...La porte claqua avec un bruit sonore, sinistre.
Et ce fut comme si Sirius Black n'avait jamais existé.
Chapitre 30
Une seconde passa. Puis deux. Puis trois.
A ses oreilles, c'était comme si le battant de bois vibrait toujours d'accusation. Hurlant un silencieux « et voilà ! C'est ça que tu voulais, non ? » sur un ton moqueur et victorieux.
Le masque se craquela petit à petit. Une craquelure. Infime. Puis deux. Puis les lézardes s'agrandirent, devinrent plus évidentes, elles se déchirèrent, démontrant toutes les failles de ce masque imparfait qui n'avait même pas tenu quelques minutes.
Le sang bourdonnant à ses oreilles, Remus ne pouvait que fixer cette porte, comme un aveugle. C'était son seul point de repère. Son seul ancrage à la réalité.
Ne flanche pas. Ne flanche pas.
Il ferma les yeux.
Tout ça n'était qu'un cauchemar. Rien qu'un affreux cauchemar. Quand il rouvrirait les yeux, il se rendrait compte que rien de tout ça n'avait été réel. Ce n'avait été qu'horreur, fabrication maligne de son esprit perfide. Oui. Quand il rouvrirait les yeux, quand il se réveillerait...Tout ça n'aura jamais existé. Tout redeviendra...comme avant. Tout sera...parfait. Lavé de tout péché.
« Rem ? » l'appela une voix.
Il aurait voulu fermer les yeux plus forts. Prétendre ne pas entendre l'appel. Faire la sourde oreille au monde qui l'entourait. Il voulait retourner dans un réel parfait, dans le réel d'avant.
Mais ça n'était pas permis. Non, on ne pouvait pas s'abreuver de chimères. Non, on ne pouvait pas s'anéantir dans des songes.
Avec un soupir saccadé, Remus rouvrit les yeux sur la réalité.
Projeté sur la scène du monde, joue ton rôle !
Mais il avait oublié le texte à dire. La lumière de la scène l'aveuglait et les visages invisibles riaient de son silence. Il n'avait plus envie de faire semblant. Que le masque tombe à terre et se brise. Il ne voulait plus mentir.
« Oui ? »
La voix était faible, assourdie, tremblante. Était-ce vraiment la sienne ? Quel piètre acteur il faisait, à bafouiller dans ses lignes. Quel bien piètre menteur.
Mais c'était fini. Il n'avait plus besoin de se montrer fort à présent. Le dernier acte avait pris fin. Une autre pièce débutait à présent.
Mais cette pièce-là, il ne voulait pas y figurer.
Donnez-moi le ciel de minuit.
« Je...il...il a crû que j'étais... »
L'autre acteur semblait aussi perdu que lui. Connaissait-il son rôle ? Qui avait écrit le scénario de cette scène ? Il semblait que les dialogues avaient été faussés.
« Oui. »
Qu'aurait-il pu répondre d'autre ? A quoi bon un discours ? A quoi servait-il de mentir sur un absent ?
Un absent.
Une pointe de douleur dans son cœur. Insidieuse, vengeresse.
C'est ta faute. C'est toi qui l'as voulu.
L'autre voix se fit un peu plus ferme, plus forte. Elle s'était raccrochée à la réalité. Lui, était toujours pris entre deux courants. Peut-être allait-il couler ?
« Pourquoi tu n'as pas démenti ? C'est ton copain, non ? Je ne t'ai jamais vu agir ainsi. Qu'est-ce qu'il te reprochait ? C'était quoi cette histoire ? Il avait l'air complètement furieux. »
Il ne répondit pas. Le silence était préférable au mensonge. A défaut d'être moins nuisible, il était au moins plus pur.
Ses yeux étaient toujours fixés sur le battant de bois, comme s'il recelait toute la vérité du monde. Ou plutôt comme si, s'il le lâchait des yeux, la dernière preuve de son existence disparaîtrait, tout comme lui.
« Je...crois qu'il vaut mieux que tu t'en ailles, Steph. »
Sa voix était sourde. Atone. Presque...morte.
Quand était-il devenu ainsi ?
« Rem... »
Il ne pouvait pas supporter le regard de son ami, fiché sur sa nuque. Il le brûlait.
Il va découvrir. Il va tout découvrir et alors il me fuira.
Il ne savait pas ce qu'il désirait le plus. Que Stephen découvre et le fuie ou qu'il reste à ses côtés ? Pourrait-il vivre avec un rappel permanent de son imposture ?
« Je ne peux pas t'expliquer. »
Un soupir. Exaspéré. C'était comme si sa seule présence emplissait la pièce, comme si elle ne faisait plus qu'un avec lui. L'enfermant dans une prison aux barreaux invisibles. Inquisiteur, scrutateur, prêt à l'abattre à la moindre faille.
Aucun faux pas n'est permis.
« Y'a vraiment un moment où tu devras arrêter tes cachotteries, Remus, tu sais ? »
Le lycan se raidit sous le coup de l'accusation mais resta muet. Il ne devait pas montrer, il ne devait rien montrer. Garder le masque jusqu'au dernier acte, encore un effort.
S'il savait.
Un nouveau soupir. L'énervement et la frustration le guettaient.
« Tu veux vraiment que je m'en aille ? Tu n'as pas l'air bien. Tu devrais peut-être aller chez le médecin. »
La réponse fusa, automatique. Sur ce terrain-là, il est habitué au leurre. Depuis tellement longtemps. Ce n'était qu'un jeu de plus, qu'un masque de plus.
« Ne t'inquiète pas, ça va aller. »
Il arriva à insuffler un semblant d'assurance dans ses mots. La supercherie était familière. Habituelle. C'était tellement plus facile, plutôt que de réfléchir. Presque naturel, au bout de toutes ces années.
« Préviens l'école que je ne viens pas demain. Je ne pense pas être capable de donner cours. »
Un bruit de pas furtifs sur le sol suivit ses mots. La moquette les étouffait, mais il parvenait tout de même à les entendre. Le monstre en lui les entendait.
Une main se posa sur son épaule. Chaude. Rassurante.
Étrangère.
Il dût se retenir de toutes ses forces pour ne pas se soustraire à la poigne de son ami. En lui, le loup grognait et montrait les dents contre cet intrus. Il n'avait rien à faire là.
Stephen le força à le fixer dans les yeux.
« Tu es sûr ? »
Remus cilla. Le loup gronda un peu plus fort. C'était lui le maître, comment l'humain pouvait-il oser le défier ainsi, comment !
Le regard était planté dans le sien, comme s'il cherchait à découvrir ce qu'il cachait, à sonder son âme. Inquiétude, peur, souci, confusion, tout s'y mêlait. Brûlant, demandeur. Dans son regard, Remus pouvait sentir cette requête muette : dis-moi.
Feindre l'assurance et garder le contrôle, encore juste un peu. Ce sera bientôt fini.
« Certain. Il est tard, Steph. Tu devrais rentrer chez toi. »
Un long moment passa pendant lequel Remus vit son ami hésiter, l'incertitude vaciller dans ses yeux. Il priait pour qu'il s'en aille. Le loup se faisait un peu plus présent à chaque seconde de ce duel de regards. La pleine lune était encore trop fraîche, la présence du vampire et la colère l'avaient réveillé.
Crois-moi, bon Dieu, crois-moi.
Au bout d'un moment, d'un long moment, Stephen finit enfin par acquiescer et détourner le regard, avec réluctance cependant. Il n'était pas aussi dupe, mais il lâcherait l'affaire pour un moment. Ça lui donnerait au moins un court répit. Remus étouffa un soupir de soulagement.
« D'accord. Mais je veux que tu m'appelles dès que tu as un problème ou même simplement si tu veux parler. »
Le souci, l'amitié. Comme cela semblait déplacé devant son crime.
Je ne suis pas la victime. C'est moi le monstre. Pourquoi est-ce que tu ne le comprends pas ?
Un sourire douloureux étira ses lèvres. Allez, jouer la comédie, encore un peu. Le masque craquerait bientôt.
Simule encore !
« Je le ferais si j'en ai besoin. Merci. »
« Pas de quoi. » répondit son ami, le ton un peu bourru. Il tourna un peu la tête dans la direction de la fenêtre, claqua de la langue, en un signe d'exaspération. « Je parie qu'il fait encore super moche dehors. » Changement de conversation. Alléger l'atmosphère. Faire comme si rien ne s'était passé. Une tactique comme une autre.
Stephen se dirigea vers le portemanteau, saisit son vêtement et passa sa veste sur ses épaules, se préparant visiblement à braver le froid vespéral londonien. Son malaise était évident, mais il essayait tout de même de le cacher. C'était tout à son honneur.
De nouveau face à lui, l'autre homme lui lança un regard sceptique et soucieux, un pli désapprobateur barrant sa bouche.
« Essaie de te reposer, Rem, je suis sérieux. On dirait que tu sors d'une tombe. »
Remus eut un faible sourire. Il n'avait pas la force de rire.
« Je le ferais. »
Stephen secoua la tête, marmonna quelque chose entre ses dents comme « t'as tout intérêt à le faire, ouais. » puis lança un dernier « bye ! » avant de franchir la porte, avec un sourire et un signe de la main.
Clac.
A nouveau, ce bruit assourdissant, sinistre.
Le silence dans la pièce tomba comme une nappe de plomb. S'engouffrant dans ses poumons, le suffoquant, l'étouffant. L'air semblait lacé de perfidie, de haine et de mensonge. On pouvait encore sentir le goût des mots amers et des blessures ouvertes, dans lesquelles on plongeait des couteaux à la lame empoisonnée. Le fiel et la rancœur flottaient dans l'atmosphère, la saturant, la rendant quasi irrespirable.
Comme un spectre informe, Remus se rendit dans la chambre, hagard, éteignant, automatiquement, la lumière du salon en sortant.
Les doigts serrés presque trop forts autour de l'interrupteur à l'entrée de la pièce, il sentit son cœur se serrer et une boule monter dans sa gorge en voyant une chemise noire pendre sur le dossier d'une chaise, posée là comme si elle pouvait attendre son propriétaire toute une éternité.
Il avait toujours oublié de la lui rendre.
Un. Deux. Trois.
Crac.
Le masque venait de se briser en milles morceaux, au sol. La cassure, pourtant silencieuse, semblait se répercuter en mille échos entre les murs.
Ses épaules se voûtèrent, comme sous l'effet d'un coup, et un frisson violent parcourut son échine, le faisant trembler jusque dans son for intérieur.
Trop longtemps étouffés, trop longtemps retenus et dissimulés, les sanglots déchirèrent sa gorge avec rage et hargne, le suffoquant, prenant leur terrible vengeance, à présent que c'était fini.
Aveuglé par les larmes qui coulaient sans qu'il puisse les retenir, vacillant, il s'effondra sur le lit, vide et froid, comme il serait tombé mort.
Roulé en boule dans ces couvertures trop nettes, les bras serrés autour de lui comme pour essayer de retenir cette chaleur qui s'échappait hors de lui, il murmurait, la voix enrouée, comme un leitmotiv :
« J'ai fait...ce qu'il fallait. »
La voix étouffée, brisée, le nez plongé dans l'oreiller, à la recherche de cette odeur disparue depuis longtemps. Froide, froide, froide, comme tout le reste.
Mais si c'est la bonne décision, pourquoi est-ce que ça fait aussi mal ?
Fermant étroitement les yeux, il n'aspirait qu'au sommeil. Au sommeil sans rêves, réparateur, au sommeil qui l'emporterait loin de la réalité du monde pour quelques heures.
Parce qu'aujourd'hui...oui, aujourd'hui, il pouvait bien se permettre d'être faible.
« Hey, Rem, attends ! »
L'éclat de rire, tel un aboiement, tandis qu'il court à travers le minuscule appartement, cherchant à fuir son assaillant.
« Attrape-moi si tu peux ! »
Le bruit des pas lourds sur le sol, lui qui rentre dans plusieurs obstacles, le son des objets renversés ou heurtés. Les rires et les douces insultes qui résonnent dans l'air. L'appartement allait bientôt ressembler à un champ de bataille.
Il fonce droit vers la chambre.
Alors qu'il referme la porte derrière lui et y appuie son dos, soufflant, heureux d'avoir semé Sirius, son rire extatique est avalé par un baiser au goût de friandise.
Des bras viennent bientôt enserrer sa taille, tandis que le baiser se fait un peu moins joueur, un peu plus sage. Il emmêle ses doigts dans les cheveux noirs, rapproche la tête du vampire de la sienne.
« Tu sais que tu ne fais pas le poids contre moi, Lupin. Avoue ta défaite. » fait la réponse, une fois les lèvres détachées des siennes, entre rire et chuchotement à son oreille.
« Jamais. » rétorque-t-il, ses lèvres formant un sourire tandis que le vampire le fixe avec une lueur de victoire dans les yeux. « Comment t'es entré ? »
Une étincelle de malice s'allume dans les yeux argent.
« Tu oublies toujours la porte de la salle de bains. »
Hagard, confus, l'esprit embrumé, comme émergeant d'un sommeil trop long, ses yeux papillonnèrent avec difficulté, peinant à se focaliser sur quoique ce soit. Le soleil perçait faiblement à travers les rideaux à moitié tirés, déversant sa lueur jaunâtre sur la moquette. Un courant d'air frais passa dans la pièce, faisant se soulever les tentures comme des voiles légers. Il avait oublié de fermer la fenêtre.
Quelle heure était-il ?
La cacophonie habituelle des matins londoniens et de toutes les grandes cités l'accueillit, au sortir de sa léthargie.
La symphonie des klaxons et des sirènes des pompiers et de police. L'air rempli de cette odeur de pot d'échappement, le bruit des roues sur l'asphalte, le grognement agacé des navetteurs. Dès le petit matin, toujours la même rengaine, la même musique.
Immuable.
Roulant sur son séant, Remus grimaça en sentant la peau de son visage se craqueler légèrement. Passant une main sur ses traits fatigués, il se rappela alors le pourquoi de cette sensation étrange et désagréable.
Il avait pleuré.
Et presque comme un aimant, ses yeux furent attirés par la porte de la chambre. Blanche, en bois. La même que celle de son rêve-souvenir.
Dire que la scène avait eu lieu il y avait à peine quelques semaines, quelques mois de ça...
Ravalant la boule qui lui obstruait la gorge, il se leva, doucement, lentement, comme un vieillard prudent.
La douleur dans ses os, dans ses tendons, dans sa chair, se rappela à lui douloureusement. Il serra dents et poings. C'était la pleine lune, deux jours auparavant.
Boitant quelque peu, le lycan se dirigea vers la fenêtre, qu'il ferma. Ses doigts traînèrent sur le chambranle. A la hauteur du soleil dans le ciel, il devinait que la matinée était encore jeune. Il n'avait pas besoin de renseignements précis. C'était le jour, et c'était tout ce qui comptait.
Se détachant de la fenêtre, ses pas le menèrent vers la salle de bains. Il fit couler l'eau, froide, dans le bassin puis s'aspergea le visage. Il ne regarda pas son reflet. Il savait que son état était loin d'être glorieux. Sa nuit avait été agitée et le loup ne le laisserait pas tranquille avant encore un moment. Il n'avait pas encore été repu de violence.
Pendant plusieurs minutes, il resta ainsi, accoudé au lavabo, attendant il ne savait quoi. Peut-être rêvait-il inconsciemment de cette paire de bras autour de sa taille ? Réconfortante, rassurante, possessive et protectrice.
Du moins, c'est ce qu'il avait crû.
Revenant enfin à la réalité, il sortit de la pièce, se dirigeant cette fois vers la cuisine.
Mettant de l'eau à chauffer pour le thé, il effectua les gestes, machinaux, du rituel du petit-déjeuner.
Sans appétit, mécaniquement, il reproduisit les mouvements habituels. Tel un robot sans âme.
C'était trop récent, encore trop frais comme blessure. Il ne pouvait pas y réfléchir. Ne voulait pas réfléchir. Pas maintenant.
Il lui fallait se reconstruire un masque. Un masque qui ne l'étoufferait pas cette fois, il espérait.
Aujourd'hui...aujourd'hui, il jouerait les amnésiques.
« Bon sang, mais il ne vont donc jamais arrêter ? »
« Infatigables ces jeunes ! »
« Vous ne croyez pas qu'on devrait leur demander de faire moins de bruit ? »
« Vous trouvez pas ça bizarre que le type brun ne vient que le soir ? C'est à se poser des questions ! »
« Avouez quand même qu'il est pas mal ! »
Sirius étouffa un rire. A presque chacune de ses venues – et donc, à peu près tous les jours -, il entendait des remarques de ce genre. Les regards que lui lançaient les voisins étaient assez équivoques eux aussi, d'ailleurs.
Il devrait peut-être songer à en informer Remus.
Quand il parvint aux environs du troisième pallier, il percuta quelqu'un. Il rit intérieurement en reconnaissant la jeune femme brune. Elle aussi, c'était récurrent de la bousculer.
Sauf que cette fois, elle avait un sachet de courses...qui s'était étalé à terre suite à la chute.
Bah voyons !
« Je suis désolée. » fit-elle, rougissante, tout en fixant Sirius, pas l'air désolée le moins du monde.
« Ce n'est rien. » répondit-il avec un sourire tout en s'abaissant pour ramasser les achats affalés au sol.
Pendant qu'il rassemblait ses emplettes, la jeune femme s'éclaircit la gorge. Le vampire s'empêcha de rire. Ça l'aurait peut-être vexée.
« Je vous vois souvent par ici...vous habitez dans l'immeuble ? »
Il releva la tête pour croiser les yeux gris de la jeune femme. Un sourire s'étala sur ses lèvres pendant qu'il répondait :
« Non. Je sors avec quelqu'un qui a un appartement au quatrième étage. »
« Oh. »
L'embarras et la déception s'entendaient clairement dans sa voix. Elle sembla faire le décompte des habitants dudit quatrième étage. Que des couples avec des enfants, pas de femmes célibataires. Quelque chose clochait.
« Excusez-moi de vous retarder, je n'ai pas envie qu'elle se fâche contre vous. »
En mettant la dernière affaire dans le sac, qu'il tendit à la jeune femme, il répondit : « Oh, je doute qu'il se mette en colère pour quelques minutes de retard. »
La jeune femme blêmit et manqua de s'étouffer au "il".
« Oh. B...bien. Dans ce cas...hm...pardonnez-moi encore...et euh bonne soirée ! » dit-elle en se détournant rapidement vers son appartement, rouge de gêne.
Sirius continua son chemin, le rire manquant de s'échapper de ses lèvres tous les deux pas.
Alors qu'il entrait dans l'appartement de Remus, s'apprêtant à lui annoncer les commérages des voisins, il entendit un chuchotis derrière lui.
« On parie combien que ce sera toute la nuit ? »
Le ciel était rouge quand il se réveilla.
Jour nouveau. Sanglant.
Se redressant avec lenteur dans son lit, Remus se prit le visage entre les mains et exhala un soupir saccadé.
Il frissonnait, et il était en nage. Allait-il tomber malade ?
Comme pour confirmer ses pensées, tandis qu'il se levait et se rendait, un peu tremblant, à la salle de bains, son estomac se souleva.
Et le souvenir d'une paume froide contre son front et le chuchotis de mots réconfortants et...
Il rejeta violemment les souvenirs de côté. Il n'avait pas besoin de ça pour le moment.
Plusieurs minutes passèrent avant qu'il ne se sente mieux. Il frissonnait toujours de froid mais son estomac se portait mieux, à présent qu'il était vide.
Mécaniquement, il jeta un coup d'œil distrait à sa montre. Sept heures du matin. Aujourd'hui, il donnait cours dans l'après-midi. Était-il en état d'affronter une classe d'adolescents remuants pendant plusieurs heures ?
Son reflet dans le miroir suffisait à répondre à la question. Il était presque pitoyable. Peut-être devrait-il songer à appeler le médecin.
Appuyant son front contre la glace froide, pourtant déjà grelottant, les yeux fermés, Remus adressait une requête silencieuse à un quelconque dieu, se demandait pourquoi ces souvenirs venaient le hanter jusque dans son sommeil.
Comme si les événements d'il y avait deux jours ne suffisaient pas. Comme si le remords ne suffisait pas.
Compenser son absence par des illusions.
Rouvrant les yeux, il eut l'impression, l'espace d'un fugace instant, dans un coin du miroir, d'avoir vu une ombre bouger dans son dos. Une ombre dont les yeux avaient la couleur de l'argent.
Toxique. Mortel.
Il secoua la tête, et éclata d'un rire qui sonnait presque trop fort dans le silence de l'appartement.
Comme si rire effacerait l'instant glaçant où son regard l'avait percé d'accusation. Comme s'il pouvait l'effacer, lui.
Et voilà que je vire fou à le voir où il n'est pas.
Une voix dans sa tête souffla, sur le même ton : Où il ne sera jamais plus.
Le rire s'éteignit, petit à petit. Un goût âcre avait envahi sa bouche. Comme si rire l'avait salie.
L'amertume. La culpabilité. Ces émotions...il y était habitué depuis tellement de temps que le fait qu'elles lui entravent la gorge pouvait presque s'oublier. A un moment ou un autre, il parviendrait à les effacer. A un moment ou un autre, il pourrait à nouveau respirer librement et relever la tête sans craindre que sa conscience ne vienne le tourmenter comme un oiseau de mort.
Mais cette fois, le regret s'ajoutait à ce duo familier.
Et ça...c'était peut-être pire que tout.
Parce qu'il ne pouvait pas l'ignorer.
Remus grogna imperceptiblement en voyant son petit ami caresser le félin noir et blanc, propriété de Kit. Le chat ronronnait de plaisir sous les petites attentions de Sirius qui s'amusait à le gratter derrière les oreilles. Il vit Dracula fermer les yeux avec contentement tout en remuant légèrement la queue et une oreille.
Il avait des envies de meurtre envers ce chat.
Ça faisait dix minutes que Sirius s'occupait du matou plutôt que de lui. Saloperie. Il grogna un peu plus fort.
Le vampire releva un regard étonné vers lui.
« Ça va, Rem ? »
« Ouais. » marmonna-t-il, le regard incendiaire.
Et même en lui parlant, Sirius continuait de flatter le pelage de cette sale bestiole !
Le jeune homme brun fronça les sourcils.
« T'as vraiment l'air. » fit-il avec un sourire sarcastique.
Remus renifla de mépris.
« Allez, dis-moi ce qu'il se passe. »
Le loup-garou grimaça.
« Non. »
Un sourcil brun se haussa.
« Rem... »
« Non. »
Sirius soupira et tendit le bras pour le toucher...ce foutu félin toujours sur les genoux !
Le vampire chercha son regard mais les yeux dorés étaient fixés sur Dracula. Il aurait voulu l'étriper à l'instant même.
Une pression sur son bras, les doigts gelés de Sirius. Il frissonna.
« Moony, qu'est-ce qu'il y a ? »
Il soupira.
« Rien. »
Sirius afficha une moue sceptique et se rapprocha de lui. A ce moment-là, un feulement fâché se fit entendre.
« Chut, toi. » apaisa-t-il le chat avec une caresse.
Les yeux de Remus croisèrent ceux, verts, du félin. Si cet animal avait été doté d'intelligence et de sentiments humains, Remus aurait juré qu'il le foudroyait du regard. Un miaulement agressif s'échappa de sa gorge, en direction du loup-garou. Il répondit en grognant.
« Quoi ? »
C'était Sirius qui avait parlé.
Remus détacha son regard de son ennemi à quatre pattes et releva la tête vers Sirius. Le visage de celui-ci exprimait la confusion.
« Tu n'aimes pas que je caresse le chat ? »
Il pensa un moment démentir. Mais devant les yeux pressants de Sirius, il avoua :
« Non. »
Ses sourcils se haussèrent.
« Excuse-moi, je ne pensais pas que tu voulais l'avoir. »
Il fit un geste pour déplacer le félin de ses genoux afin de le donner à Remus mais aussitôt, un feulement fâché se fit entendre. Le chat s'agrippa au bras de Sirius et feula un peu plus fort en direction du loup-garou, gueule ouverte.
« Il ne m'aime pas. » dit simplement Remus, avec une grimace dégoûtée.
« Pourquoi ça ? »
« Loup-garou. Ce truc sent que je ne suis pas humain. Et les chiens et les chats ne font pas bon ménage. Même si en l'occurrence, je suis plutôt un loup. »
« Et c'est pour ça que tu es de si mauvaise humeur ? Parce que je peux le toucher et pas toi ? »
Remus grogna.
« Non, ce n'est pas pour ça. »
Sirius fronça les sourcils.
« Pourquoi alors ? »
« Tu vas me prendre pour un con possessif si je te le dis. »
« Comment ça ? Pourqu...attends, tu es jaloux de ce chat ? »
Remus serra les dents et détourna le regard.
Il sentit les doigts froids de Sirius tourner son visage vers le sien. Son expression était rieuse.
« Tu n'es pas content parce que je m'occupe de ce gentil minou ? »
Remus grimaça.
« Ça fait un quart d'heure que tu es occupé à le caresser et que tu ne m'adresses même pas la parole ! »
Sirius éclata de rire devant son ton plein de rancœur et envoya valser le félin à terre, sans prêter attention à son miaulement blessé.
« Tu devrais savoir que tu comptes beaucoup plus pour moi que ce matou. » fit Sirius avec un sourire légèrement moqueur avant de l'embrasser.
Le vampire avait trop l'odeur du félin sur lui pour que ce soit totalement agréable mais il préféra oblitérer ce détail. Il avait gagné, Sirius avait laissé tomber cette vile créature pour lui. Un point pour le loup, un.
La voix moqueuse de Sirius retentit quand ils se séparèrent :
« N'empêche...jaloux d'un chat. »
Le réveil après un rêve-souvenir.
Encore.
Il avait un goût de sang dans la bouche. Ou peut-être était-ce de cendre ? Revoir ces images, anciennes, de joie et d'insouciance lui rappelait de manière presque trop aiguë, à l'instar d'une aiguille qu'on planterait malicieusement aux endroits les plus sensibles, que cette période-là était finie. Bel et bien révolue.
Appuyant ses coudes sur ses genoux et poussant un soupir exaspéré, Remus mit plusieurs secondes à refouler les souvenirs qui s'estompaient déjà dans les vagues des rêves avant de se lever, enfin.
Il était encore tôt. Le soleil faisait une bien triste mine en ce jour de printemps, ne s'élevant guère haut dans le firmament. Morne, gris, le ciel semblait ne pas être d'humeur bien joyeuse et pouvait tout aussi bien annoncer une pluie imminente.
Après un rapide tour à la salle de bains, Remus s'orienta vers le salon. Sur la table basse de celui-ci, son téléphone portable affichait quatre appels en absence et deux messages.
Se saisissant de l'appareil, il lut distraitement les SMS reçus. Stephen s'inquiétait et lui demandait s'il allait mieux.
Expédiant une rapide missive qui se voulait rassurante, Remus resta plusieurs secondes dans le living, immobile, ne sachant trop que faire, quelle décision prendre. Écarté entre tant de possibilités, tant de voies.
Comme si, s'il ne bougeait pas, le monde pourrait continuer de tourner autour de lui sans l'atteindre. Comme s'il pouvait ne pas trancher.
Tant qu'on n'a pas choisi, tout reste possible.
Remus brisa son immobilité, avança d'un pas.
Peut-être était-ce dans le vide, mais tant pis. Cet état d'apathie ne lui était pas coutumier. Cet état d'incertitude non plus. Se comporter ainsi...se transformer en spectre et ne pas se décider...ce n'était pas lui. Ça ne lui correspondait pas.
Il fallait que cela cesse. Ça avait déjà duré trop longtemps.
Et comme si cette seule résolution avait déverrouillé ses membres, c'est d'un pas plus ferme, plus résolu qu'il ne l'avait été depuis des jours et des jours qu'il agit, sortit.
La première goulée d'air frais fit fondre tous les parasites qui lui encombraient l'esprit, tous les germes que l'insidieux doute avait fait naître en lui. Il avait l'impression de respirer, enfin, au bout d'un long, long enfermement. Confiné par ses propres actes, ses propres décisions.
Par lui. Pour lui.
C'est presque naturellement qu'il alla donner cours ce jour-là. Presque naturellement qu'il adressa son sourire habituel aux collègues. Presque naturellement qu'il rit, badina, plaisanta.
Débarrassé d'un démon intérieur appelé culpabilité, appelé souvenir, il avait l'impression, quelque part, d'être revenu à la vie. Ces mois...n'avaient été qu'une longue et sombre période. Un lointain souvenir, à effacer.
Tu n'auras pas d'emprise sur moi.
Ou il l'espérait.
James et Lily s'entreregardèrent puis éclatèrent de rire.
Les deux principaux concernés ne semblaient pas remarquer l'hilarité de leurs deux amis.
La jeune femme sembla reprendre un minimum de sérieux et déclara d'un ton grave, l'œil fixé sur le vampire qui était occupé à mordre légèrement le cou de son petit ami :
« Si Sirius tue Remus, je lui arrache les canines à la pince. Et sans anesthésie. »
James fit la moue et leva la tête pour fixer son regard dans les yeux verts de Lily.
« C'est cruel de faire ça à un vampire ! C'est comme si tu voulais priver un humain de ses dents. Comment veux-tu que Sirius se nourrisse sans ses crocs ? »
« Il en fait une bien belle utilisation, dis donc ! Tu as vu toutes les marques de morsure qu'il laisse à Rem ? »
« Oh, crois-moi, ton meilleur ami doit en laisser autant – si pas plus – à Sirius. »
La jeune femme lui tira la langue.
« Le corps de Sirius se régénère, lui. Et puis si on commence à discuter de qui mord le plus l'autre, je crois qu'on n'a pas fini vu comme ils sont possessifs l'un envers l'autre. »
James bouda et s'allongea un peu plus contre elle, sa tête reposant contre son ventre.
« De toute façon, si Rem s'attaque à Sirius, je lui défonce la tête au cric. »
« Hey ! Ne t'avise pas de l'abîmer ! » fit Lily en lui tapant légèrement la tête.
« Aïe ! Mais qu'est-ce que vous avez tous à me dire de ne pas l'abîmer ? Il est pas en sucre, que je sache ! » répliqua James, grognon.
La jeune femme lui fit une grimace puis lui ébouriffa les cheveux dans un geste affectueux et taquin dans le même temps.
« De toute façon, je suis sûre que Siry n'appréciera pas que tu amoches son copain. »
« Si seulement il pouvait s'inquiéter du sort qu'on me réserve à moi qui le protège de tes viles intentions. » fit James avec des accents mélodramatiques.
« Quel preux chevalier, chéri. »
« Exactement. »
Et ils éclatèrent de rire.
Cette fois cependant, les deux amants remarquèrent leur manège.
« Qu'est-ce que vous racontez vous deux ? » demanda Remus, soupçonneux.
Leur rire redoubla sous les yeux intrigués de Sirius.
« Qu'est-ce qui leur arrive ? » demanda-t-il à Remus.
Celui-ci haussa les épaules.
« Aucune idée. »
« Ça suffit ! »
En sursaut, tremblant de colère, Remus venait de se réveiller, les traces du sommeil dont il venait d'émerger, beaucoup trop présentes sur ses traits.
Il avait presque passé une nuit blanche, à être tourmenté de souvenirs. De certains, trop flous, il ne gardait qu'une vague image. Mais d'autres étaient clairs, beaucoup trop clairs, brûlant presque sa rétine, pour qu'il laisse ça encore passer.
Une ou deux passait. Mais depuis combien de nuits venait-il le hanter ?
« C'est fini, bordel, fini ! »
Et cette fois, aucune voix ne vint lui répondre. Aucune ombre ne vint le railler jusque dans les recoins tourmentés de son esprit paralysé entre veille et sommeil. Rien ne s'opposa à son cri de désespoir et rage mêlés.
Je n'en peux plus, je n'en peux juste plus.
S'il devait venir hanter chacune de ses nuits, c'était parce qu'il s'en souvenait. Chaque chose ici le lui rappelait. Chaque chose avait porté sa marque, connu son contact, respiré son odeur. Il fallait supprimer ces objets, supprimer ces souvenirs. Alors seulement, il pourrait peut-être être tranquille. Alors seulement, il pourrait à nouveau avancer.
Et comme venant de loin, de très loin, une remarque lui revint en mémoire. Sa voix.
« Les vampires craignent le feu. »
Remus promena un regard absent, vide, sur la pièce.
Ci et là, des images lui sautaient aux yeux. Quelques photos. Des objets qu'il avait affectionnés. Des objets qu'il avait offerts. Des objets qui lui avaient appartenus.
Il fallait tout effacer.
Alors, je te brûlerai. Toi et tous les souvenirs que j'ai de toi.
Saisissant tous les objets qu'il n'avait pas eu le courage ou le cœur de jeter jusqu'alors, il se dirigea vers la cheminée du salon. Le feu y était mort mais il le ralluma rapidement avec quelques bûches et un allume-feu, malgré ses mains fébriles. Bientôt, il lança le paquet maudit dans les flammes.
Comme avides, les mèches orange, jaune et rouge se soulevèrent à sa rencontre, vinrent lécher, dévorer goulûment le repas qui leur était offert. Un festin de mémoire à brûler.
Peut-être n'était-ce qu'un tour de son esprit, une hallucination, une illusion...pourtant, Remus avait la nette impression de voir l'homme des photos le darder d'un regard haineux tandis que le papier glacé se tordait, se déformait, comme pétri de douleurs. Le chant du bois qui craquait résonnait à l'image de mille plaintes, de mille cris d'accusation.
Il regarda encore et encore le feu dévorer les objets, lentement sur la fin, comme s'il peinait à se nourrir des derniers vestiges. Il le réapprovisionna et les flammes repartirent de plus belle.
Il fixa le feu jusqu'à s'en aveugler. Jusqu'à avoir les yeux irrités par la lueur trop violente de ces dames de destructions.
Jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien, plus rien sinon des cendres.
Une caresse. Une main qui passait doucement dans ses cheveux, des doigts qui s'emmêlaient dans ses mèches.
Remus ouvrit les yeux lentement, papillonnant, encore pris dans les limbes cotonneux du sommeil. S'étirant comme un chat, cherchant par instinct la chaleur, il vint se blottir un peu plus contre le corps tiède à ses côtés. Enfouissant sa tête dans le cou de celui-ci, il vint respirer l'odeur si particulière de sa peau, s'en enivrant doucement. L'autre homme bougea un peu pour l'installer plus confortablement contre lui.
« Tu es réveillé depuis longtemps ? » demanda le lycan, tout à sa paresse, les lèvres contre le cou du vampire, la voix un peu cassée par le sommeil.
« Non, pas trop, je pense. Depuis que le soleil s'est levé, en fait. »
« Hm ? »
Remus tourna distraitement la tête vers la fenêtre. Malgré les épais rideaux qui étaient tirés, on pouvait deviner l'astre du jour derrière eux. Juste assez pour savoir qu'on était en journée et ne pas blesser Sirius. Un compromis pour leurs deux modes de vies si radicalement différents.
Lui, n'aurait même pas su dire que le soleil était levé. On voyait à peine l'ombre d'une lumière. L'aube devait être encore fort proche.
Laissant ce détail où il était, il reprit son agréable position initiale. Bénis soient les week-ends. Il n'avait à se soucier de rien et pouvait paresser autant qu'il le voulait. Merveille des merveilles que ces jours-là.
Un murmure, ténu, inaudible presque, flotta dans l'air.
« La couleur de tes cheveux...elle me rappelle un peu le soleil. Parfois. »
La douce caresse des doigts dans ses cheveux s'arrêta brusquement. La chaleur disparut.
Détendu au point d'être presque retourné entre les bras de Morphée, Remus ne réagit pas tout de suite à la perte du contact, ni à la remarque. Quand il prit conscience des deux, c'est désarçonné et confus qu'il se releva et fixa le vampire. Celui-ci s'était redressé en position assise et éloigné. Il avait les lèvres serrées, le regard détourné, la mine contrariée. Remus ne comprenait pas ce brusque changement d'humeur.
« Sirius ? »
Le vampire bougea imperceptiblement la tête dans sa direction. Signe qu'il écoutait, au moins. Mais ses muscles étaient contractés et il semblait méfiant, sur le qui-vive. Que s'était-il passé ?
« Tu as déjà vu le soleil ? »
La question avait fusé toute seule, automatiquement. C'était tellement illogique. Comment la couleur de ses cheveux pouvait-elle rappeler à Sirius le soleil...puisqu'il ne l'avait jamais vu ? L'astre du jour était mortel et brûlait les buveurs de sang, il en avait eu une preuve suffisamment flagrante lors de la première nuit de Sirius ici. Alors pourquoi une telle réaction ? Était-ce à cause de cette simple évocation ?
Sirius se raidit un peu plus et lui jeta un coup d'œil furtif où Remus pouvait voir la méfiance à l'état brut et de la peur aussi, comme s'il était dans l'attente d'un coup.
Ne comprenant pas ce qui lui valait une telle réaction de la part du vampire, le lycan se rapprocha de celui-ci et posa une main hésitante sur son bras.
Cherchant le regard argent, Remus finit par l'obtenir au bout d'un moment. Plusieurs secondes passèrent avant que la tension ne finisse enfin par disparaître du corps du vampire. Il poussa un léger soupir et lui offrit un pauvre simulacre de sourire. Son regard restait distant malgré tout.
« Oui. Avec mon frère. J'étais jeune et j'étais persuadé que Mère mentait pour nous empêcher de sortir du repère, que c'était juste un interdit de plus qu'elle nous posait. » Un léger rire, un peu amusé, un peu amer. « Force est de constater que ce n'était pas un mensonge. »
Il y avait comme une note de nostalgie et de chagrin dans les yeux et la voix du vampire. Une nostalgie et un chagrin qui semblaient avoir des racines tellement profondes qu'il ne pouvait en deviner la source originelle. Remus aurait voulu les effacer, le questionner sur leur raison mais il n'en eut pas le temps. Le vampire avait déjà amené ses lèvres à celles de Remus, comme pour l'empêcher de parler, comme pour étouffer les mots qu'il devinait sur sa langue.
Il y avait quelque chose d'amer dans ce baiser, une saveur rouillée de tristesse. Mais en même temps...il avait un goût unique de confession et de confiance.
Le cœur du lycan battit un peu plus vite, cogna dans sa poitrine. Le sang lui montait à la tête.
Le baiser se fit moins sage. Un peu plus ardent. Plus habituel au Sirius qu'il connaissait. Ces baisers uniques au goût sauvage et violent, au goût de brûlure et de sang. Ces baisers propres à Sirius.
Ils s'abîmèrent dans l'ivresse familière. Le temps semblait comme suspendu. Le monde aurait bien pu s'arrêter qu'ils ne s'en seraient pas rendu compte.
Au-dehors, le soleil illuminait la terre de vagues de feu.
Et Remus oubliait que c'était interdit.
Les jours passèrent. Les rêves-souvenirs ne firent plus leur apparition.
Et Remus Lupin oublia.
La cuiller qui tourne doucement, d'un geste calculé, dans la tasse, remuant le thé à la manière délicate des anglais.
Les tourbillons or et brun chauds se mêlent délicieusement. Une trace de lait vient virevolter doucement à leurs côtés. L'art ancestral du thé.
D'un geste qui trahissait une longue habitude, une jeune femme aux cheveux auburn amena la boisson fumante à ses lèvres rosées, les trempant légèrement dans le breuvage, plus pour laisser du temps à son interlocuteur qu'autre chose. A un moment ou un autre, l'un des deux finirait bien par briser le silence entre eux. Inévitablement.
« Alors, tu as quelque chose à me dire ? »
La tasse fut reposée avec délicatesse, mais fermeté sur la soucoupe, puis sur la table. Le bruit de la porcelaine contre le bois était désagréable. Remus cilla à peine devant l'air décidé de Lily.
« Ce n'est pas plutôt toi qui as quelque chose à me dire ? »
Il resta silencieux, dédaigneux presque, bras croisés sur sa poitrine, appuyé dos au mur, pas tout à fait face à elle, mais pas non plus sur le côté.
Oh, non, ce genre d'intimidation, ça ne marchait pas avec lui.
Plusieurs secondes de silence tendu s'écoulèrent, avant d'être brisé sauvagement. Lily venait de frapper la table du plat de la main. Il lui adressa à peine un regard. Il la connaissait trop bien pour réellement s'émouvoir de ces crises-là.
« Bien. Tu as décidé de jouer les stoïques, tant pis pour toi. Tu sais bien ce qui m'amène ici. »
Le silence. Encore.
« Sirius. » continua Lily, la voix sèche.
Involontairement, comme réagissant d'eux-mêmes à l'évocation de ce seul nom, les muscles de Remus se raidirent. Il s'efforça de l'ignorer et fit semblant de rien.
« Tu te fous donc à ce point de ce qu'il peut lui arriver ? »
Remus détourna la tête, n'adressant même pas un regard à sa meilleure amie, l'ignorant superbement.
« Et si je te disais qu'il était mort ? »
Un léger tremblement parcourut son corps. Infime, il était à peine notable. Mais Lily le connaissait par coeur, lui et ses réactions. Elle avait touché un point sensible, et elle le savait pertinemment.
Un instant, un court instant, le masque impassible faillit se craqueler, se rompre. Mais il tint bon.
Elle n'avait pas à voir la panique. Elle n'avait pas à voir la peur irrationnelle, le regret, le remords, la culpabilité...Non, tout ça, elle ne devait pas le voir.
Pourtant, une voix pernicieuse soufflait dans son esprit de douces incitations, de sombres demandes : pose-lui la question, allez, vas-y. Tu en brûles tellement d'envie. Ce serait facile, oh, si facile. Rien que quelques mots et tu serais fixé. Juste quelques mots et tu ne serais plus tourmenté.
Comme si elle avait perçu le conflit qui le tiraillait, la jeune femme trancha, d'une voix qui mêlait tout à la fois dégoût, accusation et chagrin :
« Il est entré au Requiem For A Dream. »
L'homme tourna un regard confus vers elle. Requiem For A Dream ?
Devant l'air perdu de Remus, Lily précisa, avec une légère grimace : « C'est une boîte. On y vend de la drogue. Et du sexe. »
« Il... »
Le mot franchit sa gorge avant même qu'il n'aie plus l'arrêter. Comme si cette seule syllabe pouvait déclencher une avalanche, il sentait les phrases, les questions affluer à ses lèvres. La détresse les y poussait, comme un fleuve qui allait déborder à tout instant, se transformer en véritable torrent. Il ravala durement, difficilement, les mots. Innombrables. Imprononçables.
Dis-les ! Que tu saches enfin !
NON ! Il ne pouvait pas se le permettre, ne pouvait pas flancher, ne pouvait pas...Ce serait mettre à mal tous ses efforts, tant et tant de sacrifices, toute cette comédie qu'il menait...Non, il ne pouvait pas. Il ne pouvait tout simplement pas.
Comme pour le punir de son attitude, comme si elle devinait ses dissimulations, son désarroi, la jeune femme reprit du thé, avec des gestes lents, exagérément lents, mettant ses nerfs à rude épreuve, le poussant littéralement à bout. Torture contre mensonges.
« Il est vivant... » Malgré lui, un soupir de soulagement lui échappa. Traître.
Lily le darda de son regard émeraude vibrant. Savait-elle ? « ...Mais, non, il ne va pas bien. »
Inconsciemment, sous l'impulsion de la nervosité, Remus se mordit les lèvres. Il avait besoin de savoir. Beaucoup trop. Garder tout ça enfermé l'étouffait. Pourrait-il abaisser le masque, juste pour elle ? Juste pour s'assurer ?
« Est-ce que... »
Non, il ne pouvait pas. Il n'y arrivait pas. Au fil de tous ces jours, le mensonge était devenu son compagnon d'infortune, une part de lui. Il n'acceptait pas de se laisser abandonner si facilement.
C'était une conversation à demi-mots. Et tous les silences qu'il laissait passer, tous les trous qu'il laissait béants étaient emplis de chimériques questions.
Il ne pouvait tout simplement pas se résoudre à dire son nom à voix haute. A demander concrètement de ses nouvelles. Ce serait...donner trop de réalité aux événements. Reconnaître ses erreurs. Et il n'y était pas prêt. Pas du tout.
« Il a passé cinq jours à se droguer et faire n'importe quoi. Tu crois qu'il est dans quel état ? » cingla Lily, le ton cruellement acide, clairement furieuse contre son meilleur ami. Il pouvait sentir toute sa colère émaner d'elle comme des vagues d'aura.
Il ne réagit pas. Il comprenait les raisons de son indignation. C'était tout à fait compréhensible et légitime. Lily s'attachait toujours trop aux gens. Elle ne pouvait pas rester impassible devant quelqu'un qui allait mal...fusse-t-il être un parfait inconnu. Fusse-t-elle obligée pour cela de confronter ceux qu'elle aimait.
« Comment tu as su ? » demanda-t-il, finalement, du ton le plus neutre possible.
Un sourire amer lui répondit. La jeune femme secoua la tête, comme exaspérée, comme si elle n'arrivait pas à croire la question qu'il lui posait. Comment osait-il ?
C'était presque une étrangère qu'il avait face à lui. Avec un regard brûlant de reproche. Elle le trouvait sans cœur. Elle pensait qu'il n'était plus l'ami qu'elle avait connu. Elle se laissait tromper par l'illusion. Comme tous les autres.
« De quoi ? Que tu l'avais quitté ? » Lily eut un rire jaune. Il résonnait de manière presque glaçante dans l'air de la pièce. « James a essayé de le faire parler mais il n'a rien pu tirer de Sirius. Il s'enferme dans son mutisme. On pourrait lui faire n'importe quoi qu'il ne réagirait même pas, c'est... » Elle secoua la tête, comme pour chasser des pensées parasites. L'esprit de Remus s'emballait, voulait la presser : Que pourrait-il faire ? Dis-le-moi !
Elle poussa un soupir, reprit.
« Il était déjà mal en point avant tout ça...il ne manquait qu'une seule chose pour qu'il ne craque définitivement...Toi. » Elle planta ses yeux dans les siens, accrocha son regard au sien. Comme si elle pouvait voir à travers son âme ainsi et juger de ce qu'elle y voyait. « C'était facile de savoir que tu l'avais quitté. Évident, même. Vous étiez en froid depuis un moment...Et il n'y a que ça qui pouvait le conduire à cette extrémité. » Elle s'arrêta deux secondes, eut un rire amer. « Mais ce que je ne comprends pas...c'est pourquoi tu l'as fait. »
Parce que je le devais.
Le regard fixant le vide, Remus savait ce qu'il avait à répondre. Il le savait pertinemment. Il ne prit même pas la peine de réfléchir et rétorqua automatiquement, comme il n'avait cessé de le faire mentalement depuis ces derniers jours. Comme un leitmotiv qu'on se répète encore et encore, en espérant qu'à force de se le redire, on finirait bien à un moment par y croire.
« Il mentait tout le temps. On avait des rythmes de vie trop différents. Je le voyais à peine. Au fond, je ne le connaissais même pas. Ça ne nous aurait menés à rien. Il valait mieux arrêter ça avant qu'on ne finisse par se détester. Dès le départ ça n'avait été qu'une er... »
« Ça suffit ! »
Lily le coupa abruptement, le dardant d'un regard absolument furieux. Elle se mit d'un bond sur ses pieds et s'approcha vivement de Remus, le fusillant littéralement du regard. Ses boucles rousses formaient comme une couronne de flammes autour de sa tête.
Un doigt accusateur se planta devant son visage.
« Tu ne vas pas jouer à ça avec moi, Lupin ! Je te connais suffisamment pour savoir que c'est faux ! Tu l'aimais...non, tu l'aimes, ça se voit comme le nez au milieu de la figure ! C'est quoi, ta vraie raison ? Je veux la vérité, je veux savoir pourquoi ! »
Remus garda obstinément le silence tout en soutenant le regard de la jeune femme. Se fixant en chiens de faïence.
Une longue et interminable minute passa avant que Lily ne finisse par craquer, se rendant compte que le loup-garou ne répondrait à l'évidence pas. Énervée, elle s'éloigna de Remus, agrippa ses affaires et se dirigea rageusement vers le porte-manteau. Tout dans son attitude et ses gestes démontrait sa détermination et sa colère.
« Vous êtes aussi têtes de mule l'un que l'autre. » lança-t-elle, presque comme une insulte, sur un ton agressif.
Remus ne répliqua pas et garda le visage fermé. Qu'aurait-il pu répondre de toute façon ?
Sans un mot, il la raccompagna à la porte. Après avoir bouilli de colère, l'attitude de la jeune femme était maintenant de glace. Elle ne pouvait pas montrer de meilleure manière sa réprobation : tout en elle le criait.
Tandis qu'elle finissait d'enfiler son manteau gris sur ses frêles épaules, sans lui adresser un regard, elle brisa le silence tendu entre eux, sarcastique :
« Oh, j'ai failli oublier la raison principale de ma venue chez toi. » Le ton était railleur, mauvais, faussement léger. Elle se retourna vers lui avec un sourire hypocrite et acerbe. « Je voulais juste te dire que James et moi quittons le pays demain. Histoire que tu sois quand même au courant. C'est juste de ma part, non ? Je ne peux dire que tu en fais autant pour moi. »
Remus eut un temps d'arrêt. Malgré toute l'animosité dans ses mots, il n'y avait pas de trace de réelle moquerie. Lily était sérieuse. Mortellement sérieuse.
« Pardon ? »
« Tu m'as très bien entendue, Re. »
Remus ne pouvait que la fixer. Il avait l'impression que son cerveau venait d'arrêter de tourner. Non. Ce n'était pas possible. Ce n'était juste pas possible.
La jeune femme poussa un soupir excédé, quand elle vit qu'il ne réagissait pas. Elle semblait lasse, d'un coup, fatiguée, tellement fatiguée. Ses épaules qui semblaient si solides quelques secondes encore auparavant, qui semblaient pouvoir porter le poids du monde, son tempérament de feu, tout ça venait de s'évanouir à l'instant. La Lily qu'il avait devant les yeux était fragile, et Remus en avait peur par-dessus tout.
Il ne l'avait jamais vue comme ça.
« Les chasseurs qui poursuivent Sirius s'en sont aussi pris à Jay. Et moi. Nous avons reçu des...menaces. Nous avons estimé préférable de quitter le pays, au moins pour un temps. »
Remus ne la comprenait pas. Il ne la comprenait tout simplement pas. C'était quoi, la clé de son raisonnement ? Qu'est-ce qui lui prenait, de partir, là, comme ça ?
« Tu es sûre de ce que tu fais ? »
La jeune femme releva la tête et la garda droite, les yeux trop obstinément fixés sur lui. Elle voyait à travers, ne le regardait même plus.
« Certaine. » Malgré toute la fermeté qu'elle voulait insuffler à sa voix, elle n'avait pu empêcher un léger tremblement de s'y glisser. Se retenait-elle de pleurer ?
Remus avait peur de l'incertitude de ce ton. Était-elle réellement consciente de ses actes ? Savait-elle vraiment, concrètement, dans quoi elle se lançait ?
Il aurait pu répondre des tas de choses. Donner mille réponses différentes.
Il aurait pu la traiter de folle. Il aurait pu lui dire qu'elle ne réfléchissait pas aux conséquences, qu'elle se lançait tête perdue dans quelque chose dont elle ne mesurait pas l'ampleur. Il aurait pu lui dire qu'il ne fallait pas qu'elle suive James, que c'était trop dangereux d'essayer de suivre un vampire. Elle était humaine, totalement humaine et comment James pouvait-il réagir en situation de stress, s'il ne s'était pas nourri auparavant ? Il aurait pu lui dire qu'il l'empêcherait de partir. Il aurait pu lui dire la vérité. Il aurait pu lui dire pourquoi il l'avait quitté. Alors peut-être comprendrait-elle qu'elle faisait un mauvais choix, qu'elle prenait une mauvaise direction. Alors peut-être qu'enfin le poids du mensonge pèserait un peu moins sur ses épaules. Peut-être qu'enfin le masque ne l'étoufferait plus.
Mais les mots restèrent sur sa langue. Il était incapable de les prononcer, de choisir les paroles adéquates. Il n'y arrivait juste pas.
Alors, Lily, devant son silence, poussa un dernier soupir.
« J'espère qu'on se reverra bientôt, Re. Tu vas me manquer. »
Et quand elle le prit dans ses bras, avec une force étonnante pour une silhouette aussi fine, Remus sentit des larmes rouler dans son cou, piquer sa peau comme mille infimes brûlures.
Quand elle le lâcha au bout d'une longue étreinte, elle essuya d'un geste rapide et gêné les traces laissées par l'eau chaude et salée et lui fit un sourire vacillant. Ses yeux émeraude brillaient trop forts et le maquillage qui avait coulé ne faisait que rappeler trop cruellement les sillons laissés quelques secondes plus tôt par les larmes.
Où était passée sa rage ? Où était passée sa colère ? Il ne l'avait jamais vue aussi désemparée, aussi...perdue. Il avait peur de la voir ainsi, aussi fragile. Aussi facilement cassable.
James, je te hais. Rends-la moi. Relâche-la. Je ne supporte pas de la voir comme ça.
La jeune femme semblait sur le point de dire quelque chose, prit une inspiration et ouvrit la bouche mais se ravisa en dernière minute avec ce qui paraissait un signe de défaite.
Son faible sourire disparut, comme la flamme d'une bougie soufflée par le vent.
« Bye Re. » émit-elle faiblement, la main sur la poignée, le dos tourné.
Et quand la porte claqua derrière elle, cela sonna comme un amer adieu.
Le soleil tombe à l'horizon, éclairant de rouge et d'orange la nuit qui s'annonçait. Le vent se lève, faisant valser quelques déchets accumulés à terre, mêlés de poussière. Ses pas foulent le sol avec rapidité. Il va bientôt se mettre à pleuvoir, le temps a déjà fort fraîchi.
Allez, encore quelques minutes et il arriverait chez lui. Plus que quelques minutes et il serait tranquille.
Et puis, là, au coin de la rue, quelque chose ou plutôt, quelqu'un. A une telle heure, les rues de ce quartier sont presque vides. Mais la silhouette devant lui...il l'a déjà vue. Il le sait. Il la connaît.
Inconsciemment, son cœur se met à battre plus vite. Il allonge sa foulée. Est-ce vraiment lui ? Vraiment, vraiment lui ? Oui, c'est bien cette aura. Il ne peut pas se tromper. Il accélère un peu plus. La silhouette tourne l'angle, son manteau faisant comme un tourbillon autour de ses jambes.
Non, ne fuis pas !
Il presse le pas, un peu plus. Il faut qu'il rattrape la silhouette. Il le faut.
Là, elle n'est plus qu'à quelques mètres. Il s'est presque mis à courir pour la rattraper. Il a chaud. Son souffle est court.
Ne pars pas.
La silhouette s'immobilise, comme si elle avait entendu sa prière silencieuse. Et lentement, très lentement, elle se retourne.
A peine lui a-t-elle jeté un coup d'œil que sa marche reprend de suite, rapide, bien trop rapide pour un humain, comme si elle cherchait à fuir.
Avec célérité, elle tourne au nouvel angle, comme si elle se sentait poursuivie. Elle disparaît, l'espace d'une seconde.
Non, reste !
Et désespéré, il reprend sa course à son tour. Il ne peut pas la perdre de vue, il ne peut pas.
C'est d'une voix où perce la détresse qu'il l'appelle. La peur viscérale qu'elle ne s'évapore. Il prie pour qu'elle l'entende.
« Arrête-toi ! S'il te plaît, attends ! »
L'autre hésite. Son allure se fait moins rapide. On dirait qu'il ne sait trop que décider. Pendant quelques mètres, il résiste encore, avant de finalement s'arrêter, comme s'il s'avouait vaincu.
Calmement, comme résigné, il attend que Remus le rejoigne.
Je ne te lâcherai pas.
Quand enfin le loup-garou arrive à son niveau, son souffle est rageur. Combien de temps ont-ils couru ? Pourquoi a-t-il senti que c'était si important de le suivre ?
« Qu'est-ce que tu me veux ? » fait la silhouette, le ton neutre. Légèrement cassante, malgré tout. Elle ne s'est pas retournée à son approche. Comme voulant à tout prix l'ignorer.
Pendant tous ces jours, il avait soigneusement évité tout ce qui pouvait le lui rappeler. Effacé toute trace de sa mémoire. Alors pourquoi maintenant le recherchait-il ? N'était-il pas trop tard ?
Il ne fait pas de longs discours. Ne s'invente pas de prétextes. N'essaie même pas de rendre la conversation un peu plus polie, ne s'encombre pas de formalités. Ils savent tous les deux pourquoi il est là.
« Est-ce que...est-ce que Sirius va bien ? »
C'est la première fois qu'il prononce son nom depuis la rupture. Même ces deux simples syllabes lui brûlent la langue.
La silhouette sursaute, imperceptiblement. Puis, lentement, se retourne. On peut voir la surprise, le dégoût et le chagrin dans ses yeux verts, trop verts, trop brillants.
Ses traits sont tirés. Sa mine est inquiète. Probablement a-t-il passé de mauvais jours. Qui est-il pour le juger ? Il le connaît à peine.
« Tu ne sais pas ? »
Son ton est désolé. Un peu réprobateur. Il porte ses mains couvertes de mitaines à ses bras, comme s'il avait froid ou qu'il voulait réprimer un frisson.
Remus sent son cœur se serrer.
« Je ne sais pas quoi ? »
L'autre le regarde, l'air triste. Il y a bien encore une trace de courroux dans son regard, mais elle est infime. Un instant, Remus croit qu'un sourire vacille sur ses lèvres. Mais ça ne dure que l'espace d'un illusoire instant. Il n'a sûrement qu'imaginé ce rictus.
« Il est parti. Il a quitté le repère sans un mot. Ça fait plus de deux semaines qu'on n'a pas de nouvelles. »
Il encaisse difficilement le choc. Les mots sont comme un grand coup, une formidable claque au visage.
Parti ?
« Je... »
Mais que peut-il dire ? C'est comme si, quelque part, le monde avait cessé de tourner.
Ou peut-être ne tournait-il juste pas rond.
C'est avec un regard beaucoup trop brillant que Will le fixe, dans les yeux. Son regard a quelque chose de captivant, d'effrayant. C'est comme s'il y avait des tourbillons dans ses iris. Pourtant, son regard est fixe, totalement fixe et Remus ne peut s'en détacher. Quelque chose se forme autour du bâtard, comme un nuage étrange, et il l'attire, le confuse irrésistiblement.
« Je crois qu'il vaut mieux pour toi d'oublier, Remus. Le mal est fait. N'y pense plus, et tout finira par s'arranger. »
La voix est lente, grave, hypnotisante. Il y un commandement dans ses paroles et Remus sait qu'il ne peut pas y échapper. Son ton n'admettait...aucune réplique.
Le regard vert le brûle. C'est comme s'il perçait des trous à travers son âme. Pouvait-il voir à travers ?
Remus perd la notion de temps. Il entend bien des pas claquer, s'éloigner, mais il ne réagit pas. C'est le vide qu'il fixe mais les yeux sont toujours là.
Comme en écho, dans l'air, les mots résonnent encore.
Il vaut mieux pour toi d'oublier. N'y pense plus et tout finira par s'arranger.
Quand il revient sur terre, la silhouette a disparu. Il cligne des yeux, confus. D'elle, il ne reste aucune trace. Rien, absolument rien. A-t-elle seulement existé, d'ailleurs ? N'était-ce pas...rien qu'un mirage ? Une hallucination ?
C'est, mécaniquement, comme dans un état second, qu'il rentre à son appartement. Machinalement, qu'il dépose ses affaires et les range. Ses pas et son esprit lui font l'effet d'être ceux d'un robot.
Les mots flottent encore, comme une promesse, chuchotés sur un ton bas à son oreille tandis qu'il pose la tête sur l'oreiller, les yeux verts toujours présents.
Tout finira par s'arranger.
« Bonsoir » fit une voix mélodieuse derrière lui, le faisant sursauter.
Surpris, il se retourna précipitamment, le cœur battant chamade. Il reconnaissait cette voix.
Un sourire doux et charmeur accompagna son salut.
Elle était pareille à la dernière fois qu'il l'avait vue, et soudain, leur précédente rencontre lui revint douloureusement en mémoire.
Blonde et pâle, étrange et belle, elle se tenait devant lui, debout, le dominant de sa taille fine et gracieuse. Il n'y avait rien d'humain en elle, rien qui puisse susciter de la confiance en lui.
Ses yeux d'une couleur singulière, oscillant entre le bleu et le violet, le scrutèrent avec attention.
« Sirius n'est pas avec toi ? » s'enquit-elle de sa voix douce et légère.
Son sourire engageant éclairait son visage délicat. Elle ressemblait à un ange.
Non ! Il fallait qu'il résiste à son envoûtement, il le fallait !
Il détourna les yeux pour éviter de succomber à son emprise.
« Non. » répondit-il simplement, prenant peur en songeant à quel motif pourrait la pousser à lui parler.
« Bien. » fit-elle avec un sourire agréable qui tordit délicieusement sa bouche rouge et pâle.
Elle le fixa encore quelques secondes pendant lesquelles il assimila avec difficulté ce simple mot "bien".
« Je peux m'asseoir ? » demanda-t-elle en désignant la chaise en face de lui, sa main semblant si fine et si frêle qu'il aurait peur de la casser simplement en la tenant.
Il hocha la tête raidement, résistant à l'envie grandissante de s'écarter de la jeune fille.
« Je n'irais pas par quatre chemins. » déclara-t-elle d'emblée, sans se départir une seule seconde de son sourire plaisant. « Je sais bien qui tu es et je sais bien depuis combien de temps tu fréquentes Sirius, sans parler de ses séjours plus ou moins prolongés chez toi. »
La panique l'envahit subitement, fit battre son coeur plus vite, mais il essaya de la cacher. Il était hors de question qu'elle sache à quel point il avait peur.
« Je suppose qu'il t'a expliqué que l'alliance entre nos espèces sont fortement réprouvées ? »
Il acquiesça, de plus en plus mal à l'aise et effrayé. Non, non, non, elle n'allait pas...
« Et je suppose que tu sais aussi que Sirius est mon fiancé. »
Là. Le mot venait de tomber. Inéluctable. Comme s'il allait sceller tout son destin.
Il déglutit péniblement et émit un « oui » rauque.
Elle sourit, apparemment satisfaite de sa coopération.
« Il a été décidé depuis de très nombreuses années de l'alliance entre nos deux familles. Nos deux maisons sont riches et puissantes, j'imagine que tu le sais ? »
Seigneur, comme il avait envie de lui arracher ce sourire ! Bien sûr qu'il le savait, bien sûr qu'il était au courant de tout ça, qu'on en finisse, qu'elle dise enfin ce pour quoi elle était venue !
« Et bien... » Elle se pencha vers lui, comme pour lui faire une confidence, un air entendu sur son joli visage. Ses boucles blondes formaient comme un cadre à son visage de poupée. « Sache que je ne laisserai pas Sirius m'échapper. Il est mon fiancé et je porterai ses enfants d'ici quelques années, en tant que sa femme. Je donnerai des héritiers aux Black, ça, tu le comprends bien ? »
Il était malade. Il allait vomir. Tout mais pas ça, tout mais pas ça, pitié...
Elle continua, sans se soucier un moindre instant de la douleur qu'elle lui causait – au contraire, elle s'en délectait. Dans ses yeux bleu-violet, il pouvait voir une étincelle de joie féroce.
« Et un humain n'a aucune place à avoir dans nos vies, c'est entendu ? »
Cette fois, son sourire était clairement cruel et moqueur. Une lueur malsaine brillait dans ses yeux.
« Après tout, qu'est-ce que quelques malheureux mois dans la vie d'un immortel tel que Sirius ? Tu ne le mérites pas. Tu ne lui survivras même pas. Tu vieilliras, vieilliras, pendant que lui resteras éternellement jeune et en parfaite santé. Et puis tu mourras, et lui vivras toujours. Crois-tu que tu exerceras toujours le même charme sur lui, la même fascination d'ici quelques années, quand ton visage commencera à changer et à se faire vieux ? Crois-tu vraiment qu'il souhaitera toujours t'avoir à ses côtés, âgé et tremblant ? Non. Définitivement non. Je connais Sirius, ses lubies sont aussi folles qu'éphémères et tu ne représentes pas grand-chose pour lui. Tu n'es qu'une passade, un jouet, une futilité, un ridicule petit défi. Une victime. Bientôt, il se lassera de sacrifier ses nuits pour toi et de devoir sans cesse se cacher et réfréner ses envies. Bientôt, il en aura marre et voudra retourner au confort de la vie qui l'attend, la vie d'un noble vampire. Bientôt, il se rendra compte que tout ça n'a été qu'une envie passagère, une fantaisie sans importance. Que tu ne vaux rien à ses yeux. »
Chaque phrase, chaque mot, chaque syllabe était un coup de poignard en plein cœur. Chaque parole assénée le blessait un peu plus par sa cruelle et inévitable réalité.
Il avait toujours refusé de songer à après, après, quand Sirius prendrait conscience que son petit ami vieillirait et ne resterait pas comme lui, tel qu'il était aujourd'hui, jeune et vigoureux. A quand il se rendrait compte que chez lui, chez ses semblables, une vie mille fois mieux que celle qu'il pouvait lui offrir l'attendait.
Il avait toujours refusé de voir la vérité en face et encore une fois, il en payait le prix.
« Tu as compris, Remus ? » lui demanda-t-elle d'une voix doucereuse, mielleuse et empoisonnée.
Et lui, que pouvait-il répondre ? Oui, uniquement oui.
Elle lui sourit avec un petit air satisfait. Elle avait obtenu ce qu'elle voulait.
Elle se releva, silhouette fluette et gracieuse, éthérée.
Un dernier sourire, éclatant de victoire.
« Sois sage, renonce à lui. »
Et elle s'éloigna, fantôme blanc et magnifique dans le bar enfumé.
Et lui, fixait la chaise vide devant lui, une boule dans la gorge et des larmes coincées sous ses paupières.
Il avait pris sa décision.
Pour le bien de Sirius.
FIN
Atmosphère : Huomenna – Uniklubi, 27 septembre 2007 (flash-back "Y'en a un qui va bouffer l'autre ?")
The Escapist – Nigthwish, 25 octobre 2007 (flash-back chat/jalousie)
Aurinkoni - Uniklubi, 14 novembre 2007 (flash-back Vitany / Remus)
Vampire Heart – HIM, 12 décembre 2007 (flash-back voisins fouineurs / insonorisation)
Heaven's A Lie – Lacuna Coil / Daylight Dancer – Lacuna Coil, 23 septembre 2009
Theme from Requiem For A Dream – Clint Mansell, 6 janvier 2010
Ghost Love Score (instrumental version) – Nightwish, 7 janvier 2010
Zombie – The Cranberries, 19 janvier 2010 (flash-back course)
The Village Soundtrack – James Newton Howard, 20 janvier 2010
Like St Valentine – HIM, 24 janvier 2010
album Out of The Dark – Reflexion, 25 janvier 2010
Poison – Alice Cooper, 28 janvier 2010
Theme from Requiem For A Dream – Clint Mansell / album Love Metal – HIM, 3 février 2010
album Screamworks : Love in Theory and Practice – HIM, 6 février 2010
album Screamworks : Love in Theory and Practice – HIM, 7 février 2010 (flash-back soleil)
Where Do We Draw The Line – Poets of the Fall, 8 février 2010
Katherine Wheel – HIM / album Neuromance – Dope Stars Inc., 10 février 2010
Firesoul – Mercenary, 18 février 2010
Theme from Requiem For A Dream – Clint Mansell, 19 février 2010
Again – HIM, 22 février 2010
Theme from Requiem For A Dream – Clint Mansell, 25 février 2010
Légère influence dans le début de The Right Thing, drabble de remuslives23 que j'ai traduit. Vous pouvez le retrouver dans ma bio. J'ai honteusement utilisé le slogan de Mr. Nobody (film d'un réalisateur belge où figure Jared Leto) dans une transition. Et bien entendu, toujours une minuscule influence de Requiem For A Dream, vers la fin.
Je l'avoue, ce chap n'est qu'un gros récupérage de plein de bouts de textes écrits par-ci par-là et qui n'ont jamais servi. La majorité des flash-backs sont des vieux morceaux datant généralement de 2007, vous trouverez donc encore ici une écriture joyeuse et insouciante que j'ai abandonnée il y a longtemps de cela. Ceci n'étant que vous faire ressentir plus fort le contraste entre la relation Sirius/Remus d'avant et celle de maintenant.
Beaucoup de questions restent en suspens, je le sais, et j'en suis désolée. Mais ces réponses sont pour la plupart évoquées dans la "suite" de VH. Suite qui ne paraîtra probablement jamais. Pourquoi ? Parce que je manque de temps, je manque de motivation, je n'ai pas envie d'être dégoûtée (ça fait quand même plus de 3 ans...) et Killing Loneliness ne suscitera sûrement pas autant d'enthousiasme que VH. Cette fic aurait enchaîné directement sur le chapitre 29, bref savoir où Sirius est parti, et faire quoi. Beaucoup de réponses aux questions laissées en suspens (les chasseurs, Regulus, etc.) s'y trouvent mais il ne s'agit pas d'un SBRL (mais d'un Sirius/Antoine) et elle ne se rattache quasiment pas à HP (pas de James, Lily, Remus, etc.). Bref, c'est totalement mon univers, mes personnages (à part Sirius qui reste présent, bien entendu) et je doute que vous y accrochiez. Trop d'audace dans le UA, j'imagine.
Encore une chose à dire. Ce chapitre est le dernier de la fic. Ceci est donc une fin. Il y aura peut-être un épilogue mais sa parution est plus qu'incertaine. J'avoue que je n'ai plus la motivation, ni l'envie de l'écrire. Si on ne me le réclame pas (à raison de, disons, un cinquième de mes lecteurs, donc environ 20 reviews), je n'écrirais rien. Faire un épilogue pour quelques personnes parmi la bonne centaine de lecteurs que j'ai ne vaut pas la peine, même si ça pénalise les rares fidèles qui me suivent et commentent. Je suis désolée pour eux si le reste de mes lecteurs restent muets.
Je considère donc – à défaut d'un hypothétique épilogue – ces presque 3 ans et demi de dur labeur comme achevés. Pour de plus amples informations ou détails (vu qu'il s'agit probablement du dernier chapitre, je ne pourrais plus vous donner d'infos via FF), libre à vous de consulter mon livejournal (lien dans mon profil) et de m'y poser les questions que vous souhaitez.
Pour finir, enfin, je remercie tous mes lecteurs, tous ceux qui m'ont suivie. Ceux qui ont commenté et les fidèles, plus que les autres. Je remercie aussi plus que quiconque Tayplayrock, Anne-So, Laeti et Babs pour leur aide très précieuse et leur soutien sans faille. Je vous adore, tout simplement =)
Sorn
EDIT ! IL N'Y AURA PAS D'ÉPILOGUE ! UNE SUITE, DU NOM DE KILLING LONELINESS, A ÉTÉ PUBLIÉE !
