Chapitre 28

La lumière crue des néons agressa ses yeux quand il les ouvrit. Aussitôt, ses paupières se refermèrent. Un mal de tête de tous les diables lui vrillait les tempes. Il se sentait au bord de la nausée. Son estomac se tordait douloureusement. Sa gorge était en feu, sa langue lui faisait l'impression d'être du sable. Il avait envie de vomir. Son corps protestait de douleur devant les privations qu'on lui faisait subir.

Depuis combien de temps était-il enfermé ici ?

« Ah, mon jeune monsieur Black serait-il réveillé ? »

Regulus ouvrit une nouvelle fois péniblement les yeux. Des larmes s'en échappèrent. Il avait mal, tellement mal.

Un sourire goguenard et deux yeux noirs moqueurs l'accueillirent.

« Comment te sens-tu aujourd'hui, Regulus ? »

Le vampire resta obstinément silencieux. D'une part, il ne voulait pas donner satisfaction à ce porc en lui répondant et d'autre part...il n'était pas sûr de pouvoir produire un son cohérent quand sa gorge lui semblait tellement sèche.

« Je m'étonne devant tes capacités de résistance. Tu tiens étonnamment bien le coup pour un vampire de dix-sept ans. »

Il ne put s'empêcher de ressentir une satisfaction morbide à ces mots. Il était un Black. Il était fort. Et il allait leur prouver.

« Tu souffres tant, mon ami. Pourquoi te tortures-tu ainsi quand tu sais ce que tu as à faire pour être libre ? C'est si peu. »

Il ne répondit rien.

Il savait très bien ce que ces chasseurs voulaient de lui. Des informations. Des informations sur Sirius.

Mais il ne céderait pas. Jamais. Autant mourir.

De toute façon, qu'il se rende ou pas il allait mourir, il ne se berçait pas d'illusions. Il n'allait pas pouvoir continuer bien longtemps ainsi.

« Bien. Alors, puisque tu ne réponds pas nous allons effectuer d'autres tests. Depuis combien de jours résistes-tu à la soif ? Hm, facilement cinq jours. Nous allons encore continuer, voir jusqu'où tu peux résister. »

Regulus avait envie de sauter à la gorge de cet homme, de saisir ce cou si fragile entre ses mains, de l'écraser avec juste une pression des doigts et de mordre, planter ses crocs dans la jugulaire, sentir le sang rouge carmin s'écouler en un flot rapide et bouillonnant dans sa bouche, briser ce corps si pathétique, prendre le cœur et en tirer tout le fluide qu'il pouvait et...

« ...jusqu'à ce que tu meurs. » finit la voix du chasseur.

Il n'avait pas écouté la série d'examens qu'on allait lui faire subir. Il n'en avait rien à faire. La seule chose qu'il savait c'était que la souffrance serait plus insupportable encore. Et au fond, c'était tout ce qui comptait.

Il sentit le chasseur perdre patience devant son silence obstiné. Un éclair de fureur traversa ses yeux noirs. Mais Regulus savait qu'il n'avait rien à craindre. Malgré son manège, c'était lui qui contrôlait la situation, pas ce vulgaire humain.

« Pourquoi continues-tu de ne rien dire ? Ton frère n'a jamais rien fait pour toi ! Il t'a délaissé pendant des années, t'a méprisé et a laissé tomber toutes ses responsabilités sur toi ! Pourquoi défends-tu quelqu'un qui te déteste et qui ne t'aidera pas ? Tu es venu le sauver et regarde-toi ! Tu as été pris à sa place, torturé et emprisonné depuis dix jours ! Et il n'est toujours pas là ! Il n'en a rien à faire de toi. Il ne viendra pas te chercher. Alors pourquoi continues-tu de le défendre, pourquoi ? » La voix de l'homme était teintée de rage, de frustration et de désespoir.

S'il en avait eu la force, Regulus aurait souri.

Comme cet homme était pitoyable ! Comme ses manières étaient vulgaires ! Comme si lui, Regulus Arcturus Black, allait tomber dans un piège aussi grossier ! Il voulait le monter contre Sirius et le forcer à lui donner des informations, rien d'autre.

S'il était encore en vie, c'était justement à cause – ou grâce ? – de Sirius. Il savait que son frère le cherchait. Sirius avait trop le complexe du chevalier servant pour ne pas venir à son secours. Et puis même s'il ne venait pas, Regulus n'en avait rien à faire. Il était mieux que sa famille, il valait mieux qu'eux, et il allait le prouver, en mourant s'il le fallait.

« Pourquoi chassez-vous mon frère ? Il ne vous a rien fait et il n'a rien de particulier. » répliqua-t-il d'une voix rendue faible et enrouée par les privations.

Il avait désespérément besoin de sang.

« Rien de particulier ? Voyez-vous ça... » répondit le chasseur, la voix traînante. « C'est un vampire. Un monstre. Il n'hésite pas à tuer sans raison et fréquente un humain. C'est un danger public. »

Regulus essaya d'articuler quelque chose mais sa gorge était vraiment trop sèche. Aucun son n'en sortait.

Le chasseur, voyant cela, fit porter un verre d'eau à ses lèvres. Non pas de sang, ç'aurait ravitaillé ses forces, mais l'eau était suffisante pour apaiser la brûlure de sa soif. Et au fond, c'était déjà mieux que rien.

Regulus répondit, le regard défiant. En cet instant il savait qu'il ressemblait à Sirius quand il avait été attaché à cette même table, quelques dix jours auparavant. Tout deux avaient cet air malade, cette mâchoire déterminée, cette lueur de défi dans les yeux, ce sourire supérieur alors qu'ils savaient même que tout était perdu.

Viendrait-il le chercher comme lui, était venu le sauver ?

Apparemment, le chasseur avait aussi fait le rapprochement, vu l'incertitude qui avait vacillé dans ses pupilles durant quelques instants.

« Tous les vampires sont des monstres. Tous tuent des humains. Pourquoi vous en prendre en particulier à mon frère ? Pourquoi m'utiliser comme un moyen de pression pour l'attraper s'il me déteste comme vous le dîtes ? »

« Ton frère est une pourriture qu'il nous faut éliminer impérativement. Il est particulièrement dangereux et abuse de la confiance d'un humain. Il a menacé Sebastian Lewis d'une arme à feu et a usé de ses pouvoirs sur lui alors qu'il n'avait rien fait. Nous ne laisserons pas ça continuer. C'est l'héritier de votre famille, n'est-ce pas ? Il est d'autant plus urgent de l'empêcher de nuire aux autres. Nous n'allons pas laisser une famille influente de monstres prospérer. »

Endoctrinement. On avait dû apprendre à cet homme ce discours par cœur. Ce n'était qu'un pantin sans cervelle qui agissait comme on lui ordonnait de faire.

Il ne savait même pas pourquoi il chassait Sirius.

« Sirius est rejeté par la famille. Il ne fera jamais rien pour elle et ne lui donnera sûrement pas d'héritiers. Vous êtes au courant de ses préférences sexuelles, non ? Quant à son humain, je dirais qu'il est plutôt consentant à l'abus. » railla Regulus.

La mâchoire de l'homme se contracta.

« Il ne te retrouvera pas. » répliqua-t-il hargneusement.

Regulus sourit. « Je sais. Et je m'en fous. »

L'homme parut pris de cours, à la grande satisfaction du vampire. Déstabiliser l'ennemi. C'était souvent la clé.

Le chasseur prit une inspiration pour se calmer. Il expira l'air. Difficilement. Avec un contrôle qui n'avait rien de contrôlé.

Bientôt, il s'éloigna jusqu'à une petite table que Regulus avait appris à craindre. Chaque fois qu'il allait là, il en revenait avec un nouvel instrument de torture. Le chasseur revint quelques secondes plus tard, une seringue entre les doigts. Regulus savait déjà ce qu'il allait se passer.

L'aiguille se planta dans son bras et il ne cria pas. Il ne sentait même plus la douleur. Quand le liquide d'un vert toxique se mit à circuler dans ses veines, il ne sentit rien.
Des yeux noirs moqueurs, un sourire cruel.

« Bonne nuit Mr. Black. »

Et quelque part dans les méandres de son esprit torturé, Regulus entendit la voix de son frère, une voix d'enfant, venant de loin, très loin, remontant à une période révolue. Un lointain souvenir.

« Je serais toujours avec toi, Reg ! On sera toujours là l'un pour l'autre, quoiqu'il arrive ! Ensemble, on résistera à tout et on franchira tous les obstacles ! On ne s'abandonnera jamais ! N'est-ce pas ? Hein, n'est-ce pas ? »

Un sourire naquit sur ses lèvres avant que les ténèbres ne viennent l'emporter.

Oui, Sirius, on sera toujours là l'un pour l'autre et on ne s'abandonnera jamais.


Des aiguilles qui le transperçaient de partout. Des tuyaux. Des aiguilles, toujours des aiguilles.

Quand la piqûre cessera ? Quand la brûlure s'arrêtera ? Ça fait mal, si mal. Il avait l'impression que son estomac se tortillait comme un immonde serpent. Que lui faisait-on subir ?

Un cri s'échappa de ses lèvres, sa tête retomba sur son torse.

Une nouvelle aiguille dans son bras.

« Augmente la dose. »

Plus fort, toujours plus fort. Encore plus de douleur.

Combien de temps pourra-t-il supporter ça ?

Son corps se tordait, étranger à la dignité qu'il aurait voulu garder. N'importe quel moyen pour échapper à la souffrance, n'importe lequel.

Des mots de supplication voulaient franchir ses lèvres – Pitié, laissez-moi, je vous dirais tout ce vous voudrez, tout, mais arrêtez, arrêtez ça – mais sa respiration était trop brusque, trop hachée pour que quoique ce soit puisse sortir de sa gorge à part des cris inarticulés.

La tête se releva brusquement dans un effort inconscient. Les muscles du cou se tendirent, à tel point qu'il crut qu'ils allaient craquer. Des mèches noires collant au front en sueur, des lèvres entrouvertes et sèches d'où s'échappait un souffle rauque.

Deux yeux noirs plongeant dans les siens.Sauve-moi.


Quelque part dans un Londres brumeux et frisquet, alors que le soleil déclinait doucement à l'horizon, Sirius Black se réveilla brusquement sur son bureau, secoué, et un cri au bord des lèvres.

Passant une main tremblante dans ses cheveux trempés de sueur et ouvrant des yeux fatigués sur ce qu'il l'entourait, il se rendit compte qu'il s'était encore une fois endormi en faisant ses recherches.

Le bureau était jonché de papiers divers, cartes et autres livres poussiéreux sortis tout droit de la réserve du repère, traitant de sujets aussi curieux les uns que les autres, allant des dernières guerres de vampires aux romans fantastiques écrits par des mortels en passant par des recueils traitant de poisons réputés et autres armes existantes.

Il se passa la main sur le front, pour relever les mèches qui tombaient dans ses yeux.

Reg.

Il n'avait jamais été quelqu'un qui rêvait souvent, ni ne faisait de cauchemars fréquemment. De ses rares songes ne lui restaient en général que des images floues et de vagues impressions, rien de plus.

Mais cette fois, ç'avait été trop vivace pour n'être qu'un simple rêve.

Et il n'avait jamais rêvé de son frère.

Un soupir s'échappa de ses lèvres et un léger gémissement sortit involontairement de sa gorge.

Les images étaient trop vives, beaucoup trop.

Et cette impression violente et indéfinissable d'avoir fixé son frère droit dans les yeux, comme s'il avait réellement été dans cette pièce trop blanche, trop impersonnelle et aseptisée. Comme un hôpital.

Ou une morgue.

Un frisson parcourut son échine et il s'ébroua pour chasser la fugitive impression d'étouffement qui l'avait saisi.

Il ne devait pas flancher. Il devait faire fonctionner sa logique. Il devait rester calme.

Sir !

Il tourna rapidement la tête vers l'origine de la voix.

A peine un chuchotement, plus faible qu'un murmure, presque aussi léger que le vent, et pourtant indubitablement entendu.

Ça venait de la fenêtre.

Tétanisé, il resta immobile sur sa chaise.

Devenait-il fou ? Il n'y avait rien à cette fenêtre. Il était impossible qu'il y ait quoique ce soit à cette fenêtre.

Sir !

Encore cet appel ! Non, il devait encore rêver. Un délire dû à la fièvre.

Instinctivement, il resserra ses bras autour de lui et secoua la tête, pour chasser les importunes images qui lui venaient à l'esprit.

Irréel, irréel, tout ça est irréel.

Mais la voix, elle, ne l'était pas.

Au bout du troisième appel, il se décida enfin à réagir.

Légèrement chancelant, il se leva de sa chaise et marcha vers la fenêtre.

Etait-ce une impression ou le rideau bougeait ?

Tendant une main hésitante vers la tenture, il l'écarta doucement.

Il n'y avait rien, rien à part du vide.

Mais alors qu'il allait retourner à son bureau, déstabilisé et amer, il remarqua un détail étrange.

La fenêtre était légèrement ouverte.

Oh, rien de plus qu'une légère fente, à peine un centimètre de largeur.

Mais c'était suffisant pour aviver sa méfiance.

Il n'ouvrait jamais cette fenêtre. Il n'avait plus jamais ouvert aucune fenêtre depuis...

xXx

Un petit garçon, observait, fasciné, le nouveau tableau qui décorait à présent sa cheminée. Un beau tableau aux couleurs chaudes, douces et chatoyantes, dépeignant un lever de soleil sur la mer, en Italie.

Le contraste entre ce tableau et la chambre toute en teintes froides – vert sombre, argent, noir – était saisissant.

Du bout des doigts, le petit garçon effleura la peinture, cadeau de son oncle Alphard.

A côté de lui, un autre garçon, âgé de quatre ou cinq ans, aux yeux noirs et aux cheveux courts s'agita légèrement.

« Sir ? »

Le premier garçon tourna la tête. Il était plus grand et plus âgé que son frère mais la ressemblance entre eux avait toujours été frappante. Cependant, là où Regulus ressemblait plus à sa mère – il avait ses yeux, son front et même quelque chose dans son port et ses manières – Sirius était une copie conforme du physique de son père.

« Oui ? »

Regulus pointa un doigt vers le tableau.

« Qu'est-ce que c'est ? »

« Un cadeau d'oncle Alphard. » répondit Sirius, pas peu fier du magnifique présent.

A défaut d'être le préféré de sa mère, il avait l'amour de son frère.

Regulus fronça les sourcils. « Je sais ça. Je te demande qu'est-ce qu'il est dessiné. »

Sirius prit un air important. « C'est une peinture de soleil levant sur la mer. »

Les yeux de Regulus s'agrandirent démesurément.

« Soleil ? Mais...c'est pas bon le soleil ! C'est interdit ! » s'écria-t-il, contemplant maintenant avec frayeur la toile.

Sirius eut l'air légèrement ennuyé. « Oui mais c'est beau. » dit-il, comme si cela réglait tous les problèmes.

« Mère dit qu'on meurt si le soleil nous touche. » répondit Regulus, l'air clairement épouvanté par le paysage à présent.

Son frère eut un petit air suffisant. « C'est juste des histoires pour nous empêcher de sortir du repère, je parie. »

Regulus secoua la tête.

« Quoi ? Tu as peur ? » railla Sirius.

Le jeune vampire releva le menton en signe de défi. « Non ! »

Sirius sourit et tendit la main à son frère. « Alors viens. »

« Pour aller où ? » demanda-t-il, les sourcils froncés.

Sirius fit un signe de tête vers la fenêtre la plus proche de lui. « Dehors. » fit-il, simplement.

Regulus secoua véhément la tête. « On ne peut pas ! C'est interdit ! »

Son frère le prit par les épaules. « Tu n'as pas à avoir peur, je suis là. On dira rien à Mère. »

Devant l'air indécis de son frère, Sirius se mit à sa hauteur et murmura : « Je serais toujours avec toi, Reg ! On sera toujours là l'un pour l'autre, quoiqu'il arrive ! Ensemble, on résistera à tout et on franchira tous les obstacles ! On ne s'abandonnera jamais ! N'est-ce pas ? » Devant le manque de réaction de son frère, Sirius répéta : « Hein, n'est-ce pas ? »

« C'est le rôle des frères ? » demandant en marmonnant le petit garçon.

Sirius sourit en signe d'acquiescement.

« Je te protégerai toujours Reg. Rien ne peut te faire du mal si je suis là. »

Le visage du petit garçon fut illuminé d'un sourire. « Moi aussi je te protégerai, Sir ! »

Ce fut au tour de l'aîné de rire doucement. « C'est le rôle des grands frères de protéger leurs cadets ! »

« Et les petits frères, ils n'ont pas de rôle, eux ? »

Sirius rit une nouvelle fois mais ne répondit rien.

« Quand tu seras plus grand, tu comprendras. » fit-il, imitant ses parents.

Regulus fit la moue. « T'as juste deux ans et demi de plus que moi. »

« Ce qui ne change rien au fait que je sois le plus vieux. » Sirius tira sur la main du petit garçon. « Allez, viens, suis-moi ! »

Et c'est un peu craintivement qu'il suivit son frère jusqu'à la fenêtre. Les vitres filtraient les rayons ultraviolets et les lourdes tentures de velours vert les cachaient de la lumière du soleil.

Avec facilité et un doux bruit de glissement, Sirius déverrouilla le loquet et ouvrit la fenêtre.

Une fente, à peine assez pour y passer un doigt.

Mais le vent sur leur peau avait un goût de liberté.

Dans l'air, il y avait un drôle de parfum, un parfum que Sirius qualifierait plus tard – une fois qu'il aurait l'âge et qu'il pourrait sortir, une fois qu'il s'éloignerait de son frère et deviendrait ce rebelle insolent et hautain – d'"odeur automne", l'odeur des feuilles mortes et de la terre humide.

Enhardi par ces nouvelles sensations, Regulus ouvrit un peu plus la fenêtre et il osa s'aventurer sur le balcon, jusque là inutilisé, pour fixer les quelques sapins et autres feuillus que contenait le jardin intérieur.

Sirius le rejoignit quelques secondes plus tard.

Quand Regulus se retourna vers lui, il songea qu'il n'avait jamais vu une mine aussi solennelle sur le visage de son aîné.

« On est dehors. » murmura-t-il, avec une pointe de respect émerveillé.

Ses yeux gris fixés sur la cime des arbres, là où le soleil ne tarderait pas à apparaître, Sirius répondit : « Oui. On est dehors. »

Il faisait plutôt frais en ce mois de novembre mais Regulus n'y prêtait pas attention. Il s'enivrait du parfum sauvage et vivant de la terre et de la pluie, des feuilles et des arbres.

« C'est beau. » murmura-t-il doucement.

Sirius le reprit : « Non. C'est magnifique. »

Le ciel, d'un noir profond se mit à s'éclaircir peu à peu. Il passa à un bleu de Prusse, puis à un bleu de cobalt, jusqu'à peu à peu prendre des teintes violettes et grises.

Et quand le ciel se mit à s'enflammer, à prendre des teintes plus chaudes, à se parer d'orange et de rouge, les deux vampires se dirent qu'il n'y avait rien de plus beau sur terre.

Mais quand le premier rayon de soleil, timide, encore pâle, toucha leur peau, ce fut comme une brûlure vive et violente.

Regulus, les yeux englués au spectacle qui s'offrait à lui, ne faisait même plus attention aux larmes qui coulaient sur ses joues, ni à la douleur cuisante que ses yeux de prédateur nocturne subissaient.

Il voyait le soleil. Il était dehors.

C'est le cri de Sirius qui le sortit de sa torpeur et lui fit prendre conscience de sa chair brûlée.

De mains couvertes de cloques et d'un rouge vif – elles qui étaient d'ordinaire si pâles, oh, tellement pâles – Sirius le tira en arrière, en sécurité, de retour dans la pénombre rassurante de la chambre.

Mais le corps du pauvre garçon était une plaie à vif et passer par une si mince fente fut un calvaire.

Regulus voyait sous ses yeux son frère brûler peu à peu, ses beaux traits se déformer sous la souffrance, sa peau si blanche se teinter d'un rouge carmin, repoussant.

« Vas-y, Reg, rentre ! »

Quand le jeune vampire pénétra enfin dans la pièce, meurtri, brûlé, sa douleur physique ne fut rien comparée au regard glacial que sa mère lui lança.

Quand Sirius passa la fenêtre, tenant à peine sur ses jambes, tellement il était faible et avait mal, leur mère parla enfin.

« Que faisiez-vous dehors ? »

Son ton était froid et sec, et pourtant, on sentait sous ce calme apparent toute la rage qu'elle contenait difficilement.

Ses beaux traits restaient impassibles mais ses yeux étaient noirs et brillaient de fureur. Ses mains aux ongles longs et brillants étaient serrées tellement fort sur une chaise que Regulus croyait que le bois allait éclater sous leur pression.

Quand Sirius ouvrit la bouche pour répondre, la main de sa mère le frappa avec une telle violence qu'il tomba sous la puissance du coup.

Regulus, entendant le gémissement de douleur de son frère voulut se précipiter vers lui, mais le bras de sa mère le retint.

« Ne l'aide pas. Sirius, si tu te crois capable d'aller dehors, alors tu es capable de te relever seul. »

L'héritier des Black se releva, lentement, avec difficulté. Quand il voulut s'appuyer à son bureau pour se soutenir, sa mère frappa sa main. « Tu te crois assez fort pour me désobéir ? Alors sois assez fort pour affronter les conséquences de tes actes ! »

Chancelant un peu, Sirius desserra l'étreinte de ses doigts brûlés sur le bois.

On voyait l'effort qu'il lui coûtait de ne s'aider de rien.

Il se mit debout, avec mal, sans un seul gémissement de douleur, sans relever les yeux.

Enfin, quand il se tint droit devant sa mère, tête baissée, Walburga demanda : « Que faisiez-vous dehors ? »

« Je voulais voir le soleil. » murmura Sirius d'une voix presque inaudible.

« Parle plus fort ! » claqua sa mère.

« Je voulais voir le soleil. » répéta le vampire, plus fort.

« Et Regulus, que vient-il faire ici ? » demanda la femme, faisant un signe de tête vers son plus jeune fils, resserrant sa poigne sur son bras.

Les yeux des deux frères s'accrochèrent. Noir contre argent.

Il y eut comme un instant de flottement, un instant suspendu dans l'air.

Toute l'importance d'une vie, l'enjeu d'un lien, en l'espace de quelques secondes.

Une promesse.

« Mère, je voulais… » commença le petit garçon, les yeux toujours plantés dans ceux de son aîné.

Sirius le coupa, détournant enfin le regard et fixant sa mère : « C'est moi qui ai forcé Regulus, Mère. Il ne voulait pas venir avec moi. »

Elle hocha froidement la tête, relâchant la pression sur le bras du petit garçon.

Celui-ci voulut protester, mais l'imperceptible mouvement de tête de son frère l'en dissuada.

« Et ça, qu'est-ce ? »

Sirius tourna la tête et vit ce que sa mère fixait. Il déglutit difficilement.

« Un cadeau d'oncle Alphard. »

Les lèvres de la femme se resserrèrent. Elle ne prononça pas un mot, s'avança vers la cheminée, saisit le délicat cadre et le lança dans le feu.

Quand Sirius cria de protestation, Walburga le gifla si fort qu'il alla s'écraser sur le mur à l'autre bout de la pièce.

Le bruit des os craqués acheva de faire paniquer Regulus. Cette fois-ci, quand il se précipita vers son frère, sa mère ne l'en empêcha pas, trop occupée à réduire en cendres le cadeau fait par ce traître d'Alphard.

Quand Regulus toucha l'épaule de son frère, il sentit le tressaillement de celui-ci. Cependant, il ne releva pas la tête.
Ce n'est qu'en voyant le sol se tâcher de rouge qu'il comprit que son frère pleurait.

Walburga acheva bientôt de brûler la toile et se releva.

Lançant un regard méprisant à son fils aîné, elle lui jeta un glacial : « Et que cela te serve de leçon ! »

Elle sortit de la pièce, en claquant la porte derrière elle, les laissant tous les deux seuls.

Il n'y plus aucun mot échangé ce jour-là.

Et ils ne revirent plus jamais le soleil.

xXx

Le souvenir avait encore une trace fraîche dans sa mémoire, une impression vive, comme s'il était très récent et non pas qu'il datait de plusieurs années.

Dans un souvenir normal, on ne se serait pas rappelé la couleur et la forme précise des feuilles mortes qui recouvraient par-ci, par-là la balustrade. On ne se serait pas rappelé les vêtements qu'on portait ce jour-là, ni la coiffure qu'on avait, ni le bruit que faisait le vent dans les arbres, ni le chant de l'oiseau qui avait fait son nid dans le conifère non loin d'eux, ni aucun de ces détails insignifiants et sans importance.

Mais on se serait souvenu de la saveur enivrante de la liberté, la douceur de l'interdit et d'un secret partagé, les regards de connivence, lourds de promesses.

Je ne te trahirai jamais.Et la douleur cuisante du soleil sur votre peau, qui brûlait l'épiderme fragile, qui incendiait les yeux habitués à l'obscurité, qui faisait endurer mille morts à un corps trop jeune et trop délicat, impuissant face aux rayons naissants et pourtant déjà dévastateurs de l'astre du jour.

Pourtant, ce n'est pas à ça qu'il songea en poussant doucement, presque craintivement la porte-fenêtre menant au balcon.

C'était au sourire narquois et goguenard de son frère. A son ironie et ses airs froids. A ses mimiques si maniérées, à sa façon de parler si polie.

Une réplique de lui-même, mais dénaturée. Un nouveau produit, parfait, sans son insolence et sa rébellion.

Sans faille.

Et c'est la peur au ventre et avec un espoir fou, teinté de superstition, qu'il sortit enfin à l'air libre.

L'air était frais en ce début de printemps et le beau temps annoncé par le changement de saison n'était pas encore présent.

Un frisson le parcourut et il s'avança précautionneusement sur le balcon, à pas de loups, se sentant comme le gamin de huit ans qu'il était quand il était venu ici pour la première et dernière fois.

Seulement cette fois, ce n'était plus la peur d'être découvert qui le tiraillait, mais de ce qu'il allait découvrir.

Le sang se glaça dans ses veines quand il aperçut ce qu'il redoutait. Là. Au beau milieu du balcon.

Un petit paquet rectangulaire, pas bien épais, pas bien grand, enroulé de papier kraft.

Une lettre y était attachée, modiquement retenue par une simple ficelle de chanvre.

Une boule dans la gorge, Sirius saisit le paquet, le déficela et saisit le mot.

Le papier était d'un grain médiocre – n'importe quel magasin de grande surface en offrait de pareils – et le texte avait été imprimé. Encre noire sur fond blanc.

Ordinaire.

Anonyme.

D'aucune aide.

Sirius Black.

Nous avons entendu dire que tu avais réussi à t'allier un des Anciens, nos sincères félicitations.

Malheureusement, ce n'est pas ce qui t'aidera à nous retrouver.

Néanmoins, nous pensons que ceci pourra peut-être...t'intéresser.

Avec nos salutations distinguées,

L'organisation Cyanide Sun

Le mot tremblait entre ses doigts. Et avec l'impression que son cœur allait sortir de sa cage thoracique, Sirius saisit le petit paquet, arracha le papier kraft et déversa son contenu dans sa main gauche.

Des photos. Plein de photos.

Des photos nettes, aux teintes uniformes. Noir, blanc, souvent.

Des photos de Regulus en train de se faire torturer.

Là, on le voyait serrer les dents de douleur pendant qu'on lui plantait une aiguille avec il-ne-savait-quel-produit dans le creux du coude. Sur une autre, on le voyait, une batterie d'instruments médicaux reliés à son corps par des fils en plastique transparent, tester son rythme cardiaque, sa respiration. Sur une autre encore, des marques de brûlures sur son corps – les chasseurs avaient pris un plaisir écoeurant à en prendre plusieurs gros plans – dues à apparemment une petite lampe capable de diffuser des rayons ultraviolets.

Ces marques-là, Sirius le savait, ne disparaîtraient pas avant longtemps.

De la chair brûlée, des côtes saillantes, des hématomes incapables de s'effacer, des traces de piqûres aux bras, des garrots, des plaies recouvertes à la diable par des bandages grossiers. Ce n'était que ça qui défilait devant ses yeux horrifiés et révulsés.

Son frère.

Il tremblait de rage.

Et sur la dernière image, on le voyait, les yeux fermés, le visage reposé, le corps totalement relâché contre les liens qui le retenaient.

Et il souriait.


Ses pas claquaient avec violence sur le sol pavé humide de la ville. Il n'arrivait plus à réfléchir correctement, c'était comme si son corps avait décidé de prendre seul les commandes.

Avancer, toujours avancer.

Mais avancer vers où ?

Dans sa tête, il n'y avait qu'un brouillard épais et rouge. Rouge comme le sang de son frère dans ces fioles. Rouge comme les bandages qui enserraient ses bras. Rouge comme les vêtements que son frère portait toujours, ce rouge bordeaux, si riche, si sombre, ce rouge qu'il affectionnait tant.

Rouge comme sa rage.

Comment avaient-ils osé, ces salauds ? Comment avaient-ils osé faire ça à son frère ?

La colère l'aveuglait, dirigeait son corps.

Sa tête était vide, son cerveau était passé en mode automatique.

Il n'avait conscience de rien, de rien sinon de sa colère que les photos avaient fait naître en lui.

Monstres.

Ce ne fut que quand il arriva devant l'Admiralty qu'il comprit vers où il se dirigeait.

L'entrepôt.

Une voix retentit derrière lui, le faisant s'arrêter net.

Une voix froide, moqueuse, désagréable.

Une voix bien trop connue.

« Black ! »

Sirius se retourna lentement, l'expression figée mais le regard noir.

« Qu'est-ce que tu veux, Malefoy ? »

Et là, dans l'ombre, une silhouette familière, des longs cheveux blonds, un sourire goguenard aux lèvres, adossée nonchalamment à un mur proche.

Reconnaissable entre mille.

« Tu es sur mon terrain. » fit remarquer cyniquement Lucius, se détachant du mur, faisant un vague geste vers les immeubles qui l'entouraient. « Retourne à ta partie de la ville. Tout ce qui est ici est à moi. »

Sirius détailla, étudia minutieusement chaque mimique, chaque trait du visage du trop blond vampire devant lui.

Lucius Malefoy était noble, sa famille, aussi ancienne que la sienne. Il était grand – mais moins que lui –, d'une beauté toute aristocratique, avait les cheveux blond pâle, un visage aux traits fins, fiers et froids et les yeux gris et glacés. Ses habits luxueux – un costume trois pièces pour chasser, rien que ça – montraient toute l'arrogance qu'il portait à son physique, tout l'orgueil de sa famille. Tout en lui criait perfection et pourriture. Il ne croyait qu'aux valeurs du sang et de l'argent. Il n'était pas un vampire très puissant et pourtant se plaisait à se comporter comme le roi du monde. Même si Thomas était inférieur par rapport à lui si l'on en référait à son ancienneté et à la pureté de son sang, Lucius aimait à se présenter à ses côtés et n'hésitait jamais à abuser de compliments et à des donations généreuses pour le repère.

Sirius l'avait toujours détesté et c'était réciproque.

Sirius arqua un sourcil, cynique. Il n'y avait rien de plus efficace qu'une joute verbale avec cette larve de Malefoy pour faire remonter en lui le vieux Sirius, le prince rebelle du repère, l'aristocrate méprisé et adulé.

Une façade, un masque.

Mais c'était précisément ce dont il avait besoin en ce moment.

Pour qu'on ne voie pas à quel point à l'intérieur il était corrompu et brisé.

« Tiens donc ? » demanda-t-il, posément, prenant un ton faussement ingénu. « Et cet entrepôt, là-bas, il est à toi aussi ? »

Lucius fronça les sourcils. « Quel entrepôt ? »

Sirius sourit narquoisement. « Ce vieil immeuble, là-bas. Grand et moche. »

Lucius plissa le nez, comme s'il avait senti une odeur particulièrement désagréable. « Je ne m'intéresse qu'aux endroits où il y a des proies, Black. Je ne m'intéresse pas à des déchets pareils. »

Sirius s'approcha un peu, renforçant ses paroles par ses gestes.

« Pourtant cette partie de la ville t'appartient, non ? »

Quelque part, son cerveau s'était remis en marche et rassemblait les informations collectées, comme les pièces d'un puzzle qui se reconstituaient d'elles-mêmes.

Malefoy, chasse, entrepôt,...

Regulus.

Sirius s'avança encore d'un pas, menaçant.

Et si la solution avait toujours été là, sous son nez, le narguant, le raillant, mais qu'il n'avait rien vu, rien soupçonné ?

Il ne la laisserait pas s'échapper.

Oh non, pas cette fois.

« Puisqu'ici, tout t'appartient, tu vas pouvoir me dire où sont tes sales petits associés. »

Lucius recula malgré lui, impressionné par la malfaisance qui émanait de Sirius.

« Je ne vois pas de quoi tu parles ! » cracha-t-il.

« Non ? » Sirius sourit dangereusement. « Tu vois pas, hein ? »

Il l'empoigna brusquement par le collet, froissant sa belle chemise en même temps. Il prit un plaisir malsain à plaquer Lucius au mur, à claquer violemment son dos contre le béton froid.

« Lâche-moi, Black ! » siffla Malefoy, ses yeux gris lançant des éclairs furieux, ses doigts tentant d'écarter les mains de Sirius de sa gorge.

« Mon frère s'est fait enlever ici, sale fils de pute ! Alors, puisque tu dis que cet endroit t'appartient, tu vas sûrement pouvoir me renseigner sur les salauds qui en veulent après ma peau, hein ? » Il lui fourra la lettre des chasseurs sous les yeux. « C'est bon, là, tu vois d'assez près ? »

Malefoy se dégagea d'un vif mouvement et repoussa violemment Sirius.

Le jeune homme brun vit la marque de ses doigts autour de la gorge de Lucius s'effacer petit à petit. Malefoy ne s'abaisserait jamais à montrer qu'il avait eu mal. Il cracha :

« Je ne sais pas de quoi tu parles, Black ! Je n'ai rien à voir avec l'enlèvement de ton frère. Et même si ça me plaît de te voir crever de douleur et même si ça me ferait encore plus plaisir de te voir mourir, ce n'est pas moi qui suis responsable de tout ça. Je n'ai jamais posé un pied dans cet entrepôt et je me contrefiche royalement de qui peut y entrer et sortir ! »

Alors, la colère quitta brusquement Sirius et ce fut comme si les fils qui le retenaient à elle venaient d'être tranchés, le laissant comme un pauvre pantin disloqué au sol.

Malefoy était peut-être pourri mais ce n'était pas lui qui l'avait vendu. Il aurait risqué de compromettre son mariage, et attaquer un noble – même aussi critiqué que Sirius – était mal vu dans la communauté. Non, Malefoy aurait eu trop à perdre. Et Sirius doutait que sa haine envers lui l'ait rendu soudain intelligent et téméraire. Engager des chasseurs de vampires juste pour éliminer un ennemi et ainsi risquer sa propre vie ? Non, impossible.

Ce n'était pas Malefoy.

Et avec cette simple phrase, une nouvelle constatation, horrible, pesant comme un nouveau poids sur ses épaules : personne ne pouvait l'aider.

« Black ? » l'appela-t-on avec ce qui aurait pu passer pour une pointe d'inquiétude si ce n'était pas Lucius Malefoy qui avait prononcé ce nom.

Lucius Malefoy n'avait pas de cœur. Lucius Malefoy n'éprouvait rien, pour personne.

Et certainement pas pour lui.

Alors seulement Sirius se rendit compte que, cette impression de tomber, comme s'il venait de perdre tous ses appuis n'était pas qu'imagée.

Ses genoux protestaient de douleur, face au choc qu'ils avaient subi en s'écrasant sur le sol dur et couvert de pluie.

Mais il s'en foutait.

Il vit du coin de l'œil Malefoy jeter des regards anxieux aux alentours.

« Black, t'as pas intérêt à me piquer une crise ici, merde, pas sur mon terrain ! »

Connard. Il ne pensait qu'à sa propre petite personne.

Egoïste.

Lâche.

Sirius se releva, comme si de rien n'était.

Malefoy ne remarqua pas son expression vide, ses yeux vitreux.

« T'inquiète, Blondie, j'vais pas clamser dans ton coin. »

Il essuya ses vêtements d'un geste négligé et partit sans un mot, sous les protestations véhémentes de Malefoy.


Son cerveau fonctionnait maintenant à toute allure tandis que les bâtiments défilaient à ses côtés, passant et repassant tous les scénarii possibles et inimaginables.

Clak, clak.

Ce n'était pas Malefoy, c'était certain. Cette petite pourriture était bien trop imbue d'elle-même pour songer à faire mal à autrui.

Clak, clak.

Ça ne pouvait pas être un noble, il risquerait trop à s'allier à des chasseurs de vampires. Ce serait comme s'il signait son propre arrêt de mort.

Clak, clak.

Un inférieur serait incapable de le connaître à ce point. Les domestiques ne s'immisçaient jamais dans la vie de leurs maîtres et les mordus qui traînaient les rues ne connaissaient rien du monde des aristocrates. Il n'avait jamais causé de tort à un exilé ou à un vagabond. D'ailleurs, il était connu comme un noble rebelle, préférant les renégats aux personnes de son rang. Un inférieur n'irait jamais mettre la vie d'un tel allié en jeu.

Clak, clak.

Sa famille le détestait mais tenait trop à son héritier pour l'éliminer de sang-froid. Il était fiancé et se devait de fournir de nouveaux Black à la maison, il était improbable qu'on veuille attenter à sa vie. Et puis, ils n'auraient certainement pas voulu que Regulus se fasse capturer à sa place.

Clak, clak.

Rassemblant tous ces éléments, les examinant sous tous les détails, il ne lui restait qu'une seule solution possible.

Une solution qu'il détestait, dont il ne voulait même pas envisager l'éventualité.

Mais, oh, si crédible. Oh, si facile.

Ses pas le menèrent par habitude jusqu'au quartier qu'il connaissait si bien depuis ces derniers mois.

Toujours la même façade décrépie, toujours cette même porte fatiguée.

Il ne voulait pas y croire et pourtant, qui d'autre ?

Un frisson d'anticipation le parcourut avant qu'il n'ouvre la porte.

Le rejetant au loin, s'apprêtant mentalement à l'entrevue difficile qui allait s'en suivre, il pénétra dans l'étroit petit hall exigu et prit les escaliers.

Parvenu devant l'appartement C du quatrième étage, il avait le sentiment qu'une grande main de fer serrait sa gorge et son cœur, l'empêchant de respirer et lui faisant sentir à quel point il était malade.

Pris d'un soudain vertige, il se rattrapa in extremis au mur.

Ses yeux s'écarquillèrent sous la surprise.

Son cœur.

Son cœur battait trop vite.

Réalisant avec un choc que son rythme cardiaque avait changé et qu'il le sentait, il sentit la panique l'envahir, accélérant sa respiration.

Le cœur des vampires avait un rythme lent ! Et il battait si faiblement qu'on aurait à peine pu les croire vivants !

Maintenant, son cœur battait avec frénésie contre ses côtes, lui faisant l'impression qu'il allait sortir de sa cage thoracique à n'importe quel moment et exploser.

Que s'était-il passé pour que son pouls change à ce point ?

S'intimant au calme, il resta appuyé au mur, les yeux fermés.

Il n'aurait su dire pendant combien de temps il resta là, attendant que le sol ne bouge plus.

Au bout d'un moment, il se releva, le cœur battant un peu moins vite et la tête lui tournant encore légèrement.

Après quelques profondes inspirations, il reprit totalement le contrôle de lui.

Faisant tourner la clé dans la serrure, Sirius ouvrit la porte.

Cette fois, l'appartement était illuminé.

Il s'avança d'un pas, circonspect.

« Rem ? » appela-t-il, s'attendant à moitié à recevoir un accueil aussi froid que le précédent.

Après tout, on ne pouvait pas dire qu'il avait été très présent ces derniers jours.

Inconsciemment, il porta la main à l'arme présente à son côté.

Et s'ils étaient là ?

Il entendit du mouvement dans la cuisine, et bientôt, Remus apparut.

Et s'arrêta net en le voyant.

« Sirius ? »

Surprise, inquiétude, peur, c'était ce qu'il décelait dans sa voix.

Ça ne fit que renforcer sa méfiance.

Avait-il eu raison, finalement ?

« Rem, je dois te parler. »

Les mots étaient froids, presque accusateurs.

Remus fronça les sourcils, l'air confus. Il mit quelques secondes à répondre.

« Bien. Qu'est-ce que tu dois me dire ? »

Sirius se retourna et ferma la porte, se donnant quelques instants de réflexion pour trouver une manière adéquate d'engager la conversation.

Quand il fit enfin face à Remus, sa résolution chancela.

Il avait l'air mal, tellement mal. La pleine lune avait dû l'éprouver hier.

Même se tenir debout lui semblait difficile. Il avait l'air d'avoir passé une semaine entière de nuits blanches. Il était éreinté, lessivé, des cernes horribles soulignaient ses yeux et la façon dont il s'appuyait plus sur sa jambe gauche que la droite dénonçait le fait qu'il avait été blessé. Les bras croisés sur sa poitrine empêchaient certainement ses mains de trembler et le distrayaient de la douleur fulgurante qui devait parcourir ses côtes.

Endurcis ton cœur.

Sirius s'efforça de ne pas fixer la nouvelle balafre qui barrait la joue du loup-garou pendant qu'il lui parlait.

Ne plie pas.

Mais au lieu des mots directs, efficaces sur les chasseurs qu'il avait prévus, il dit : « Je suis désolé de ne pas être venu hier. »

Un changement se produisit chez Remus. Il eut juste le temps de voir un éclair de surprise et de la colère dans ses yeux avant que son visage ne se ferme et n'arbore un masque impassible.

« Je commence à avoir l'habitude des promesses qu'on ne tient pas. »

Un ton si incisif, si mordant.

Sirius se retint de se rebiffer à ces paroles. Il repoussa impitoyablement le chagrin qui voulut s'immiscer dans son cœur.

Bannis tout sentiment.

Il était là pour savoir la vérité. Rien d'autre.

Et étonnamment, ça rendait la chose plus facile.

Comme si Remus s'avançait de lui-même à l'échafaud, proclamant sa propre condamnation et sans opposer aucune résistance, coupable sans procès.

« Je suppose que je n'ai même plus besoin de me justifier, tu ne me croirais pas, n'est-ce pas ? » enchaîna Sirius, fixant son amant dans les yeux, cherchant malgré tout un signe que ce n'était pas vrai, qu'il se trompait, qu'il y avait une autre solution.

Mais il n'y avait rien chez Remus qui aurait pu le pousser à penser qu'il était innocent.

« Disons qu'à part des mensonges et des questions sans réponse, je finis par ne plus attendre grand-chose de toi. »

Au moment où Sirius allait répliquer, un bruit les interrompit.

« Rem ? » leur parvint une voix.

Et seulement alors, le vampire perçut l'odeur étrangère qui s'était installée dans l'appartement, l'odeur de cet autre.

Quelques secondes plus tard, un troisième homme pénétra dans le salon.

Habillé simplement, un jeans, un T-shirt clair et une veste beige, l'homme était de taille moyenne. Son visage ouvert, ses cheveux blonds cendrés un peu désordonnés et ses yeux marron le rendrait sympathique aux yeux de quiconque.

Sauf aux yeux de Sirius.

Il reconnaissait l'odeur qu'il avait perçu sur Remus plusieurs jours auparavant. Ce n'était pas sa première venue, il en était certain, ça se voyait, rien que dans sa façon de se déplacer avec assurance dans l'appartement.

Il dut retenir un grognement en le voyant s'approcher du lycan et poser une main sur son épaule.

On n'effaçait pas si facilement que ça la jalousie, apparemment.

Le nouveau venu le fixa curieusement, évitant de le détailler de trop près mais ne pouvant cacher les questions qui miroitaient dans ses yeux.

« Bonsoir. » fit-il d'un ton poli, avec un sourire.

Parce que tu crois que tu connais mieux les lieux que moi et que tu peux te permettre d'agir comme si l'appart' était à toi ? T'es bien impertinent mon gars !

Sirius répondit par un sourire hypocrite.

« J'ai droit à des présentations ? »

Il s'adressait à Remus mais gardait les yeux fixés sur le nouveau venu, comme s'il pouvait voir à travers lui, l'examinant des pieds à la tête. Celui-ci perdit son sourire, ne se sentait plus très à l'aise. Il n'osa pas dévier le regard pour demander des explications à Remus.

Un instant, le masque de Remus tomba mais il ne put voir l'étincelle qui brillait dans ses yeux que déjà il avait recomposé ses traits.

Ce ne fut pourtant pas Remus qui répondit, mais l'inconnu.

« Je m'appelle Stephen. Je suis un ami de Remus. » répondit l'intéressé, en s'avançant vers Sirius pour lui tendre la main avec un léger sourire, bien qu'embarrassé.

Il aurait presque eut envie de rire devant ses efforts pour rendre l'ambiance moins électrique.

Sirius eut un sourire froid en sa direction. « Sirius. Officiellement, petit ami de Remus. »

La poignée tendue tomba immédiatement. « Oh. »

Au moins, Stephen avait la politesse de paraître gêné.

Sirius reporta son attention sur Remus. « C'est gentil de me prévenir, Rem. » fit-il, railleur.

Le loup-garou renifla.

« Tu peux parler, avec ton Antoine. »

Un instant le vampire fut déstabilisé.

Antoine et lui ? Non. Impossible.

« Excuse-moi ? Je ne te trompe pas, moi. »

Remus perdit enfin le peu de patience qui lui restait et son visage exprimait la colère et la contrariété.

« Oh s'il te plaît, pas de ça avec moi ! Tu crois que je n'ai rien compris aux coups de fil à chaque fois que tu es chez moi et à tes départs précipités, à tes silences sur ce que tu as fait à Paris ? Tu m'as déjà caché le fait que tu avais une fiancée et je n'imagine pas l'odeur de ce type sur toi ! Entre nous, franchement, qui est le plus honnête, Sirius ? »

Le vampire eut l'air complètement stupéfait pendant quelques secondes, puis, tout d'un coup, éclata de rire.

Un fou rire incontrôlable l'avait saisi, lui faisant mal aux côtes et rendant sa respiration pénible.

« C'est dingue ! Tu oses me sortir un truc pareil ? Tu te fous de moi ou quoi ? Lui, aux dernières nouvelles, je ne le connaissais pas. » fit-il, en désignant de la tête Stephen. « Quant aux pseudos "preuves" que tu avances, tu fais – encore – de mauvaises présomptions mais je suppose que tu ne me croirais même pas si je te disais la vérité. » Sirius eut un bref éclat de rire. « Tu m'as vendu, pas vrai ? Y'a trop d'odeurs étrangères dans ton appart'. Et tu es le seul qui aurait pu les renseigner à ce point-là sur moi. »

Sirius s'approcha des deux hommes, planta ses yeux dans ceux de Remus.

Stephen n'existait plus. Il n'y avait que lui et Rem.

« Qu'est-ce qu'ils t'ont proposé en échange de tes infos ? Me liquider ? Comme ça tu serais tranquille, pas avec ton copain dérangé dans les pattes ? J'avoue, c'est tentant. »

C'était une scène surréelle.

Leurs visages à peine distants de quelques centimètres, Sirius pouvait voir toutes les teintes d'or dans les yeux de Remus, toute la colère qu'ils abritaient et aussi...de la peine ?

Tant mieux.

A présent, tout ce à quoi il pensait c'était faire mal, faire le plus de mal possible à l'autre.

Et tant pis pour les conséquences.

« T'es complètement taré, Black ! Je ne sais pas de quoi tu parles !»

C'était la première fois qu'il utilisait son nom de famille de cette façon.

« Je parle de Cyanide Sun. Des types qui veulent me découper en p'tites rondelles et me harcèlent depuis...oh, je ne sais même plus ! Mais tu n'as pas répondu à ma question. Est-ce que c'est toi ? Est-ce que c'est toi qui es responsable de la mort de mon frère ? »

« La...mort ? »

Les yeux de Remus s'écarquillèrent sous le coup de la surprise.

« Je...je ne savais pas. Je suis désolé. »

Etait-ce un aveu ? Il n'avait même plus envie de savoir, au fond.

« J'y crois pas, Rem. J'y crois plus. »

Ce n'était pas la colère qui avait dicté ces paroles. C'était le chagrin.

Un instant, il crut que Remus allait se rapprocher de lui, l'étreindre, effacer les horribles minutes qui venaient de passer.

Mais il n'en fit rien.

« Tu mens. Je suis sûr que tu mens pour parvenir à tes fins, comme toujours ! »

Des mots durs, cruels, et qui allaient droit dans la cible.

Le ton était venimeux, l'air vicié.

Dans leurs regards meurtriers, il n'y avait plus aucun soupçon de leur affection partagée.

« Ce n'est pas vrai ! Tu ne me connais pas suffisamment pour me juger ! » siffla-t-il, en rage.

« C'est parfaitement ça, Sirius. Je ne te connais pas. Et au fond, je n'ai pas envie de te connaître. » répondit sèchement Remus, le ton cassant, sans réplique.

Contre toute attente, ce ne fut pas un coup que Remus reçut. C'était l'écrasement meurtrissant des lèvres de Sirius contre les siennes, un baiser plein de rancune, d'amertume et de haine. La force et la violence à l'état brut, la pression douloureuse de ses bras autour de lui.

Tout fut fini, aussi soudainement que ça avait commencé.

« Je t'aimais. »

Les mots avaient été crachés comme une malédiction.

« Le comble, c'est que je t'aimais et que tu m'as trahi. » Une flamme dangereuse passa dans les yeux de Sirius. « Je te hais. »

Remus éclata de rire.

Un rire qui ne pouvait pas sortir de ces lèvres.

Un rire moqueur. Un rire cassant et méprisant.

« Tu joues les martyrs ! T'as toujours adoré ça ! Mais tu sais quoi, Black ? Tous tes beaux discours, tu peux te les garder ! J'en ai plus que marre de toi ! Plus que marre de toutes tes cachotteries, plus que marre de tous tes mensonges, plus que marre de devoir me cacher ! On a pas les mêmes valeurs, les mêmes rythmes de vie. On ne se ressemble même pas. Qu'est-ce que je foutais avec toi ? Je ne te connais même pas ! Je ne sais même pas qui tu es ! »

La rage se refléta sur les traits du vampire.

Et son cœur battait pour ça ? Pour s'entendre dire qu'il n'y avait jamais rien eu ? Que tout n'avait été qu'une erreur, qu'une grossière et regrettable erreur ?

Son orgueil ne pouvait pas le supporter.

S'il n'y avait jamais rien eu pour Remus, alors pour lui, ce serait pareil.

Il n'avait pas de cœur.

Il n'en avait jamais eu.

Il entendit un hoquet de surprise, non loin d'eux, le ramenant à la réalité.

Stephen le fixait, les yeux grands ouverts, effrayé, comme s'il était le diable en personne.

Il lui faisait peur ? Parfait.

Un sourire mauvais étira ses lèvres.

« Alors, c'est comme ça ? »

Sirius s'éloigna, brisant enfin le contact visuel avec Remus.

Un sourire tordait son visage. Il était de nouveau lui-même, le vampire froid, hautain et sans coeur.

Le cynisme à l'état pur.

Il fouilla ses poches et tira des clés de l'une d'entre elles.

Il lança le trousseau à Stephen, qui l'attrapa au vol, par automatisme.

« C'est à ton tour, maintenant, mon gars. »

Reculant et faisant face aux deux amants, il fit une révérence exagérée, ce sourire affreux toujours sur ses lèvres.

En se relevant, il fit semblant de ne pas voir l'expression choquée de Stephen, le visage dur de Remus.

Il quitta l'appartement en lançant un dernier « Mes meilleurs voeux de réussite ! » avec un éclat de rire.

La porte claqua avec un bruit sonore, sinistre.

Et ce fut comme si Sirius Black n'avait jamais existé.


Atmosphère : The Mystic Dream Loreena McKennitt, 2 juillet 2008

album Greatest Lovesongs Vol. 666 – HIM / chansons acoustiques – HIM / Beautiful (rock version) – HIM, 8 juillet 2008

Beim Ersten Mal Tut's Immer Weh – Oomph! / Niemand – Oomph!, 30 juillet 2008

album Dead Letters – The Rasmus / album U.S.C.H! – Turmion Kätilöt, 31 juillet 2008

album Monster – Oomph!, 23 août 2008

I'm sorry – Evergrey, 31 août 2008

Open My Eyes – The Rasmus, 3 octobre 2008

album Monster – Oomph!, 4 octobre 2008

Forgiven – Within Temptation, 11 octobre 2008

album Light From Above – Black Tide, 20 octobre 2008

albums Slania et Spirit – Eluveitie, 28 octobre 2008

Brich Aus – Oomph!, 31 octobre 2008

albums Karmacode et Comalies – Lacuna Coil, 14 novembre 2008

Pretty In Scarlet – Guano Apes, 15 novembre 2008

albums Karmacode et Comalies – Lacuna Coil, 22 novembre 2008

albums Taken By Force et Virgin Killer – Scorpions / albums The Poison et Scream Aim Fire – Bullet For My Valentine, 17 décembre 2008

Sin – Charon, 18 décembre 2008

Tout d'abord, quelques fautes que je me dois de corriger : je sais que j'ai dit dans le chapitre 14 que Regulus n'avait même pas seize ans mais en réalité, je lui en donne dix-sept. Parce qu'il doit être mineur et que l'écart entre Sirius et Reg ne doit pas être trop important.

Au chapitre précédent j'avais dit que Sirius ne pensait pas avoir signalé à Remus qu'il savait parler en français. J'avais oublié le fait que j'avais mentionné le contraire dans le chapitre 10, merci à Kleodie de m'avoir signalé l'erreur^^

Mot spécial à Kleodie qui, à cause de tout son amour pour Regulus et sa curiosité, a réussi à me trouver une nouvelle torture à infliger à ce pauvre perso. Tu dois t'en vouloir, hein ? ^^ Tu veux toujours les quatre (ou six ?) paquets de Kleenex par la poste ?

Ensuite, je m'excuse du retard phénoménal que j'ai pris pour ce chapitre. Il a été dur à écrire (je crois que vous comprendrez aisément pourquoi), ne souhaitant l'écrire que sous inspiration (je me suis forcée par le passé et ça n'a jamais donné de bons résultats) et il a bouleversé tous mes plans. A l'heure actuelle, je ne sais pas s'il y aura un épilogue ou non, finalement.

Et enfin, étant en blocus (pas le même sens en Belgique qu'en France, allez voir la définition sur Wiki) et mes examens débutant très très bientôt, vous comprendrez que mon état mental en ce moment est tout sauf glorieux (j'assassine celui qui osera me dire que l'université c'est facile) et que je serais incapable de poster avant un long moment.

Je suis très fière de ce chapitre. Il a mis du temps à venir, je me suis pas mal énervée dessus, la fin a eu beaucoup de versions différentes mais c'est définitif, j'adore celle-ci^^

En espérant que vous l'ayez apprécié autant que moi.

Oh, dernière chose : bon anniversaire à ma fic, qui a à présent deux ans, et bonnes fêtes de fin d'année à tous ! Que l'année 2009 vous apporte à tous joie et bonheur :)

Sorn