Chapitre 29

Première partie

J'éclate de rire.

Je marche et je ris aux éclats.

Chaque secousse traverse mon corps comme une vibration intense, une décharge électrique.

C'est incontrôlable et ce n'est même pas euphorique. C'est juste un rire qui sort, un rire de fou, un rire d'aliéné.

Un rire pour éviter de hurler.

Et c'est comme si chaque secousse cassait un peu plus mon corps. J'ai l'impression de tomber en pièces à force de rire.

Peut-être que si je continue, je disparaîtrai.

Ça peut n'être que bon, pas vrai ?

Mais mon rire se calme, petit à petit. J'ai mal à la gorge.

Je ne me rends pas compte de combien de pas j'ai fait. Je ne sais pas quelle direction j'ai pris. Je m'éloigne de Remus et c'est tout ce qui compte.

Je percute des gens sur mon passage mais n'y prête pas attention. La pluie tombe drue sur ma tête mais je ne ressens pas le froid qu'elle me cause.

Mon corps est déjà froid depuis longtemps de toute façon.

Mon euphorie passagère n'est plus là et la réalité des derniers événements m'écrase comme un poids insurmontable.

Etait-ce il y a quelques minutes seulement ? J'ai l'impression que ça fait des jours, des semaines, peut-être même des siècles.

L'image de son visage est si nette que c'en est douloureux. Tout le mépris, tout le dégoût que je lui faisais éprouver.

Et je l'aimais.

Les mots étaient sortis d'eux-mêmes. Je ne les avais jamais formulés ni à voix haute ni même dans ma tête. Un vampire n'éprouve pas de sentiments.

Un vampire ne doit pas éprouver de sentiments.

Si ça pouvait remédier au problème, je m'arracherai bien le cœur.

Je me retrouve bientôt trempé, mes chaussures faisant un bruit désagréable tandis que je continue de marcher sans direction précise. Les gens courent autour de moi, parapluie et sac sur la tête, protection de fortune. Je suis bousculé de part en part mais n'y prends pas garde.

Est-ce que je vais marcher toute la nuit à ressasser tout ce qu'il y a dans ma tête ? Probablement.

J'aimerais pouvoir effacer tous les souvenirs qui le concernent. Ce serait plus facile alors. Retourner à mon ancienne vie sans problèmes, sans questions.

Une part de moi voudrait être en colère, s'insurger contre ce qu'il m'a fait. Me vendre ainsi, me livrer littéralement à des meurtriers, me tromper, me trahir.

Et Reg...

Non, il n'a jamais pensé à Reg.

Je soupire.

Je devrais rentrer au repère, en faire part à Père et Mère. Mais je n'en ai pas le courage, je n'en ai pas la force.

J'aimerais tant pouvoir tout effacer.

Je percute quelqu'un, encore.

Mais alors que je compte passer mon chemin, une main sur mon épaule me retient.

Quoi ? On veut me chercher la bagarre ? Remarque, ce serait un moyen comme un autre d'évacuer mes soucis.

Je relève les yeux, à peine intéressé. De toute façon, si je le voulais, je pourrais réduire l'humain qui m'importune en miettes.

Si je le voulais.

Mais est-ce que je le veux vraiment ?

Mon regard capte un reflet d'or terni avant toute chose.

Je sens comme un tressaillement parcourir mon corps. Mais non. Ce n'est pas lui.

Face à moi se trouve une jeune femme à l'air inquiet. Elle ne doit pas avoir plus de vingt-cinq ans. Un pli barre son front pendant qu'elle me fixe avec une telle insistance que c'en est presque indécent.

J'ouvre la bouche pour lui demander ce qu'elle me veut quand je remarque qu'elle tient un parapluie turquoise à la main et que la soudaine averse ne tombe plus sur moi mais forme comme un rideau autour de nous.

Il y a encore des gens généreux sur terre, c'est tellement rare.

J'amorce un mouvement pour passer mon chemin sans un mot quand je sens sa paume se presser un peu plus fort sur mon épaule.

Sa naïveté la perdra.

Je pourrais la tuer si ça me chantait.

Son regard croise une nouvelle fois le mien et je peux y voir toute l'inquiétude qu'elle ressent.

Une bonne samaritaine. Et forcément, c'est sur moi que ça tombe.

Pourquoi les gens ne comprennent-ils jamais quand on doit vous laisser seul ?

Si je lui montrais mes crocs...serait-elle effrayée et partirait-elle en courant ?

Sûrement.

Alors pourquoi je ne peux pas me décider à mettre fin à ce contact ?

J'ai l'impression que la chaleur de son corps se diffuse au mien, à cause de notre proximité. Et même si ce n'est qu'une illusion, ça fait du bien.

Ses cheveux, qui sont sûrement d'un magnifique blond quand ils sont secs, ont la couleur de l'or terni. De fines mèches collent à son front et se perdent dans son léger décolleté. Elle doit avoir les cheveux légèrement ondulés.

Son souffle est chaud sur mon visage. C'est comme s'il faisait partir une partie du froid qui m'étreint.

Son visage est délicat. On dirait qu'elle a gardé quelques traits de l'enfance dans ses joues rouges et ses lèvres bien dessinées qui doivent probablement avoir une facilité à sourire. Il respire l'amabilité et la fragilité. Douceur et beauté rassemblées.

Je ressens comme un choc quand je rencontre ses yeux une nouvelle fois. De cet angle, un rayon de lumière dispensé par un lampadaire proche donne comme un reflet d'or à ses yeux brun clair. C'est une couleur lumineuse, comme si le soleil était entré en eux pour ne plus en sortir.

Elle resserre sa main sur moi, mais doucement cette fois, et ses lèvres articulent des mots.

« Vous allez bien, monsieur ? »

Au ton insistant de sa voix, je devine qu'elle a dû me poser plusieurs fois la question.

J'ai la tête ailleurs. Quelque chose m'échappe. Mais quoi ?

Je lui rends son regard, ne sachant trop que dire pour briser le silence et ne pouvant me résigner à la quitter. C'est comme si mes pieds avaient décidé de s'enraciner dans le sol.

« Vous devriez rentrer chez vous, monsieur. Vous allez tomber malade. » persiste-t-elle.

J'ai envie de rejeter sa gentillesse. Je n'ai pas besoin d'elle. Je n'ai besoin de personne.

Pourquoi ne me laisse-t-elle pas seul ?

« Je ne peux pas rentrer chez moi. »

Ma voix est rauque, elle se fêle. Douloureux souvenir du rire dément.

Une lueur d'incertitude vacille dans ses yeux, elle semble perdue.

Alors, enfin, le contact visuel est brisé et elle examine mes vêtements – noirs, trempés – puis remonte à mon visage ravagé.

La traque, les chasseurs, le stress. Tout ça se grave sur mes traits émaciés, mes cernes violets.

Je dois avoir l'air d'un junkie.

Et pourtant, ça ne l'empêche pas d'éprouver une compassion écoeurante pour moi, d'avoir de la sollicitude à mon égard.

« Pourquoi ? »

Je lui lance un regard glacial.

Parce qu'elle croit peut-être que je vais lui confier ma vie ? Foutaises !

Face à mon silence, on dirait qu'elle veut s'effacer.

Abandonne ma jolie. Ça vaut mieux pour toi et moi.

Mais non, elle persiste.

« Vous ne devriez pas rester ainsi sous la pluie. Vous allez attraper froid. »

J'ai envie de rire.

C'est une inconnue qui s'inquiète de ma santé alors que lui m'a carrément jeté dehors...c'est le monde à l'envers !

« Je n'ai pas besoin de votre aide. »

Mon ton est tranchant, mon visage, tout sauf aimable et pourtant, ça ne la décourage pas.

« Laissez-moi vous inviter à prendre un thé. Au moins jusqu'à ce que la pluie cesse. »

N'avait-elle pas conscience qu'il était tard et que j'étais un parfait étranger ? Cette erreur pouvait lui coûter la vie.

Devant son air suppliant, je ne résiste pas longtemps.

Ses yeux ont quelque chose contre lequel je ne peux rien.

Elle finit par m'entraîner, tirant sur ma main, vers un pub encore ouvert à cette heure.

L'endroit est petit, enfumé, chaud. L'odeur de bière et de cigarette me prend à la gorge. La musique, diffusée en volume assez bas, doit dater des deux décennies précédentes.

Depuis combien de temps n'étais-je plus entré dans un endroit de ce genre ?

Rapidement, elle nous déniche une petite table dans un coin. J'obtempère sans difficulté et m'assieds à la place qu'elle me désigne tandis qu'elle file vers le comptoir après m'avoir soufflé un « je reviens, ne bougez pas ».

Je pourrais partir. Quitter ce rôle qu'elle m'assigne malgré moi et pourtant, je ne le souhaite pas vraiment, au fond de moi.

Être ici a quelque chose de grisant. J'ai l'impression d'être...vivant. Quelconque. Que ce que je suis n'a aucune importance, que mon passé n'existe pas.

C'est comme si j'étais suspendu dans le temps.

Je n'arrive pas à m'intéresser vraiment à ce qui m'entoure, ma concentration rechigne à se focaliser sur quoique ce soit.

Le vide est tellement préférable.

Ce n'est que quand une petite main fine entre dans mon champ de vision, ainsi qu'une tasse de thé fumant que je redresse la tête.

Sans un mot, ma compagne prend place en face de moi et porte le breuvage chaud à ses lèvres.

Agit-elle aussi rapidement pour dissimuler sa gêne ? Probablement. Sinon, elle aurait au moins enlevé la veste humide qui lui couvre le dos.

Je murmure un « merci » du bout des lèvres et pose mes mains autour de la tasse brûlante.

La chaleur me fait du bien.

Quelques secondes de silence gêné s'ensuivent. Elle a eu le temps boire la moitié de sa tasse de thé et de retirer sa blouse en cuir noir – ce n'était pas un vêtement de femme –, laissant voir sa légère chemise blanche trempée de pluie, malgré la protection de fortune apportée par la veste. Elle a dû l'enfiler assez maladroitement.

Le parapluie turquoise s'égoutte à ses côtés, au pied de sa chaise.

Son visage est fort agréable et elle est juste assez maquillée pour que ce soit joli et naturel sans être le moins du monde vulgaire.

Ses lèvres roses s'entrouvrent enfin.

« Comment vous appelez-vous ? » demande-t-elle, sa voix douce faisant courir des frissons dans mon échine.

« Shane. Je m'appelle Shane Carter. » fais-je en réponse.

Elle me sourit, visiblement contente de ma coopération.

Inutile de lui préciser qu'il s'agit juste d'un pseudo que j'utilise.

« Je m'appelle Sarah. Sarah Neill. Je suis enchantée de vous connaître Shane. »

Je lui souris en réponse pendant qu'elle boit son thé.

Voyant que je ne fais aucun geste pour l'imiter, elle désigne ma tasse du menton.

« Buvez vite. Il va être froid. »

« Je n'aime pas le thé. » réponds-je.

« Oh. » Elle semble mal à l'aise et un peu perplexe. Un anglais qui n'aime pas le thé ? C'était vraiment curieux. « Peut-être désirez-vous un café ? Ou un soft ? Je peux aller en chercher si vous voulez. » dit-elle tout en se levant.

Je la retiens par le bras. Réflexe automatique.

« Non, ce n'est pas la peine. C'est déjà très aimable à vous de m'avoir payé ce thé, rien ne vous y obligeait. Je suis désolé d'abuser de votre gentillesse. »

Malgré moi, ma voix a pris des accents charmeurs. Des années de pratique ne s'effacent pas aussi facilement.

Elle rougit légèrement et se rassit.

Pitié, que le temps passe et que cette foutue averse cesse. Je veux sortir d'ici.

Les minutes s'écoulent. Je fixe ma tasse, l'œil vague, quand je ne regarde pas la fenêtre, l'esprit ailleurs. Je la sens me jeter de temps à autre des coups d'oeils discrets.

Lassé de ce petit jeu, je relève les yeux, la surprenant en flagrant délit. Aussitôt, elle baisse la tête, honteuse. Mais j'ai eu le temps de reconnaître la lueur dans ses yeux.

Une once d'inquiétude, une pointe de curiosité, mais surtout de l'intérêt et de la convoitise.

Toujours la même vieille rengaine.

Certains jours, je maudis les Black pour m'avoir légué des gènes aussi favorables.

Même détruit, je reste séduisant. J'en aurais ri si j'avais pu.

Elle brise à nouveau le silence gêné et quasi électrique qui s'est instauré entre nous.

Je reconnaîtrais cette tension entre mille.

Le chasseur et sa proie.

Mais je n'ai pas envie de chasser. Je n'ai pas envie d'une proie.

Je veux juste partir.

« Vous m'avez dit que vous ne pouviez pas rentrer chez vous, tout à l'heure. » me fait-elle remarquer, un peu intimidée, ne sachant pas trop comment se comporter envers moi.

Je pouvais aisément deviner les pensées qui trottaient dans sa tête : j'essaie de le séduire ou je l'aide tout simplement sans rien tenter ?

Je préférerais qu'elle me laisse tout simplement tranquille.

« C'est exact. » répondis-je, froidement.

J'étais imbuvable. Injuste. Toute personne sensée m'aurait évité comme la peste.

Alors pourquoi s'acharnait-elle à me parler ?

Elle s'agita nerveusement devant mon mutisme.

« Vous ne me répondrez pas si je vous demande pourquoi. »

Ce n'était pas une question.

« Non. »

Autant jouer carte sur table.

Je ne suis pas un menteur, malgré ce que certaines personnes peuvent croire et prétendre.

Je fis semblant de ne pas remarquer le pincement qui m'étreignit à l'emplacement d'où devait se trouver mon cœur.

Je n'avais pas de cœur.

« Savez-vous où vous allez passer la nuit ? »

J'haussais les épaules.

« Dehors probablement. »

Que voulait-elle que fasse un vampire la nuit ? Rester enfermé alors que du sang frais l'attendait dehors ?

Elle se mordit la lèvre, l'air en proie à un combat intérieur.

Les vampires normaux n'ont pas la capacité de lire dans les pensées. C'est parfois très contrariant.

« Vous...pouvez rester chez moi pour cette nuit, si vous voulez. »

J'haussais un sourcil, malgré tout légèrement surpris.

Certes, j'aurais dû m'attendre à ça mais l'entendre aussi...clairement était perturbant.

Peut-être était-ce juste un élan de générosité ou de charité ? Mais j'en doutais profondément.

« Vous ne me connaissez pas. » l'admonestai-je.

Elle rougit devant mon ton dur. D'embarras, d'indignation ou de colère ?

« Vous avez l'air d'avoir besoin d'aide. » fit-elle, bravement, en plantant ses yeux dans les miens.

Son arme la plus redoutable.

Seigneur, pourquoi je ne savais pas y résister ?

« Je n'ai pas besoin d'aide. »

« Vous ne seriez pas ici si c'était le cas. Vous avez accepté de me suivre. »

« Vous m'avez forcé. »

« Rien ne vous oblige à rester. »

Notre échange ressemblait à un combat. Qui l'emporterait ?

Je pouvais déjà donner la réponse à cette question.

Je soupirai, sans répondre, et ce fut sa victoire.

J'avais envie de partir. De m'éloigner de tout. Et pourtant, une partie de moi voulait rester là, s'accrochait à elle. Parce qu'une foutue voix dans ma tête que je ne pouvais faire taire murmurait insidieusement : Peut-être qu'elle, elle pourra te faire oublier.

Et c'était tentant. Et c'était facile.

Je contrai néanmoins, souhaitant malgré tout opposer une résistance, même si ce n'était que comédie.
J'avais déjà abandonné il y a longtemps.

« Vous n'avez pas un petit ami ? » demandai-je, en désignant vaguement du doigt le blouson en cuir noir qui reposait à présent sur le dossier de la chaise.

Elle eut l'air perplexe quelques secondes avant de comprendre mon sous-entendu.

Puis, le soulagement se peignit sur ses traits et elle répondit hâtivement : « Oh non. J'étais chez mon frère. Il m'a prêté son blouson quand il a vu qu'il pleuvait, c'est tout. Je n'ai pas de petit ami. »

C'était une façon plus ou moins subtile de me dire que je lui plaisais et que j'avais le champ libre.

Une part de moi hurlait à l'imprudence. Une autre à l'inconscience. Une autre encore me soufflait d'en profiter, que c'était une occasion rêvée, qu'elle pouvait être toute à moi si je le voulais. Victime ou plus, si affinité.

Et puis, au fond, pourquoi pas ?

« Je pourrais. » finis-je par déclarer.

Elle a l'air un peu perdue. De quoi parlais-je ? « Pardon ? »

« Je pourrais. Rester chez vous cette nuit, je veux dire. »

« Oh. » Elle rougit. De plaisir ou de gêne ?

Elle a l'air délicieuse ainsi. Peut-être que je pourrais...

Elle balbutie un petit moment avant de reprendre contenance. « Bien. »

Et son ton à ce moment-là vaut toutes les promesses qu'elle ne formulera jamais à voix haute.

La tension est toujours là, peut-être plus forte qu'avant, mais surtout, elle a changé.

Inutile de mentir. Je ne suis pas indifférent.

Elle termine son thé en silence, cachant par ce geste ses mains légèrement tremblantes.

Je ne lui fais aucune remarque.

Bientôt, nous nous levons de table d'un commun accord et la proximité entre nous n'est pas due au hasard.

Mon instinct tente de refaire surface mais je le refoule. Je ne suis pas une bête.

La pluie s'est légèrement calmée dehors et elle appelle un taxi.

Même à cette distance prudente que j'instaure entre nous, je peux sentir sa chaleur.

C'est grisant.

Le taxi arrive bientôt et nous nous engouffrons tous deux à l'arrière.

Son flanc se presse agréablement contre le mien. Est-ce volontaire ? Je lui jette un coup d'oeil en biais. Elle regarde droit devant elle mais je peux la sentir tendue.

Peut-être, peut-être pas. Je ne sais pas trop quoi penser.

Soudain, elle tourne la tête vers moi, comme si elle avait remarqué mon manège. Surpris, j'inhale de l'air abruptement.

L'odeur. Je connais cette odeur.

Désespérément, mon esprit tente de comprendre. Il y a quelque chose qui m'échappe !

« Shane ? Tu vas bien ? »

Je remarque à peine qu'elle m'a tutoyé. La tête me tourne. Quelque chose ne va pas.

Bientôt, elle pose une main sur mon front, pour la retirer presque aussitôt.

Je vois toute son inquiétude dans ses yeux brun clair, presque dorés.

« Mais tu es gelé ! Depuis combien de temps tu traînes dehors ? »

Je secoue la tête, espérant par ce geste écarter le mauvais pressentiment qui m'étreint la gorge.

« Shane ! »

« Je vais bien. » réponds-je, un peu trop sèchement.

Elle se braque et recule, comme si je l'avais frappée.

N'était-ce pas ce que je voulais ? La paix ? Alors pourquoi je ne peux pas m'empêcher de me sentir blessé par la peur que je vois dans son regard ?

Le reste du trajet se déroule dans un silence pesant.

Chacun de nous regarde soit par la fenêtre, soit devant soi. Cette fois, c'est une tension désagréable qui s'est installée entre nous.

Bientôt cependant, nous arrivons à destination et une fois à l'air libre, c'est comme si le poids de notre différent venait d'éclater comme une bulle.

La pluie est toujours là mais nous nous dépêchons d'arriver jusqu'à son appartement.

Le bâtiment, sans être très neuf, est plus que dans un état respectable. Ça doit être agréable de vivre ici.

Docilement, je la suis à travers les escaliers de bois et les murs couverts de papier peint vert bouteille jusqu'à ce qu'elle s'arrête devant une porte. Je n'ai pas fait attention à l'étage et je ne note pas le numéro.

Ses mains tremblent pour faire entrer la clé dans la serrure.

Serait-ce de froid, de peur ou d'excitation ? Peut-être un mélange des trois.

La porte s'ouvre enfin, elle pénètre chez elle et elle allume la lumière, me révélant un moderne et coquet petit appartement, dans des tons colorés et joyeux, tels que le turquoise ou le vert menthe.

Je ne m'appesantis pas à prêter une grande attention aux pièces qu'elle me désigne du doigt.

Sa voix craque légèrement quand elle m'annonce enfin les mots « la chambre ».

Le regard qu'elle me lançait à l'instant aurait pu être comparé à celui que le mouton aurait jeté au loup qui s'était introduit dans la bergerie

La pièce n'est pas très grande mais confortable. Dans des tons plus doux que dans les autres pièces, elle arborait un joli bleu pastel, un sol en vinyle et des rideaux blancs.

La plupart des meubles étaient en bois clair, la décoration était simple. Quelques cadres ornaient ci et là les murs. Je m'avançai un peu, jetai un coup d'oeil aux photos. Aucune photo d'un garçon assez proche pour que ça paraisse suspect. Elle n'avait pas menti, elle n'avait pas de petit ami. J'inspectai le reste des lieux.

Un lit de deux personnes standard, aux couvertures blanches, elles aussi, trônait au milieu de la pièce, deux petites commodes, une coiffeuse, une bibliothèque remplie de bouquins traitant de psychologie, de sociologie et d'autres traitant de réadaptation et d'éducation.

Ce qui expliquait peut-être son comportement altruiste envers moi.

Sous la pression de son regard, je me tournai bientôt vers elle.

Elle me fixait avec appréhension, crainte et expectation. Avait-elle fait une erreur en m'amenant chez elle ? Allais-je faire le premier pas ?

« Vous devriez être plus prudente. » murmure-je dans sa direction.

Elle tique face à mon vouvoiement. Ses yeux se troublent. Peur. Je peux sentir sa peur comme si sa saveur était sur ma langue.

Ma nature la plus mauvaise se déchaîne en moi. Mais j'ai toujours su maîtriser efficacement ce côté. A part quand...

Je me fustige mentalement. Pas la peine d'y penser. C'était le passé.

J'avance d'un pas. Elle ne recule pas. Je sais qu'elle est captivée comme une souris devant un serpent.

Charme vampirique.

« Je pourrais être n'importe qui. Je pourrais vous faire mal. »

Panique. Est-ce que je m'amusais devant son angoisse ?

Non. Je voulais juste lui donner encore l'occasion de m'échapper.

Elle déglutit bruyamment. « Shane ? Tu me fais peur... »

Malgré moi, mon visage se radoucit. En dépit de mes propos, je ne veux pas la blesser.

« Je m'excuse. Ce n'était pas mon intention. Mais vous êtes trop naïve. Laisser entrer ainsi un inconnu chez vous. »

Le soulagement se peint sur ses traits.

Elle est belle. Elle est douce. Elle est fragile.

Elle s'approche de moi, hésite un moment, avant de finalement poser sa tête contre ma poitrine.

Interdit, je la laisse faire, légèrement perturbé. C'est agréable. Ça ne devrait pas l'être autant.

Et puis, il y a toujours ce quelque chose qui m'échappe et me tracasse. Qu'est-ce que c'est ?

« Tu n'es pas comme les autres, je le sens. Tu n'as pas le profil de quelqu'un de dangereux. »

Un sourire amer étire mes lèvres à ces propos. Un sourire qu'elle ne peut pas voir, lovée qu'elle est contre mon torse. Elle est beaucoup plus petite que moi.

On ne parle pas des vampires dans les livres de psychologie. On n'étudie pas les vampires en cours. Elle ne sait pas le monstre que je suis, elle ne s'en doute pas une seule seconde.
Cacher derrière le masque de la perfection l'horreur des massacres.

Doucement, je relève son visage vers le mien, me laisse envahir par son parfum, déstabiliser par ses yeux.

Je n'avais pas envie d'elle. Pas vraiment. Pas de cette façon-là. Mais c'était ce qu'elle voulait et j'étais prêt à le lui donner si seulement je pouvais garder encore un peu de cette chaleur avec moi.

Je n'eus pas à me pencher beaucoup pour l'embrasser.

Ses lèvres étaient douces et chaudes. Le baiser était chaste, délicat.

Inconsciemment, elle colla un peu plus son buste au mien.

La tête me tourna légèrement. Sa chaleur était délicieuse. C'était bon. Je me sentais bien.

Doucement, très doucement, je pris son visage entre mes mains, pour le rapprocher du mien et approfondit le baiser. Sa peau était si douce. Son odeur était affolante.

Je caressais son visage comme si c'était la chose la plus précieuse au monde d'une main, tandis que l'autre s'insinuait sous la fine chemise encore humide.

Je sentais mon corps réagir à sa chaleur et sa proximité. C'était doux et lent. Délicieux, voluptueux et pourtant...quelque chose me dérangeait.

Je sentais le prédateur gronder en moi.

Je sentis ses doigts s'entremêler dans mes cheveux et parcourir légèrement mon dos, par-dessus mon T-shirt trempé.

Mes lèvres s'égarèrent dans son cou et je sentis son sang pulser violemment contre ma bouche. Je m'éloignai de ce point dangereux. Ce serait trop facile de céder. Je parcourrai encore un instant sa gorge de baisers.

Les gestes devinrent peu à peu moins innocents et nous avancions lentement et inexorablement vers le lit. Je n'opposais aucune résistance, subjugué.

La chaleur montait. Mille pensées incohérentes passaient dans ma tête pour disparaître aussitôt. Sensations. Abandon. Plaisir. Mon cerveau ne connaissait plus que ces mots-là.

Il n'y avait pas de mot échangé. Il n'y en avait pas besoin. Et puis, qu'aurait-on pu dire de sensé ?

J'avais presque tout oublié, jusqu'à mon nom quand, quand mon corps se retrouva pressé contre le sien, à moitié dénudé, je réalisai.

C'était un parfum de miel.

Et violemment, je m'écartais d'elle, comme brûlé, les yeux écarquillés d'horreur et au bord de la nausée.

Non.

Non, non, non, non, non ! Ça ne se pouvait pas !

Et pourtant, comme un choc, les ressemblances me sautèrent aux yeux.

L'odeur de miel. Les yeux dorés. La couleur de cheveux. L'éclat d'or. La pluie. Le bar. L'appartement.

Tout se ressemblait trop.

Je me sentais malade.

Ce n'était pas d'une copie que je voulais. Je voulais juste oublier.

Elle sembla surprise par mon brusque recul. Déstabilisée, abasourdie, elle me fixa m'éloigner d'elle en secouant la tête.

Ce n'était pas comme ça que j'allais y arriver. Je replongeais encore et encore. Quand allais-je finalement atteindre le fond ?

« Shane ? Qu'est-ce qu'il se passe ? »

Je secouai la tête, ramassai mes vêtements à la hâte.

Partir. Partir le plus vite possible. Le plus loin possible. Tout plutôt que de le voir en elle.

« Je suis désolé. Je dois partir. »

Je ne regardais pas dans sa direction. J'aurais été capable de retourner entre ses bras.

« Quoi ? Comment ça ? J'ai fait quelque chose de mal ? Shane, dis-moi ! »

J'étais paniqué et pourtant je réussis à avoir l'air exaspéré en lui parlant. « Je dois partir, c'est tout. »

C'était froid. C'était cruel. C'était purement dégueulasse.

J'étais un monstre.

Elle eut l'air choquée devant ma conduite.

Une amante bafouée. Et pourtant...elle me retenait.

« Tu m'as dit que tu ne pouvais pas rentrer chez toi. Alors où est-ce que tu vas ? »

Je ne tournai pas la tête. Eviter ses yeux. C'était un piège trop dangereux.

« Ce sont mes affaires. » répondis-je sèchement.

Brutalement, elle se leva du lit, enroulant un drap autour d'elle, telle une tragédienne grecque.

Je n'osai pas la regarder.

Je faillis craquer quand sa main retint mon bras. Mes gestes se suspendirent l'espace de quelques microsecondes.

Et je fis l'erreur fatale de croiser son regard.

Ce n'était pas de la colère. Ce n'était pas de la peur. Ce n'était même pas de l'amour ou du désir. C'était juste de la tristesse et de l'incompréhension.

Et ça faisait mal. Intolérablement mal.

Qu'on m'arrache le cœur. Je vivrais tellement mieux sans !

« Pourquoi ? »

Sa voix était douce. Il n'y avait même pas de rancœur dans son ton.

J'eus le plus grand mal du monde à ne pas céder sous la caresse de ses doigts sur ma peau, à la chaleur que son corps diffusait.

C'était facile.

C'était dangereux.

« Je ne peux pas. » soufflai-je. J'étais à présent complètement rhabillé. Il ne me restait plus qu'à trouver la force de sortir d'ici. « Je suis désolé. Vraiment désolé. »

Je ferais tout pour oublier.

Elle me fixa encore un long moment, en silence. J'étais incapable de me décider entre fuir ou attendre son verdict et restais planté là, indécis, tel un idiot.

Alors enfin, elle me sourit, d'un air si triste la rendant d'autant plus belle qu'il me fit me sentir encore plus mal.

« C'est une cause perdue. »

Etait-ce une question ou une affirmation ? Parlait-elle de moi ou d'elle ? S'agissait-il de nous deux ou de ma tentative échouée d'oubli ? Je n'en savais rien. Et je ne le saurais probablement jamais.

Sans un mot, elle me tendit les clés de l'appartement. Je ne lui demandai rien et sortis de la chambre pour me diriger vers la porte d'entrée.

Un infime instant d'hésitation.

Et si... ?

Non.

Le son de la porte claquant derrière moi avait un accent définitif.

Les clés étaient toujours dans ma main.

J'aurais pu les garder si je l'avais voulu. La revoir quand je le voulais. Elle ne dirait pas non.

Je laissai les clés sous le paillasson et me rendis jusqu'aux escaliers, que je dévalai en vitesse.

Je n'aurais peut-être pas eu la force de ne pas retourner là-haut.

Une fois à l'air libre, c'est comme si je plongeai dans un nouvel univers.

Et maintenant ?

La sensation étrange que j'avais eue avec elle avait disparue. J'avais froid. J'étais complètement gelé.

Et le désespoir tomba sur mon esprit comme une nappe de brouillard.

Je voulais juste oublier.

Et soudain, je le trouvai. Le moyen idéal.

Mon esprit avait enfin réussi à se fixer sur une idée précise. Et si une part de moi, une infime part qui ressemblait encore à l'ancien moi, me hurlait de n'en faire rien, de me ressaisir, je ne l'écoutai pas.

Sous la pluie, j'avançai, à l'aveuglette presque. J'avais toujours évité soigneusement ce quartier.

Mais je ferais tout pour oublier. Même si ce n'est que temporaire. Même si ça risque de me détruire complètement.


Atmosphère : album Amplified – Apocalyptica, 19 août 2008

EP Niuva 20 – Turmion Kätilöt, 16 janvier 2009

album Cult – Apocalyptica / Theme from The Schindler's List – John Williams, 24 janvier 2009

album Mustat Sydämet – 51Koodia, 26 janvier 2009

album Songs for the Sinners – Charon, 30 janvier 2009

albums Holy Beauty et Beloved Enemy – Jesus On Extasy, 5 février 2009

album Weckt Die Totten – In Extremo, 6 février 2009

Polje – Uniklubi / Theme from Requiem For A Dream – Clint Mansell, 8 février 2009

Certains d'entre vous ont peut-être remarqué l'intriguant "Chapitre 29 (première partie)" du titre. Pour ceux qui l'ont oblitéré, je l'écris plus clairement : le chapitre 29 a été divisé en deux (je pourrais peut-être même le diviser en trois, tiens), ceci est la première partie.

Pourquoi l'avoir coupé ? Parce que ce chapitre est extrêmement long (il fait, à l'heure actuelle, 27 pages et n'est toujours pas fini) et que mes examens débutent dans un mois. Mon rythme de publication et d'écriture étant très anarchique, le chapitre 29 peut aussi bien être terminé dans quelques jours (mais faut pas trop rêver) que dans plusieurs mois. Sachant que le dernier chap remonte à décembre, je me suis dit qu'il serait peut-être préférable pour vous d'avoir un bout de chapitre maintenant plutôt que d'attendre désespérément que je trouve un peu de temps et de l'inspi et vous taper un bloc d'une trentaine de pages (j'arriverai certainement à ce quota) quand je publierais. Fair deal ?

Aussi, j'ai quelques précisions et réclamations à faire. D'abord, la suite de ce chapitre risque, vous vous en doutez, d'être très dark et peut-être de susciter la polémique. Je n'ai pas envie qu'on me blâme par la suite donc je préviens d'ores et déjà que le chap n'est pas "tout public". Si vous râlez quant à son contenu, vous aurez été prévenus.

Et enfin, dernière chose, un coup de gueule. J'ai eu 214 visiteurs différents pour le chap28 au mois de décembre. 88 personnes ont mis VH en alert, 61 en fav, 41 membres suivent toutes mes MAJ...et j'ai 10 lecteurs qui me reviewent ? D'accord, je peux comprendre que mon rythme soit contrariant, que certains ont des empêchements ou tout simplement pas envie mais avoir 10 reviews sur plus de 200 lecteurs ça me paraît peu, pour le mal que je me donne. Si je me casse la tête, c'est en grande partie pour vous. Alors, c'est un peu ingrat de me faire un coup pareil. Voilà, c'est tout.

Sorn