoilà ! La question de ce qu'il était, de ce qu'il allait devenir. Et plus précisément, la question de savoir s'il allait devenir un mage noir. Il fallait que j'en profite pour crever l'abcès :
« En avez-vous envie ? De devenir un mage noir ? »
« Bien sûr que non ! » s'indigna-t-il
« Alors laissez-moi vous dire qu'il vous manque l'essentiel pour devenir le prochain Seigneur des Ténèbres ! » assénai-je « Croyez-vous vraiment que Voldemort soit devenu ce qu'il était malgré lui ? »
J'avais enfin marqué un point. Il resta quelques instants à réfléchir, les yeux rivés sur les vagues qui s'écrasaient sur le rivage.
« Mais pourquoi a-t-il eu envie de devenir ainsi ? » m'interrogea-t-il au bout d'un moment.
« C'est une bonne question. » confirmai-je « L'autre bonne question étant, comment le monde des sorciers, enfin une partie du monde des sorciers, a-t-il pu le laisser faire et même l'accompagner dans ses dérives ? »
Je me tus un moment rassemblant mes idées.
« Qui était Voldemort ? Qui était-il en vrai au-delà du mythe ? » commençai-je « Un sorcier de très grands pouvoirs, indéniablement, et aussi un Fourchelang, qui est passé par la maison Serpentard. Je me doute que jusque-là vous pouvez être tenté de vous comparer à lui. Mais si cela lui a donné les moyens d'être le Seigneur des Ténèbres, cela n'explique pas qu'il le soit devenu. »
A nouveau, je m'arrêtai un instant pour réfléchir à la façon dont j'allai lui présenter les choses. Pour le rassurer sur lui-même. Pour lui expliquer aussi le terrifiant dérapage qu'avait connu le monde des sorciers. Pas si simple, car je n'étais pas certain de la réponse moi-même, même si j'avais autrefois passé beaucoup de temps à échanger sur ce sujet avec Dumbledore :
« Il semble clair que le jeune Tom Jedusor, c'était le vrai nom de Voldemort, avait un énorme problème d'identité. Orphelin d'une mère sorcière morte rapidement après son accouchement, il avait été abandonné par son père moldu avant même sa naissance. Il avait ainsi grandi dans un orphelinat moldu, et n'avait donc aucune idée de sa propre histoire, de sa propre filiation. Et, bien que cela n'excuse en rien les horreurs qu'il a faites par la suite, j'imagine que son arrivée à Poudlard dans une Maison Serpentard, temple de la pureté du sang, n'a pas été que simple. »
Albus se retourna vers moi avec l'air franchement ahuri pour une fois :
« Vous semblez surpris, Albus. »
« C'est que je suis moi aussi dans la maison Serpentard, que moi aussi je suis un sang-mêlé et que je ne ressens aucun problème particulier lié à cela. » expliqua-t-il.
« Eh bien, voyez-vous, c'est un des rares effets positifs de toute cette affreuse période. Les familles de sang-pur sont enfin revenus de l'idée que la pureté de leur ascendance faisait d'eux les rois du monde sorcier, des rois dont les autres sorciers auraient tout juste été bons à être les sujets. Tout du moins ont-ils arrêté d'élever leurs enfants dans cette croyance. Dans votre génération, cette pression des origines semble avoir largement disparu entre les élèves de l'école, y compris dans notre Maison. Mais ce n'était pas le cas, à l'époque où Tom Jedusor a intégré la Maison Serpentard, ni quand je l'ai intégrée moi-même. » expliquai-je avec plus d'amertume que je l'aurais imaginé
Je poursuivis mon récit :
« Tom Jedusor n'a pas utilisé ses pouvoirs pour s'intégrer simplement parmi ces condisciples de Serpentard. Il les a utilisés pour réécrire son histoire et pour dominer les autres sorciers, et particulièrement tous ces sang-pur dont il ne faisait pas vraiment partie, des sorciers à qui il n'a laissé d'autre solution que de le combattre au risque de leur vie ou de s'associer à lui en acceptant l'infâme Marque des Ténèbres. Ceux qui sont passés sous sa coupe, il les a tenus par la violence, à la fois la violence qu'il leur permettait de déchaîner contre les moldus, les nés-moldus et finalement n'importe qui s'opposait à eux, et par la violence qu'il exerçait sur eux. »
Je jetai un coup d'œil à Albus. Si son visage était redevenu neutre, il était totalement concentré sur mon récit. J'en terminais en émettant une dernière hypothèse :
« Je me suis souvent demandé si ce n'était pas la frustration de ce qu'il n'était pas qui en avait fait ce psychopathe. Si au lieu d'être Tom Jedusor, il avait réellement été un sang-pur né dans une famille réputée, s'il avait été un Black, un Malefoy, un Nott, un Prince, … il se serait peut-être contenté de se pavaner dans notre monde, au lieu de devenir Voldemort, et de le ravager comme il l'a fait. »
« Je ne vois pas quel type d'intérêt Voldemort a pu trouver à cette vie. » s'étonna le gamin.
« Eh bien, je suis ravi de l'entendre Albus, car, une fois encore, c'est la raison pour laquelle vous ne deviendrez pas comme lui quels que soient vos pouvoirs. » affirmai-je
Albus acquiesça. C'était presque imperceptible, mais je trouvais que notre conversation l'avait détendu. Cependant, il continuait à me fixer. Pour une fois, j'avais peu de doute sur ce qu'il voulait me demander. Il savait que j'avais été un mangemort, que j'avais porté la Marque des Ténèbres, et il cherchait la cohérence entre mon comportement passé et ce que je venais de lui raconter. C'était une interrogation normale, légitime de sa part. J'attendais cependant, car je voulais que cette question vienne de lui sans la précéder, ne serait-ce que pour savoir comment il allait la formuler. En vrai Serpentard, il le fit très indirectement en murmurant :
« Mais vous, Monsieur, comment vous vous inscrivez dans toute cette histoire ? »
Je soupirai :
« Je vous promets de vous répondre bientôt, Albus, mais permettez-moi d'attendre le jour où je pourrais vous dire toute la vérité. »
