Donne moi une vie
5
Kai n'était pas descendu pour le souper ce soir-là, il n'avait pas non plus montré le bout de son nez le lendemain, pas plus que le surlendemain. Ce n'est que trois jours plus tard qu'un mécanicien fit mention de la présence d'un enfant sur l'un des ponts inférieurs, réservé aux membres d'équipage. Sous l'inquiétude de Riku, Julia avait été désignée pour partir à la rencontre du jeune fuyard qui avait inquiété tout le monde... ou presque... puisque Saya, sa propre sœur, n'avait prononcé de mot lors de la réunion qui avait eu lieu quelques heures plus tôt, au sujet du comportement déstabilisant du roux. D'ailleurs, le nom de Kai n'avait plus jamais franchi ses lèvres depuis qu'il lui avait tiré dessus. Quelque part cet acte n'avait toujours pas été digéré par le chiroptère qu'elle redevenait jours après jours. Haji ne savait pas si il devait intervenir, et puis au nom de quoi se mêlerait-il des affaires familiales de la nouvelle Saya ? Il était chevalier et son rôle ne s'arrêtait qu'à l'observation après tout. La négociation avec Julia avait été dure, mais Kai avait réussi à avoir ce qu'il avait envie. Un nouvelle cabine loin d'eux, vers le quartier des officiers. D'ailleurs il travaillait dans la salle des machines, depuis, évitant avec soin tout contact avec sa famille et ses amis.
- Oni-chan il a quoi ? »
- Hum, il a besoin de tranquillité, c'est un homme plein de vie… qui a un soucis mécanique… »
Julia fit un sourire, et essaya de faire comprendre l'allusion à Riku, qui inclina la tête tout en terminant sa dernière bouchée de tarte au citron. Il était encore jeune, soit, mais son raisonnement d'adulte fascinait Julia qui le traitait comme tel d'ailleurs. Sa main glissa dans la chevelure caramel, la mettant en désordre, Riku lui faisait beaucoup de bien, et malgré qu'elle se surprenne à regretter son choix de carrière qui l'avait empêché d'avoir un adorable petit rejeton comme Riku, elle aimait passer du temps avec lui. Saya soupira tournant un regard vide sur les gens autour de la table, elle en avait marre d'entendre parler de cet humain tous les jours. Elle arracha sa serviette d'un coup sec et posa soudainement son regard sur Riku qui essayait de capter son attention depuis qu'elle avait lâcher sa fourchette. Son regard fixe et tout à coup trop enfantin la fit soupirer lourdement. Elle avait compris...
- J'ai terminé… bonne nuit… »
La jeune femme se leva sans attendre, elle ne prit pas la peine de faire un signe à Riku qui la suivit en sautillant, il avait envie de s'amuser un peu, avant de se coucher, peut-être que Saya finirait par accepter ?
- Et toi Haji, pas de soucis… mécanique ? »
Le chevalier délaissa du regard le couloir qui menait au pont supérieur pour se retourner vers Julia qui, semblait-il, venait de lui adresser la parole. Surpris par l'allusion qui lui était tendue, l'un de ses sourcils s'arqua. Hein ? Pourquoi lui demandait-elle quelque chose de ce genre ? Lui qui avait l'habitude d'être l'ombre qu'on interpellait que rarement fut, un court instant déstabilisé par cette question. Es-ce que Kai lui aurait parlé de... et puis, qu'importe ! Le chiroptère haussa les épaules tout en souriant assez énigmatiquement, chose qui ne lui ressemblait pas, et qui raffermit les idées que se faisaient la femme en face de lui. Lui qui ne faisait qu'acte de présence en salle à manger pour faire plaisir à Saya, n'avait plus rien à faire autour de la table. Lui et la nourriture ça faisait deux, c'est pourquoi sans attendre, il se leva et sans regarder les deux personnes encore assises, il se dirigea vers la sortie. Il ignorait comment, mais il savait pertinemment que David et Julia entretenaient depuis peu une relation plus que professionnelle. Cette constatation le fit sourire intérieurement.
- Non, jamais… »
La réponse fit tiquer la plantureuse blonde qui ne pipa mot, à la place elle regarda la silhouette longiligne du chevalier disparaitre dans le couloir. Haji était fait comme tous les autres chevaliers, il était fait de chair et de sang, d'une vie qui dépassait son entendement, mais d'une vie quand même. Quoique figé, le brun n'avait aucune raison de demeurer entre deux mondes, comme il se complaisait à faire... Elle n'était pas psy, sinon elle se serait bien occupé de son cas, car elle savait qu'au fond, le brun ne voulait que sortir de cette solitude et aller vers les autres et ainsi renouer avec une humanité qui lui avait été retiré trop tôt !
Dans ces sombres pensées qui commençaient à avoir des réponses, le violoncelliste se prit une sorte de comète dans le corps qui le fit chanceler. Heureusement qu'il avait des réflexes plus vifs que la moyenne humaine, sinon il se serait bien retrouvé sur le postérieur de façon peu glorieuse ! Son regard vide glissa sur Kai, car de qui pouvait émaner cette fougue non retenue et cette fureur de vivre ? Quelque chose le crispa, le visage du roux était inondé d'une douleur contenue. Venait-il de croiser Saya ? Haji n'aurait su l'affirmer, mais une chose était sûre, Kai allait visiblement très mal.
- Ha... Haji, pardon... Mais ça tombe bien, je te cherchais… »
- Ha ? »
Le brun savait qu'il n'y couperait pas, tant qu'ils étaient tous coincés sur ce bateau, il était plus que probable que le petit roux continue de lui courir après. Cette constatation approuvée par les mots du gamin le fit soupirer imperceptiblement. Si Kai s'engageait encore sur cette voix, Haji n'était pas certain de pouvoir le suivre à nouveau. De toute façon, il ne pourrait lui offrir plus que ce qu'ils avaient déjà partagé. Un moment d'angoisse attrapa le chiroptère à la gorge lorsque la main du jeune homme se ferma contre son bras l'empêchant de fuir, pourquoi diable fallait-il que Kai s'amourache de lui ? Il était le moins qualifié sur ce bateau pour répondre aux attentes d'un corps d'ado rempli de pulsions sexuelles. Qu'allait encore lui sortir son vis-à-vis ? Kai venait de tourner le regard vers lui et l'observait tout en essayant d'articuler quelque chose.
- J'ai... envie... Mord-moi. »
Ça avait pour but d'être clair, même si... dans la tête du roux, ce qu'il avait voulu dire lui avait semblé plus... lyrique ? Mais non, ses paroles avaient été aussi tranchantes que son humeur, enfin au moins il s'était arrêté de se prendre le chou à savoir comment formuler poliment et avec tact ce qu'il voulait au fond de lui. C'était dingue tout ce que le brun pouvait lui inspirer. Kai voulait ressentir à nouveau ce qu'il avait senti lors de la première morsure, cette vive douleur et cet espèce… d'orgasme, cette chose qu'il n'avait pas réussi à ressentir rien qu'avec sa main… mais il voulait aussi la chaleur et la douceur d'une première fois. Il avait envie de sexe brutal comme de sensualité en sa compagnie, il avait envie de ce corps longiligne et androgyne comme de cette partie animale qui vivait en sourdine au fond de lui... Haji était plein d'oppositions dans son jeune esprit. Pourtant, pourtant... ça ne l'en excitait que plus. Mais dans ce chaos de contradictions, Kai y voyait de plus en plus clair, il cherchait en Haji un dominateur qui le comblerait entièrement, enfin, c'était sûrement ça... il ignorait encore ce qu'il lui fallait. En tout cas, il était conscient maintenant que son vis-à-vis ne serait pas cet amant passionnel avec qui il ferait l'amour du matin jusqu'au soir, comme dans ses fantasmes les plus... tordus. Il ne chercherait plus à recevoir du brun ce genre de choses, mais il ne pouvait pas non plus se résoudre d'abandonner. Es-ce qu'il... était vraiment amoureux ? Kai n'en savait fichtrement rien et se refusait d'y penser, mais depuis quelque jours, les filles dans ses magasines ne l'intéressaient plus et il se retrouvait fréquemment à penser à Haji lorsqu'il se masturbait. Le rouquin se mordilla la lèvre, il était encore dans un état pas possible, il devait arriver à se calmer, car il ne voulait pas forcer le violoncelliste comme la dernière fois.
Le brun essaya de se défaire de la glu qui l'assaillait, mais l'ado bien qu'à point n'essaya pas de le convaincre par la force, d'ailleurs la main lâcha le bras du brun qui fut étonné de ce revirement de situation. Kai baissait la tête devant son regard surpris. Bien... il semblerait que le roux fasse des efforts, et puis à vrai dire, à le voir là, chaud et vibrant Haji se laisserait bien tenter en effet. Le chevalier inclina la tête observant la nuque du roux. Il semblait tétanisé, son rythme cardiaque effroyablement rapide venait de plonger le chiroptère dans une sorte de transe dont il eut un mal fou à se sortir. Kai exhalait un drôle de parfum depuis peu, il n'aurait su définir avec certitude de quoi ça provenait… la première chose qui lui vint à l'idée fut ce que les humains nommaient phéromones. Que devait-il dire ? Kai était resté silencieux depuis, mais ses tiques nerveux trahissaient le désordre qui régnait en lui.
- D'accord, mais, calme-toi... »
D'accord... Haji venait de dire oui. Un oui qui emplit le cœur de l'adolescent de liesse, mais aussi de stresse. C'était un oui aussi attendu que celui de son premier rencard, un oui qui donnait le sourire et qui, de ce qu'il impliquait pour le futur décuplait la nervosité de l'attente par deux cents pour cent. Le rouquin voulu montrer sa joie, mais sa voix qui se mit à bégayer des mots sans aucune structure, se tut pour ne pas plomber ce moment qui voulait signifier bien des choses. D'abord Haji ne semblait pas lui en vouloir pour la dernière fois, et plus encore, il semblait lui tendre son amitié avec cet accord franc et amical. Il n'avait pas ressenti l'agacement dont Haji pouvait faire preuve de temps à autre lorsqu'il accordait quelque chose à contre cœur. Il semblait en effet, que cette fois, c'était d'un commun accord qu'ils se dirigeraient vers leur... enfin sa cabine. Le frère de Saya esquissa un sourire timide qui se fana bien vite. Il ne savait quoi ajouter, mais en face du regard noir insistant qui lui faisait face, le jeune homme inclina la tête et les épaules. Ce n'est que lorsque le chiroptère se mit en marche que Kai redressa les yeux et se laissa charmer par le mouvement de la chevelure d'ébène qui dansait devant ses yeux. Dans quelques instants, les canines de cet homme luiraient rien que pour lui, dans quelques instants ils consommeraient un moment d'unité qui n'était accordé qu'à peu de gens. Kai soudainement pris d'une joie enfantine se mit à trotter derrière le violoncelliste, et prenant appui sur la rambarde, s'éleva dans les airs retombant souplement devant le brun. Il se retourna déterminé et attrapa la main du brun d'un mouvement chaleureux et instinctif.
Haji eut un moment d'étonnement, Kai venait encore de faire l'une de ces cabrioles qui pourraient lui couter la vie, sa main serrée dans celle de l'humain, le chiroptère se laissa trainer sans protester. Il était vrai, le pas était rapide, mais il n'avait rien de cette précipitation malsaine qui pouvait habiter Kai dans ces moments de perte de contrôle. Ils cheminaient tous les deux vers la cabine du roux, sous un ciel noir d'encre constellé de gouttes d'écumes qui luisaient au-dessus de leur tête comme des lucioles bienveillantes. Haji ferma les yeux sous un coup de vent marin, cette nuit était merveilleuse, et peut-être qu'elle le serait plus encore dans les bras de cet adolescent qui l'inondait d'un amour aussi étouffant que touchant.
- Entre… »
Le chevalier observa les lieux quelques instants, stupéfait par la propreté de l'endroit ; choquante, si l'on connaissait le bazar qui régnait dans son ancienne chambre. Kai fit un rapide sourire, il détacha les premiers boutons de sa chemise, faisant signe, implicitement, au brun de se mettre à l'aise lui aussi. Détachant ses cheveux, le violoncelliste inspira fortement, cela ne pouvait être que ça, le parfum léger qu'exultait son compagnon venait d'une poussée d'hormones. Le regarde d'encre se planta dans celui du roux, essayant de prévoir les prochaines actions du gamin qui semblait de plus en plus tendu. Le chiroptère retira sa veste en un geste soigneux puis glissa sur le lit dans un silence funeste. A vrai dire, il avait à nouveau cette envie, celle de sentir la vie de Kai couler entre ses veines, et cette envie ne le dissociait pas de ces monstres qui perdaient fréquemment tous sens de la moralité pour s'approprier la vie des gens pour leur propre bien. Depuis combien de temps ne s'était-il pas abreuvé de sang frais ? Depuis combien de temps ressentait-il cette envie... de chasse. Son regard tout à coup vif comme l'éclair s'abattit sur le cou du jeune homme comme un prédateur, et déjà, il pouvait deviner le réseau sanguin qui se déployait sous cette peau laiteuse et fraîche de jeunesse. Le sang, chaud, gouteux, qui dansait dans les veines bleutées de Kai, cadencé par les pulsations de son cœur candide et fougueux, attirait le chiroptère au point qu'il avança vers cette nuque sans qu'il ne s'en rende vraiment compte. C'est sous le choc d'un souffle chaud comme la braise, que le roux, surpris, se retrouva nez à nez avec cette facette d'Haji qui le fascinait presque maladivement. Les yeux du brun n'avaient plus leur teinte sombre habituelle, et le noir de ses prunelles avait pris une couleur légèrement rougeâtre. Kai fit un rapide sourire, avant de glisser sa tête en arrière, confiant ; il était prêt, ses poumons se gonflèrent pour faire face à la douleur qui allait bientôt lui pincer la chair, mais qu'importe, aucun gémissement ne franchirait ses lèvres à moins qu'il ne soit dû à une poussée de plaisir qui viendrait par vaguelettes du fond de son cœur.
Les lèvres du violoncelliste parcoururent le cou offert quelques secondes, tandis que le nez frémissant du monstre qu'il était, cherchait le meilleur endroit pour le mordre, il éviterait la carotide soigneusement car son but n'était pas de vider de son sang sa proie. Haji devrait désormais garder tout son contrôle pour ne pas se laisser rattraper par le cri sauvage qui tonnait au fond de lui, lui intimant de voler la vie qui coulait à fleur de ses crocs. L'émail de ses dents s'enfonça avec force dans la chaire qu'il humait déjà depuis une longue minute, son instinct avait enfin trouvé l'endroit adéquate pour se sustenter sans attenter à la vie de l'humain. Une vague de chaleur éclata dans sa bouche en un flot rouge, et tandis que ses prunelles maintenant rouge sang essayait tant bien que mal de ne pas perdre leur iris dans ce bain sanguinolent, signifiant une funeste fin pour cette nuit d'été ; le corps du roux tendu par la douleur se laissa à présent aller mollement entre ses bras.
Un bras monta avec paresse contre son dos attirant le brun dans une étreinte qui fit glisser les deux hommes aux creux des draps. C'est avec une contemplation détachée qu'Haji observa le corps en dessous de lui, lui conter tout ce qu'il pouvait ressentir, tout ce qu'il pouvait vivre... Le mot était des plus exacte en ce moment car la vie coulait en lui et par ce lien il pouvait entendre tout l'amour et tout le plaisir de Kai, car maintenant il était sien, en quelque sorte. Leur deux corps se serrèrent l'un contre l'autre : pour seule lumière un rayon de lune passait par le hublot, éclairant fadement la chevelure de feu de l'humain, ses gémissements qui lézardaient les murs de la pièce se firent de plus en plus courts et tout à coup l'ado s'enfonça dans le matelas, les yeux mis clos et perdus dans un endroit qui semblait aux confins du monde. Sa respiration lente et profonde fut le seul son audible dans la petite cabine entrecoupé par le chant des baleines qui suivaient les lumières du navire.
La main d'Haji appuya sur la plaie, empêchant le sang de gouter sur les draps, cet instant d'union avait été un peu troublant, autant pour le chiroptère que pour l'humain, qui maintenant les yeux clos, semblait s'être endormi bercé par quelque chose de trop impalpable pour être entendu, en tout cas, un sourire flottait sur les lèvres de Kai. Haji se releva, plongeant ses mains dans les poches de son pantalon, il fit face à la lune quasi ronde qui trônait dans le ciel. Ce qu'il avait ressenti aujourd'hui lui était inconnu, et c'était peut-être à cause de ce ressenti qui lui avait étreint le cœur que le brun souriait à la lune. Il avait ressenti quelque chose de plus fort que le bonheur qu'il avait connu jusqu'à présent. Son regard tourna vers sa droite, le plissement des draps attira son attention sur le corps de Kai. Il semblait si beau, si parfait, ses cheveux éparses illuminaient de mille feux la blancheur de l'oreiller, son air à la fois contenté et serein fit sourire un peu plus son compagnon qui décida à juste titre, de se déshabiller et de le rejoindre dans les draps. Un chiroptère n'avait pas besoin de ce genre de sommeil, mais ce soir, après s'être repu de cette vie qui venait de changer sûrement à jamais sa vision de la Vie, Haji avait envie de... vivre, enfin, de redevenir tout bonnement humain, et même si physiquement c'était impossible, il semblait que son cœur n'avait jamais oublié ce que ça avait été d'être un jour un être vivant. Son corps rejoignit Kai qu'il enlaça entre ses bras, et les yeux clos, le chiroptère s'endormit bercé par l'écho de deux cœurs qui battaient à rythme différés à l'intérieur de son être.
C'était bizarre, voilà des décennies que personne ne s'était allongé là, contre lui…
Kai se réveilla brusquement, le soleil lui fit fermer les yeux aussitôt qu'ils eurent été ouverts. Il était tard car son ventre grogna sous le manque de nourriture, il devait être dans les dix heures. Se nez se fronça, d'ici il sentait l'odeur des cuisines et ce fumet lui vrilla l'estomac. Normalement le matin, il ne captait rien car une vilaine érection lui zappait le plaisir du réveil, mais là, il était détendu, comme un dimanche où l'on fait la grasse matinée dans un lit chaud attendant un petit déjeuné au lit. Comme ce genre de matin où l'on se réveille auprès de quelqu'un... Ses yeux curieux défièrent le soleil déjà haut pour se tourner vers une mer sombre qui nappait l'oreiller à sa gauche. Le chiroptère reposait à ses côtés et même si ce sommeil ressemblait à s'y méprendre à une mort clinique, Kai se mit à sourire. Soit, Haji ne bougeait pas d'un pouce, il avait même cessé de respirer, mais son visage impassible avait pris des couleurs et ses lèvres étaient plissées en un sourire ravissant. Sa main céda bien vite à la tentation de caresser cette chevelure de jais et d'y glisser ses doigts ; les cheveux d'Haji étaient froids comme la nuit, c'est cette chevelure qui le mettait dans tous ses états, elle avait sur lui un pouvoir hypnotique... Il se surprit à murmurer le nom de l'homme allongé à ces cotés avec affection. Le corps du roux se cambra et ses lèvres rencontrèrent celles du violoncelliste encore endormi, c'était un baiser des plus chastes, mais ce geste irréfléchi fit comprendre l'ampleur de ses sentiments au jeune humain. Que cherchait-il réellement ? De l'amour ? Kai fronça les sourcils, absorbé par ses pensées, il ne vit pas tout de suite que les yeux du chiroptère s'étaient ouverts et que deux billes noires le toisaient fendues par une pupille malveillante. Ce regard lui glaça le sang car il ne semblait pas émaner d'Haji, il était impensable d'ailleurs qu'Haji puisse poser ce genre de regard sur lui. Peut-être l'avait-il surpris dans son... sommeil, quoi qu'il en soit, en un clignement des paupières Haji retrouva cet air désinvolte qui le caractérisait. Le brun s'étira, sans un mot il quitta le lit et s'habilla et bien qu'un sourire flottait sur ses lèvres, Kai fut blessé au plus profond de son cœur. Soit, ils avaient partagé qu'une seule petite nuit, et ils avaient juste dormi ensemble, rien de plus... Pourtant, pourtant ça lui faisait atrocement mal. Il aurait souhaité quelque chose de différent pour ce début de journée, et malgré que le brun ne quitta pas la cabine, et s'installa sur une chaise à quelque centimètre du lit, Kai ne put s'empêcher de soupirer. Ainsi, c'était tout, il fut grandement déçu de ce dénouement.
- Quoi ? »
- C'est rien… Rien du tout… »
Kai fit un sourire contrit, il ne devait pas aimer Haji, pas de cette façon. Il ferma les yeux, essayant de retenir ses larmes, puis il fit bonne figure, comme il savait le faire, en racontant des histoires drôles et en faisant le pitre toute la journée. Ce qu'il ne savait pas, c'est que tout ce qu'il ressentait, à présent, il le partagerait avec Haji et que celui-ci derrière ses prunelles noires et distantes avait entendu clairement les sentiments purs quoique confus que le roux cultive à son égard.
- Et bien... devrions-nous nous diriger vers les cuisines ?
Kai fit un large sourire, oh que oui, il avait les crocs, d'ailleurs il plaisanta allègrement à propos de cette expression ; et tout en se dirigeant vers les cuisines, son visage enfantin fit preuve d'une maturité qui était encore inconnue aux yeux du brun.
