Encore merci à Evalyre, ma bêta, et à ceux qui m'ont laissé une review.
Chapitre 2
- On fait quoi maintenant? Demanda, Ianto, interloqué par l'attitude du médecin.
- Je vais glaner des infos chez mes potes, fit Gwen en désignant de la tête les policiers postés à l'extérieur du bâtiment dont ils avaient condamné l'accès depuis plus de 2 heures. Ensuite, ajouta la jeune femme, on avisera. De ton côté, renseigne-toi auprès de Tosh. Il nous faut le maximum d'indices et le plus rapidement possible, ok?
Ianto acquiesça et la suivit du regard lorsqu'elle sortit de la brasserie, l'air assuré. Mais il commençait à bien la connaître. Il savait qu'elle n'avait pas les épaules assez larges , qu'elle n'était pas aussi solide qu'elle voulait bien le montrer. Il resta un instant, à l'observer, sans pouvoir la quitter des yeux. Il sourit en la voyant replacer des mèches de cheveux de jais, de façon un peu nerveuse. Un geste de visible malaise auquel elle ajouta rapidement de grands signes en direction de la bijouterie voisine.
Ianto pouvait sentir l'angoisse de la jeune femme, rien qu'en l'observant à distance, et de dos. Elle était forte, certes, et professionnelle. Mais rien à voir avec la robustesse et le commandement à toute épreuve de Jack. Lui seul possédait la réponse à presque tout. Lui seul avait les nerfs dignes d'un chef de guerre. Seul Jack pouvait dénouer cette mission avec le sourire. Ce sourire sorcier qui manquait tant, à Ianto, là, à cet instant précis. Il secoua la tête, pour chasser les pensées croustillantes qui l'assaillirent. Ce n'était pas le moment de rêver au sourire de Jack. De regretter son absence ou son efficacité, oui, mais pas de vouloir sentir ses mains sur son corps fébrile, ou de caresser ses…
- Ianto, tu me reçois?
- Oui, Jack. Hum, Tosh, oui ?
Il entendit la jeune femme s'éclaircir la voix et s'estima chanceux d'être le seul à voir le rouge qui lui montait au front. Ianto faisait face au miroir panoramique du bar. C'est à ce moment qu'il les aperçut. Il demanda à Tosh de ne rien dire, à la grande surprise de l'informaticienne.
- Mais Ianto…
- Un instant, je te prie.
Embarrassé, le jeune homme se retourna et s'adressa avec la plus grande courtoisie possible aux deux dames assisses sur une des banquettes de la brasserie qui faisait coin.
-Euh… tout va bien, mesdames, nous sommes là. Nous avons l'habitude de ce genre de situations, il n'y a aucun danger…
- Vous avez l'habitude de voir des hommes disparaître dans des murs ? Mais quel genre de métier faites-vous donc? Vociféra la plus ridée d'entre elles, en faisant cogner son sac à main contre la table pour ponctuer chacune de ses syllabes.
Ianto garda son calme exemplaire, et leur offrit son plus beau sourire. Le plus beau après celui qu'il réserverait à son patron dès qu'il reviendrait. Il ne s'était pas encore mis d'accord avec lui-même pour sélectionner celui qui aurait le plus bel effet, mais Jack ne serait pas déçu.
- Ces braves hommes n'ont pas disparu , chère madame. Ils ont rejoint notre collègue et, croyez-moi, il est le meilleur dans ce cas précis. Les immeubles qui s'effondrent c'est toujours impressionnant mais c'est sans danger, répéta-t-il.
Ianto s'éloigna un peu des deux femmes frappées d'angoisse et jeta un œil à Gwen qui échangeait encore des informations avec deux de ses anciens collègues.
- Tosh, c'est bon, je t'écoute.
- Non, Ianto. C'est moi qui t'écoute. Où en êtes-vous? Je n'arrive pas à joindre Owen et Gwen m'a mise en stand-by.
- Tout est donc normal, Tosh. On a juste un petit problème de …dématérialisation, mais rien qui ne sorte de l'ordinaire.
- Ianto. J'ai eu un bug juste avant de vous voir, toi et Gwen, seuls dans la brasserie qui une seconde plus tôt était pleine de monde. Que s'est-il passé et pourquoi Owen ne répond-il pas?
La jeune femme avait peur. Ianto aussi mais il se devait de garder la tête froide. Surtout ne pas montrer son inquiétude grandissante. Il était au milieu de nulle part et ce nulle part ne correspondait à rien de connu, ni de visible par les moyens hautement sophistiqués de Torchwood. Il était dans une sacrée mélasse, pour faire court.
- Pour Owen, c'est normal, il fait la tête. Pour ce qui vient de se passer , en fait, je comptais un peu sur toi pour m'éclairer. Mais on va le sortir de là, Tosh,. Fais-moi confiance.
Ianto crut entendre Tosh rire.
- Tu ris? Demanda-t-il, sceptique.
Tosh toussota. Elle riait, effectivement.
- Tu parles comme Jack…C'est mignon.
Ianto s'énerva.
- Je ne vois pas ce que tu trouves de mignon, Tosh !
- Je …non, je pensais à lui. C'est tout, bredouilla la jeune femme, apparemment étonnée par le ton sec de son ami.
- Que peux-tu me dire sur la situation actuelle? Au lieu de perdre du temps à penser à l'Arlésienne?
- Tu n'as pas à me parler sur ce ton, Ianto, se rebiffa Tosh. Bien, reprit-elle sans attendre quelque excuse qui ne tarderait pas à venir, tout ce que j'ai pu récolter comme données converge vers la bijouterie, je t'envoie ça tout de suite. Il y a seulement un truc que je ne m'explique pas.
Ianto l'écoutait attentivement tout en lisant les messages qu'elle lui envoyait avec la vitesse d'un ordinateur sous logiciel amphétaminique.
- Quoi? Dit-il , lapidaire, occupé à lire les données et à surveiller les deux femmes toujours assisses dans le coin qui ne le quittaient pas d'une rétine.
- Le pic de Faille a eu lieu au premier étage de la bijouterie Harvey's. Un résidu a suivi jusque dans la brasserie où vous êtes. La Faille s'est refermée d'elle-même au moment où ces pauvres hommes ont disparu. D'accord?
- Je suis toujours d'accord avec toi, Tosh, répliqua Ianto, plus calmement.
- Donc nous sommes certains que la Faille s'est refermée en emportant ces personnes, et Owen. Mais pourquoi Owen n'est-il pas localisable? Pourquoi est-ce que je ne parviens pas à lui parler via les ondes? Alors que toi , tu es joignable… Où est-il?
- Calme-toi, Tosh. On va trouver une réponse logique à tout ceci. Je peux toujours lui parler s'il daigne seulement rebrancher son intercom.
- La Faille a emporté ces hommes, Ianto. Tu réalises ce que cela veut dire? Ils sont peut-être perdus à jamais. Et si Owen l'était aussi?
La peur étranglait la voix de la jeune femme.
- Personne ne sait ce qui se passe à travers la Faille, pas même Jack. Souviens-toi, il était aussi impuissant que nous face aux conséquences qui l'ont forcé à se sacrifier, alors..
- Justement, Ianto. Jack n'est pas là. Gwen est brillante, courageuse mais elle ne détient aucune réponse, et même si l'on finissait par trouver un moyen de sauver Owen et ces hommes, qui dit que l'un d'entre nous serait aussi infaillible que Jack? Nous sommes humains. Aucun de nous n'est une énigme bondissante, qui a la frénésie de l'aventure.
- Si nous étions inutiles à Torchwood, en tant que simples humains, pourquoi Jack nous aurait-il recrutés? Et d'autres avant lui ont réussi à faire de Torchwood ce qu'elle est aujourd'hui : une organisation puissante , indépendante et efficace.
- Tu parles vraiment comme Jack, fais gaffe. Lui rappela Tosh, amusée malgré tout.
Ianto n'avait pas tort. Tosh se détendit. Mais l'idée de savoir Owen prisonnier, en manque imminent d'air, et introuvable. C'était assez préoccupant pour un seul homme.
Gwen revint à l'intérieur et s'immisça dans la conversation.
- Tosh, selon la police, il y aurait 7 personnes disparues depuis hier à 23h56 et ce matin. Le pic de Faille de la veille doit figurer sur tes écrans, vérifie, tu veux bien?
- Tout de suite, Gwen.
- A quoi ça nous avance de dater le début de l'ouverture de la Faille? Osa Ianto, doucement, et louchant sur les deux dames assisses.
Gwen lorgna discrètement sur elles et ses grands yeux s'agrandirent un peu plus. Une grimace entre la malice et la gêne se dessina sur son visage raidi par le froid.
- Disons que nous saurons si la Faille d'hier et celle de ce matin font partie de la même fournée. Si oui, on pourra gratter sur ce qui s'est passé durant toute la nuit et..
- Gwen, fit Ianto en s'approchant d'elle. Et Owen? Le temps presse.
- Je sais ! Cria-t-elle.
On appuie toujours ses arguments quand on élève la voix, même si l'on n'a aucun argument à faire valoir. Ce qui était un peu le cas de Gwen.
Ianto avait l'habitude.
- Il doit forcément y avoir un moyen de savoir où il est. Je vais recalculer nos positions exactes depuis l'effondrement jusqu'à cette brasserie. Si je peux restituer sa position exacte lorsque j'étais dans la gaine d'aération , je devrais logiquement le situer puisqu'il n'a pas pu en sortir.
- Oui, c'est logique. Pas de panique, tout va rentrer dans l'ordre, clama Gwen en se retournant vers les deux statues, un large sourire sur les lèvres. Oh, mesdames, ajouta-t-elle l'air innocent, mais vous devriez rentrer chez vous. Tout est sous contrôle à présent.
- Je ne partirai pas sans mon fils, glapit la plus vieille.
- On nous a dit de ne pas bouger, s'excusa la plus « jeune ».
Gwen marcha vers elles, les mains enfouies dans son perfecto de cuir, et le sourire travaillé.
- Qui vous a dit de ne pas bouger d'ici? Demanda-t-elle, calmement.
- Gareth, mon gendre. Il a disparu avec les autres, dit la plus jeune, des larmes plein la voix.
Gwen continuait de leur sourire. Elle s'accroupit auprès d'elles et posa une main apaisante sur le bras de la plus jeune.
- Je m'appelle Gwen. Et vous?
- Fiona Swanson, mademoiselle.
- Maggie Parker. Mon fils est le gérant de la brasserie, piailla la plus âgée.
- Bien, Miss Fiona et Miss Maggie, cela ne sert à rien de rester assises à attendre. Vous seriez tout aussi bien au chaud chez vous. Nous vous contacterons dès que nous aurons du nouveau.
- Comment osez-vous, jeune fille? Nous sommes parents des disparus et nous ne bougerons pas d'ici, vous entendez?
Gwen secouait la tête, à la fois émue et agacée par la voix aigre de miss Maggie, cherchant une réponse cohérente et surtout pertinente qui les convaincrait de quitter les lieux. Ianto s'en chargea, sans crier gare. Il se posta devant les deux dames et leur ordonna d'un ton sec et autoritaire, mais étrangement lénifiant. Un peu à la Jack Harkness.
- Miss Fiona. Miss Maggie. Je vous somme de laisser travailler les professionnels sans plus attendre et de rentrer chez vous. Le cas échéant, je serais dans l'obligation de faire appel aux forces secrètes du Gouvernement auquel nous sommes directement rattachés. Suis-je clair?
Gwen se releva, aussitôt suivies des deux femmes, qui, sans un mot, opinèrent du chef et sortirent du bar précipitamment.
- Bien joué, Ianto. J'ai presque cru que Jack était revenu, le complimenta la jeune femme, en l'applaudissant.
- Qu'est-ce vous avez tous avec Jack? S'énerva Ianto en lui tournant le dos pour se pencher à nouveau sur ses calculs.
Observatrice, Gwen ne répondit pas à la question. Ianto savait très bien ce qu'ils « avaient tous » avec Jack. Comme lui, ils étaient en colère contre Jack. Comme lui, ils supportaient de moins en moins son absence. Comme lui, ils se sentaient un peu perdus, abandonnés. Comme à lui, Jack leur manquait, autant pour résoudre des situations critiques telles que celle-ci, que pour le reste. Surtout pour le reste.
Le silence qui s'était instauré entre eux fut rompu par l'arrivée de trois policiers, venus leur porter assistance , chargés de pioches, de marteaux, et autres boîtes à outils compactes.
- Ah ! S'exclama Gwen, soulagée.
- Voilà tout le matériel réquisitionné, agent Cooper.
- Super !
Elle les remercia et leur fit comprendre que leur présence n'était plus indispensable, en y mettant les formes et en les raccompagnant jusqu'à la sortie.
- Bon, on fait quoi, maintenant? Demanda Ianto.
- Tu as réussi à localiser Owen?
Gwen fouillait déjà dans une des boîtes à outils.
- Presque. J'envoie les infos à Tosh. D'ici on ne peut rien faire.
Gwen se releva en rejetant ses cheveux en arrière, l'air entendu. Elle était de son avis, hélas.
- Tu n'aurais pas dû les renvoyer, on aurait pu leur demander de défoncer le mur, expliqua Ianto, le nez dans son palm book.
- Quoi? Tu leur aurais fait prendre le risque de disparaître à leur tour? Fit-elle, offusquée.
- Si on disparaît, nous, alors qui nous viendra en aide? Rétorqua le jeune homme, étonné de sa réaction.
- Tu es sérieux?
- Tu vois une autre solution?
- Pas pour le moment, non! Dit la jeune femme en le défiant du regard, le visage dur.
Ianto soutint son regard sans sourciller puis fit mine de vérifier à nouveau ses calculs, en s'éloignant. Choquée, Gwen se dirigea vers le mur, l'examinant de long en large avant de lever la pioche qu'elle tenait dans la main. Owen n'avait pas disparu, impossible, se disait-elle. Il était quelque part, là, dans ces murs mangeurs d'hommes et il lui fallait agir vite.
- Hey, qu'est-ce que tu fais ? Attends ! Tosh a trouvé quelque chose !
- Quoi?
Ianto lui fit signe d'approcher et ouvrit le micro de son intercom.
- …je ne sais pas encore si c'est bien ça mais ce dont je suis certaine, c'est qu'Owen n'est pas du tout à l'endroit que tu m'as désigné, Ianto.
- Comment ça? Firent en chœur les deux jeunes gens.
- C'est un déplacement du temps et non de l'espace qui le retient prisonnier. Je suis remontée jusqu'à la nuit passée et c'est là que je l'ai localisé. Au premier pic de Faille détecté à 23h56 précises.
- Impossible, je n'y comprends rien. Avoua Ianto, perplexe.
- Vous y étiez tous les deux, en fait. Cette nuit , à la bijouterie Harvey's mais seul Owen est resté coincé dans le temps. Il faut à tout prix qu'il nous contacte, cette fichue tête de mule!
- Mais les 4 hommes de la brasserie, ils sont où? Ou quand? Demanda Gwen.
- Ils sont avec Owen, coincés dans le même segment de temps. Mais pas exactement ensemble, c'est dément. Aspirés en arrière. Mais de façon aléatoire…J'ai localisé les hommes de la brasserie, très précisément mais aucune trace manifeste d'Owen.
- Voilà qui est surprenant, pour une fois, plaisanta Ianto. Alors, on fait quoi maintenant? Dit-il en fixant Gwen.
- On y va !
Gwen se redirigea vers le mur et s'apprêta à démolir le béton recouvert de papier peint aux couleurs blafardes et passées.
- Non ! Cria Ianto. Tu veux bien arrêter de prendre des risques inutiles, Gwen!
- Qu'est-ce que tu proposes à la place? Attendre que le mur s'ouvre de lui-même comme la Mer Rouge devant Moïse?
Ianto lui enleva la pioche des mains et la regarda sévèrement.
- Je propose d'attendre que Tosh ait plus d'informations avant de nous sacrifier. Si Owen est coincé dans le temps et non dans l'espace, cela signifie sans doute qu'il n'est pas à court d'oxygène.
- Je ne comprends rien à rien. C'est lui-même qui t'adit qu'il manquait d'air, non?
- C'est exact. Mais peut-être que depuis qu'il nous lâché, il a progressé? Changé de place? Il faut réussir à lui parler, c'est le meilleur moyen pour savoir quel danger le menace, lui et les 4 hommes.
- Ok.
Gwen s'affala sur une des banquettes.
- De toute façon, je ne suis bonne qu'à agir, pas vrai? Je ne suis qu'une ancienne flic. Soupira-t-elle en se tenant la tête.
- Ne dis pas n'importe quoi, Gwen. Oui, Tosh , je t'écoute.
Gwen vit le visage de Ianto se durcir méchamment. Prise de panique, elle se leva et colla son oreille contre la sienne assez vite, hélas, pour entendre les dernières paroles effroyables de Tosh.
- …Owen n'est pas dans le même segment de temps que les quatre hommes. C'est confirmé. S'il l'on décide de profiter d'un éventuel résidu de Faille, il va nous falloir choisir. Ramener et sauver ces hommes et sacrifier Owen. On ne peut pas tous les sauver, il va falloir trancher. C'est horrible.
Tosh retenait des sanglots. Elle avait visiblement pris sa décision. Accepter de sacrifier Owen. Choix déontologique.
Gwen, quant à elle, semblait fortement ébranlée par la nouvelle et incapable de se prononcer. Elle sortit au grand air, sur le pas de porte, pour ne pas fléchir devant Ianto.
Les policiers à l'extérieur, toujours aussi nombreux, patientaient en refoulant les badauds en dehors du périmètre de sécurité. Le ciel se chargeait de nuages lourds et menaçants. Jack avait disparu. Et c'était au tour d'Owen de partir dans l'inconnu pour toujours. Gwen eut le cœur serré, et c'est avec stupeur, et une légère bouffée de soulagement, qu'elle entendit Ianto l'appeler.
- Gwen, viens. On va sauver Owen !
Des picotements au niveau des mollets réveillèrent Owen, l'extirpant de sa lente léthargie. Lorsqu'il ouvrit les yeux, la clarté de l'endroit l'aveugla presque. Bon sang, c'était donc ça le Paradis? Des rais étincelants, flamboyants, éclatants de mille feux multicolores. Du vert émeraude au rouge rubis? Du jade au blanc cristallin?
Il fut surpris de pouvoir étirer ses jambes maigres et engourdies de tout son long. Et même d'étendre ses bras, à même le carrelage blanc, sans toucher le moindre obstacle solide. Excepté un immense présentoir où étaient couchées quelques dizaines de perles nacrées qui roulèrent sur le sol, dans un ballet fracassant et mélodieux à la fois, rivière anarchique de pierres précieuses qui vint finir sa course au pied de l'escalier menant à la remise.
Owen se trouvait dans la bijouterie, au milieu des diamants, des bagues en or et des montres de luxe rutilantes. Les néons au plafond illuminaient de leur éclat criard la totalité de la grande pièce.
- Je suis riche ! Réussit-il à dire en se relevant totalement. Sa mallette posée à ses pieds, sa lampe torche à la main. C'est pas possible !
Un coup d'œil à l'extérieur et la surprise, l'incompréhension absolue, se lut sur son visage. Il faisait nuit noire.
- Ianto? Tu me reçois?
Personne.
- Fait chier !
Le médecin fit une rapide inspection des lieux et essaya encore.
- Ianto? Gwen? Tosh? Hohé du bateau, il y a quelqu'un? Mais c'est quoi ce bordel encore?
C'est alors qu'il entendit des voix, d'abord faibles puis tout à fait claires. Il n'était pas tout seul, réalisa-t-il, soulagé. Il se dirigea vers les bruits qui le conduisirent vers ce qui devait sans doute être l'atelier. Ou le secrétariat. Ou la remise du magasin. Derrière le présentoir principal, près des caisses.. Il poussa la porte en bois sculpté et découvrit trois personnes recroquevillées sur elles-mêmes, les yeux agrandis par la peur. Deux femmes et un jeune homme d'une vingtaine d'années, tous plongés dans l'obscurité la plus totale. Owen dirigea sa torche sur lui-même pour leur permettre de voir son visage qu'il espéra assez rassurant.
- N'ayez pas peur. Vous n'avez rien à craindre. Je suis le docteur Owen Harper et je suis là pour vous sortir de ce trou.
- Vous êtes de la police? Lui demanda le jeune homme, tétanisé.
- Non, mais je collabore souvent avec elle. Ne vous inquiétez pas. Je vais m'approcher et vous examiner, si vous le voulez bien, d'accord?
Devant leur consentement muet, Owen s'avança et se mit à genoux en face d'eux. Il commença par ausculter l'une des deux femmes.
- Dites-moi, comment vous appelez-vous?
- Janet Harrington. Elle, c'est Louise Morris, et voici Ewan, notre stagiaire.
- Bien. Vous m'avez l'air en pleine forme, miss Harrington.
Owen examina ensuite Louise, une ravissante rousse, la petite trentaine et le buste généreux qu'il aurait voulu explorer de bien d'autres façons moins médicales.
- Parfait, vous n'avez rien.
- Sauf la trouille de retourner en boutique, oui! Avoua Ewan lorsque le médecin s'approcha de lui pour vérifier que tout allait bien également de son côté.
- Que s'est-il passé? Vous pouvez me raconter?
- Difficile à décrire, marmonna Ewan.
- On était sur le point d'aller se coucher, Louise et moi quand Ewan, qui dort ici durant sa formation, s'est mis à crier depuis sa chambre qui se trouve à l'étage.
Le jeune homme, penaud, consentit à s'expliquer.
- J'ai soudain ressenti une violente décharge électrique dans le bas des jambes, puis à la tête. Je ne dormais pas encore, mais je serais bien incapable de vous dire ce qui a provoqué ces douleurs. Des fissures aveuglantes de plus en plus grandes ont rayé une bonne partie du plafond et y avait comme une boule noire qui tourbillonnait au milieu. Après je me suis réveillé, ici. Miss Morris est venue me chercher, elle et Madame Harrington m'ont porté jusqu'en bas. C'est là qu'on est caché depuis tout ce temps.
- Quelle heure était-il, vous vous en souvenez?
- Oui, il était exactement…
Louise n'acheva pas sa phrase. Elle avait les yeux sur sa montre et le visage qui s'allongeait.
- …23h56, comme maintenant !
Owen se dépêcha de changer de conversation. Mais il vérifia sur sa montre. C'était le même son de cloche. Il était encore 23h56.
- Bien, et vous Mesdames, avez-vous vu quelque chose de similaire ou tout à fait autre chose?
- Non , mon jeune ami. Nous dormons à cet étage, la porte au fond, c'est notre chambre. Tout ce que j'ai pu voir, en allant à l'étage du dessus, c'est un trou béant dans le plafond , là où Ewan dort. En fait c'est un ancien atelier que l'on aménagé en studio pour le petit.
La directrice du magasin parlait calmement, sans tremblement. Owen tentait de réfléchir le plus vite possible à ce que tous ces évènements impliquaient mais un détail le titillait. Oh, pas grand-chose. Il se demandait simplement où était passé Ianto?
- Bien, bien. Dit-il machinalement en se relevant. Il n'y a plus rien à craindre désormais, venez avec moi.
Il tendit une main galante à Madame Harrington qui l'accepta volontiers, puis il proposa la même main, un tant soit peu plus caressante à Louise. Celle-ci lui sourit et rougit. Owen regretta d'être plongé dans le noir. Il adorait voir l'effet qu'il avait sur les filles, en particulier les rousses.
Les deux femmes sortirent les premières. Ewan piaffait nerveusement. Il refusait de franchir le seuil de la porte en bois. Owen le saisit doucement par le bras et le rassura.
- Allez, Ewan. Montre-toi brave devant tes patronnes. Au fait, tu fais ce stage dans quel cadre professionnel?
Tout en lui répondant, Ewan sortit à son tour de la remise.
- Je fais des études en micromécanique. J'aimerais me spécialiser dans la réfection des montres et horloges de caractère.
- Mouais, encore des histoires de temps, de morceaux de temps, soupira Owen, plus à lui-même qu'au jeune homme.
Le magasin était tel qu'ils l'avaient laissé à la fermeture, à l'exception d'un tourniquet qui avait croisé les bras d'Owen, un quart d'heure plus tôt. Le jeune médecin s'empressa de le remettre sur roulettes. Sans nouvelles de Ianto, il commençait à paniquer légèrement.
- C'est donc à l'étage que ça se passe, n'est-ce pas, docteur?
- Oui, mais c'est terminé. Croyez-moi. Vous voyez bien qu'il n'y a personne d'autre que moi, donc pas d'assistance égale pas de dégâts majeurs. Vous avez une bonne assurance, j'imagine?
- Nous sommes dans une bijouterie, monsieur Harper. Lui fit remarquer la jolie Louise.
- Owen, appelez-moi Owen.
Cette fois-ci, Owen était aux premières loges pour voir le visage de la jeune femme s'empourprer avec délicatesse. Il lui sourit largement, en dodelinant de la tête, réjoui devant le spectacle.
- Ewan, soyez assez aimable pour vérifier que rien ne manque dans les caisses. Tenez, voici la clé.
Le jeune homme s'exécuta tandis que Louise et Madame Harrington arpentaient les rayons, pour s'assurer que tout était en place. Owen, appuyé contre une colonne à droite des caisses, épiait sans vergogne les chevilles, en bas, puis les boucles rousses, en haut, qui dépassaient des rayons. Tel un chien sur la banquette arrière d'une voiture qui est tout le temps d'accord avec tout le monde.
- Je ne comprends pas, dit Madame Harrington en revenant vers le jeune homme. Owen se redressa et adopta une posture attentive et professionnelle. Si ce n'est ses yeux, irrésistiblement frappés de strabisme convergeant vers la jeune Louise.
- Pas de vol. Pas d'effraction. Personne. Aucun saccage matériel…
- C'est un phénomène atmosphérique des plus communs. La nouveauté c'est qu'il se produit en milieu urbain, mais rien à craindre. Votre assurance marchera à 100%.
- Car vous savez ce qui s'est passé? Demanda Louise, qui dévoila son ravissant visage au détour d'un rayon spécial « bagues de fiançailles ».
- Absolument. C'est la routine. Mentit Owen, trop fier d'en mettre plein les jolies mirettes à cette adorable vendeuse.
- Mais vous êtes un médecin. Comment connaissez-vous les phénomènes météorologiques? S'étonna Ewan.
Vif, le stagiaire !
Owen se racla la gorge et plissa le front, concentré vers la poitrine de Louise, puis sur son oreillette désespérément muette.
- Je les connais, c'est tout, dit-il, l'air mystérieux. Vous feriez mieux de trouver un autre endroit pour dormir, pour quelques jours, le temps que nos experts viennent vous réparer les dégâts, ok?
- Mais vous venez de nous assurer qu'il n'y avait plus de danger, docteur ! C'est que nous ne savons pas où aller.
- Moi je peux demander à mon oncle de nous héberger, pas de soucis, clama Ewan, sortant son portable de son blouson, soulagé de pouvoir quitter cet endroit bizarre sur le champ et sans perdre la face.
- Parfait, conclut Owen en s'approchant de Louise. J'ai de la place chez moi, si l'oncle du petit est complet.
Un sourire et un teint pivoine enchantèrent le médecin au-delà du raisonnable.
- Miss Morris peut venir chez mon oncle !
Owen voulut se servir de l'un de ses scalpels pour occire le jeune effronté. Il en pinçait aussi pour la jolie rousse? Soit.
- Je veux vous voir partis d'ici cinq minutes. C'est compris? Ordonna-t-il, déçu de ne pouvoir concilier sa mission et les aléas parfois agréables de son métier à risques.
En parlant de mission, il était temps pour lui de comprendre ce qui lui était arrivé depuis qu'il avait franchi le seuil de cette maudite bijouterie. Et diable que faisait Ianto, à ne plus donner signe de vie?
Owen regagna le premier étage. Là où le trou dans le plafond l'avait envoyé au pays des songes. Une odeur de bois cramé lui agressa les narines. Une fois dans la pièce, Owen avança lentement vers la cavité dont le diamètre ne dépassait pas trois pieds. Il n'eut pas le temps de viser le trou avec sa torche.
La fumée noire au dessus de sa tête se reforma à une allure folle et Owen de murmurer :
- Oups !
Et de s'effondrer à nouveau.
A suivre, of course...
