Chapitre 19
Une certaine routine s'était installée entre eux.
Le mois de février était passé à une vitesse affolante et l'appartement de Remus se voyait peu à peu investi par Sirius.
Quand le soleil le permettait – ou quand le vampire restait la journée – se déroulait souvent le même rituel tous les matins, dans un synchronisme presque intimidant de par sa perfection. Pendant que l'un était sous la douche, l'autre prenait son petit-déjeuner ou s'occupait dans l'appartement, en attendant que l'autre ait fini.
Au début, Sirius avait bien essayé de surprendre Remus en se faufilant discrètement derrière lui pour poser ses mains glacées sur ses épaules – il savait qu'il détestait ça – mais finalement, cela s'était révélé impossible. Remus détectait toujours sa présence, aussi rapide et silencieux qu'il fut. Sens de loup-garou oblige.
Et aujourd'hui, en cette matinée de début mars, Sirius était installé tranquillement à la table, observant Remus déjeuner et lire le journal.
Se sentant épié, celui-ci leva les yeux du Times.
« Qu'est-ce qu'il y a ? »
Sirius eut un sourire.
« Rien, je te regarde. »
Remus haussa un sourcil interrogateur mais n'eut droit à aucune réponse.
« Tu donnes cours où aujourd'hui ? » demanda Sirius, pour changer de sujet.
« Lycée privé. »
Le jeune homme brun acquiesça simplement avant de jeter un rapide coup d'oeil à la fenêtre. Le soleil allait bientôt se lever. Sirius tourna son regard vers lui.
« Tu préfères que je te conduise très en avance ou y aller toi-même ? »
Remus fit mine de réfléchir. Plus de temps avec Sirius mais dehors ou plus de temps à la maison, sans lui ?
Définitivement la première solution.
Alors qu'il allait lui répondre, un portable sonna.
Sirius, intrigué, sortit son téléphone et regarda son appelant. Il eut une mine étonnée, puis renfrognée mais il finit tout de même par répondre.
« Allô ? Oui c'est moi, qui veux-tu que ce soit d'autre... » Ton moqueur et acide. « Oui je rentre bientôt, pourquoi ? Quoi ? » Surprise. « Pourquoi est-ce que...? Mais... Ce soir ? Tu te...Tu es en sûr ? Pourquoi maintenant ? Et pourquoi pas toi ? Je...Reg, attends...Reg ! »
Trop tard, apparemment ça avait déjà coupé.
Le vampire avait l'air stupéfait. Il fixait son portable avec une expression déconcertée et soucieuse.
« Qu'est-ce qu'il se passe ? » demanda Remus, vaguement inquiet.
Au son de sa voix, Sirius sembla émerger de son état d'hébétude. Il secoua la tête pour retrouver ses esprits et afficha un pâle sourire pour le rassurer.
« C'était mon frère. » Il soupira. « Mes parents doivent me parler. Des détails de famille à régler...Mon oncle veut me voir le plus tôt possible, il paraît que c'est urgent... » Il se passa la main dans les cheveux d'un geste nerveux et eut un soupir haché. « Je dois partir ce soir pour Paris. Je resterai absent quelques jours...peut-être une semaine, je ne sais pas. »
Le souci était évident dans ses yeux. Il tritura machinalement un bout de tissu pendant quelques secondes avant de se lever brusquement.
« Je dois vite rentrer...Tu as fini ? »
Le loup-garou hocha rapidement la tête, sans faire plus attention à son croissant à moitié entamé et à sa tasse de thé encore presque pleine. Il arrangea ses affaires en vitesse, tandis que Sirius faisait de même de son côté. Remus lui jeta un rapide coup d'œil. Il était visiblement troublé. En prenant ses clés, il remarqua le calendrier posé sur son bureau. Une boule se forma dans sa gorge.
La pleine lune était dans deux jours.
Refusant d'y songer plus, il suivit Sirius qui passait déjà la porte de l'appartement.
Le trajet en moto se fit dans un silence anormal et tendu. Quelque chose n'allait décidément pas.
Quand ils arrivèrent à proximité de l'établissement scolaire, Sirius arrêta le moteur et soupira.
Remus descendait déjà de l'engin quand un bras l'arrêta. Il fronça un sourcil et tourna la tête pour rencontrer les yeux et le sourire incertain de Sirius.
« Qu'est-ce qu'il y a ? »
« Je serais loin de toi pendant plusieurs jours et je n'ai même pas droit à un au revoir ? »
Remus afficha un sourire sardonique.
« Non. »
Sirius grimaça. « Et bien, merci, ça fait plaisir. »
« De rien. » fit Remus en se détournant avec un sourire.
Aussitôt, un bras s'enroula autour de sa taille et le ramena auprès du vampire.
« J'exige un au revoir digne de ce nom. » dit Sirius avec une moue boudeuse et hautaine. Apparemment, ses soucis présents s'étaient envolés.
Remus éclata de rire et déposa un léger baiser sur son nez, se moquant de lui à escient.
« Quoi, c'est tout ? » marmonna le jeune homme brun, déçu.
Le professeur secoua la tête avec un sourire amusé. « C'est déjà bien assez Mr. Black, vous ne méritez pas plus. »
« Ah non ? »
« Non. » répliqua le jeune homme châtain, avec un rictus moqueur.
Sirius prit une mine de chien battu – chose qu'il avait expérimenté ces derniers temps et où il s'avérait finalement excellent – à laquelle il ne pouvait jamais résister.
Il poussa un faux soupir exaspéré et donna un – vrai – baiser à Sirius.
Ce dernier était apparemment enfin satisfait de son traitement.
« Je préfère largement ça. » chuchota-t-il contre ses lèvres, avec un sourire.
Remus rit. « J'espère bien. »
Le vampire se rapprocha pour un deuxième baiser mais son petit ami fut plus rapide et l'esquiva.
« En quel honneur, celui-ci ? »
Sirius fit la moue. Il n'avait pas escompté le refus du jeune homme. « Parce que je vais te manquer ? »
« Tu rêves debout. » railla Remus.
« Parce que je suis génial ? »
Rire étouffé.
Sirius roula des yeux.
« Ok, ok, parce que j'en ai vraiment très très envie et que tu es une drogue dont je suis en manque ? »
« Je suis une drogue ? » s'enquit Remus, les yeux rieurs.
« La pire de toutes. » souffla Sirius en assentiment, essayant de se rapprocher encore une fois. Malheureusement, l'autre homme fut plus vif que lui et ricana.
« Dans ce cas, tu devrais arrêter. »
« Pas envie. Et puis, c'est légal et ça ne me coûte rien...à part un peu de santé mentale et de l'essence. »
Le loup-garou secoua la tête, amusé, et se pencha pour embrasser une deuxième fois son petit ami.
Sirius avait un sourire ravi aux lèvres quand leurs bouches se séparèrent.
« Moonyyyy, j'peux en avoir un tr... »
Ledit Moony le coupa en le repoussant légèrement. « On dirait un vrai gosse. » Il éclata de rire sous l'air offensé du jeune homme brun. « Tu dois y aller, alors, file ! »
Avant que Sirius puisse protester, il s'échappa de son étreinte et s'éloigna de lui de quelques pas, le narguant ouvertement.
Le vampire prit une mine faussement blessée et détourna la tête avec mépris.
Remus était déjà loin quand le vampire le rappela finalement.
Surpris, il vit Sirius le rejoindre en moto, dénouer l'écharpe noire qu'il portait autour du cou et la lui lancer.
« Tiens, garde ça. Peut-être que mon odeur te réconfortera avant la transformation, à défaut de ma présence. » lança-t-il en lui faisant un clin d'oeil.
Avant qu'il ait pu répondre quoique ce soit, la moto avait déjà disparu dans un éclair noir et argent dans les teintes enflammées du point de l'aube.
Sur la route, les soucis momentanément oubliés de Sirius revinrent brusquement à la surface, le rendant anxieux et préoccupé.
Ça faisait des années qu'il n'avait pas vu son oncle Alphard...depuis qu'il avait eu seize ans exactement. Malheureusement, ce n'était pas ce détail-là qui était le plus étrange.
Alphard avait toujours été considéré comme un peu à part de la famille, comme quelqu'un de dangereux. Il avait des idées nouvelles et des opinions contraires au mode de pensée très conservateur des nobles familles de vampires. Il était inquiétant qu'il veuille le voir, seul.
Comme douées d'une volonté propre, ses mains firent tourner la moto au coin de la rue avec un crissement de pneus sonore et il fila à travers le passage qui menait au hangar qu'il louait.
Quelques minutes plus tard, enfin arrivé au repère, il s'entretint brièvement avec ses parents et découvrit qu'Alphard voulait le voir pour une question d'héritage. Sa mère fut furieuse de voir que rien n'était accordé à son fils cadet et que son frère lui préférait son enfant renégat. Elle tempêta un long moment – sans réaction aucune de la part de son mari – sur Sirius qui restait indifférent à tous ses cris et affichait un sourire goguenard destiné à l'énerver un peu plus. Il n'avait plus besoin de savoir grand-chose de toute manière, elle lui avait déjà tout dit tout au long des années de sa vie.
Il monta dans sa chambre et prépara ses bagages, n'emportant pas grand-chose à part quelques vêtements et effets indispensables. Il prévint James et quelques autres de son départ et pour les quelques heures qui lui restaient encore, il se reposa.
Le soir même, il prenait un train pour Paris.
Le trajet fut rapide – juste un peu plus de deux heures – et il n'y avait que lui dans le compartiment qu'il occupait. Le paysage plongé dans le noir défilait en images confuses par la fenêtre du wagon.
La gare était sombre, mal entretenue, sale, puante et infestée de voyous qui le regardaient d'un air peu amène mais miraculeusement, rien ne fut tenté contre lui.
Sur le quai l'attendait un vampire entre deux âges, habillé d'une chemise à jabot et d'une veste à queue de pie. Un domestique de son oncle.
Alphard avait à l'évidence le goût du luxe de l'ancien temps.
Sans un mot, le domestique le conduisit à une voiture noire et aux vitres teintées pour l'emmener à la demeure de son parent. Elle sentait le cuir neuf et les sombres boiseries qui décoraient les portières et le tableau de bord étaient élégantes et parsemées de légères arabesques. Le système électronique était du dernier cri.
Définitivement le goût du luxe.
Le trajet dura une bonne heure, l'engin défilait en silence entre les rues obscures de la ville, de temps en temps éclairées par un lampadaire. Sirius ne savait pas où ils allaient mais apparemment son chauffeur connaissait exactement la route à suivre. N'ayant rien d'autre à faire, Sirius songea à la vraie raison qui aurait pu pousser Alphard à demander à discuter avec lui.
Sa famille avait toujours détesté inviter l'homme, réputé de mauvaise fréquentation par tous les riches aristocrates réactionnaires. Puissant, fortuné, haut placé dans la hiérarchie vampirique et avec de nombreuses relations, c'était définitivement quelqu'un dont il fallait se méfier.
Sirius se doutait que si c'était lui qui avait été choisi et non son frère, c'était précisément pour son tempérament rebelle et indocile. Bizarrement, c'était ce qu'Alphard semblait préférer chez les gens.
Il fut surpris quand finalement la voiture s'arrêta devant une immense bâtisse entourée de jardins démesurés, digne du nom de château tellement elle était imposante.
L'architecture, mêlant habilement style baroque et classicisme, était extraordinairement riche et belle. Les dorures de la façade brillaient à l'éclat des phares et ceux-ci révélaient les visages d'ange délicatement sculptés dans les nombreux balcons. De grandes et larges fenêtres décoraient les hauts murs de trois étages. Sirius avait rarement vu autant de splendeur et de somptuosité dans sa vie.
Le domestique lui ouvrit la portière avant même qu'il ait pu songer à se lever et le guida avec célérité le long du chemin de graviers blancs. Il entendit des chiens aboyer au loin dans l'obscurité mais il savait qu'ils étaient solidement attachés.
Les portes de la vaste demeure s'ouvrirent d'elles-mêmes – ou du moins, semblait-il – quand ils n'en furent plus qu'à quelques pas, les laissant pénétrer par un magnifique escalier dans le grand hall, étrangement dépouillé par rapport au faste de l'extérieur.
Le domestique le laissa attendre dans un petit salon aux meubles anciens, décoré de portraits de nobles vampires accrochés aux murs gris anthracite ainsi que de torches pour éclairer le tout d'une faible lueur. D'étroits fauteuils en velours vert foncé entouraient une petite table ronde en bois sombre. Une carafe où brillait un liquide brun ambré et deux verres y était disposés sur un plateau d'argent.
Peu de temps après son arrivée, une voix s'exprimant en français résonna derrière lui, grave, profonde, enjouée :
« Bienvenue à Paris cher neveu ! »
Sirius sursauta, se leva promptement et se tourna vers l'encadrement de la porte où se tenait Alphard. L'homme était grand, avait les cheveux bruns bouclés et fournis lui arrivant presque jusqu'à mi-dos et des yeux vert sombre envoûtants. Ses traits étaient sévères et aristocratiques, comme sculptés dans la pierre, mais ils possédaient une étrange chaleur qui contrastait avec leur rudesse. Sa peau était étrangement plus tannée que celle des autres vampires mais Sirius ne put pas s'en soucier plus longtemps. Son oncle le serra chaleureusement dans ses bras et lui sourit largement.
« Comment vas-tu ? As-tu fait bonne route ? »
Sirius lui rendit son sourire poliment et détailla ses vêtements. Décontracté, mélangeant étrangement chemise empesée d'époque et pantalon moderne, il respirait la puissance et la simplicité. Un minuscule médaillon finement travaillé en argent ornait sa poitrine et il portait une montre, en argent elle aussi, autour du poignet gauche.
« Je vais bien et le trajet n'était pas trop long ni désagréable, merci. » répondit-il dans un français impeccable.
Alphard sourit un peu plus largement.
« Ta chère mère est toujours aussi froide que la dernière fois que je l'ai vue ? »
« Glaciale. » répondit Sirius avec moquerie.
L'homme éclata de rire et lui tapa gentiment le dos.
Il ne l'avait pas vu depuis des années et agissait comme s'ils s'étaient vus la veille. La méfiance de Sirius augmenta d'un cran.
« Bien, bien, je suis content que tu aies pu venir aussi vite...Mais assieds-toi, assieds-toi donc ! Tu as beaucoup à me raconter, j'en suis sûr. As-tu réussi à réparer cette moto finalement ? » demanda-t-il en leur servant à tout deux une rasade de l'alcool contenu dans la carafe. « Je sais que les anglais préfèrent le whisky mais nous sommes en France, j'espère que tu ne rechignes pas contre le cognac ? »
Sirius hocha la tête et sourit. Il se souvenait parfaitement qu'Alphard était le seul vampire de sa famille qui était resté dans leur pays d'origine et l'un des rares de leur espèce à ne pas dénigrer les humains. C'était aussi toujours lui qui lui offrait les cadeaux les plus somptueux aux fêtes et anniversaires.
« J'ai passé des nuits et des journées entières à la retaper mais elle marche parfaitement. J'ai changé toutes les pièces, elle est encore mieux que neuve ! »
Alphard hocha la tête avec un air appréciateur.
« C'est magnifique ! Je suis fier de toi, Sirius. J'aurais voulu voir ton travail mais j'imagine qu'il aurait été difficile de l'amener ici, hm ? » Il lui fit un clin d'œil. « Et comment va ce cher James ? Toujours aussi Potter ? » demanda-t-il en portant le verre à ses lèvres. Sirius fit de même et sentit la sensation familière de brûlure dans sa gorge.
« Toujours aussi Potter. » Sirius éclata de rire.
« Et ça fait enrager cette plaisante Walburga, je suppose ? »
« Tout à fait. Mais elle le tolère parce qu'il est noble. »
La bouche d'Alphard eut un pli désapprobateur. Sirius évita de mentionner que c'était le même que celui que sa mère arborait habituellement.
« Ah, le sang noble ! Cette obsession la perdra. » Il eut tout d'un coup l'air curieux et lui sourit affablement, prenant une nouvelle gorgée de cognac. « Au fait, t'a-t-elle déjà marié ? »
Sirius grimaça.
« Non, même si c'est en bonne voie pour. »
Son oncle fronça les sourcils et se rapprocha imperceptiblement de lui, attentif.
« Comment ça ? »
« Oh, elle m'a déjà trouvé une fiancée. Une jeune noble du Pays de Galles. »
Il fit un geste évasif de la main pour montrer que cela n'avait aucune importance.
« J'espère que tu ne te laisseras pas passer la corde au cou, Sirius. » fit gravement Alphard en le fixant dans les yeux.
« Je n'en ai pas l'intention. Ça fait déjà des années qu'elle prévoit ce mariage mais je m'escrime pour qu'il n'ait jamais lieu. D'ailleurs, je vois quelqu'un. »
Aussitôt, il se mordit la langue devant son erreur. Ça ne devait pas se savoir, personne n'était au courant.
Une étincelle s'alluma dans les yeux de son oncle. Sirius regretta un peu plus ses paroles.
« Tiens donc ? Une jeune vampire dont j'ignorerais le nom ? »
Aïe, terrain glissant.
Sirius grimaça. « Pas vraiment. »
Son oncle le fixa plus intensément, attendant qu'il poursuive. Mais Sirius était déterminé à ne plus rien laisser échapper.
« Bien, je vois que c'est secret. » dit-il finalement avec un soupir en se radossant au dossier de sa chaise, l'air légèrement contrarié. « Pourrais-je quand même savoir depuis combien de temps ? »
Sirius fut soulagé de voir le sujet momentanément abandonné.
« Deux mois. » répondit-il avec un léger sourire.
Alphard acquiesça simplement mais son expression était sérieuse.
« Je ne sais pas dans quoi tu t'es engagé Sirius, mais fais bien attention à toi. » Il laissa passer un silence. « Ta famille n'est pas au courant, j'imagine ? »
Sirius secoua la tête, soudain soucieux. « Non. Personne ne le sait. C'est une situation...délicate. Alphard, si tu pouvais... »
Alphard eut un rire amer et secoua la tête.
« Ne t'inquiètes pas Sirius, je ne suis au courant de rien. Mais tu risques gros mon garçon. S'ils découvraient que tu as une relation avec...qui que ce soit qui ne soit pas vampire de pure souche, tu serais directement renié, déshérité, chassé...peut-être même pire, exécuté ! Et je ne veux même pas savoir quel sort ils réserveraient à...cette personne. »
Le silence s'éternisa et un frisson le parcourut soudain dans l'atmosphère tendue.
Son oncle poussa un soupir et reposa son verre encore à moitié plein sur la table.
« Nous parlerons plus amplement demain. Viens, je vais te montrer ta chambre, tu dois être fatigué après tout ça. » Il amorça un mouvement pour se lever.
Sirius le retint par le bras. « Attends Alphard, pourquoi as-tu demandé à me voir ? Moi et moi seul ? » Son ton était pressant.
Un sourcil brun broussailleux se haussa.
« Tu n'as toujours pas compris ? »
Sirius secoua la tête.
« Je vais faire de toi mon héritier. Tu es le seul membre sensé de la famille dont on puisse encore faire profiter de quelque chose. » Il eut un sourire étrange, mi-moqueur, mi-amer. « Je te transmettrais une partie de mes biens, de ma fortune et je te laisserai une ou deux de mes propriétés en Angleterre. Ta famille va être affreusement en colère contre moi mais je n'en ai rien à faire, je veux que tu sortes de ce guêpier. »
Sirius secoua la tête et eut un sourire désabusé. « Ce n'est pas que pour ça. Tu ne m'aurais pas demandé de venir expressément à Paris juste pour une affaire d'héritage. »
Le vampire eut une expression surprise, puis un sourire triste et fier prit place sur ses traits. « Tu es perspicace Sirius, encore plus que je ne l'imaginais. » Il soupira. « Non, ce n'est pas juste pour ça. J'aurais voulu te le dire demain mais...enfin, puisqu'on en est là...Il faut que je te fasse rencontrer nos doyens. Les anciens. »
Les yeux de Sirius s'agrandirent de surprise. Rencontrer les anciens ? Les plus puissants de tous les vampires ? Mais pourquoi lui ?
Comme s'il avait perçu sa question muette, Alphard répondit : « Ils ont demandé à voir un jeune vampire de chaque vieille famille noble, pour chaque repère. Je ne sais pas exactement ce qu'ils veulent faire, peut-être élire un responsable, un chef, pour chaque phalanstère. Tu es le seul qui me semblait fait pour ça. Dieu sait combien je ne fais pas confiance à Regulus, Bellatrix et Narcissa...et Andromeda a malheureusement été déshéritée. James sera sûrement lui aussi choisi par sa famille vu que sa sœur est trop jeune et qu'il n'a pas de cousins germains à ma connaissance. Mais tout doit se faire dans le secret le plus absolu, surtout. La rencontre a lieu dans deux jours, dans le repère du clan de Paris. Ne t'inquiète pas, je t'y emmènerai. D'ici là, tu peux faire ce que tu veux. »
Sirius acquiesça vaguement, ayant un peu de mal à digérer les informations, et finit par suivre son oncle dans les longs couloirs plongés dans le noir qui le menaient à sa chambre d'hôte. Autant l'extérieur du château – à défaut d'un autre nom – était inondé de lumière et riche, autant l'intérieur restait très sombre et étrangement dépouillé.
Pénétrant dans la pièce qu'il occuperait lors de son séjour à la suite de son oncle, il l'examina attentivement des yeux. Décorée avec goût et une relative simplicité comparé ce à quoi on aurait pu s'attendre, elle restait malheureusement dans les mêmes tons vert et noir de sa propre chambre. Les couleurs des Black.
Alphard lui souhaita une bonne nuit – pour ce qu'il en restait – et le laissa seul dans la pièce, retournant à ses propres appartements.
Sirius déposa son sac au hasard sur une chaise et s'affala sur le lit à baldaquin à son élégante manière habituelle.
Le visage dans l'oreiller, il jeta un coup d'œil au réveil posé sur la commode.
Cinq heures du matin.
Il savait qu'il avait encore le temps de chasser si il le voulait mais la fatigue l'avait rompu et tout ce qu'il souhaitait, c'était s'enfoncer dans le lit moelleux et plonger dans le sommeil.
Il tomba rapidement entre les bras de Morphée.
« Rem ? »
« Hm ? »
« Quand...quand est-ce que c'est arrivé ? »
« Quoi Sirius ? »
« Ça. »
Le jeune homme brun pointa du doigt une des cicatrices sur son torse, une plus ancienne que les autres, déjà blanche, presque disparue.
Remus soupira.
« Quand j'avais sept ans. »
« Dis-moi comment ça s'est passé. » demanda Sirius, tout contre lui, traçant légèrement du doigt une de ses cicatrices.
Remus détourna le regard, mal à l'aise. C'était un souvenir douloureux, il n'en avait jamais parlé. A personne. Il chercha à se dérober à la question mais, quand ses yeux rencontrèrent ceux de Sirius, une barrière se brisa en lui et il parla, à moitié conscient des mots qui sortaient en cascade d'entre ses lèvres.
« J'étais petit. Je voulais voir la pleine lune dehors. On habitait près d'un bois et j'y jouais souvent la journée. Ma mère m'avait déconseillé de sortir en pleine nuit mais je ne l'ai pas écoutée...j'aurais dû. » Il soupira. Sa voix était monocorde, vide. Il fixait un point vague dans le noir. « Il était tard, il faisait froid et je me suis perdu. Je ne voyais rien d'autre que la pleine lune et les étoiles, je n'arrivais pas à me repérer dans la forêt, il faisait trop noir. A je ne sais plus trop quel moment, j'ai commencé à entendre des bruits derrière moi, et j'ai réalisé qu'une bête me suivait. C'était trop rapide, trop lourd pour être un homme. J'ai couru. J'ai couru pendant je ne sais combien de temps mais je me rappelle que mes jambes en tremblaient de fatigue. » Il ferma étroitement les yeux, revivant malgré lui la scène, sentant encore l'haleine brûlante et putride de la créature sur son visage, revoyant ses yeux jaunes vifs, sentant ses griffes s'enfoncer dans sa chair. Et encore l'horrible impression d'être pris au piège, de la mort imminente qui l'attendait, le tout avec une douloureuse lucidité. « J'étais épuisé, j'avais peur. Puis, je suis tombé et le loup en a profité pour me sauter dessus. J'ai réussi à me dégager mais il m'a rattrapé aussitôt. C'est là qu'il m'a mordu au cou. » Il bougea légèrement pour montrer la large cicatrice en forme de croissant de lune, à la jonction entre son épaule et son cou. Il frissonna. « C'était horrible. Il jouait avec moi, me secouait, me déchiquetait. Il voulait juste s'amuser un peu avant de me tuer. J'étais sûr que j'allais mourir. » Sa voix se cassa. « Puis il est parti. Je n'avais pas réussi à perdre connaissance et je sentais que je me vidais peu à peu de mon sang. J'étais seul, j'avais froid, j'avais mal et je suis finalement tombé inconscient. Je suis resté quatre jours dans le coma. A mon réveil, ma mère pleurait et me caressait les cheveux. Elle m'a dit que j'avais été mordu par un loup-garou, que c'était incurable. On n'avait pas pu tuer la bête et je n'ai jamais su qui c'était. J'ai passé deux semaines dans le brouillard avant ma première pleine lune. Et encore une fois, j'ai vraiment cru que j'allais mourir. Je me suis réveillé, couvert de blessures que je m'étais infligé moi-même pendant la nuit. J'avais perdu beaucoup de sang et on refusait de me soigner. On me traitait de monstre au village. Finalement, ma mère m'a emmené à l'hôpital de la ville la plus proche et j'y suis resté plusieurs jours pour me rétablir. J'ai encore passé quatre pleines lunes chez moi avant que ma mère en ait assez. Elle ne pouvait plus s'occuper de moi, elle n'était pas assez riche, n'avait pas la force de voir son fils unique se transformer en monstre et s'automutiler tous les mois. Elle m'a abandonné à sa sœur et est partie loin d'Angleterre. Je ne sais pas où elle est présentement, sûrement quelque part en France. » Malgré tous ses efforts pour garder sa voix neutre, il n'avait pu empêcher l'amertume de percer dans son ton. « Ma tante m'a élevé comme le fils qu'elle n'aurait jamais. Elle m'a aimé, m'a soigné, a tout fait pour que je sois heureux...et en quelque sorte je l'ai été. » Il eut un sourire triste. « Depuis, j'ai toujours gardé cet air maladif et fatigué, un teint plus pâle que me le conférait ma couleur de peau originelle et la couleur dorée de mes yeux. Et puis, les sens plus développés, la présence du loup en moi, l'allergie à l'argent...enfin, tu sais tout ça. »
Sirius garda le silence pendant de longues secondes.
Remus finit par se lever, ne supportant pas cette gêne entre eux, et alla s'asseoir devant le feu éteint, dans le divan.
Quelques temps plus tard, Sirius le rejoignit et se glissa derrière lui. Il s'installa de sorte qu'il le tenait par la taille et que la tête de Remus reposa contre son torse.
Il ne prononça pas un mot mais sa présence, son étreinte et sa chaleur remplaçaient tous les discours qu'il aurait pu formuler.
Ils restèrent ainsi jusqu'au matin.
Les muscles raides et endoloris, Remus se réveilla, un peu désappointé, dans son sofa. Il fronça les sourcils et se retourna. Vers le vide.
Foutu rêve.
Avec un soupir, il se releva en grimaçant et se dirigea à pas lents vers la fenêtre.
Le soleil allait bientôt se coucher.
Il se força à ne pas penser à la pleine lune et à sa prochaine transformation.
En tremblant, il prit des anti-douleurs qui apaiseraient au moins un peu ses souffrances. Ou du moins, il l'espérait.
Avec un regard vide, il observa les comprimés effervescents se dissoudre dans l'eau.
Ça allait être dur, il le savait.
Encore un soupir. Il avala la solution médicamenteuse et nettoya le verre avec des gestes automatiques.
Les heures suivantes passèrent dans le brouillard le plus complet. Il n'avait pas conscience de ce qu'il faisait, agissait comme un robot...comme à chaque fois lors des soirs de pleine lune.
Mais celui-ci était spécial.
Cette fois-ci, il n'y aurait pas cette présence qui avait apaisé le loup pendant ses deux précédentes transformations. Retourner à ce vide allait être difficile. Et très douloureux.
Il ne se rendit compte qu'il se dirigeait vers la vieille cabane – la Cabane Hurlante comme on l'appelait dans ce village – que quand il fut devant celle-ci.
Le froid de début mars l'étreignit avec brusquerie et force. Il tremblait.
De longues minutes passèrent avant que sa métamorphose ne s'amorce.
Un cri déchirant s'échappa de sa gorge quand le premier rayon de lune frappa son visage.
Ses idées s'embrouillèrent, la douleur parcourut tous ses os et la transformation débuta.
Une dernière pensée le frappa avant que le loup ne prenne le dessus sur lui.
Sirius.
Atmosphère : album Luotisade – Uniklubi, 29 août
album Luotisade – Uniklubi, 30 août
album Getting Away With Murder – Papa Roach, 2 septembre
Stumme Schreie (Zeromancer Remix) – L'Âme Immortelle / Lass Mich Fallen – L'Âme Immortelle, 2 novembre 2007
Killing Loneliness – HIM, 3 novembre 2007
The Escapist – Nightwish / Finale – Dark Soul, 10 novembre 2007
La partie rêve a été écrite sous insomnie. Le chapitre a été presque totalement ré-écrit (la version précédente dégoulinait de romantisme et m'écoeurait) et c'est l'un des plus longs de cette fic...il fait environ 8 pages Word. Vous pouvez aussi remarquer l'influence du film Underworld ;p
Et c'est uniquement Remus qui rêve, au cas où vous pourriez croire autre chose.
Le prochain chapitre marquera un tournant dans Vampire Heart, je préviens.
Merci en particulier à Tayplayrock qui m'a aidé pour la ré-écriture de chapitre ;)
Merci de vos reviews et de votre soutien !
Sorn
