Chapitre 24

Il y avait l'urgence dans son ton. Il devait lui parler, le voir, tout de suite. Être sûr. Son cœur cognait à un rythme effréné dans sa cage thoracique. Pourvu qu'il accepte, pourvu qu'il l'écoute...

Les mots tombaient en cascade de sa bouche, sans qu'il ne puisse les retenir. Il n'avait même pas conscience de ce qu'il disait, seul un nom tournait en boucle dans son esprit : Remus.

Il sentait que celui-ci essayait de le calmer. Il l'entendait à son timbre apaisant.

Ce simple fait le mettait au bord des larmes. Il avait besoin de lui, tant besoin de lui...

Il sentait qu'il était sur le point de craquer, il le savait, ce n'était qu'une question de temps. Mais il avait besoin de savoir qu'il allait bien. Il avait besoin de quelque chose à quoi se raccrocher, il avait besoin de lui.

« Sirius...Sirius, calme-toi... » lui parvenait la voix désemparée à l'autre bout du fil.

« Ils ont capturé Reg ! Qu'est-ce que je vais faire ? C'est de ma faute si...si... » Une nouvelle fois, sa voix éclata, pleine de rage et d'impuissance.

Il ne pouvait plus rien contrôler, tout allait trop vite, c'était trop, trop, trop.

Sa voix tremblait quand il s'adressa une nouvelle fois à Remus, d'un ton désespéré, presque suppliant :

« Rem...Rem il faut que je te voie...je m'excuse pour Vitany, je ne voulais pas...Je veux juste vérifier que tu vas bien. Je vais devenir fou si je n'en suis pas certain. Et après je m'en irais si tu veux. Quelques minutes, c'est tout ce que je te demande. S'il te plaît Moony...s'il te plaît... »

Il répéta les derniers mots en une litanie tragique.

A genoux sur le sol de l'entrepôt, seul, tremblant de froid, il priait, une main serrée sur son téléphone et l'autre refermée en un poing, les ongles enfoncés dans la peau fragile de sa paume.

Pitié, qu'il accepte, qu'il accepte...


Remus était désarmé devant l'affolement dans le ton de Sirius. Il ne l'avait jamais entendu ainsi, aussi bouleversé, aussi...perdu.

Il ferma les yeux, essayant de faire taire la voix en lui qui lui disait de ne pas répondre, de le laisser se débrouiller seul.

Il n'était pas égoïste. Il ne pouvait pas le laisser ainsi.

A présent, les seuls mots que Sirius prononçait encore étaient s'il te plaît, s'il te plaît, s'il te plaît. Il aurait fallu qu'il n'ait pas de cœur pour rester insensible à cette supplique.

« Viens, Sirius. Viens. »

Comment aurait-il pu refuser ? Ça faisait déjà trop longtemps qu'il n'en pouvait plus de cette comédie. Il voulait Sirius, le loup voulait Sirius et ils ne pouvaient décemment continuer ainsi plus longtemps.

Sa rancœur et son amertume ne valaient plus rien face à la détresse qu'il sentait chez le vampire.

Il entendit un soupir saccadé de soulagement, comme s'il avait été entremêlé de sanglots retenus, à l'autre bout de la ligne.

« Merci. »

Quelle émotion il y avait dans ce mot, quelle reconnaissance ! La voix nouée, il ne put répondre quand il entendit Sirius murmurer un hésitant « J'arrive ». Il y eut un long silence embarrassé avant qu'un dernier soupir ne se fasse entendre et que le vampire ne raccroche.

Perdu, déboussolé, il attendit que les minutes passent, assis sur son sofa, ses mains serrant le portable.

Il guettait le moindre bruit de moteur, qui indiquerait la venue de Sirius en moto, le moindre bruit de pas qu'il reconnaîtrait comme étant le sien, le moindre bruit de clés qui tourneraient dans la porte.

Néanmoins, ce ne fut aucun de ces sons-là qu'il entendit. Ce fut celui, inhabituel et étrangement aigu, de la sonnette qui retentit.

Jetant un rapide coup d'œil à l'horloge posée sur le manteau de la cheminée, il remarqua que l'appel de Sirius avait pris fin dix minutes plus tôt.

Nerveux, il répondit à l'interphone.

« Oui ? »

« Moony ? C'est moi. »

Ce geste et cette voix ne concordaient pas.

« Remus...tu veux bien m'ouvrir, s'il te plaît ? » fit avec hésitation la voix de Sirius.

Cela ne fit que renforcer son malaise.

Sirius agissait comme un étranger.

« Bien sûr. » fit-il en enclenchant l'ouverture de la porte.

Quelques secondes plus tard, quand il ouvrit la porte pour tomber sur le vampire, il remarqua le profond trouble qui semblait l'avoir saisi.

Il avait l'air d'avoir maigri, d'être plus fatigué. Ses traits, bien que toujours beaux, semblaient plus tirés, plus pâles. Son maintien était raide et tendu. Il paraissait mal à l'aise, gêné. Il évitait de le regarder dans les yeux, lui ayant jeté un seul coup d'œil furtif à l'ouverture de la porte, mais c'était tout.

Il n'était qu'à quelques pas de lui mais c'était comme s'il avait placé une barrière entre eux.

« Est-ce que je peux...entrer ? » demanda-t-il, légèrement anxieux.

Sirius n'avait jamais demandé la permission d'entrer chez lui. Jamais.

« Oui...oui, entre. » fit précipitamment Remus, détaillant des yeux la figure ravagée du vampire.

Il sentit la gêne de Sirius devant cet examen minutieux. Il lui jeta un autre rapide coup d'œil, comme ayant peur que Remus ne le chasse à tout instant de chez lui.

La porte claqua derrière le jeune homme brun avec un bruit sinistre dans le silence pesant qui s'était installé entre eux.

Il vit Sirius amorcer un mouvement dans sa direction, mais il le suspendit aussitôt, se mordant les lèvres.

« Désolé. J'étais inquiet pour toi. » murmura-t-il, yeux baissés.

« Je n'ai rien, il ne fallait pas t'en faire. » répondit Remus d'une voix douce, prenant le même ton que face à un animal effrayé.

« Désolé. Je suis désolé. » fit-il d'un ton pressé, après quelques secondes de silence tendu. Il vit le corps de Sirius trembler et le vampire leva le bras pour saisir la poignée de la porte.

« Il vaudrait mieux que je m'en aille. Merci pour... »

Avant qu'il ne puisse continuer, la main de Remus enserra son poignet. Il tressaillit violemment, comme s'il avait été brûlé, et releva des yeux craintifs vers le loup-garou. Devant ses yeux dorés, il sentit sa détermination faiblir. Il détourna le regard rapidement.

« Tu ne vas nulle part, Sir, reste ici. » fit doucement, mais fermement Remus.

Sirius secoua la tête, la mâchoire tremblante.

« Non, Rem, je dois...je dois... » Il essaya de se défaire de l'étreinte du loup-garou mais cela ne produisit que l'effet contraire, elle se resserra autour de son poignet.

« Dis-moi ce qu'il se passe et je pourrais t'aider. » l'encouragea Remus.

« Tu...tu m'as demandé de...de te laisser. » balbutia Sirius.

Quelque part, le remords déchira le cœur de Remus. Il n'aurait jamais dû prononcer ces mots.

« Ecoute...dis-moi ce qu'il se passe...Je n'ai pas tout compris au téléphone. »

Sirius secoua véhément la tête, évitant toujours son regard.

« Je dois partir. Retrouver... »

« Tu restes ici et tu me dis ce qu'il se passe, Sirius. Tout de suite. »

« Non. Non, s'il te plaît Rem, je t'en prie... »

La détresse qu'éprouvait le vampire était palpable et ses tremblements ne faisaient qu'aller en augmentant. Pris d'une brusque impulsion, Remus lâcha le poignet de Sirius et enserra le corps secoué de convulsions dans ses bras.

Il entendit le cri étranglé qui s'échappa des lèvres de Sirius et le sentit se débattre contre lui, le premier choc passé.

« Non...non, je dois...Pitié, laisse-moi partir... »

Et tout d'un coup, le vampire n'opposa plus aucune résistance et s'effondra, tomba littéralement sur lui, s'accrochant à lui comme à une bouée de sauvetage.

Remus ne savait plus quoi faire.

« Ne me laisse pas...Ne me laisse pas... »

Ses mains serraient presque désespérément sa chemise et il sentit quelque chose casser en Sirius, littéralement se briser.

« Sirius... » essaya-t-il de l'appeler, paniqué. Que s'était-il passé pour qu'il soit dans un tel état ?

Il sentit le vampire enfouir son visage dans son torse et étouffer les sanglots qui le secouaient.

Remus le sentait qui essayait de se calmer, de reprendre son contrôle, mais il n'y parvenait pas. Alors, un peu maladroitement, il les entraîna vers le canapé et s'y laissa choir, Sirius toujours serré contre lui, les yeux fermement clos et le corps secoué de frissons maladifs.

Difficilement, il se rendit compte que le vampire articulait des mots à travers ses sanglots. Malgré ses efforts apparents, Sirius ne parvenait toujours pas à se calmer. Quelque part, Remus avait l'impression que le jeune homme avait retenu, enfoui, quelque chose en lui depuis trop longtemps et que ce secret le submergeait, le terrassait. Il avait l'air d'un noyé qui s'accrochait désespérément à la vie, pour ne pas sombrer.

Les mots tombaient en cascade de ses lèvres, il était incapable de tout comprendre mais il saisit l'essentiel de tout ce qu'il s'était passé ces derniers jours.

La dépression dans laquelle il avait plongé suite à leur séparation, Vitany qui le calomniait, le harcelait, son frère qui se rapprochait de lui, son frère qui savait et puis les chasseurs qui l'avaient capturé et emmené à l'entrepôt, et l'interrogatoire, et Regulus et James qui venaient le sauver, lui et James qui étaient partis au repère, laissant Regulus seul, et ensuite son réveil au manoir entouré de tous les vampires, et puis sa mère qui pleurait, l'accusait, James qui lui disait qu'il était trop tard, qu'il ne retrouverait pas, lui qui cherchait Regulus, malgré tout, malgré l'épuisement, malgré la peur, et puis l'entrepôt encore, et l'horreur, et puis la lettre, et puis les souvenirs, et puis l'amertume, la détresse, et tout ce qu'il avait pu penser était Remus, Remus, Remus, Remus...

Celui-ci l'écouta en silence, choqué, bouleversé par la fragilité du vampire, de Sirius, dans ses bras, si faible, si désespéré, si désemparé, si...humain.

Quand les mots ne passèrent plus sa gorge, Remus commença à lui murmurer des paroles réconfortantes, sans queue ni tête, mais le son de sa voix était apaisant, et il montrait à Sirius qu'il était là, bien présent, et qu'il ne le laisserait pas tomber.

Peu à peu, après ce qui semblait être des siècles mais qui n'étaient sûrement qu'une heure ou deux les sanglots s'espacèrent, la respiration devint plus régulière et les tremblements cessèrent.

Quand Remus eut l'impression que la situation s'était calmée, il releva doucement la tête du vampire et fut pétrifié devant son visage en sang.

« Qu'est-ce que... » murmura-t-il, tendant la main vers les sillons écarlates sur les joues pâles du jeune homme.

Celui-ci recula un peu et détourna le regard, l'air embarrassé et gêné comme un gamin pris en faute.

« Je suis désolé. Les...les vampires pleurent du sang. » répondit-il tout en essuyant maladroitement le sang de son visage à l'aide de ses manches.

Après un autre moment de silence inconfortable, Sirius essaya de se relever et de partir. Remus ne lui en laissa pas l'occasion.

« Reste ici. Tu en as besoin. »

« Le soleil va se lever, je dois... »

« On s'en fout du soleil. Tu restes chez moi. »

« Mais le repère...et l'école... » plaida Sirius, désespéré.

« Je les préviendrais que je ne me sens pas bien et que je ne peux pas donner cours aujourd'hui. Et si tu veux, je téléphone à James pour lui dire que tu es chez moi. »

A cours d'arguments, Sirius se tut pendant que Remus se levait du divan.

Recroquevillant les bras autour de son corps, il s'allongea précautionneusement dans le sofa, en position fœtale, le corps de temps à autre encore secoué de frissons.

Au moment où Remus croyait que le vampire s'était assoupi et qu'il allait prendre son téléphone pour appeler l'école, il entendit Sirius chuchoter, si bas qu'un humain ne l'aurait même pas entendu :

« Pourquoi tu fais ça pour moi ? »

La réponse « parce que je t'aime, idiot » resta coincée dans sa gorge. Ce n'était pas la phrase à dire, pas en ce moment. Sirius était déjà trop blessé pour pouvoir en supporter davantage.

« Parce que tu as besoin de moi et que je ne peux pas te laisser comme ça. »

Aussitôt, il regretta ses mots. Sirius pourrait croire qu'il ne prenait en pitié alors que ce n'était pas le cas. Il ne voulait pas que Sirius pense qu'il agissait ainsi.

Encore un silence passa avant que la voix enrouée de Sirius ne le brise : « Merci. »

Après un « de rien » qui sonnait de façon étrange à ses oreilles, Remus se dirigea vers sa chambre, son portable à la main. Il téléphona à l'école et dit rapidement qu'il ne viendrait pas ce jour-là, parce qu'il ne se sentait pas très bien. La secrétaire lui souhaita un bon rétablissement et après avoir raccroché, il composa le numéro de James.

La sonnerie ne retentit pas longtemps avant que le vampire ne réponde, la voix tendue :

« Allô ? »

« James, c'est Remus. Je voulais juste te prévenir que Sirius est chez moi. »

« Quoi ? Putain ! J'essaie de contacter ce con depuis des heures ! » Il y eut un grand soupir, à la fois de frustration, de colère et de soulagement. « Il est arrivé quand ? »

« Il y a...une heure ou deux, je ne sais pas...Il... »

« Il était dans quel état quand il est venu chez toi ? Est-ce qu'il était avec quelqu'un ? »

« Non, il était seul. »

Il entendit James jurer tout bas à l'autre bout du fil.

« Et est-ce qu'il...est-ce qu'il était blessé ou autre chose ? » demanda-t-il d'un ton anxieux.

« Non...enfin, pas vraiment...Il n'avait pas l'air bien...Il tremblait...Il agissait bizarrement...Il a l'air malade...fatigué. »

« Il n'a pas essayé de...de t'attaquer ? »

Remus fut désarçonné par la question.

« Non. Pourquoi ? Tu supposes qu'il aurait dû le faire ? »

Il y eut un moment d'hésitation gênée.

« Il...hm...Les choses ne vont pas bien pour lui en ce moment. Cette nuit a vraiment été éprouvante pour lui et il n'a pas absorbé beaucoup de sang avant de partir. Quand il est sorti du manoir, il tenait à peine sur ses jambes. Je doute qu'il soit en colère contre toi mais...il aurait pu...te mordre pour...pour se venger, ou quelque chose comme ça. Il...perd un peu la tête ces derniers temps. » Les derniers mots étaient dit d'un ton désolé, comme s'il s'excusait de devoir dire pareilles choses.

« Non...il n'a rien fait. »

« Il t'a parlé ? »

« On ne peut pas dire qu'il a parlé mais j'ai appris ce qu'il s'est passé ces derniers temps, oui. »

« Ok. Et il va rester chez toi la journée ? »

« Oui. C'est moi qui lui ai dit de rester. Il n'a vraiment pas la forme. »

Il y eut quelques secondes de silence avant que James ne reprenne, la voix tendue et formelle : « Remus...je peux te poser une question franche ? Et j'aimerais que tu y répondes franchement aussi. »

« Vas-y. » répondit-il, tout en sachant qu'il n'allait pas aimer cette question.

« Est-ce que tu joues avec lui ? »

« Quoi ? Mais...mais non, bien sûr que non ! » répliqua-t-il vivement, estomaqué au fait que James n'ait ne serait-ce que pensé à ça.

« Parce que tu n'as pas intérêt à lui faire de mal, Remus, sinon je te jure que je te tue. » lui parvint la voix de James en un grondement menaçant. « Sirius est mon frère et il a déjà assez souffert comme ça, pas la peine que tu rajoutes une connerie au-dessus de tout ce merdier, ok ? »

Quelque part, il savait qu'il aurait pu mal prendre les mots de James et se rebeller contre lui. Mais là, il n'avait vraiment pas le cœur de le faire. Il se sentait nauséeux.

James ne lui tiendrait pas tête comme ça, ne le menacerait pas si Sirius allait bien. James ne serait pas aussi à cran, ni aussi hargneux, ni aussi inquiet.

« Ok. »

« Bien. Tu pourras lui demander de m'appeler quand il se réveillera, s'il te plaît ? Je dois vraiment lui parler. »

« Je le ferais. »

« Bien. Merci Rem... » Il y eut un court instant d'hésitation. « Et désolé si j'ai été un peu brusque mais...je m'inquiète pour lui...tu comprends ? »

« Oui...oui, je comprends. »

Il sentit que le vampire voulait rajouter quelque chose, mais il n'eut droit qu'à un dernier soupir, un « prends soin de lui » et il raccrocha.

De retour dans son salon, Remus observa silencieusement la forme allongée de Sirius dans le sofa. Avec un soupir, il alla fermer tous les rideaux de son appartement avant de revenir fixer le jeune homme endormi.

Il se rapprocha du divan, écarta une mèche de cheveux qui s'était égarée sur les yeux du vampire et déposa une couverture sur lui. Sa main s'attarda un moment sur la joue de Sirius.

Celui-ci frissonna, bougea un peu dans son sommeil et ses lèvres s'entrouvrirent. Il murmurait quelque chose, qu'il ne discerna pas.

Son visage était atrocement pâle et encore recouvert de sang, de profonds cernes s'étalaient sous ses yeux et il semblait que ses joues étaient creusées. Il était dans un état pitoyable. Un moment, Remus songea nettoyer sa figure mais il s'en abstint, préférant éviter tout contact direct avec Sirius. Il ne savait plus du tout comment le vampire pourrait réagir en pareille situation.

Mais en le voyant aussi mal, il envoya sa raison valser. Et tant pis pour les conséquences.

Lentement, Remus se glissa près de lui, le serrant doucement entre ses bras. Il sentit le vampire sursauter légèrement au début, ses yeux papillonnèrent quelques instants, puis il se laisser aller contre lui, les yeux clos, profitant de la chaleur bienfaitrice que son corps de loup-garou dégageait.

« Ça va aller... » chuchota-t-il doucement. « Ça va aller... »

Le vampire retomba peu à peu dans les bras de Morphée, fatigué à l'extrême, avec un dernier soupir.

Et dans son sommeil agité, Sirius murmurait toujours les mêmes mots : je regrette, je regrette, je regrette,...


Il était environ dix heures du matin quand Sirius s'agita entre ses bras et sembla émerger du sommeil.

Leurs visages se faisaient face et Remus n'avait pas dormi, ayant passé tout son temps à guetter une réaction ou une expression de mauvais augure sur le visage du vampire.

Ses yeux clignèrent faiblement et un mot sortit de ses lèvres : « Re ».

Il avait l'air perdu, aussi Remus resserra doucement sa prise sur lui.

« Je suis là, Sir. » lui chuchota-t-il à l'oreille.

Sirius eut l'air déboussolé puis secoua la tête : « Regulus... »

Il se redressa soudain violemment, manquant de faire tomber Remus du sofa au passage.

« Regulus ! Où est Regulus ! »

Remus fut un moment désarçonné mais se ressaisit vite et affermit rapidement sa prise sur les épaules de Sirius, le forçant à le fixer dans les yeux et à se calmer.

« Sirius...Sirius, calme-toi, s'il te plaît... »

Le visage du vampire était marqué par le désespoir, la panique et la détresse.

« Je ne peux pas l'abandonner, je ne peux pas...Reg...mon frère...Reg... »

Et sans prévenir, il se réfugia dans les bras de Remus, désemparé comme jamais.

« Je ne peux pas le laisser...je ne peux pas...Il faut que je le retrouve...Rem...Rem, il faut que je... »

Remus resserra son étreinte, incapable de réfléchir correctement.

Sirius n'avait jamais parlé que très peu de sa famille, et encore moins de son frère. D'après ce qu'il avait compris de ses propos hachés un peu plus tôt, il semblait que les deux frères s'étaient rapprochés ces derniers temps mais il lui restait difficile d'imaginer qu'en l'espace de seulement quelques jours, il ait pu se construire une telle relation entre eux. Et voilà que le cadet se rapprochait de son frère qu'il avait renié au profit des valeurs familiales et qu'il allait jusqu'à sauver l'enfant renégat alors qu'ils s'adressaient à peine la parole avant ça ? Ça n'avait aucun sens logique aux yeux de Remus.

Et pourtant...pourtant le chagrin de Sirius était bien réel, il en était certain, et le vampire n'aurait pas été aussi bouleversé s'il n'y avait rien entre les deux héritiers Black.

Qu'avait-il pu se passer pour qu'ils se rapprochent à ce point ? Sirius avait dit que son frère savait pour eux, mais comment avait-il pu ? Sirius lui en avait-il parlé ? Non, sans doute que non, James lui avait parlé des risques qu'il encourrait si cela venait à se savoir. Alors son frère l'avait deviné, espionné ou avait surpris une conversation, peut-être autre chose encore. Comment avait-il réagi ? Qu'avait-il dit ? L'avait-il révélé à ses parents ? A quelqu'un d'autre ? Etait-ce pour ça que Sirius avait été pourchassé ? Bon Dieu, il ne savait même pas à quoi ressemblait son frère !

La tête lui tournait. La situation était trop compliquée pour lui. Les problèmes s'enchaînaient et s'emmêlaient, menaçant de les étouffer à la moindre seconde.

« Sirius ? » tenta-t-il quand il sentit que le jeune homme brun s'était un peu calmé dans ses bras.

Il eut droit à un hochement de tête saccadé et, bien trop tôt à son goût, Sirius se détacha de lui pour se lever et s'écarter loin, très loin de lui.

Il avait l'impression qu'il lui échappait et qu'il ne pouvait rien y faire.

« Je suis désolé. » murmura-t-il après un long moment de silence, dos à Remus, les yeux fixés sur les rideaux qui cachaient les fenêtres du salon.

« Désolé pour quoi ? »

« Désolé d'avoir été...comme ça. Je n'aurais pas dû craquer...pas devant toi. »

D'une certaine manière, Remus sentit qu'il y avait un sens caché dans ces paroles. Pourquoi Sirius avait-il ajouté le "pas devant toi" ? Pourquoi s'interdisait-il de fléchir, ne serait-ce qu'un instant ?

Remus sentait que le vampire reconstruisait des murailles autour de lui et que cette fois, il serait plus inaccessible que jamais. Sirius avait déjà commencé à s'éloigner de lui physiquement, il ne restait plus beaucoup de temps avant qu'il ne le fasse aussi psychiquement.

Il devait l'en empêcher.

« Pourquoi tu fais ça ? »


Sirius tressaillit au ton cassant qu'il avait utilisé.

D'ordinaire, Remus ne s'adressait jamais à lui de cette manière. Les seules fois où il l'avait fait avaient été bien trop douloureuses pour lui et il détestait s'en souvenir. Les plaies restaient vives.

C'était le ton que Remus utilisait pour le rejet.

La première fois lors de leur toute première rencontre au Silver Moon, ensuite quand il l'avait revu chez Lily et puis...lors de leur séparation.

Il ferma les yeux, se préparant mentalement à se faire rejeter.

Encore une fois.

« Pourquoi je fais quoi ? » répondit-il, la voix faussement assurée.

Il savait qu'il devait renoncer à lui, que c'était la meilleure solution pour eux deux, même si c'était douloureux. Alors, cette fois, il s'interdirait de le poursuivre pour qu'il le reprenne. Il le laisserait tranquille.

Mais de toutes les réponses auxquelles il s'était attendu, il n'avait sûrement pas envisagé celle-là :

« Pourquoi est-ce que tu t'éloignes de moi comme ça ? »

Surpris, Sirius se retourna pour sonder le visage du lycan.

Aucune supercherie, aucun mensonge, juste de la sincérité, de la curiosité, une pointe d'inquiétude et de peine. Et autre chose qu'il ne parvenait pas à identifier.

« C'est toi qui m'a demandé de te laisser. » fit remarquer Sirius, retrouvant un fantôme de sa combativité passée.

« D'habitude tu es plus persévérant. » rétorqua Remus.

Le ton était toujours aussi cassant et pourtant, il n'y avait pas vraiment du reproche dans sa voix. Juste une constatation.

Sirius sonda les traits de celui qui l'avait obsédé dès le début et pour qui il était prêt à tout, même à mourir s'il le fallait.

Il n'y trouva rien d'hostile envers lui, aussi s'autorisa-t-il à espérer, juste l'espace d'une seconde : « Tu ne répondais pas à mes appels. »

« Je ne voulais pas le faire parce que je ne savais pas quoi te dire. Je t'en voulais. Je t'en veux encore d'ailleurs, mais c'est une rancœur ancienne, qui a plus de lien avec mon passé qu'avec toi. J'avoue que c'était une erreur de ma part de réagir aussi violemment. Mais il faut que tu comprennes Sirius...Je déteste qu'on me mente, et toi, tu le fais tout le temps. »

Il allait ouvrir la bouche pour répliquer mais la referma presque aussitôt. Il ne servait à rien d'argumenter sur ce point.

« Je suis désolé. »

Comme les mots paraissaient vides et creux après avoir été tant de fois prononcés ! Valaient-ils encore quelque chose à présent ?

Un autre long silence s'installa. Insupportable.

Ce fut Remus qui brisa la tension.

« Explique-moi. Explique-moi, Sirius. Tu arrives chez moi, complètement chamboulé, venant de je ne sais où, disant à tue-tête que tu dois faire je ne sais quoi et James promet de me casser la gueule si je te blesse encore une fois. Dis-moi ce qu'il se passe, bon sang ! J'en ai marre d'être maintenu dans l'ignorance. »

Son ton recelait plus de désespoir que de colère et cela rassura quelque peu le vampire.

« Tout ce que je te demande, c'est de ne plus me mentir. Arrête de construire des murailles autour de toi. Arrête de me tenir à l'écart de ce qui ne va pas chez toi. Je peux t'aider. Au moins être un soutien moral pour toi. »

« Tu m'as demandé de te laisser. Je l'ai fait. » répondit le vampire, cassant lui aussi, sans le vouloir.


Le visage de Sirius était si froid, si hermétique ! Plus aucune émotion ne passait sur ses traits et c'était ça qui le décidait à provoquer le vampire. Il voulait qu'il réagisse.

Pourquoi se regardaient-ils en chiens de faïence ?

« Et maintenant je te demande d'arrêter de m'ignorer et de me mentir. Je veux que les choses redeviennent comme avant et que tu me parles. »

« Les choses ne seront jamais comme avant. Et il vaut mieux que je sorte de ta vie. Pour ton bien. »

Ne pouvant pas en supporter davantage, Remus s'avança vivement vers le vampire, saisit le devant de sa chemise et l'attira dans un baiser brutal, sauvage, plein de frustration, de désespoir, de passion, de colère, de rancoeur et de soulagement.

Presque aussitôt, les bras de Sirius vinrent encercler sa taille et ce fut comme si le monde disparaissait.

Tous les non-dits, les mensonges, les aveux, les promesses, tout passait par ce baiser qui ne semblait pas pouvoir prendre fin. Aucun des deux ne le voulait et aucun n'avait la force nécessaire pour le briser.

Les lèvres de Sirius possédaient encore le goût métallique du sang et brusquement, il se rendit compte que ce genre de baiser, ces baisers brûlants qui n'étaient propres qu'à Sirius, il n'y en avait plus eu depuis longtemps, depuis qu'il avait été convoqué à Paris.

Remus savait qu'il tenait là une information cruciale, que, quelque part, tout les événements étaient liés à cette fameuse visite, mais la tempête qui faisait rage dans sa tête à cause de la présence du vampire tout contre lui ne lui permit pas de saisir le sens caché de tout ce voyage.

Quand les doigts gelés de Sirius entrèrent en contact avec la peau brûlante de son dos, il n'y eut plus aucune place pour la réflexion.

Il n'y avait plus de doutes, plus de gêne, plus de barrière. Les murs se brisaient, les murailles tombaient.

« Sirius. » parvint-il à souffler, la tête et le corps en feu, incapable de se détacher du vampire qu'il retrouvait enfin, après tout ce temps.

« Remus. » fit la voix de son amant en écho, tout aussi riche en émotion que la sienne, tout aussi fiévreuse et rauque.

Les mains retrouvèrent seules le chemin sous le tissu craquant des chemises pour parcourir la peau bien connue. Et il y avait de nouveau cette vieille ivresse dans l'air, cette ivresse qui leur était propre mais cette fois teintée de quelque chose de plus profond qu'une simple attirance animale, quelque chose de plus fort et fragile à la fois, nouveau et grisant, terrassant les certitudes, balayant les fondations, quelque chose qui portait en lui l'espoir d'un renouveau, d'une renaissance, d'une nouvelle chance.

Quelque chose d'humain.


Atmosphère : Times Without Changes – Mercenary, 28 mars 2008

On And On – Pain / End Of The Line – Pain / Nailed To The Ground – Pain, 2 avril 2008

albums Dancing With The Dead et Nothing Remains The Same – Pain, 7 avril 2008

J'espère que vous aurez remarqué le parallèle avec le chapitre 12 ;)

Je m'excuse du retard que j'ai pris pour la publication de ce chapitre mais j'ai de bonnes raisons. Il m'a été très pénible de l'écrire une première fois car concordait avec une mauvaise passe pour moi et était très...personnel. Je n'ai pas osé retoucher ce chap depuis et j'avoue qu'il était totalement chaotique et merdique. Grâce à Tayplayrock – que je ne remercierais jamais assez – et ses conseils, j'ai pu ré-écrire totalement le chapitre 24 et obtenir le résultat que vous avez sous les yeux. Au final, je suis bien plus satisfaite avec cette version-ci, qui m'a permis d'aborder plusieurs thèmes importants mais que vous ne relèverez pas tous, certainement.

Autres détails : j'ai publié un OS Au feu! pour les 200 reviews de Vampire Heart, qui est assez léger, franchement con et change pas mal de VH. Un autre one-shot, Ce n'est qu'un jeu, a lui aussi été publié mais est aux antipodes de Au feu! Il est assez dur, angst, anti-romantique et Sirius y est un salaud. Possible two-shot, je travaille sur sa suite mais j'attends l'inspiration pour ça.

Pour me pardonner de mon retard (qui n'aurait pas été aussi long si Tayplayrock avait corrigé un peu plus vite ! lol), le chap est long, riche en événements, optimiste et ne finit pas de manière sadique ! Ca compense, non ? ;p

Prochain chap : on reverra les chasseurs ! Et on saura par QUI ils ont été renseigné sur Sirius...ça risque d'en étonner plus d'un ! Il sera en grande partie (si pas entièrement) du PoV de Remus.

Sorn