Chapitre 4
Ianto lâcha les marteaux qu'il tenait dans la main, l'air hagard. Gwen se baissa pour les ramasser mais ses yeux étaient irrésistiblement rivés sur les trois employés.
- Comment est-ce possible, Ianto? Murmura-t-elle, en se relevant très lentement.
- Aucune idée…
Gwen sentit le désarroi dans la voix du jeune homme. Elle se tourna vers lui et son visage tendu lui confirma l'état de détresse dans lequel il venait d'être plongé.
- Il y a une explication logique, Ianto. Et nous allons la trouver, ok?
Elle lui rendit les outils et lui frotta le dos, avec douceur.
- Ok? Répéta-t-elle en lui souriant.
Ianto acquiesça et rangea ses outils dans une poche de son pardessus.
- Owen est resté à l'intérieur. A nous attendre et à interdire l'accès aux curieux.
- Oui! Dit Gwen sur un ton exagérément encourageant. C'est sûrement ça. Allez on se dépêche!
Ianto acquiesça à nouveau et la suivit.
Ils ne furent pas longs à faire dégager les lieux par les autorités compétentes. Ils purent ainsi s'entretenir avec les trois employés de chez Harvey's. Gwen usa de sa bonhomie pour les convaincre de la suivre jusque dans la brasserie voisine, ce qu'ils acceptèrent sans réticence. Bienheureux de s'éloigner enfin de cet endroit de malheur.
Ianto n'avait qu'une seule idée en tête, qu'il mit à exécution : il entra dans la bijouterie et appela Owen, par tous les moyens qu'il avait à sa disposition. Rien. La boutique était en l'état. Le premier étage l'était beaucoup moins. Une fumée grise s'échappait du palier et un mur de débris de béton bloquait le passage. Ianto comprit que le plafond avait fini par céder. La panique s'empara de lui. Il était seul, cette fois, et ne fit rien pour lutter contre elle. Ses tempes se mirent à cogner douloureusement et une vague de sueurs froides envahit son corps.
Il courut à l'étage et cria encore contre le mur de blocs.
Il redescendit et courut vers la penderie. Rien n'avait bougé. Au dessus de sa tête, un trou vide, incroyablement hypnotique, le figea sur place. Il l'appela son collègue de toutes ses forces. Aucune réponse. Il sursauta quand il entendit Tosh répondre à ses cris de dératé.
- Tosh? Tu as du nouveau?
- Oui , Ianto ! Tu es dans la bijouterie et je peux te joindre.
- Et alors?
Ianto n'arrivait plus à réfléchir.
- Alors, cela signifie que la Faille n'est plus active. Lui expliqua-t-elle, d'une voix chancelante.
- On ne peut plus l'utiliser pour ramener Owen?
L'horreur de sa phrase résonna dans son cerveau comme une enclume lancée sur un œuf.
- Mon dieu !
- Il nous faut de l'aide pour dégager l'étage, Ianto, et vite!
- Je m'en occupe. Gwen? Appela-t-il en changeant la fréquence de son oreillette. Que disent les employés?
- Owen les a forcé à partir, hier soir. Le Owen qui était avec eux coincé dans le temps mais ils n'ont pas pu sortir de la bijouterie. Il est monté à l'étage et là ils ont entendu un vacarme du tonnerre puis ils ont vu le plafond s'effondrer. Depuis, plus aucune trace d'Owen. Ianto, c'est fichu!
- Comment sont-ils sortis?
- Ils sont incapables de me l'expliquer. Ils ont juste attendu et le jeune homme a ouvert la porte qui leur avait résisté jusque là et ils sont sortis. Choqués. Ils sont tout de même passés de la nuit en plein jour, lui rappela-t-elle dans un murmure.
- Ne leur donne pas le retcon, ils peuvent encore nous aider.
- Mais Ianto…
- Fais-moi confiance, Gwen. Ils sont sous le choc mais laisse-leur le temps de recouvrer leurs esprits, ok?
- Ok, mais je doute qu'ils se souviennent de quoi que ce soit qui puisse nous laisser espérer de retrouver Owen.
- On a 2 Owen en liberté. On va bien finir par mettre la main sur l'un d'eux, non? Je reste ici.
- Comme tu veux.
Quelque part dans les décombres.
Owen n'avait pas rêvé. Il avait bel et bien entendu Ianto l'appeler et lui avait répondu à plusieurs reprises en s'époumonant. Mais le jeune gallois n'avait rien entendu.
- Fait chier! Jura le médecin.
Il se trouvait à l'étage, bloqué par une tonne de béton en vrac qui condamnait la sortie.
- Me voilà bien, soupira-t-il, épuisé.
Il avait appelé les employés de la bijouterie mais là encore il avait fait chou blanc. Il se releva et fut surpris de voir sa mallette et sa torche à ses pieds.
- C'est ce que j'appelle être fidèle, leur dit-il, amusé. Limite collant.
Il ramassa la lampe et inspecta le plafond, ou ce qu'il en restait. Il crut entendre du bruit au dessus de sa tête mais rien n'était moins sûr.
- Reste tranquille, toi, dit-il en l'air. Attends que je sorte pour t'aplatir à nouveau, ok?
Il secoua la tête, voilà qu'il parlait aux murs maintenant. Ianto devait être tout près de lui mais où? Il regarda sa montre. 12h35 ! Il faillit tomber en arrière. Il n'était plus coincé dans le temps. Cela expliquait pourquoi les trois employés ne l'entendaient plus. Il pria pour qu'ils fussent tous les trois indemnes et libres. Mais il redoutait le pire. Comment auraient-ils pu se libérer de la Faille sans son aide? Et pourquoi ne l'était-il pas non plus? Son sang se glaça. Si la Faille les avait libérés, alors elle avait dû bouger, entrer en action, et qui sait, se refermer?
- Bordel de bordel !
Un nouveau bruit sourd au dessus de sa tête.
- Mais c'est quoi ça? Ianto? Ianto !
Un sifflement strident dans son oreille et le miracle s'accomplit.
- Owen? C'est toi? Tu m'entends? Où es-tu? Rien de cassé?
- Tout doux, Ianto. Oui, je t'entends. J'ignore comment c'est possible mais je te reçois cinq sur cinq.
- Quelle heure as-tu?
- Quoi?
- Quelle heure?
- 12H38. Pourquoi?
- Pas le temps de t'expliquer. Tu es sûrement le bon Owen.
- Hey, tu m'expliques?
- Pas le temps, Owen. Dis-moi où tu es.
- En haut de la bijouterie, derrière un mètre d'épaisseur de béton en miettes. De grosses miettes. Le plafond s'est effondré. Il y avait trois personnes avec moi…
- Elles sont saines et sauves, le rassura Ianto.
- Merci mon dieu! Mais sauver un de plus ne vous aurait pas écorché la gorge, hein?
- Comment expliques-tu que tu sois sorti du Temps et que les personnes soient définitivement hors de danger?
- Une seconde, Ianto. Il me faut consulter le Grand Livre des Enigmes et je te réponds. Comment veux-tu que je sache? Et je te retourne la question : comment et pourquoi n'es-tu pas resté coincé avec nous hein? Tout ce que je sais c'est que ça se passe ici à l'étage mais je crois que la messe est dite; la Faille s'est certainement refermée toute seule.
- Pas forcément. Je peux te parler, ce qui veut dire que tu es revenu dans le temps présent. On n'a pas encore levé le voile sur ce mystère, Owen, mais Tosh finira par trouver, tu la connais…Les pompiers ne vont pas tarder à arriver et on va te sortir de là, ça va aller?
- Ouais, super. Pour une fois, je suis content de t'entendre parler si sagement.
- Surtout reste en contact permanent. Je ne bouge pas d'un pouce et j'attends les renforts.
- Merci, Ianto.
- Pas de quoi.
Dans la brasserie.
Gwen avait gentiment installé les trois rescapés de la bijouterie, bien au calme et au chaud dans une banquette de la brasserie Parker, face à la façade en vitre. Miss Harrington et le jeune Ewen, à peine assis, déversèrent leur flot d'anxiétés en même temps. Difficile pour Gwen de suivre leur récits hachés. D'une part, la gérante de Harvey's avait la voix qui portait, tandis que le stagiaire cherchait ses mots , entre deux spasmes de froid ou d'effroi, mais c'était un homme, et sa voix grave couvrait celle de la vieille dame.
D'autre part, Gwen avait l'esprit verrouillé. Un unique et sinistre écrou lui vissait les méninges : où était Owen? Que lui était-il arrivé? Comment le sauver? Et si son sort était déjà scellé?
Sans Jack, sans Owen, Torchwood devrait fermer boutique…Et Gwen de rentrer sagement au foyer et s'occuper de son amoureux. Faire le ménage, postuler à nouveau chez la Police, rétrograder. Perdre de sa superbe. Perdre un ami, plusieurs amis. Perdre le contact avec une amie, Tosh, fatalement. Ne plus pouvoir jouer les poupées sauvages face à un boss maladivement grivois et terriblement séduisant. Jack…où était-il?
- Pardon? S'entendit-elle demander, tirée de sa digression morose.
- Le jeune médecin, Owen Harper. Que lui est-il arrivé?
Gwen sourit. La jolie rousse s'inquiétait aussi du sort du beau médecin? Une communion toute féminine les raccorda au même instant.
- Ne vous faites aucun souci pour Owen, la rassura Gwen, le sourire fixé sur les lèvres, il est très résistant. Et il s'en sort toujours. C'est un as.
- J'ai eu cette impression , aussi , avoua Louise, le teint rouge coquelicot, mais les yeux brillants.
- C'est quoi votre boulot? Coupa sèchement Ewen, visiblement peu ravi de l'attention que la jeune femme portait à cet inconnu malingre qui avait débarqué de nulle part pour ensuite disparaître en un tour de main. Quel culot !
- C'est confidentiel, Ewen. Je ne peux rien vous dire. Mais vous pouvez nous aider. D'après ce que j'ai compris, vous avez été témoin d'un phénomène, disons, inhabituel au 1er étage de la bijouterie…
- Seulement le gamin, précisa Miss Harrington. Nous n'avons rien vu de ce qu'il nous a décrit.
- Oui, j'avais bien compris. Donc, reprit Gwen, mon ami vous a retrouvés dans l'arrière boutique. Il vous a assuré que tout était fini et vous êtes tous retournés dans le magasin?
- C'est cela, mademoiselle, approuva la gérante.
- Bien. Ensuite Owen vous a conseillé de partir, d'aller dormir chez votre oncle, dit-elle à Ewen.
- Oui.
- Et il vous a laissé plantés là dans le magasin pour monter à l'étage? Depuis plus rien et vous avez attendu des heures avant de pouvoir ouvrir la porte du magasin. Et c'est là que la foule vous a engloutis. J'ai bon?
- Vous oubliez un détail, mademoiselle Cooper, murmura Louise.
- Lequel? Demanda Gwen sur un ton faussement détaché.
- Le bruit que nous avons entendu à l'étage quelques minutes après que votre ami, Owen, n'y soit monté. On aurait dit que la plafond s'était effondré mais rien de cela, le vacarme fut ahurissant mais rien n'avait bougé en haut.
- Vous êtes monté voir?
- Oui, mais pas jusqu'en haut….confessa Ewen.
- Pourquoi?
- Je ne saurais pas trop vous expliquer, quelque chose me retenait, impossible de monter au-delà de l'avant-dernière marche.
- Et à ce niveau, qu'avez-vous vu devant vous?
Le jeune homme réfléchissait douloureusement. La réponse à cette question simple n'était pas si évidente, tout à coup.
- Ben…je ne sais plus trop…les marchandises non répertoriées. Je suppose.
- Vous supposez? Je ne saisis pas bien ce que vous voulez dire. Est-ce que vous seriez incapable de dire précisément ce que vous avez vu à l'étage?
- C'est exactement ça, je m'en souviens plus. Je suis désolé.
- Ne le soyez pas, Ewen.
Gwen se leva sur un énième sourire de réconfort et s'éloigna du groupe. Ewen avait vécu la même expérience qu'elle, lorsqu'elle s'était effondrée dans la penderie. Et Ianto aussi. Il avait été incapable de décrire l'espace vide mais lourd qui surplombait le niveau 0 du magasin.
Owen se trouvait quelque part entre ces deux mondes.
- Ianto , du nouveau? Ici, pas grand-chose, hélas.
- J'ai trouvé Owen !
- C'est vrai? Où est-il? Il va bien? Comment on va le sortir de là?
- Regarde dehors, Gwen. D'ici un petit quart d'heure, il sera libre.
Gwen sortit de la brasserie, sans prendre le temps de s'expliquer auprès des trois employés de chez Harvey's, et arrivée sur le trottoir, elle contempla avec bonheur et un sourire radieux la parade des camions de pompiers et des pros du bâtiment qui s'agitait à l'entrée de la bijouterie. Le bruit assourdissant et les nuages de poussière qui enveloppaient la rue toute la remplirent de joie.
Owen était sauvé !
- Gwen?
- Oui mon cher Ianto?
- Nous avons quasiment démoli le mur à l'étage…
La voix de Ianto chevrotait, bizarrement.
- Qu'y -a-t-il, Ianto?
La voix de Gwen tressaillit. Subitement.
- J'aimerais te répondre, hésita Ianto.
- Accouche !
- Il n'y a rien ici. Pas d'Owen, rien de tangible, comme dans la penderie. Tu te souviens?
- Ianto, c'est quoi encore cette merde?
- Calme-toi, Gwen. J'ai communiqué avec lui. Avec le Owen de la bijouterie. Il n'est plus coincé dans le temps, il évolue dans notre propre ligne de temps. C'est un bon signe, tu ne crois pas?
La rage et le ras-le-bol d'entendre les platitudes lénifiantes du teaboy la mirent en furie. Ianto, aussi puissant qu'un sédatif, et lisse comme une peau de bébé.
- Ianto, tu vas m'écouter attentivement ! Tu vas retourner au Hub et aider Tosh à trouver une solution fissa ! On est trop de 2 ici, vu qu'on ne sait pas du tout ce qu'on doit faire, et Tosh ne peut pas s'en sortir toute seule. Je vais rester à ta place à la bijouterie. Je préviens les employés et j'arrive. C'est compris?
- Compris.
Ianto coupa net la communication. Gwen envoya les deux vendeuses et le jeune homme dans une des ambulances garées rue St-Mary, puis elle se dirigea vers la bijouterie.
Elle ne pouvait plus communiquer avec Owen depuis que ce dernier avait été coincé dans le temps, la veille au soir, et cela l'énervait prodigieusement. Pourquoi Ianto arrivait-il encore à parler à Owen et pas elle? Pourquoi prenait-il des décisions sans l'en informer et pourquoi jouait-il à Jack, la pondération en moins? C'est vrai quoi? Jack n'aurait jamais pensé à utiliser de pauvres et respectables agents de police comme béliers de fortune. Quitte à les sacrifier !
Ianto se comportait bizarrement, se dit-elle, depuis que Jack était parti et que la Faille avait fini de s'amuser avec l'équipe, en leur expédiant des weevils adolescents et avinés à capturer. Depuis la veille, la Faille était passé au cran supérieur. Et le test de probation ricochait sur chacun de leurs actes.
Un tremblement tellurique quasi imperceptible aux oreilles non affûtées d'un civil quelconque la transit de stupeur. Ce qu'elle redouta alors se déroula instantanément. Une masse volatile noire et informe s'échappa avec fracas de l'entrée de la bijouterie en emportant sur son passage à peu près tout : badauds, vitrine cassée, porte et chambranle en bois , bijoux , filets de sécurité et …camions et bulldozers !
La Grande Faucheuse? S'exclama Gwen, soufflée au sol et la bouche pleine de terre.
Des cris, des hurlements, des sirènes, des mégaphones, des larsen…les oreilles de la jeune femme eurent leur compte.
Du gris, un ciel voilé derrière une couche toxique et irrespirable. D'une noirceur indescriptible. Un vent de fumée vivante, comme habitée et féroce. Balayant tout sur sa descente aux Enfers. Les grands yeux de Gwen furent aveuglés par ce prélude à la Mort.
Elle perdit connaissance à quelques pas du cataclysme.
Dans la bijouterie Harvey's.
Ianto avait été aux premières loges lorsque la Faille avait encore fait des siennes. Quand le premier pompier avait posé le pied dans la pièce, une fois le mur démoli, Ianto avait compté mentalement le nombre de secondes qui s'étaient écoulées avant que les choses ne se gâtent. Rapide et réglé comme un métronome, Ianto avait aussitôt obligé l'homme du feu à faire demi tour et rejoindre les collègues restés en bas. Il savait les conséquences d'un ébranlement de la Faille et ne voulait pas prendre le risque de mêler un civil à ce phénomène top secret.
Avec une équipe tronquée, et pas par le bon bout, le Retcon allait s'avérer très utile mais en auraient-ils assez avant que Jack ne revienne? S'il revenait?
Ianto profita de l'agitation surréaliste qui succéda à l'ouverture de la Faille pour prendre le taureau par les cornes et plonger une bonne fois pour toutes, et ce en dépit des ordres de Gwen, dans la brèche inter-dimensionnelle.
Il ne supportait plus de ne pas savoir quoi faire. De ne pas savoir où était son ami. Il en avait ras-le-bol des grands airs de Gwen et de Tosh qui n'arrivait à rien. Marre de barboter dans l'inconnu sans aucune aide, sans explication cohérente, sans but. Sans Jack.
N'ayant aucune réponse de Gwen via les ondes, Ianto supposa qu'elle était occupée à ramener le calme à l'extérieur. Elle en avait pour un moment, se dit-il, amusé. Il avança prudemment mais d'un pas décidé dans la pièce assiégée par cet ennemi invisible et redoutable. Il appela Owen de toutes ses forces. Il examina chaque coin et recoin de la pièce avec son scanner. L'objet était pris de sifflements et de bips interminables. Ianto le rangea, l'air convaincu. Il était en plein dans la Faille, la misère totale. Soudain, à travers les sirènes et les cris, il entendit dans son oreillette la voix de son ami. L'affaire se corsait. Qui allait bien pouvoir les sauver à présent qu'ils étaient tous les deux enfermés dans un monde parallèle?
- Ianto? C'est toi?
- Affirmatif. Je n'ai pas pu résister, je suis bloqué avec toi.
- Quoi? Tu me fais marcher? Où es-tu sombre crétin?
- Heureux de t'entendre moi aussi, Owen. Je suis à l'étage de la bijouterie. La Faille s'est encore manifestée à ce niveau. Quelle heure as-tu?
- C'est pas vrai? Tu me prends pour une horloge ou quoi?
- Réponds, s'il te plait.
- 13h10.
- Parfait. Tu es le bon Owen.
- Tu vas m'expliquer ce que tu as à répéter que je suis le bon Owen! Tu en connais un mauvais? Ça m'étonnerait.
- Ok, je vais tout te dire. Quand on était à la bijouterie hier soir, la Faille s'est ouverte et nous avons été emportés je ne sais où. Seulement si j'ai réussi à sortir de la brèche indemne, tu n'as pas eu cette chance. Et tu es resté bloqué dans le temps au moment de l'ouverture de la Faille. Sans doute parce que tu te trouvais pile à la source de la brèche.
- Je suis au courant, va droit au but, on gagnera du temps.
- Comme tu veux, répondit Ianto sèchement. Bref, ce que tu ne sais pas, c'est que tu as aussi traversé la brèche, dans une autre dimension et que tu es resté bloqué dans les murs , après l'effondrement du plafond, quelque part entre la bijouterie et la brasserie qui se trouve à côté.
- Quoi?
- Eh oui, il y a deux Owen dans ces murs. J'ai d'abord pu communiquer avec le Owen coincé dans l'effondrement, qui est en mauvaise posture car il doit déjà manquer d'air. Et en revenant à la bijouterie, au cœur de la Faille, je t'ai enfin retrouvé. Tu me suis?
- De loin mais continue, je te vais te rattraper.
- Donc, avec Tosh et Gwen , on a déduit que le vrai Owen, celui qu'il nous fallait sauver, était celui de la bijouterie. L'autre Owen est au courant, il n'est pas d'accord avec nos conclusions mais à trois contre un, il ne peut rien empêcher.
Un silence de mort ponctua le récit du jeune homme.
- Owen? Les trois personnes qui étaient avec toi sont sauves.
- Quelles personnes?
- Les employés de la bijouterie, rétorqua Ianto, étonné.
Un nouveau silence.
- Owen?
- Ok, Ianto. Il faut que je te dise un truc, un détail mais je pense qu'il a son importance. Je suis le Owen qui se trouve entre quatre murs de béton et qui manque sévèrement d'oxygène. Je suis le mauvais Owen, comme vous dites. Désolé.
- Quoi? Tu me charries?
- Laisse tomber. Dégage d'ici et occupe-toi des rescapés. Pour moi c'est mort.
- Hors de question, Owen ! Si tu es le mauvais Owen, tu sais que quatre hommes ont disparu en tentant de défoncer le mur de la brasserie qui te retiennent prisonnier. Tu veux les laisser tomber?
- Vous ne les avez toujours pas retrouvés? S'étonna le médecin.
- Non, puisque si on les retrouve, on te retrouve !
- Fait chier !
- Owen, à ton avis, qu'est-ce qu'on doit faire?
- Prier Saint-Jack !
- C'est pas drôle !
- Mais c'était pas le but. Oubliez-moi et faites le maximum pour retrouver ces quatre malheureux. Le risque de vouloir à tout prix sauver un Owen, peu importe lequel, est trop grand et pourrait entraîner des réactions catastrophiques. Si, en revanche, vous faites abstraction de moi, en vous servant de la Faille, vous finirez par les faire revenir. Pas vrai?
- Tu veux qu'on te sacrifie?
- Absolument. Il n'y a pas d'autre alternative. Faites ce que vous avez à faire.
- Je n'en reviens pas. C'est toi qui me dit de ne rien tenter de risqué pour te sauver alors que tu as ouvert la Faille pour que ta petite amie te revienne. Tu as ouvert la Faille en dépit des conséquences que tu connaissais parfaitement et qui auraient pu éradiquer la race humaine ! Tu n'as pas oublié?
- Nooon, je n'ai pas oublié mais à présent je sais ce que ça coûte de jouer avec le feu ! L'envie de jouer avec les allumettes m'est passée, je te le jure ! On apprend toujours de ses erreurs. Et dis, c'est quand même toi qui nous as donné le mot de passe, non? Rhéa Silva !
- Mais je n'ai pas tiré sur Jack à bout portant et à plusieurs reprises.
Ianto était en colère et sa voix se voilait de rage, de rancune.
- Je suis médecin, Ianto. Et contrairement à ce que tu pourrais penser, je ne suis pas stupide. Les nombreuses fois où j'ai vu Jack guérir de ses blessures ont fini par me convaincre que ce type n'était pas comme nous. Une plaie qui cicatrise toute seule dans la minute qui suit son apparition, si tu veux mon avis de médecin, je trouve ça louche, et pas catholique.
- Qu'est-ce que tu cherches à me dire? Que tu savais que Jack était immortel? Je ne te crois pas! Tu n'aurais jamais pu garder un tel secret !
- Immortel, peut-être pas. Mais je l'ai vu, on l'a tous vu, sauf toi qui gisais dans la nasse, quand ta copine en ferraille l'a électrocuté en cinq secondes. Il s'est relevé deux fois ! Ce type n'est pas normal. Je n'ai jamais voulu le tuer, je suis médecin, c'est contre ma vocation.
- Mais tu l'a tué !
- Ok. Je l'ai un peu tué, bon, c'est de l'histoire ancienne…
- Soit, on en reparlera mais je refuse de te le laisser mourir.
- Ah, tu joues les redresseurs de torts mais fais gaffe, Ianto, tu n'es pas cohérent !
- Qu'est-ce que tu veux dire? Demanda le jeune homme vexé.
- Tu n'as pas non plus hésité à me tirer dessus quand j'ai ouvert la Faille pour sauver Jack et Tosh. Pour sauver notre patron, aussi pas normal soit-il et Tosh, notre amie. Et à présent tu refuses de me sacrifier pour sauver l'Humanité? Tu m'expliques?
- Je n'ai jamais voulu te tuer, Owen, et tu le sais !
- Cette discussion est fertile Ianto, faut avancer !
- Je voulais juste t'empêcher de faire la plus grosse ânerie de ta vie…
- Sauver Jack et Tosh, c'était une ânerie?
- Non, sacrifier l'Humanité, ne joue pas les candides !
- Je ne suis pas candide, je suis lucide. Sauver nos amis était la seule chose qui comptait pour moi à ce moment là.
- Et sauver ta copine, en passant.
- Oui, et alors? Excuse-moi d'avoir une vie sentimentale! Tu as aussi failli à ton devoir en cachant ta ferraille sous la Base !
Ianto sentit le sang lui monter à la tête. Entendre parler de Lisa de cette façon lui fit perdre ses bonnes manières.
- Va au diable, Owen!
- Quand tu auras fini de compter les points pour savoir qui de nous deux est le plus fautif, tu reviendras m'asticoter. Pour l'instant, concentre-toi sur ta mission.
Owen coupa la communication. Ianto, ulcéré, ne le relança pas. Cette franche discussion à bâtons rompus l'avait vidé. Owen n'avait pas totalement tort mais il n'était pas blanc bleu non plus. Pas plus que lui-même, s'avoua Ianto, laminé de l'intérieur. Cependant il se sentait soulagé. Ils avaient réussi à crever l'abcès qui les empoisonnait depuis cette fameuse rixe où l'équipe avait fait corps contre un seul homme, leur chef. L'incident était clos. Et malgré le ressentiment qu'il éprouvait encore à l'égard d'Owen, il ne pouvait se résoudre à le laisser agoniser dans sa prison lugubre.
Il contacta Tosh.
- Tosh, j'ai une mauvaise nouvelle.
- Enfin, Ianto. Je cherche à te joindre depuis une heure. J'ai une excellente nouvelle, moi. Toi d'abord, fit la jeune femme.
- Très bien. Je n'arrive plus à joindre Owen, celui de la bijouterie. Je viens de parler à l'autre alors que je suis en plein dans la Faille.
- Quoi? Tu es coincé? Comment est-ce possible? S'exclama Tosh, paniquée.
- Je t'expliquerai. On n'a pas le temps. C'est quoi ta bonne nouvelle?
- On a retrouvé les quatre hommes. Quand la Faille s'est mise en activité ils se sont retrouvés dans la gaine d'aération, la même que tu as prise pour atterrir dans la brasserie. Ils sont sonnés mais sains et saufs.
- Magnifique ! Maintenant que les civils sont tous hors de danger, on va pouvoir concentrer nos efforts pour sauver Owen.
- Pour « vous » sauver, Ianto.
- En effet, j'oubliais ce détail. Comment faire? La Faille est toujours en action ici, on a peut-être une chance?
- Certainement Ianto. Où est Gwen? Je n'arrive pas à la joindre.
- Probablement à l'extérieur de la bijouterie. Depuis l'ouverture de la Faille, elle doit avoir fort à faire. Mais il faudrait qu'elle rentre à la Base pour te donner un coup de main. Le temps presse.
- Tu ne peux pas la joindre puisque tu es dans la Faille, mon dieu, mais comment faire?
- En effet, j'avais aussi oublié ce détail, répéta Ianto, penaud. Bon sang, mais qu'est-ce qui m'a pris de foncer dans le piège ?
- Inutile de culpabiliser, Ianto. On va trouver un moyen. Je suis certaine que cette gaine d'aération est le lien direct entre les deux mondes ouverts par la Faille. Il faut qu'Owen la trouve aussi et avec l'énergie accumulée depuis l'impact initial ce sera un jeu d'enfant de le ramener parmi nous. Et toi avec!
- Tu as raison, Tosh.
- Attends, Ianto. J'ai Gwen !
Le jeune homme sentit son coeur bondir dans sa poitrine.
- Ianto, Gwen est à l'extérieur. Elle utilise une fréquence cibi de la police. Je lui ai dit où tu étais et que tu avais perdu le contact avec Owen. Un instant.
Ianto attendit avec un mal fou. Rongé par la curiosité et impatient de rentrer à la Base, tous ensemble.
- Ianto, regarde au dessus de toi. Vers le plafond.
- Il n'y a plus de plafond, Tosh, lui rappela Ianto, amusé.
- Il y a quoi? Gwen me dit que c'est indescriptible, tu me confirmes?
- Je te confirme.
- Parfait. Reste où tu es surtout, au milieu de la pièce. Dès que la Faille se manifeste tu seras logiquement envoyé au même endroit qu'Owen.
- Quel Owen? Demanda le jeune homme entre rire et angoisse.
- Aucune idée. C'est le charme de travailler à Torchwood, non?
- Un des charmes, en effet.
- Tu as raison, Ianto. Surtout ne pas oublier notre Capitaine.
- Ce n'est pas du tout à lui que je pensais, se défendit bien maladroitement le jeune homme.
Il entendit un petit rire de farfadet dans son oreillette et réprima un juron.
- Gwen rentre à la Base. Reprit Tosh. Un peu de patience et tout sera fini, d'accord?
- D'accord.
Ianto coupa la liaison et se sentit très seul et, pour la première fois depuis le début de cette mission , étrangement impuissant.
- Ianto?
- Owen? Qu'y a-t-il?
- Quelle heure as-tu?
- C'est une blague?
- Non, réponds.
-13H26. Pourquoi?
- Ouf, c'est bon, je suis en phase. Je suis dans la bijouterie. Les pompiers sont arrivés?
Le sang glacé dans les veines, Ianto retint son souffle.
Il avait retrouvé les deux Owen, mais pris comme eux dans la Faille, et sans solution miracle en vue, la situation virait de mal en pis.
