Chapitre 29
Troisième partie
Lentement, presque paresseusement, mes yeux papillonnèrent plusieurs secondes, comme s'ils étaient incapables de supporter la lumière ou qu'il leur manquait quelque force, avant de finalement s'ouvrir.
Encore assoupi, ma vue brouillée, l'esprit confus, je me sentais comme comateux et léthargique, encore coincé dans cet état entre veille et réalité. Cet espace infime où l'impossible régnait en maître, où les songes côtoyaient une réalité floue et lointaine. Une contrée où on était intouchable, inattaquable et invincible. Un moment suspendu dans le temps où on a conscience de tout et de rien.
Pendant ces quelques secondes bénies, j'avais oublié.
Je me relevais lentement, prudemment, la tête qui tourne, avant de promener un regard vide autour de moi.
Peu à peu, les détails que mon cerveau se refusait encore à accepter parvenait à mes yeux et mes sens. Peu à peu, je prenais conscience de ce qui m'entourait, et de la réalité trop tangible que mon environnement formait.
La panique et la peur se frayaient un chemin en moi, grignotant de leurs dents acérées les restes de mon esprit tout sauf intact. Et si j'aurais voulu fuir la vérité, m'endormir à nouveau et oublier, je savais que c'était impossible.
Tandis que je serrais dans mes poings les draps qui me recouvraient et tentais de calmer mon cœur qui cognait contre ma cage thoracique et ma respiration qui se faisait de plus en plus précipitée, j'inspectais les lieux, hagard, comme si c'était une prison, une cellule neuve dont je découvrais toute l'horreur nouvelle.
Ce décor riche de noir, de vert et d'argent, ce velours, cet argent, cet ébène, cet ivoire, ces boiseries, ces arabesques, ces motifs serpentins...tout ici respirait le luxe et la froideur. Un austère palais.
Une maison de mort.
Nul feu dans la cheminée – et puis après tout, à quoi bon ? Les vampires ne sentaient pas le froid et l'on était au printemps – nul papier qui traînait – qui avait donc rangé mes affaires ? –, nulle poussière, nulle fleur ou plante, nul tableau, nulle photo, nul signe de vie.
Personne.
Et quelque chose en moi, quelque chose qui n'avait jamais prêté attention à ce détail, ce détail infime et pourtant d'une importance capitale à ce moment précis, était profondément blessée.
Abandonné. Je me sentais abandonné.
Au Requiem, au Tavastia, au repère, n'importe où, j'avais toujours eu conscience d'une présence. Qu'elle soit à mes côtés, tout autour de moi ou séparée par des murs et des portes, je savais qu'il y avait toujours quelqu'un pour moi. D'une certaine manière, je me savais toujours veillé, protégé, à défaut peut-être d'être aimé.
Là, sans personne, dans cet endroit honni et qui respirait l'impersonnalité – avais-je réellement vécu ici ? – je me sentais dépaysé, comme arraché d'une réalité pour être jeté dans un autre monde où Sirius Black n'avait jamais existé.
Je me sentais seul, plus seul que jamais, et je n'avais jamais réalisé à quel point la solitude pouvait faire mal, à quel point elle pouvait blesser.
Solitaire, plongé dans un décor cauchemardesque, mon esprit fracassé était en proie aux pires idées et était sur le point d'irrémédiablement craquer.
Où était mon oubli, à présent pour m'aider ? A force d'effacer ma mémoire, avais-je fini par m'effacer moi ?
En moi se débattait comme un monstre décharné et vindicatif, mon ancienne combativité de toujours qui tentait de refaire surface, ma personnalité si maltraitée ces derniers temps.
Où avait-il disparu, ce Sirius Black ? Où avait-il disparu ce fier héritier d'une noble famille vampirique ? Annihilé par sa propre folie, ah !
J'aurais dû...J'aurais dû avoir besoin d'aide. Comment avais-je pu tomber si bas ? Comment avais-je pu à ce point décliner ?
Et puis soudain, ces mots, prononcés il y a peu mais comme si lointains dans mes souvenirs, traversèrent mon esprit comme du fer chauffé à blanc, transperçant ses méandres d'une lame brûlante.
« Vous avez l'air d'avoir besoin d'aide. »
« Je n'ai pas besoin d'aide. »
Oh, avais-je réellement prononcé ces mots ? Avais-je été aussi dédaigneux, aussi sûr de moi-même ?
Ce visage adorable dans la pluie, ces yeux dorés effrayés, ces douces mains qui se voulaient guérisseuses...avaient-ils existé ?
J'étais trop fier pour m'abaisser à demander de l'aide. Trop fier pour seulement admettre que, non, je n'allais pas bien et que, oui, j'avais besoin de soutien.
A présent, où m'avait mené ma fierté ? Qu'en restait-il sinon les traces torturées d'une éducation rigide, ces réponses quasi automatiques, ce dédain si méprisant qui avaient causé ma perte ?
Face à moi, un miroir me renvoyait mon image.
Le visage émacié, les joues creuses, les yeux hagards comme de fantomatiques perles grises où luisaient la peur et le dégoût, les cheveux autrefois lisses et impeccables maintenant sales et en broussaille, les vêtements salis et déchirés par endroits...Je n'étais plus que l'ombre de ce que j'avais été autrefois.
Qu'est-ce qui m'avait mené à tout ça ?
Pendant que je sentais poindre en moi une nouvelle vague de culpabilité, de dégoût et de rage, j'entendis la porte de ma chambre s'ouvrir.
Me sauvait-on de ma crise de folie prochaine ? Je tournai les yeux vers l'entrée.
A qui m'étais-je attendu ? A ma mère ? A mon père ? A quelque vampire du repère venu m'accabler de reproches ? A un domestique ? Non. Ce n'étaient pas à eux que je m'attendais.
C'était James. La seule personne qui pouvait entrer sans me demander la permission, parce qu'il était trop ridicule de seulement songer que je pouvais lui fermer quoique ce soit.
Raide, digne, avec cette classe toute aristocratique, il ferma derrière lui, sans un regard, sans un mot.
Pas de « Tiens, tu es réveillé ? », pas de « Bonjour, comment ça va ? », pas même de « Sirius » chuchoté, comme il avait été propre à Will de prononcer. Il ne dit rien, et ce manque de paroles était comme un cri silencieux à mes oreilles.
Le regard qu'il posa sur moi était froid. Impersonnel. Désintéressé, presque. Comme s'il ne me connaissait pas.
Tout d'un coup, de façon absurde, je me mis à douter. Etais-je réellement moi ? Le Requiem For A Dream n'avait-il pas altéré mes facultés mentales au-delà de ce que je pensais ? M'étais-je inventé ma propre histoire ? M'étais-je inventé mon propre personnage ?
Mes yeux notèrent petit à petit quelques différences. Elles n'étaient pas réellement subtiles, mais quelqu'un qui ne faisait que voir James entre deux couloirs n'aurait pas noté ces détails.
James était fatigué.
Ses épaules étaient voûtées. Pas comme un vieillard accablé par les années, non, mais plutôt comme un homme harassé par les tracas. Ses cheveux déjà naturellement désordonnés étaient plus en bataille que de coutume, comme s'il avait passé de nombreux jours noirs ou qu'il avait trop souvent passé la main dans ses mèches, par un tic inquiet. Ses vêtements étaient froissés, eux d'ordinaire si impeccables, comme s'il se devait d'être tiré à quatre épingles à toute heure.
James avait l'air négligé, et ça, rien que ça, ce n'était pas normal.
Mais le pire...c'était peut-être son visage.
Les traits tirés, le teint crayeux, les yeux trop blancs, bleus presque, et les cercles violets qui s'étalaient sous eux, le pli fatigué de la bouche...Il semblait presque pitoyable. Presque au bord de la mort.
Sans un mot, d'une démarche ni pressée ni gênée, il vint prendre place à côté de moi, sur une chaise qui, je le remarquais, était posée près de mon lit.
« Pourquoi ? »
Un seul mot. Rien qu'un seul. Il résonnait de façon quasi lugubre dans cette pièce si froide. Comme s'il était tout aussi glacé. Tout aussi neutre. On aurait dit que j'étais un criminel à interroger.
Et ce regard qu'il portait sur moi...c'était comme s'il me traversait.
Je restai muet, plus meurtri que je n'aurais voulu l'admettre par cette indifférence glacée. Etait-ce tout l'intérêt que je méritais ? Tout le mépris qui m'était dû ?
Examinant mes mains d'un regard fixe, je m'efforçai de ne pas cligner des yeux pour me laisser aller à la peine que j'éprouvais.
Pourquoi cette impassibilité me faisait aussi...mal ?
« Je ne partirais pas d'ici sans une réponse, Sirius. »
Neutre, froid, calme, déterminé. Peu lui importait ma personne, il ne voulait que des réponses.
Au bout de plusieurs secondes, je demandais enfin, trébuchant à peine sur le premier mot :
« Pourquoi tu m'as amené ici ? »
« Parce que c'était la meilleure chose à faire. »
La réponse était automatique. Complètement informelle. C'était comme s'il ne m'avait jamais connu.
Je tournai le regard vers lui.
« Pourquoi es-tu aussi froid ? »
Mon désespoir et ma détresse s'entendaient-ils dans mon ton ?
Pas de réponse. James se contenta de me rendre mon regard. Vide. Mais je sentais comme de la colère sous cette apparence impassible. De la colère et du chagrin.
« Pourquoi est-ce que tu m'ignores ? Pourquoi tu me traites comme ça ? »
A tout moment, mes faibles restes de muraille allaient céder. Je n'en pouvais plus qu'il me traite ainsi, qu'il me regarde, qu'il me reconnaisse !
Et puis le déclic. Le visage se transforma. Adieu la neutralité. Un nouveau masque venait de se poser sur les traits de mon meilleur ami.
Mais était-il mieux, ce masque ?
Une ombre de sourire se tenait sur ses lèvres. Comme un simulacre de cette expression d'ordinaire joyeuse. Une pantomime figée.
Sans prévenir, le vampire se leva d'un mouvement fluide, toute trace de fatigue oubliée, et se rendit à la fenêtre d'un pas calme, se postant devant ce carreau de verre qui ne laissait pas filtrer les rayons ultraviolets. Ecartant le rideau d'un geste délicat du revers de la main, il observait d'un œil vaguement intéressé les mouvements du dehors.
« Tu aurais cru que je serais là à ton réveil, n'est-ce pas ? » finit-il enfin par dire, ses mots flottant, nimbés de froide accusation et de raillerie, dans l'air de la pièce.
« Tu imaginais que je t'aurais veillé dès ton retour, que j'aurais pris grand soin de toi ? Que je serais...gentil, prévenant, soucieux ? Que je ne te brusquerais pas ? Que je compatirais ? »
Je n'émis aucune réponse et serrai entre mes doigts un bout de tissu.
Oui. Oui, c'était à ça que je m'étais attendu. C'était ça que j'aurais voulu.
Etait-ce si égoïste de vouloir être aimé ? D'avoir l'impression de compter pour quelqu'un, même rien qu'un peu ?
« Tu sais, Sirius...J'ai voulu faire ça. »
Je relevai la tête à ces mots inespérés, tout juste à temps pour voir mon meilleur ami se retourner vers moi. Dos appuyé contre la fenêtre, bras croisés sur sa poitrine.
S'il restait toujours aussi froid, il y avait définitivement là quelque chose de différent. Il avait soudain l'air fragile, et exténué. Comme s'il en avait assez de faire semblant d'être fort.
Le regard levé au plafond, il continuait de parler, comme s'il ne s'adressait à personne en particulier :
« Je me suis inquiété pour toi. J'ai passé parmi les pires jours de ma vie à m'angoisser à ton sujet. Que t'était-il arrivé ? Etais-tu en bonne santé ? Etais-tu mort ? Où étais-tu ? Que t'avait-il pris de disparaître ainsi ? » Il eut un petit rire, avec une teinte de méchanceté. « Que Will soit béni pour m'avoir donné des nouvelles, mais maudit pour m'avoir renseigné si peu. Sais-tu à quel point il peut être angoissant de savoir de quelqu'un qu'il est seulement retrouvé, mais de n'avoir aucune idée de l'état dans lequel il se trouve, ni rien ? Non, j'imagine que tu ne sais pas. Et bien, crois-moi sur parole, c'est un enfer. »
Il resta muet quelques secondes, avant de reprendre.
« J'ai persécuté Will pour qu'il me parle plus. Il a fallu le temps, mais il a finalement cédé...mais quand ! Il avait fallu que tu retournes là-bas pour qu'il daigne enfin à me parler de la situation ! » Nouveau rire. « Je l'ai haï quand il m'a dit comment il avait agi. Je l'ai détesté de toute mon âme quand j'ai su qu'il t'avait laissé sciemment retourner au Requiem For A Dream. J'ai cru qu'il était fou. Je l'ai traité de salaud. J'aurais presque voulu le tuer pour ça. Mais au fond...il avait peut-être raison. »
Et soudain, son regard se retrouva planté dans le mien. Scrutateur. Inquisiteur. Accusateur. Cette fois, la colère était bien là.
« Sais-tu ce qu'est un requiem, Sirius ? C'est une prière pour l'âme des défunts. Ne trouves-tu pas le nom bien choisi ? Tous ceux qui entrent là-dedans sont à demi-morts. Toi, tu l'étais déjà. Es-tu complètement mort à présent ? » Le sourire qui ornait sa bouche n'avait absolument rien de joyeux. Il était plein de sarcasme et de cruauté. « Tu n'as pas besoin d'être ménagé, Sirius. Tu n'es pas un enfant qu'on doit sauvegarder de tout. Depuis le début, tu n'as fait qu'agir à ta guise sans te soucier des conséquences, comme un gamin. Tu voulais tout, tout de suite. Tu voulais qu'on cède à tous tes caprices. Maintenant...il est temps que tu comprennes tes erreurs. Il y en a plus qu'assez de réparer les pots cassés, plus qu'assez d'essayer de te sauver alors que tu ne fais aucun effort et que tu parfais ton rôle de martyr. Tu t'enlises dans ton propre malheur et on dirait que ça te plaît ! Si tu veux t'en sortir, je sais que tu le pourras. Mais est-ce que tu le veux ? »
C'était les mêmes mots que Will. Tout à fait les mêmes. Et dans les yeux de James, je pouvais lire la même déception que dans les iris verts de mon autre ami, comme renvoyée par un parfait miroir, décalé dans le temps.
Se détachant du verre froid, James revint vers moi et se mit à mon niveau, planta son regard dans le mien, de telle sorte que je pouvais distinguer toutes les nuances de noisette, chocolat et cuivré dans ses yeux.
« Le problème ne vient pas de moi, Sirius. Il ne vient pas de Regulus, des Anciens, de ta famille, de Remus ou de qui que ce soit. C'est de toi. Ton seul obstacle...c'est toi. »
Ces mots...Chaque mot était comme une lame enfoncée en plein cœur. Chaque syllabe rouvrant des plaies douloureuses, encore infectées, déversant une marée de souvenirs que j'aurais souhaité oublier de toute mon âme.
Mon expression douloureuse ne passa pas inaperçue de James. Mais au lieu d'attirer sa sympathie, il ne fit que redoubler de hargne et de cruauté.
Son ton était sifflant, et à ce moment-là, il n'avait plus rien du James que j'avais connu.
« Tu n'aimes pas ça, que je mette face à tes erreurs, hein ? Mais j'ai été trop gentil. A chaque fois que je t'ai brusqué, tu t'es énervé et t'es renfermé. J'ai toujours fini par te pardonner et faire comme si de rien n'était. Mais plus cette fois, Sirius. Cette fois, c'est trop gros, et c'est trop tard. Soit tu grandis et tu fais face, en faisant preuve d'un peu de courage, de juste une once de bravoure...soit tu continues comme tu l'as toujours fait, tu agis comme un gamin et tu retournes te foutre en l'air au Requiem, en espérant que cette fois-ci, c'est réellement mort que tu en ressortiras. »
Ces mots cruels, ces paroles assassines...non, je ne les méritais pas. Je n'avais rien fait pour les mériter.
« Tais-toi. » murmurai-je, ne trouvant malgré tout pas la force de hausser plus le ton.
Le sourire de James se fit victorieux.
« Ou quoi ? Qu'est-ce que tu vas me faire ? Me frapper ? Quoi, mes mots te dérangent ? Ils te font réagir ? Tu estimes que je suis injuste, c'est ça ? »
Je relevai le menton, mâchoires serrées. Ma voix était plus ferme cette fois, plus décidée et franche, et quelque chose comme de la colère brûlait en moi.
Ça faisait tellement longtemps que je me sentais vide que retrouver cette sensation était étrange, comme si mon corps et mon esprit n'étaient plus habitués à ce flot d'énergie vibrante, à cette chaleur, à ce feu. Comme si, en parcourant mes veines, la colère me ranimait, comme une vieille machine qu'on remet en route.
Entre toutes les émotions, les véritables et fortes émotions, que j'aurais pu ressentir, c'était la colère que j'avais choisie. La colère était une des émotions les plus faciles et les plus puissantes. Une des plus destructrices, aussi.
Tout comme la haine.
« Je ne mérite pas que tu me traites comme ça ! Je n'ai rien fait pour que tu sois aussi cruel ! »
Si James fut surpris par ma réplique, il n'en montra rien. Son sourire m'était insupportable.
« Cruel ? Tu trouves que je suis cruel ? » Un rire de dérision. Qui sonnait presque cassé, presque faux. « T'imagines pas à quel point tu es égoïste, Sirius. T'as pensé qu'à toi dans toute cette affaire, rien qu'à toi. Tu n'as pas envie de faire face à tes soucis, le seul moyen que tu trouves, c'est te réfugier dans la drogue ! Mais, tu sais quoi, Sir ? Y'a pas que toi qui plonge. Y'a pas que toi qui es dans la merde. Je souffre de tes conneries, et Lily aussi. Mais ça, j'imagine que tu n'y as jamais pensé. J'imagine que t'as jamais songé à autre chose que sauver ton honneur en cherchant ton frère, t'as jamais réfléchi sur la raison de son acte. »
J'avais envie de frapper ce visage qui s'était toujours prétendu ami. J'avais envie de tirer de ces lèvres ce sourire, je voulais arracher cet air supérieur.
« Ne me parle pas comme ça. » sifflai-je, les yeux plantés dans les siens, chargés de toute la haine que j'éprouvais sur l'instant. « Tu ne sais rien...Tu ne peux pas me juger sur ce que tu ne sais pas ! Tu n'as pas vu...Tu n'as pas...Ne crois jamais que je me fous de Reg ! »
Mon meilleur ami secoua la tête, il recula, comme si mes mots avaient été des balles qui avaient trouvées leur cible, et se renfonça sur sa chaise, se recroquevillant presque. Soudain, il parut las, fatigué, exténué, et je me rendis alors compte que ce masque de cruauté n'avait été mis que pour me faire réagir, que pour me faire sortir de mes gonds.
Et ça avait marché. J'étais tombé droit dans le panneau.
« Tu vois ? » Un sourire faible. « Tu ne penses qu'à toi. Dans tous mes mots...tu n'as relevé que ce qui atteignait ton ego. »
Je fermai la bouche, la honte me submergeant et calmant mon ire d'une façon aussi efficace que de l'eau tombée sur un feu.
Le silence qui s'installa entre nous était tendu, comme s'il s'était agi d'un fil trop fin tiré par chacun de nous, qui risquait à tout moment de casser, mais qu'aucun ne voulait relâcher, quitte à perdre ce lien.
Un soupir brisa finalement ce mur de non-dits. « Je ne te demanderai qu'une chose Sirius : pourquoi tu es entré au Requiem ? » Il attendit un peu, puis reprit presque immédiatement, comme s'il n'attendait pas de réelle réponse de ma part. « Oh, bien sûr, je me doute de tes raisons, bien sûr, je les devine. Mais je veux les entendre de ta bouche. Je veux savoir, réellement. Une bonne fois pour toutes. Qu'est-ce que tu cherches tellement à fuir ? »
Je restais silencieux. Mais ce n'était pas tellement dû à ma détermination. Plutôt à mon hésitation.
Les mots...ils n'étaient pas difficiles à prononcer. Ce n'était que l'alignement plus ou moins ordonné de sons, plus ou moins rythmé de syllabes. Les mots, en soi, n'étaient pas compliqués.
Mais ce qu'ils représentaient m'était trop pénible. Trop difficile à imaginer.
Je les savais réels. Je les savais graves et importants. Mais prononcer ces mots, penser ces raisons...ne feraient que leur donner plus de poids, plus de réalité. Et même si je n'étais plus au Requiem, le fait était toujours là : je voulais m'échapper.
Je me savais lâche de chercher à fuir. Je le savais pertinemment, mais je ne pouvais pas m'en empêcher. Devant la douleur, l'homme se recroqueville en position fœtale, comme s'il espérait de manière inconsciente retourner dans le sein de sa mère, l'endroit où il n'avait pas besoin de penser, pas besoin d'agir, et où il était protégé de toute attaque.
Le Requiem...oui, il permettait cela. Ou plutôt, permettait l'illusion de tout ce qu'on voulait. Que ce soit amour, oubli ou vie meilleure.
Je savais que mes défenses étaient craquelées. Que, sûrement, bientôt, rompu et fatigué, j'avouerais tout.
Quand j'en aurais assez de me défendre contre un ennemi au visage d'ami, quand j'en aurais assez de me battre contre un souvenir invisible, ma volonté craquerait et les mots couleraient tout seuls. Alors, je pourrais peut-être retrouver la sérénité et la protection que je désirais tant.
Pourquoi m'unir et m'offrir à tous ces corps que je ne connaissais pas ? Pour partager un peu de chaleur, pour un semblant d'amour, et pour me déchirer encore plus que je ne l'étais, dans l'espoir fou qu'alors peut-être quelqu'un recollerait les morceaux de façon telle à ce que j'en ressorte mieux, comme un puzzle reconstitué et réarrangé avec des pièces manquantes et d'autres pour les remplacer.
James...James ne comprenait pas cela. Il ne comprenait pas à quel point j'étais cassé, à l'intérieur.
Avouer me briserait. Les mots feraient s'écrouler mes toutes dernières défenses, et derrière, j'étais vulnérable, à la merci de n'importe qui et de n'importe quoi.
Et j'avais trop peur de ça. Même si c'était irrationnel, j'avais trop peur pour seulement laisser le contrôle de quelqu'un sur moi. Parce qu'alors, je ne serais plus qu'une marionnette dont on pouvait guider les fils comme on voudrait.
J'avais été au Requiem de mon propre gré. J'avais volontairement laissé les autres abuser de moi car j'étais indifférent à tout.
James me forçait à parler. James voulait m'arracher la vérité parce qu'il croyait que ça me serait bénéfique. Et ça, c'était toute la différence.
Alors je préférais emporter avec moi mes secrets et mes hontes dans la tombe plutôt que de devenir le jouet de quelqu'un.
Mon silence s'étirait. James finit par soupirer, sachant qu'il avait perdu.
Les mains sur les genoux, il se releva, les épaules voûtées comme par le poids de la défaite. Alors que lentement, je le voyais s'éloigner de moi pour quitter la pièce, je l'appelais. Comme une manière de le rattraper et le supplier de rester avec moi.
Mais non, Sirius Black ne supplie pas.
La voix hésitante, peut-être un faible alors qu'elle se voulait forte, j'ouvris la bouche.
« Qu'est-ce que tu voulais dire quand tu disais que tu souffrais de mes conneries ? »
Je ne prononçai pas l'autre nom. Il m'était trop réminiscent d'un autre auquel je n'étais pas prêt à songer.
Mes mots atteignirent leur cible. James se figea, face à la porte.
« Ah, tu me demandes enfin. » prononça-t-il, comme en soupirant. Comme le dernier souffle d'un mourant.
On aurait dit que sa voix balançait entre le soulagement et la gêne. A la pesanteur de ces paroles, je devinais qu'il les retenait depuis longtemps.
Tête courbée, dos à moi, je ne voyais rien de son visage quand il me répondit, le ton presque indifférent et léger :
« Lily et moi avons été menacés par les chasseurs. Nous allons devoir quitter le pays. »
Mon cerveau se figea. Les mots, même s'ils avaient été prononcés sur un ton bas résonnaient à mes oreilles comme un cri répercuté en mille échos.
Partir ?
Ils eurent l'effet d'une bombe.
Partir. Ce seul mot anéantissait tout ce que j'avais toujours tenu pour acquis. James...Non, James ne serait plus là.
Incapable de réfléchir, comme engourdi, je ne pouvais que fixer le dos de mon meilleur ami, désespéré, implorant, comme si mes yeux allaient percer des trous dans sa chemise blanche et découvrir la vérité tout au fond de lui. Comme si, par mon regard, je pouvais le prier de rester à mes côtés.
Mais James ne se retourna pas. Il resta là, droit et pourtant courbé, face à cette porte, dos à moi.
La gorge serrée, l'esprit encore paralysé, je ne pouvais penser qu'à une chose.
Ma voix craqua sur ce simple mot : « Quand ? »
Un silence.
« Bientôt. »
Et James franchit la porte, sans se retourner.
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Les couloirs s'enchaînent, comme infinis, masse immuable de murs gris, impersonnels. Ils l'entourent, l'encerclent, l'étouffent, l'annihilent. Et lui, ombre solitaire dans cet endroit, tête basse, à peine conscient, il ne fait que mettre un pas devant l'autre, indifférent à tout.
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Ses pas sont mécaniques. Il ne fait même pas attention à ce qui l'entoure. Il se sent malade, exténué, engourdi. Il marche au ralenti et son esprit est paralysé. Il est incapable de réfléchir. Son but c'est d'avancer. Uniquement avancer. Et puis peut-être sortir, enfin sortir.
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Les lieux sont presque macabres. Les couloirs sont déserts et c'est comme s'ils se ressemblaient tous. Rien ne peut les distinguer. Il ne fait que marcher dans la direction qu'il pense être la bonne. Qu'importe où elle le mène. Tout ce qui compte, c'est sortir.
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Sa tête est lourde, elle lui fait mal. Et il fait froid ici, si froid. Les bras serrés autour de son corps, il a l'impression que les murs sont recouverts de glace et que le souffle saccadé qui s'échappe de sa bouche se transforme en buée.
Ou peut-être n'est-ce pas qu'une impression ?
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Les mains tendues devant lui, comme un aveugle, il avance, hésitant, engourdi, presque débile.
Il n'y aucun signe pour lui permettre de se repérer. Tous les murs sont nus, gris. Peut-être ont-ils été blancs, dans une autre vie. Ce sont des tubes néons qui l'éclairent de leur lueur blafarde.
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La lumière dispensée clignote, comme tremblotante. On eût dit qu'elle hésitait à lui donner le chemin, dans ce dédale de béton, comme si elle balançait entre l'aider et le laisser dans le noir complet. Ou peut-être tressautait-elle d'impatience, seule à savoir ce qu'il se cachait en cet endroit. Bientôt, bientôt.
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Un bruit étrange résonne entre les couloirs. Comme des basses assourdies, ou des cris, peut-être. Mais ça paraît lointain, étouffé, comme si c'était de l'autre côté d'un de ces murs épais. Il ne discerne même pas ce qu'il se dit. Parfois, le silence est tellement pesant qu'il est encore pire qu'un hurlement.
Et lui, parmi tout ça, il avance.
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Et puis, là, au bout du couloir...qu'est-ce ?
Comme reprenant vie, ses membres se dégourdissent, comme s'ils n'avaient plus servi depuis longtemps et il avance, trébuchant, tête relevée. Il plisse les yeux, comme s'il cherchait à mieux discerner ce qui est à distance, comme s'il peinait à voir, ou tout simplement, n'arrivait pas à y croire. Là, au bout du couloir, il y a quelque chose, il y a de la lumière.
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Dans ce labyrinthe de murs impersonnels, là, au bout d'un corridor, une porte et une vitre.
La peinture est écaillée, elle part à de nombreux endroits, craquelée. On peut voir le bois pourri sous la peinture éventrée, d'un blanc passé, et la vitre est d'un verre épais, on ne peut voir au-delà, comme s'il y avait de la fumée derrière.
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Il s'approche, il est près de la vitre à présent. Il y a une silhouette derrière, sombre, comme une ombre chinoise. L'image est étrangement floue, brouillée, comme si des parasites en empêchaient la bonne perception, il ne parvient pas à la distinguer clairement.
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Son cœur cogne dans la poitrine, se rappelle à lui douloureusement. Est-ce que c'est... ?
Le cœur battant à tout rompre, il avance encore vers cette vitre, jusqu'à ce que sa main en touche le verre froid.
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Son souffle sonne bruyamment dans le silence oppressant des lieux. Sa respiration donne l'impression d'être rageuse, tandis que, les nerfs à vif, le sang pulsant dans ses veines, il attend une réaction de la silhouette.
Bam, bam, bam
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Bam, bam, bam
L'ombre bouge légèrement, comme méfiante, puis se rapproche, et bientôt, c'est une main qui se pose doucement contre la sienne, à travers la vitre.
L'instant semble suspendu dans le temps. Tout ce qu'il peut faire, c'est observer cette ombre de main sur la sienne, tandis qu'il gèle et que de la buée sort de sa bouche.
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Il s'appuie un peu plus contre la vitre, comme si, par ce simple geste, il pouvait passer au travers et rejoindre la silhouette. Bientôt, c'est tout son corps qui se colle à cette porte, comme si un quelconque désespoir le poussait là, comme si c'était ça, le moyen de sortir.
Il ouvre la bouche pour former des sons, supplier la silhouette, lui parler, dire n'importe quoi, mais rien ne sort.
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Alors, paniqué, il voit tout d'un coup la silhouette reculer, comme brûlée. La lumière s'éteint brusquement, comme le son d'une porte qui claque, et il se retrouve aveugle, tandis qu'un bruit assourdissant, comme les réacteurs d'un avion en phase de décollage, lui parvient aux oreilles. Étourdi, plié sous la douleur, il s'éloigne de la vitre et tombe à terre, déséquilibré.
Bam, bam, bam
Bam, bam, bam
Bam, bam, bam
La lumière se rallume, tout aussi soudainement qu'elle s'est éteinte. Elle semble craquer, comme le tonnerre, dans le calme du couloir. Les néons se rallument, violemment, tandis qu'ils éclairement brillamment les murs gris.
En face de lui, il n'y a plus qu'un cul-de-sac.
C'est tremblant et en sueur que je me réveillai, brusquement, un cri au bord des lèvres.
La main serrée sur mon cœur qui faisait des ratés, j'essayai de m'intimer au calme, tandis que je peinais à retrouver mon souffle, tant ma respiration se faisait rageuse et sifflante.
Ce fut finalement chancelant, trébuchant et complètement malade que je me rendis à la salle de bains, du plus vite que je le pouvais. Je me rattrapai in extremis à la bordure du lavabo, tandis que je déversai le sang que je m'étonnais d'encore posséder dans mon estomac.
J'avais l'impression de cracher tout le contenu de mes artères.
Accroché là, tel un soûlard qui dégueule pour faire passer sa gueule de bois, j'étais pathétique.
Au bout d'un temps infini, alors que mes jambes avaient depuis longtemps cédé sous moi, je rouvris les yeux que je n'avais pas eu conscience d'avoir fermé, et vis à travers des paupières tressautantes mon image reflétée par un miroir : être pitoyable et en guenilles que la Mort ne tarderait pas à venir chercher.
Un gémissement plaintif s'échappa de ma gorge tandis que, tremblant de froid, de faim et de douleur, je resserrais mes bras autour de moi, sentant que mes dernières défenses venaient irrémédiablement de craquer.
La drogue avait fini par avoir raison de mon esprit et de mon corps. Traître qui réclamait ce poison insidieux par ses convulsions de manque.
Et je mourrais de froid.
Quand, enfin, les tremblements se calmèrent, je finis par déplier lentement et précautionneusement mes membres, me faisant, par là même, l'effet d'un vieillard hésitant.
Je tournai une fois de plus mon regard vers le miroir.
L'expression de mon reflet était vide. Comme le visage d'une poupée de porcelaine. Beau à l'extérieur, mais rien en-dessous.
Je ressemblais aux cadavres du Requiem.
Ces vêtements portés depuis des jours et des jours, mon corps qui portait la marque des mains d'autres, ceux que j'avais laissés me manipuler sciemment, comme un vulgaire jouet à prendre et reprendre comme on le désire...même la drogue avait laissé ses traces dans mes tremblements et mes hallucinations.
Toute ma laideur était révélée au grand jour.
Soudain, je ne pouvais plus supporter ça. Soudain, quelque chose qui me semblait comme étranger hurlait dans ma tête « Tu ne peux pas rester comme ça ! Tu ne peux pas laisser avoir du pouvoir sur toi ! ».
Je connaissais cette voix. Je connaissais ce timbre, cette intonation si particulière. Cette note trop froide, trop polie et pourtant dédaigneuse et défiante. Cette docilité affichée qui trompait tout le monde, tandis que l'esprit brillant se développait, en quête d'une reconnaissance qu'on ne lui avait jamais accordée.
Sans plus réfléchir, je me débarrassai de mes vêtements, déchirés par endroits et puants. Ils retombèrent sur le sol dans un froissement de tissu. Au moins, étais-je libéré de cette prison de textile et d'odeurs. Je pénétrai dans la cabine de douche.
Tournant le jet d'eau vers la température la plus chaude, je m'insérai sous le pommeau, laissant la brûlure mordre ma peau.
J'avais presque oublié la sensation de bien-être que cela procurait.
Pourquoi cherchais-je toujours la chaleur ?
J'éludai cette question en fourrant ma tête sous le jet, à m'en noyer et à m'en brûler. Les yeux fermés, la bouche ouverte, je laissai l'eau ruisseler sur moi, peu attentif au fait que ma peau rougeoyait même sous l'effet de la température.
Il fallait faire disparaître toute trace. Absolument toute trace.
Le bruit de l'eau sur le carrelage était presque assourdissant.
Je laissais mon corps absorber la chaleur bénéfique de longs moments encore. Je ne sais combien de temps je passai sous l'eau, à engourdir tous mes sens et mon esprit. Quand enfin, j'estimais mon corps lavé de ses souillures, je coupai le courant et sortit de la cabine.
De la buée avait recouvert entièrement le miroir. Je m'approchai de la glace, fixant la silhouette aux contours flous qui me faisait face. Du plat de la main, j'essuyai la condensation formée sur la vitre, juste au niveau des yeux.
Je cillai.
L'espace d'un instant, l'espace d'un court instant, j'avais eu l'impression d'un autre regard. Superposé au mien, derrière moi ou peut-être même mêlé.
Un regard noir.
Je finis d'effacer toute trace de vapeur, sentant mon cœur battre dans ma gorge.
Comme si, en rendant l'image plus nette, j'aurais pu le faire reparaître.
Quand enfin, le miroir fut totalement dégagé, je ne pouvais voir que mon image.
Je n'étais pas vraiment plus maigre, pas vraiment plus pâle, pas vraiment changé. Mais d'une certaine façon, mon corps renvoyait des signes de maladie. Ces yeux vides, ces veines qui ressortaient juste un peu trop, ces côtes parfois proéminentes, ce visage rongé par le souci...ils ne trompaient pas.
Oh, sûrement étais-je encore désirable, d'un point de vue tout à fait artificiel. Mais, assurément, je n'étais plus beau.
Étendant les bras de chaque côté de mon corps, fixant avec attention l'image reflétée, je ne savais si j'essayais de me faire éprouver de la honte ou si je constatais juste les faits que j'avais commis.
Par des gestes mécaniques et automatiques, je finis par passer une serviette dans mes cheveux et sur mon corps, pour me sécher. Je ne jetai plus un coup d'œil à la psyché.
Quand j'allai dans mon lit, ayant enfilé les premiers habits qui m'étaient tombés sous la main, je fixai, les yeux grands ouverts, le plafond, comme si le secret du monde était inscrit dans cette voûte.
Je fermai les yeux.
Sa voix. J'arrivais encore à l'entendre.
Combien de jours restais-je ainsi ? Je n'en sais trop rien. Je n'avais pas conscience de mon environnement. D'ailleurs, quel environnement avais-je, si ce n'était ces quelques meubles et ce balcon auquel je ne voulais plus accéder ?
Je devenais fou.
Les mots de James retentissaient dans ma tête comme des marteaux. Et si une part de moi bataillait pour me faire redevenir comme avant, j'étais trop engourdi pour réellement agir.
Je me sentais intrus, étranger, littéralement étouffé par l'impersonnalité de cet endroit.
Personne n'était venu s'enquérir de ma santé. A dire vrai, le repère aurait pu être vide que je n'en aurais rien su.
Rien qui concernât la mort de Regulus. Aucun écho de mes parents. Je n'entendais même pas de pas dans mon couloir, à croire que l'on m'évitait, ou que j'étais un résident fantôme aux sens coupés.
Si ce n'était pour les poches de sang que je découvrais chaque jour sur mon bureau, j'aurais pu me croire seul dans le phalanstère, comme un pion tiré de son plateau et placé dans une boîte, pour qu'on puisse le garder enfermé et l'observer à tout loisir.
Mais au moins, tenait-on un minimum à ma vie, puisqu'on me nourrissait.
La soif avait eu le dessus sur la méfiance, lors de cette première surprise. Si j'avais refusé obstinément de boire pendant plusieurs heures, la vue de ce sang artificiel m'avait finalement tellement obsédé, tellement rendu fou, que j'avais bu, me fichant bien de si ça pouvait être du poison ou non, puisque de toute façon, même si je devais en mourir, j'avais étanché ma soif.
Et si j'avais attendu avec anxiété les premiers signes qui dénonceraient l'empoisonnement – ne sachant pas si je souhaitais la mort ou la redoutais – j'avais bien dû avouer qu'il n'y avait là aucune malice, et que, malgré son goût infect de médicament, le sang était tout à fait potable, nourrissant, et sans danger aucun.
Qui mettait ces poches de sang dans ma chambre ? Mes parents ? James ? Les Potter ? Un domestique qui avait pitié de moi ? Peu importait, au fond. J'avais cessé de chercher le pourquoi du comment au bout du troisième – ou était-ce le quatrième ? – jour, quand j'avais compris que je n'aurais aucune réponse.
Je passais mes journées à dormir. A me noyer dans ces rêves qui n'avaient rien de joyeux, mais que je prolongeais, tellement leurs couleurs floues étaient préférables aux traits abrupts et froids de la réalité.
Des rêves et de l'oubli.
Peut-être qu'au fond...j'avais aussi payé pour des rêves.
Comme au ralenti, ses pas foulent le sol humide couvert de feuilles aux couleurs d'automne, qui craquellent sous les pas. C'est l'enivrant parfum de la liberté qui l'entoure.
Ça y est. Il a l'âge. Il peut sortir.
Le vent sur sa peau est comme de l'alcool, il lui monte à la tête. Oh, qui aurait crû que ce serait aussi bon !
Tandis qu'il éclate de rire, tout à la découverte de ces nouvelles sensations, il sent un regard peser sur sa nuque.
Quand il tourne la tête et qu'il lève le regard vers le ciel, il peut voir une silhouette en rouge se dessiner au balcon de sa chambre, et deux yeux noirs le percer.
Les coudes nonchalamment posés sur la balustrade, le menton dans les mains, la pose de son frère est bien loin du port digne de l'aristocrate qui lui est coutumier.
Son sourire est vaguement triste, son expression, lointaine. Sirius le hait d'être comme ça, alors que c'est le premier jour de sa liberté.
Alors, il se persuade que Regulus est tout simplement envieux. Il n'aura droit à ça que dans deux ans et demi. Et puis que fait-il dans sa chambre ? Il n'a pas le droit d'y entrer ! En attendant qu'il rentre et qu'il le réprimande, il n'a pas à gâcher son bonheur avec sa mine patibulaire.
Trop tôt, il se détourne, sans adresser un mot ou un regard à son cadet, préférant s'approprier la nuit de Londres et échapper à l'atmosphère pesante du repère. Que Regulus s'étouffe ! Lui, goûtait enfin à la liberté.
Il n'a jamais remarqué la déception sur les traits de son frère, tandis qu'il l'abandonnait là.
Je voyais Regulus partout. Chaque coin et recoin me le rappelaient. Un mot sur une feuille, le sang – seule note de rouge dans cette chambre aux tons verts, noirs et argent –, le balcon et pire, le miroir.
Nous étions frères et nous nous ressemblions.
Si Regulus avait plutôt les traits caractéristiques de ma mère, nous possédions tous deux les gènes des Black à un point qui frisait la perfection.
Et chaque fois que j'apercevais mon reflet, l'espace d'une seconde, je voyais le regard déçu de mon frère peser sur moi comme un fardeau sur mes épaules.
Était-ce le prélude à la folie ? Ou seulement une de ses manifestations ? Je n'aurais su le dire.
Je subissais encore des crises de manque. Mais elles étaient moins violentes et plus espacées que par le passé. Mon corps éliminait peu à peu le poison dans mes veines que représentait la drogue. A croire que ces substances étaient plus dangereuses pour les vampires que les humains.
Après tout, ce sang n'était pas mon sang, et mon corps était à moitié mort. Sûrement ne savait-il pas comment réagir contre cette substance intruse, non-vivante et destructrice, au contraire des virus et autres bactéries qu'il éliminait sans difficulté.
Physiquement, je commençais à me remettre. A côté du cadavre ambulant du Requiem, je paraissais presque normal.
Mentalement...c'était autre chose.
L'amertume m'avait gagné.
Laissé seul, j'avais du temps pour réfléchir. Trop, peut-être.
Les mots de James prenaient tout leur sens à présent. Et la seule chose que j'en tirais c'était le sentiment d'abandon.
James avait dit vouloir m'aider, si je le souhaitais. Il voulait la vérité. Mais pas une seule fois depuis mon arrivée ici n'était-il revenu pour me forcer à parler, ou simplement me voir. N'aurait-il pas pu se soucier un peu de moi ?
Mais non, aucune nouvelle, aucun écho.
Peut-être était-il même déjà parti que je n'en aurais rien su.
Combien de jours depuis que j'étais arrivé ici ? Je ne les comptais même plus. Ils avaient tous le même goût de cendre.
Rester enfermé ici me rendait dingue. Mais où aurais-je pu aller ? Je n'avais jamais connu que ce lieu-ci.
Et un vampire vagabond dans mon état aurait tôt fait de se faire ramasser. Noblesse ou pas, je ne pouvais compter sur personne, ni bâtards, ni vampires, ni humains.
J'avais fini par abandonner l'idée même que quelqu'un ici se souciait véritablement de mon sort. Si ce n'était pour les poches de sang que je retrouvais chaque jour dans ma chambre, j'aurais pu me croire isolé du monde.
Combien de temps ce manège allait-il encore durer ?
Mon regard capta le reflet d'or, provenant d'un bijou appartenant à une de mes victimes passées.
J'eus envie de le jeter par la fenêtre.
Le bruit d'une porte qu'on referme doucement, un déplacement furtif, le bruit du tissu sur la peau, c'est tout ça qui m'alerta, tandis que j'essayais en vain de me replonger dans mes songes flous et colorés, mon havre d'oubli.
Il me fallut plusieurs secondes pour réaliser ce cela signifiait.
Quelqu'un était dans ma chambre.
Par instinct, je me figeais et bloquais ma respiration, méfiant, effrayé et nerveux à cause de cette intrusion.
Qui était-ce ?
Je sentis bientôt quelque chose de froid se poser sur mon épaule, doucement, délicatement. Comme une légère caresse. Ce contact, je le connaissais. Et l'odeur qui parvenait à mes narines était reconnaissable entre mille.
Légère, florale, sucrée.
Glacée.
Je me relevais sur mon séant et me retournais violemment, dardant du regard l'intruse et sifflant à son intention un venimeux « Qu'est-ce que tu fais ici ? ».
Le regard qu'elle me rendit était vide d'expression.
Elle n'avait même pas l'air surprise.
Ses cheveux blonds confinant au blanc étaient lâchés, formant de légères boucles autour de son visage inexpressif de poupée de porcelaine, lui donnant des allures d'innocence qu'elle ne possédait pas, une apparence quelque peu sauvage. Ses lèvres rosées, délicates, esquissaient un léger sourire, imperturbable malgré mon accueil glacial. Dans ses yeux oscillant entre le bleu et le violet, je pouvais déceler une note de féroce satisfaction.
Ses fins doigts se retirèrent de mon épaule lentement, sous mon regard attentif. On eût dit qu'elle agissait comme si j'étais un animal farouche à ne pas brusquer.
Malgré moi, je sentais mes yeux me trahir et capturer sa fine silhouette du regard, remarquer sa peau pâle et blanche, ses bras dénudés, cette robe légère qui aurait pu avoir une note indécente, si ce n'était pour le modèle qui la portait. Mais, chose étrange, il n'y avait aucun bijou à son cou, ses doigts ou ses poignets. Aucun de ces artifices qu'elle affectionnait tant, pas de coiffure à la complexe et parfaite architecture, pas même de maquillage.
Où étaient passés son luxe et son faste tant chéris ?
Ce naturel ne lui était pas habituel. Et cette étrangeté attisait d'autant plus ma méfiance.
Que voulait-elle ?
« Je suis venue t'apporter à boire. » répondit-elle, le ton léger, un vague sourire sur les lèvres, tandis qu'elle désignait de la tête le verre posé près de mon lit, à titre de preuve, que je n'avais pas vu jusqu'à l'instant.
Précautionneux, sur mes gardes, j'examinais de loin le verre présenté.
Le liquide y était rouge carmin. Il était sombre, de texture épaisse, opaque, et je pouvais presque sentir sa saveur rouillée et salée d'où j'étais.
C'était du vrai sang.
« Où tu l'as eu ? » demandai-je, la voix sèche.
« Des réserves, naturellement. » répondit ma fiancée, comme sur le ton de l'évidence, tandis qu'elle prenait place confortablement sur mon lit.
Elle ignora mon regard désapprobateur.
« Ne te fous pas de moi, on ne donne pas du vrai sang facilement. » rétorquai-je, acide.
Elle eut un sourire narquois.
« Il suffit juste d'avoir les bons arguments. »
Je grimaçai et détournai la tête, dégoûté, refusant obstinément de lui accorder un regard. Un environnement que je connaissais depuis vingt ans était préférable à sa vue.
Malgré mon indifférence, je savais qu'elle ne démordrait pas. Même si j'espérais toujours me tromper.
« Tu crois encore que c'est du poison, après tous ces jours ? »
Je cillai.
Fixant obstinément le vide devant moi, mon esprit avait tout simplement cessé de tourner.
Dans ma tête, c'était comme si mille voix se répercutaient en écho : comment sait-elle ? Comment, comment, comment ?
Lentement, je tournai le regard vers elle, méfiant et confus, la question se miroitant dans mes yeux, tandis que je me refusais à l'énoncer à voix haute.
Elle eut un léger rire devant mon air interrogatif.
Victoire, criait son regard.
« A quel inconnu bienfaiteur pensais-tu devoir ces poches de sang ? »
Sa réponse...c'était comme une gifle en plein visage. Pauvre fou, qu'avais-tu espéré !
A James, aurais-je voulu répondre, hurler, même. A James, à mes parents, à n'importe qui sauf à toi.
Parce que, inconsciemment, j'avais espéré que mon meilleur ami ne s'était pas complètement détourné de moi. Parce que, inconsciemment, j'avais espéré que c'était lui qui tenait à ma vie et qui veillait sur moi, même s'il faisait mine du contraire. Parce que, inconsciemment, j'avais espéré encore pouvoir compter pour quelqu'un.
Je serrais les dents, tentant d'ignorer la douleur sourde dans ma poitrine.
La déception était cruelle.
« Pourquoi ne t'ai-je jamais entendue entrer avant ? » contrai-je, en décelant une faille dans son raisonnement.
Détourner les idées. Revenir sur des sujets moins douloureux.
Elle haussa légèrement les épaules, comme si ce n'était qu'un détail sans importance.
« Je prenais soin de vérifier que tu dormais bien. Je savais que tu réagirais violemment en découvrant que j'étais entrée sans ton accord. »
Mon aversion tenace à son égard et mon envie de la ridiculiser et de la contredire revinrent, plus fortes que moi, me faisant parler comme sans me consulter.
C'était comme si, en sa présence, je retrouvais un peu de ma combativité passée. Comme si, en m'agaçant, elle me faisait redevenir un peu moi-même.
Était-ce une bonne ou une mauvaise chose ?
« Bien deviné. Pourtant, tu me savais éveillé, cette fois. Pourquoi es-tu quand même entrée, dans ce cas ? Pourquoi ne pas t'être introduit en cachette, comme tu sais si bien le faire ? Je fais une si parfaite victime, dans mon sommeil ! »
Elle resta stoïque, face à mon accusation. Droite, imperturbable. On aurait dit une statue de marbre. Ou de glace.
Puis des craquelures apparurent dans son masque. Dessous, je pouvais voir la colère.
« Sombre imbécile. » siffla-t-elle, comme un serpent crachant son venin, tandis que je la voyais serrer entre ses poings mes draps.
Se retenait-elle de me frapper ?
Ouvertement provocateur, je lui répondis par un sourire railleur et mauvais. « C'est tout ce que tu as pu trouver comme réponse ? Tu me déçois. Tu développes pourtant des trésors d'imagination, dès qu'il s'agit de pourrir la vie des gens. »
Ses yeux plongés dans les miens, je pouvais lire en eux toute la haine qu'elle éprouvait à mes mots. Dans ses mains étroitement serrées en poings, ses lèvres entrouvertes en une posture menaçante – elle était trop vampire. Les nôtres ne montraient jamais autant les attributs de leur race. Ils n'agissaient jamais de manière aussi primaire –, son envie de meurtre. La soif de sang, la soif de combat, la soif de vengeance.
Les vampires nobles avaient une immense fierté. Ils y tenaient plus qu'à toute autre chose. Et je venais d'insulter gravement son ego.
Allait-elle me déchirer et me blesser pour me punir de mon affront ?
Je souhaitais presque qu'elle le fasse.
« Pourquoi tu dois toujours me croire aussi mauvaise ! Pourquoi tu dois toujours douter de moi, me considérer comme le Diable en personne ! » finit-elle par siffler, clairement en rage, et blessée, peut-être aussi.
Tant mieux. A saloperies égales, douleurs égales.
Elle était tout aussi pourrie que moi. Tout aussi peu méritante. Tout aussi salie. Elle était mon égal, dans ce monde de fous.
« Parce que tu l'es ! » crachai-je.
Elle s'énerva, s'agita. Ses mains se resserraient comme des griffes. A ses gestes, je pouvais sentir sa soif de m'atteindre, sa soif de me faire mal.
« Qu'est-ce que j'ai fait pour que tu me détestes autant ! Qu'est-ce que j'ai bien pu faire pour que tu rejettes tout sur ma faute ? Je n'ai jamais rien fait contre toi ! »
Elle était presque en train de hurler, à présent. J'élevais la voix, pour couvrir la sienne.
Allait-on alerter d'autres vampires, par notre dispute ?
Ses yeux étincelaient de fureur. Et la haine faisait bouillir le sang dans mes veines.
« Rien fait ? Non mais tu te fous de moi ? C'est à cause de toi que je suis enchaîné ici ! Tu m'as pris ma liberté ! Tu m'as pourri la vie ! Tout est de ta faute ! »
Je ne vis honnêtement pas sa main saisir ma gorge.
Serrant avec assez de force pour me tenir tranquille et assez peu pour ne pas me blesser – mais démontrant bien qu'elle le pourrait sans mal, si elle le désirait – je ne pouvais que la fixer dans les yeux, tandis qu'elle approchait son visage du mien, jusqu'à tout ce que je puisse sentir soit son souffle glacé.
« Tu n'es qu'un beau salaud. Moi aussi je suis enchaînée comme toi, pauvre imbécile, mais ça, tu n'y penses pas, bien sûr. Tes chaînes, ce sont les miennes, Black, je suis ta fiancée. »
La fusillant du regard, je saisis durement son bras, y enfonçant mes ongles, cherchant à la blesser, à lui faire lâcher prise. Elle ne céda pas, ne montra aucun signe de douleur. Mais je pouvais sentir sa poigne se desserrer. Peut-être pour me laisser parler ?
« Je n'ai jamais demandé ça, je ne l'ai jamais voulu. Tu n'avais pas à accepter. » sifflai-je, insufflant toute la haine que je ressentais à son égard dans ces mots.
Elle eut un rire moqueur et froid, à ma déclaration. Je sentais par vagues son souffle sur mon visage. A cette distance, je pouvais distinguer chaque nuance de violet et de bleu dans ses iris.
« Ce sont nos familles qui se sont arrangées, je n'ai eu aucun mot à dire, tout comme toi. L'avis de la fille, je n'ai pas besoin de te l'apprendre, ne compte absolument pas. »
Puis tout d'un coup, elle relâcha sa prise sur moi et s'éloigna, me permettant de respirer à nouveau.
Elle poussa un soupir irrité et me fusilla du regard.
« Je porte les mêmes chaînes que toi, Sirius. Alors ne fais pas comme si tu étais la seule victime dans cette danse macabre. »
Je fixai le vide, préférant ne pas répondre à ses propos. Je ne portais pas la main à ma gorge meurtrie. Ç'eût été lui donner trop de satisfaction. Néanmoins, je ne pouvais empêcher ses mots de se frayer un chemin en moi. Ils étaient dérangeants, ils étaient véridiques.
Alors, peut-être pour la première fois de ma vie, j'essayais de me mettre à sa place, de voir les événements sous son point de vue.
Non, elle n'avait pas eu le choix. Mais peut-être pour elle était-ce encore pire. Les femmes, dans la société vampirique, dépendaient entièrement de leurs maris. C'étaient aux hommes de tout gérer, et les femmes n'avaient aucun pouvoir, aucun poids. J'avais tous les droits sur elle, alors qu'elle n'en avait aucun sur moi. Je pouvais faire tout ce qu'il me chantait tandis qu'elle devait rester entièrement à ma disposition.
C'était profondément injuste.
Saisissant l'occasion, je parlais, lentement, tandis qu'une idée se faisait jour dans ma tête.
Peut-être regretterais-je mes mots par la suite. J'en doutais.
« Alors pourquoi ne m'as-tu pas tué quand tu en avais l'occasion ? Pourquoi ne le fais-tu pas maintenant ? Je suis faible et je suis malade. Je fais une victime parfaite. Personne ne saura vraiment ce qu'il s'est passé. Tu n'as qu'à mentir et ils te croiront. Je ne t'apporterais rien de bon, et ma réputation t'entacherait. Tu aurais tout à gagner à ma mort. »
« Arrête de dire n'importe quoi ! » répliqua-t-elle aussitôt, irritée, et peut-être un peu désarçonnée, aussi. « Tu délires ! »
Je soupirai, exaspéré moi aussi.
« Réfléchis. Réfléchis vraiment. Débarrassée de moi tu pourrais te trouver un nouveau fiancé. Plus riche...plus puissant...plus obéissant...avec une meilleure réputation...à la lignée plus noble, plus pure...peut-être même qu'il t'apprécierait. Tu serais libre. Tu mènerais le jeu. »
Elle secoua violemment la tête, comme pour refuser d'écouter mes arguments. On eût dit une petite fille effrayée par des propos trop osés, trop audacieux. « Non. Tu racontes n'importe quoi. »
Je changeai de tactique et continuai, la voix douce, suave, persuasive. La faire plier. A tout prix.
« Tu ne m'aimes pas. Je ne t'aime pas non plus. Ce serait la meilleure solution pour toi. »
A mes propos, son corps se raidit soudain, et elle tourna lentement la tête vers moi, l'expression indéchiffrable.
« Qui a dit que je ne t'aimais pas ? » demanda-t-elle, la voix complètement atone.
Mon souffle se bloqua dans ma gorge et mes yeux s'agrandirent peu à peu de surprise. Non, assurément, j'avais dû me méprendre sur le sens de ses paroles. Ce n'était pas possible autrement.
J'essayais de rire, mais ma gorge était trop nouée, le son qui en sortait était étrange, distordu. « Ne te moque pas de moi. Tu n'es pas capable d'éprouver des sentiments. »
Son visage était complètement inexpressif quand elle répondit : « Et qu'en sais-tu, d'abord ? »
J'étais complètement pris de court.
« Tu... » Je déglutis difficilement ma salive. « Tu ne peux pas... »
Ma fiancée eut l'air vaguement irritée, et gênée, peut-être aussi. Ses mains bougeaient au rythme de ses explications.
« Je suis enchaînée à toi depuis que j'ai quatorze ans, Sirius. Je n'ai pas eu le droit de connaître d'autres hommes. Que crois-tu ? Pourquoi crois-tu qu'on enferme ainsi les filles ? C'est pour les pousser à n'être fidèles qu'à leur mari. Pour les préparer et les forcer à les...aimer, d'une certaine façon. »
« Les vampires ne cautionnent pas les sentiments. Ils ne les connaissent pas. Ils... »
« C'est faux, et tu le sais mieux que moi. » me coupa-t-elle, légèrement exaspérée. « Arrête de te voiler la face, Sirius. Je sais que tu ne m'aimes pas, mais ce n'est pas pour autant que moi je ne t'aime pas. »
« Tu n'as...tu n'as jamais dit que...Tu ne peux pas m'aimer. C'est impossible ! » répliquai-je, horrifié, refusant tout bonnement cette idée.
Pas elle. Non, pas elle. Pas elle alors que je voulais...
Elle poussa un soupir. « Pourquoi est-ce si dur à croire ? Pourquoi est-ce que tu refuses avec autant de force ? Qu'est-ce que j'ai fait pour que tu me haïsses autant ? Je me suis toujours bien comportée...je ne me suis jamais rebellée. Je n'ai jamais contesté tes décisions, je n'ai jamais cherché à te limiter dans tes choix, je n'ai jamais cherché à t'imposer quoique ce soit. »
Je secouais la tête, en proie à la détresse, à la folie prochaine. « Tu ne peux pas...Tu ne peux juste pas. Ce n'est pas toi que... »
Ce n'est pas toi que je veux. C'est lui.
Je la sentis se rapprocher de moi. Mon lit bouger, sous le déplacement du poids. Bientôt, je sentis ses doigts frais effleurer ma joue. Ils glissèrent sous mon menton, relevèrent ma tête, jusqu'à ce que mes yeux croisent les siens.
Mais lui, ne veut pas de toi.
Dans ses iris bleu-violet, je ne voyais rien. Pas un seul sentiment. Pas une once de haine, pas une pointe de rage, pas une seule étincelle d'intérêt, pas de trace d'amour.
Elle était froide. Entièrement froide. Comment voulait-elle me faire croire qu'elle m'aimait ?
Elle n'avait rien de commun avec lui. Absolument rien. Je voulais de la chaleur et je voulais de l'amour. Elle ne pouvait rien me donner.
Mais...elle pouvait me faire oublier. M'endormir assez longtemps, m'empoisonner l'esprit. Insuffler doucement et sûrement son venin et me tuer.
Alors...pourquoi pas ?
Elle posa un doigt sur ma bouche, pour réduire au silence mes répliques muettes et inexistantes.
« Chut. » murmura-t-elle. Son souffle touchait mes lèvres, les imprégnait de son goût. « Ne dis rien. Laisse-moi... » Son autre main se glissa doucement derrière ma nuque, caressant légèrement mon cou. « Laisse-moi juste...te montrer. » Ses boucles chatouillaient mes joues tandis qu'elle frôlait mes lèvres tout en chuchotant ses mots enveloppés de poison. « Laisse-moi juste...essayer. » Son corps s'appuyait doucement, traîtreusement contre le mien. Mon corps se mit à trembler malgré moi sous ses caresses. « Laisse-moi juste...te plaire. » Sa bouche effleura une nouvelle fois la mienne, avant de murmurer dans un dernier souffle avalé par un baiser au goût de morphine : « Laisse-moi juste...t'aimer. »
Je pouvais la sentir sourire contre mes lèvres tandis que je m'abandonnais à elle.
Je rendais les armes.
Plusieurs heures plus tard, à nouveau seul dans ma chambre, le goût de sa bouche sur mes lèvres, je ne faisais que fixer le sol.
« Reste avec moi. »
Des chuchotements.
« Ils ne sauront rien. »
Des caresses.
« Je ne te force pas. »
Des baisers.
« Je te protégerai. »
Des promesses.
« Je t'aime. »
Des mensonges.
Mes mains tremblaient. Et mes yeux me piquaient, à force de les empêcher de cligner. Les motifs verts du tapis m'aveuglaient.
Était-ce ma volonté ou la sienne qui avait mené à tout ça ? Était-ce sa manipulation ou mon désir ?
Allais-je devenir un amnésique consentant ou un pantin dans ses douces serres ?
Je restais sur la limite entre nos deux mondes, entre ces deux réalités, ces deux possibilités.
Mais pour combien de temps encore ?
J'inspirais profondément et me relevais.
Les doigts serrés fermement autour d'un morceau de papier, je savais ce que je devais faire.
Et au fond, je l'avais toujours su.
Quand la porte de la chambre se rouvrit, quelques heures plus tard, on ne trouva qu'une pièce vide, et un verre de sang, intouché, posé sur une petite table.
Sur le lit, seul un papier avec ces deux mots, écrits à la hâte :
Oubliez-moi.
Atmosphère : Theme from Requiem for a Dream – Clint Mansell, 25 août 2009
Theme from Requiem for a Dream – Clint Mansell, 28 août 2009
Theme from Requiem for a Dream – Clint Mansell, 1er septembre 2009
Theme from Requiem for a Dream – Clint Mansell, 6 septembre 2009
Theme from Requiem for a Dream – Clint Mansell, 8 septembre 2009
Theme from Requiem For A Dream – Clint Mansell, 22 septembre 2009
Oltremare – Ludovico Einaudi / Giorni Dispari – Ludovico Einaudi, 27 septembre 2009
Zombie – The Cranberries, 28 septembre 2009
Theme from Requiem For A Dream – Clint Mansell, 30 septembre 2009
Oasis – Tarja Turunen, 2 octobre 2009
Original Soundtrack from Requiem For A Dream – Clint Mansell & The Kronos Quartet, 5 octobre 2009
Theme from Requiem For A Dream – Clint Mansell, 6 octobre 2009
Theme from Requiem For A Dream – Clint Mansell, 12 octobre 2009
album Divenire – Ludovico Einaudi, 31 octobre 2009
album Chronicles of A Dying Era – Epochate, 2 novembre 2009
Tiefer – Mina Harker, 3 novembre 2009
Voici enfin la fin de ce très long chapitre. Pour information, il fait au total 46 pages (cette partie en fait 17) et aura mis presque un an à être achevé.
Je m'excuse pour le délai mis pour la publication de ce chapitre. J'avais espéré pouvoir le publier cet été, mais beaucoup de choses ont joué en ma défaveur.
Tout d'abord, j'ai énormément bloqué sur le passage avec James. Je ne savais pas comment le faire réagir. Au bout d'environ une quinzaine d'essais infructueux, j'ai décidé de changer radicalement de méthode. Ça s'est bizarrement révélé très efficace.
Ensuite, j'ai attendu aussi très longtemps les avis et conseils de certaines personnes. Au final, l'attente ne m'a servi strictement à rien, vu comme les rares avis reçus divergeaient et que je n'en ai fait, comme d'habitude, qu'à ma tête.
J'ai été malade, aussi, pendant presque tout l'été. L'université a détruit ma santé, mon moral et mon mental. A ceux qui croient les études supérieures faciles, je leur crache à la figure.
J'ai eu le syndrome de la page blanche. Et suite à un bug informatique, j'ai perdu toute une partie de ce chapitre – très laborieusement écrite –, et beaucoup d'autres textes importants. Vous comprendrez aisément mon désespoir total, ma rage et mon dégoût, à l'idée de devoir tout recommencer ?
Tout ceci, pour vous situer à quel point nous étions avancés dans l'été, avant que mon réel déclic ne se fasse. Il eut lieu fin août. Et qui rime avec fin l'été, rime la fatidique rentrée. Les études n'aidant pas, évidemment, à écrire.
INFORMATIONS SUR LA SUITE : Le prochain chapitre sera le DERNIER de la fic (hors un hypothétique épilogue). Il sera du PoV de Remus et, je le promets, répondra à beaucoup de questions.
Une scène que vous auriez aimé voir dans VH ? Un détail que vous auriez voulu éclairer ? Une requête, une idée ? Faîtes-m'en part, je prends toute proposition au sérieux. Tout ce que je demande c'est qu'il y ait un minimum de rapport avec le SBRL. Cette possible idée a de fortes chances d'être insérée dans le prochain et dernier chapitre.
Bon anniversaire à ma fic qui a à présent...3 ans. Si ce n'est pas carrément déprimant...
Merci aux lecteurs qui me suivent depuis le début. Mot spécial aux anonymes : une review ne tue pas !
Sorn
