Me levant subitement de mon bureau, je me dirigeais vers l'un de ses tiroirs afin d'en retirer un dossier verdâtre, longtemps resté fermé. En l'ouvrant je tombais sur un article résumant une enquête que j'avais résolue durant ce court séjour. Une histoire sordide de crime passionnel qui avait vu mourir une jeune mariée, assassinée des mains de son propre mari pour une vulgaire question d'argent. Cela n'avait pas été chose facile que de prouver sa culpabilité, mais j'y étais finalement parvenu grâce à une collaboration avec « ma chère et tendre épouse » qui calma un temps soit peu l'ambiance électrique flottant dans l'air.
En y repensant, je ne pouvais m'empêcher d'imaginer comment les choses se seraient déroulées sans ce tragique incident…
Le soir venu Ran, épuisée par la journée d'horreur qu'elle venait de vivre, choisit de regagner sa chambre. Comme je n'avais pour le moment aucune envie de dormir, je me dirigeais automatiquement vers le bar, histoire de siroter un cocktail et rencontrer quelque charmante compagnie. Je pénétrais alors dans le grand salon pour y découvrir une salle pratiquement déserte. Seuls quelques amis partageaient ensemble quelques choppes de bières et des ragots sur le crime de cette après-midi. A une autre table, un vieux couple se disputait pour une broutille absolument absurde. Ah les merveilles d'un mariage de 50 ans ! De quoi un homme et une femme peuvent-ils rêver de mieux ?
Un sourire ironique aux coins des lèvres, ne pensant trouver ma place ni parmi cette bande de joyeux fêtards ni parmi ce duo excentrique je m'assis directement au bar. Commandant un martini, tradition de veille de fête oblige, je jetais un œil à mon voisin de tabouret. La surprise que je ressentis en m'apercevant que ce buveur solitaire n'était nul autre qu'Eri fut si grande qu'elle me paralysa totalement durant quelques secondes. Jamais je n'aurais cru, même dans mes rêves les plus fous, la retrouver dans ce genre de situation. Qu'avait-il bien pu se passer au cours de la journée pour la déstabiliser à ce point ? Il ne devait y avoir aucun rapport avec cette enquête, les meurtres et les disputes conjugales faisant partie de son lot quotidien. Alors de quoi pouvait-il bien s'agir ? Ma curiosité me piquant au vif, je profitais de l'occasion pour lui jeter une cinglante remarque.
- Si l'on m'avait dit qu'un jour je te retrouverais assise au comptoir en train de noyer ton chagrin dans l'alcool je ne l'aurais pas cru…
Je n'obtins en cet instant aucune réponse de sa part. Après tout, elle était peut être trop mélancolique pour accepter de se prêter à une de nos éternelles et futiles joutes oratoires. Saisissant le verre que le serveur venait de me tendre, je m'assis confortablement et déclara en soupirant
- Après tout tu as raison se ne sont pas mes affaires. Si tu ne tiens pas à m'en parler restons-en là. Se serait bien mieux pour tout le monde.
Eri prit tout d'un coup la parole et m'adressa une question à laquelle j'étais loin de m'attendre.
- Penses-tu qu'il est normal d'accepter le sort que le destin nous attribue ? Même lorsque celui-ci est totalement injuste ?
- Je te demande pardon ?, rétorquais-je très étonné
- Je me demande pour quelle raison devons-nous toujours nous en tenir à nos décisions ? Pourquoi ne pas chercher à changer le cours des choses lorsque nous en avons l'opportunité ?
- Je l'ignore… l'entêtement j'imagine, à moins qu'il ne s'agisse que d'une question de fierté. N'es-tu pas la mieux placée pour répondre à cette question ? Laisser derrière toi la vie minable de femme au foyer, ton mari et même ta fille pour aller mener une brillante carrière professionnelle… n'était-ce pas une façon pour toi de te venger de ce destin si cruel qui s'acharnait contre toi ?
A ne pas s'en douter, Eri n'apprécia qu'à moitié mes sous entendus aigres-amers. Me faisant violemment volte-face, elle haussa quelque peu le ton et me fusilla du regard.
- Ne joue pas les victimes innocentes, pesta-t-elle, tu sais très bien pour quelles raisons j'ai décidé de partir.
- Je le pense oui, mais as-tu au moins une fois tenté de l'expliquer à ta fille ?
- Je crois que Ran n'a nul besoin de justifications pour voir le genre d'homme que tu es. De toute façon mon départ n'a pas l'air de t'affecter énormément.
- Mais qu'est ce que tu voulais que je fasse exactement ? Me larmoyer sur mon pauvre sort de mari délaissé ? Que je fasse une dépression ou commette un acte irréparable pour te prouver mon amour pour toi ? Je n'ai jamais voulu que tu quittes le domicile conjugal, mais j'ai composé avec le sort qui s'abattait sur notre famille N'oublie pas que tu as laissé une fille derrière toi. Une gamine de 7 ans totalement déboussolée qui n'arrivait pas à comprendre pour quelle raison sa mère l'avait abandonnée. Si je suis resté ce que je suis, si je me suis battu c'était avant tout pour elle… Pendant que tu faisais la belle devant tous ces juges impressionnés par tes prouesses d'avocate, j'essayais du mieux que possible de maintenir les fondations d'un ménage qui partait en vrille. Ne viens pas me dire que tu voudrais que les choses soit différentes, tu aimes tellement plus cette nouvelle vie que l'ancienne.
- Comment peux-tu le savoir ? Ma nouvelle vie n'est pas aussi rose que ce qu'elle semble être. Certes je me suis réalisée sur le plan professionnel, mais pas un jour ne passe sans que je regrette la maladresse dont j'ai fait preuve lorsque je suis partie. Je regrette terriblement de vous avoir fait souffrir Ran et toi, mais je ne peux pas effacer ce qui s'est produit. J'aimerais pouvoir trouver la force de revenir vers vous, avoir le courage de vous affronter en face pour dire à ma fille que je l'aime, que jamais je n'ai voulu lui faire de la peine, et pour te dire que malgré toutes nos disputes, malgré toutes tes sottises que je… je… excuse moi !
D'un bon je vis ma femme se relever et quitter le salon aussi vite que ses jambes pouvaient la porter. Je l'imitais presque aussitôt, me précipitant vers elle pour la rattraper. Une fois la porte de la salle franchie, je la saisis par le poignet et l'empêchant de fuir, plongea mon regard dans le sien quelques secondes. Ses forces l'ayant totalement abandonnée, elle ne tenta même pas de me résister et afficha une attitude totalement désespérée. De grosses larmes perlaient à ses yeux et le teint rubicond qui colorait ses joues elle semblait sur le point de pleurer. Jamais je ne l'avais vu aussi fragile et innocente qu'en ce moment. J'en étais bouleversé et ne sachant quoi lui dire je trouvais tout de même la force de prononcé ces dernières paroles.
- Je ne te laisserais pas partir comme ça. Pas maintenant que nous avons enfin l'occasion de dire ce que pendant des années nous avons tu. Dis-moi… dis-moi ce que tu tenais tant à me dire.
- Je… je, prononça-t-elle avant de tomber larmoyante dans mes bras, je t'aime mon chéri… je n'ai jamais pu cesser de t'aimer. J'ai tout fait pour t'oublier, pour passer à autre chose mais je n'ai pas pu renier mes sentiments. Je t'aime comme au premier jour et je ne pourrais jamais cesser de t'aimer.
A cet instant je sentis mon cœur battre à la chamade, remplie d'un bonheur et d'un amour que je ne lui connaissais plus. Le regard rempli de larmes de joie, j'avais de la peine à formuler ce que je ressentais. Enfin, j'avais enfin l'occasion d'entendre ces mots dont je rêvais depuis si longtemps. Pouvais-je moi-même le nier ? Eri était la seule femme que j'avais un jour aimée. Le grand amour de ma vie que je ne pouvais chasser ni de mon cœur ni de mon esprit. Et elle était là, blottie dans mes bras, réalisant les espoirs que je croyais à jamais disparu. Je la serrais avec tendresse et reposais ma tête contre la sienne, frôlant ainsi la douce chevelure châtain que j'avais si souvent caressée et m'enivrant de ce léger parfum de jasmin qu'elle portait. Ramenant ensuite son visage vers moi, je l'observais avec une profonde tendresse. L'avais-je déjà trouvée plus belle qu'en cet instant ? Après avoir caressé sa joue, je posais délicatement mes lèvres sur les siennes et l'embrassais. Avec un plaisir infini, je retrouvais la saveur si sucrée et unique de ses baisers. Ce ne fut qu'à contre cœur que je m'éloignais de sa bouche afin d'observer sa réaction. Pas une plainte, pas une remarque déplaisant ne vint se rebuter contre mon geste. Semblant au contraire totalement ravie de cette prise d'initiative, elle passa rapidement une main sur ma joue.
- Oh Kogoro, serait-il seulement possible que toi non plus tu ne m'aies pas oubliée, que tu puisses encore avoir des sentiments pour moi ?
- Comment aurais-je pu t'oublier Eri. J'ai été tellement stupide de ne pas avoir cherché à te ramener, de ne pas t'avoir fait sentir plus tôt que j'avais besoin de toi, tellement besoin de toi. Je t'aime mon amour et je voudrais partager avec toi ce soir tout ce que les mots ne suffisent plus à exprimer. Laisse-moi t'aimer !
A peine avais-je eus le temps de formuler ma prière, qu'Eri m'embrassa avec passion. Les lèvres légèrement entrouvertes, elle m'invitait à en faire de même. Nos bouches s'ouvrirent donc laissant à nos langues le soin de se découvrir, de se caresser. Soudainement et sans aucune explication, je sentis la main de ma femme me repousser et l'entendis rire légèrement.
- Attends une minute ! On ne peut tout de même pas faire ça ici, pas dans ces conditions.
- Qu'est ce que tu proposes alors ?, lui demandais-je avec malice
- J'ai un très grand lit qui m'attend dans ma chambre, si tu veux toujours de moi…
- Plus que jamais !
- Alors dans ce cas suis-moi !
Elle me tendit une main que je saisis à la volée et nous partions ainsi en direction de notre paradis. L'attente me semblait alors interminable et tandis que l'ascenseur s'élevait à vive allure, je ne résistais pas à l'envie de déposer un rapide baisé sur nuque encore si froide.
Lorsqu'enfin nous parvînmes à sa chambre, je vis ouvrir à la hâte la porte de la pièce qui abriterait nos amours que je refermais presque aussitôt après mon passage. C'était un nouveau monde qui s'ouvrait à nous. Un univers où les barrières que nous avions forgées dans nos cœurs n'avaient plus de raison d'être. Ce soir, nous nous appartiendrons l'un à l'autre comme du temps de notre jeunesse, laissant de côtés nos sacro-saintes disputes et vanneries en tout genre. Notre amour retrouvé serait la seule chose qui compterait et nous nous laisserions emportés par cette vague de désir qui nous consumait intérieurement. C'était là mon seul rêve et ma seule ambition !
