Note de l'auteur : Et hop, on entame le 3eme chapitre ! La fic se terminera sans doute au prochain. Merci aux personnes qui ont laissé des reviews, ça fait toujours plaisir !

Comme d'hab, j'espère que ça vous plaira et n'hésitez pas à commenter ! Enjoy !


Dix…
Onze…
Douze…
Treize…
Quatorze…
Quinze…
Seize.
Le travail au temple s'achevait bientôt. Suite à cela, il n'y aurait plus d'esclaves ici, plus de sous-fifres pour leur faire la sale besogne. Nous allions sans doute être exécutés sous des formes toutes plus horribles les unes que les autres.

Qu'importe…

Je me répétais souvent ce mot. J'étais trop lasse pour penser réellement à autre chose, trop exténuée. De toute façon j'allais mourir, et bien que j'eus imploré de nombreuse fois Grenth de venir me chercher, il sembla que mes prières n'atteignirent pas le dieu de la mort. Il m'arriva alors de me demander pourquoi. Je ne voulais plus de cette vie d'esclave, vie qui en vérité était bien loin d'en être une.

Le traitement que l'on me réservait était de pire en pire. Les six années passés en compagnie des Charrs me changèrent profondément. A présent, je n'étais plus une petite fille effrayée qui pleurait les nuits et implorait les monstres de la laisser en vie. J'étais devenue une jeune femme… certes affaiblie, mais qui avait malgré tout survécu.

Les Charrs commencèrent à me reconnaître au fil du temps. Le surnom que l'on m'avait occasionnellement attribué s'attacha à moi comme une ombre, et la « petite souris » me suivait partout dans le camp félin.

Les chats, et la souris…

Je détestais lorsqu'ils m'appelaient ainsi. Cela me réduisait un peu plus au statut de proie, à laquelle ils aimaient rappeler la loi du plus fort.

Mais si ma survie commençait à me donner une réputation parmi les prisonniers, elle était loin de m'avoir apporté un traitement de faveur, bien au contraire.

Je supportais les coups de fouet des monstres sans broncher, rêvant du jour où je pourrai moi-même leur les rendre dans des tourments mille fois plus grands que ceux que j'endurais. Je m'imaginais toutes sortes de scénarios, tous plus horribles les uns que les autres. Je voyais les Charrs brûler dans leurs propres effigies maudites… Dans ma tête, les armées d'Ascalon tuaient chacun d'entre eux, réduisant leur espèce à néant et ce pour l'éternité. Les coups leur étant portés étaient terribles.

Pourtant les seuls coups « actuels » étaient ceux que l'on recevait.

Pendant un temps, j'en vins même à oublier mes parents. Ashford, ma flûte, ma cape… Les iris rouges… Althéa et Rurik, leur mariage, la rivière et sa musique bucolique, mes désirs d'études, les gâteaux…

Tout ceci fut complètement effacé de mon esprit. Ces choses positives furent finalement remplacées par haine, colère, vengeance, mort, torture… Je n'étais plus qu'une ombre. Comme un fantôme errant animé par sa seule haine, profonde. Car elle était telle que les sentiments que je ressentais ne pouvaient être que noirs. Chaque coup de fouet, chaque remarque, chaque mort ou brutalité sur quelconque être humain augmentait ma colère.

Un jour de pluie, mon pied nu vint glisser dans la boue, me faisant perdre l'équilibre. Je trébuchai en bousculant le jeune homme qui me suivait, et la réaction en chaîne, qui toucha encore deux autres esclaves, ne se fit pas attendre. Les charges transportées roulèrent dans le fossé à côté et nous fûmes quatre à nous retrouver les mains vides, bouches bées devant ce sinistre incident qui allait sans doute nous coûter cher.

Lorsque le Charr le plus proche arriva, il s'agita de colère : ses ronflements féroces nous provoquèrent une sueur froide. L'homme qui se trouvait quatrième clama aussitôt son innocence en levant les bras en l'air, mais le monstre n'eut pas vraiment l'air touché. Il descendit la pente raide et glissante en courant presque, et une fois arrivé à notre hauteur, il poussa violemment l'innocent de tout son élan.

Le pauvre homme dégringola le gouffre en hurlant, tandis que je regardais tristement la scène. Le tyran nous regarda l'air accusateur.

Il voulait savoir qui était l'instigateur de tout cela.

Le jeune homme juste derrière, qui était un peu plus âgé que moi, se redressa, droit et fier. Il semblait vouloir me protéger du funeste sort réservé au coupable, mais celui à côté ne perdit pas de temps pour se sauver la mise.

Un simple « c'est elle » bégayant de peur, accompagné d'un signe du doigt envers moi, me condamna à des douleurs que j'anticipais déjà.

Le Charr m'observa dans les yeux. La tête inclinée vers l'avant, je soutins son regard mauvais. Les quelques secondes qui passèrent semblèrent tourner lentement, et le duel s'engagea alors. D'une noirceur équivalente à celle de mon esprit, mes yeux le fixèrent avec intensité, jusqu'à ce que je ne pus remporter la bataille.

« Encore toi, la souris ! »

Je fus tirée en arrière d'une façon que je n'appréciais guère… Un autre Charr arriva et m'empoigna par les cheveux, assez longs pour lui fournir une bonne prise. Il me traîna dans la boue en me sermonnant pendant que je serrais les mâchoires le plus fort que je le pouvais.

La bête m'emmena assez loin du lieu où je travaillais, et une fois arrivés vers les prisons, elle me jeta dans une de leurs cages faites de bois, de pierres et d'os humains… Il se mit à me hurler des menaces, et m'avertit que c'était là la dernière fois que j'avais droit à l'erreur. Puis la porte fut violemment refermée derrière moi, tandis que je tentais de me relever, pleine de terre humide.

Je ne compris pas réellement pourquoi il ne m'avait pas tuée. Un pari entre eux ? Ma petite renommée qui voulait que je survive encore un moment ?

Je dégoulinais de pluie et j'étais seule dans ma prison, écoutant les pleurs de ceux qui se trouvaient dans les cages adjacentes, qui bordaient la mienne.

Pendant plusieurs jours, je restai assise ou allongée sur le sol trempé. Je ne bougeai que très peu et je ne dis mot, malgré les paroles que m'adressaient mes voisins. Ils tentaient de me faire réagir en me parlant ou en essayant de m'approcher au travers des barreaux.

Sans succès.

Je n'écoutais rien, je ne faisais rien. Je ne mangeai même pas durant plusieurs jours, lesquels étaient tous aussi pleurants de pluie les uns que les autres.

Mon état était tel que je fus comme morte psychologiquement. Comme si mon âme était bloquée de toute pensée et emprisonnée dans mon corps, lui-même cloîtré dans une sinistre cage.

Un matin, je revins subitement à la vie. Mes paupières clignèrent de nombreuses fois, éblouies par la lumière du soleil qui venait réchauffer ma peau. Cela faisait des jours qu'il était resté caché derrière les épais nuages, qui nous avaient noyés d'eau glaciale.

Mais ce jour là, la lumière éclairait la terre encore boueuse. Je ne sais combien de temps cela faisait que je n'avais pas senti la douceur de cette chaleur. D'ordinaire, même lorsque l'astre perçait le voile coloré qui le cachait, il n'était d'aucun réconfort… Sa lumière restait froide, dénuée de vie.

Je relevai la tête, humant la brise qui traversait les collines. Fermant les yeux, je me sentis presque bien un instant. En vérité, cette fraîcheur matinale qui m'avait extirpée de ma torpeur avait une douce odeur. Une odeur à laquelle je pus rapidement donner un nom.

Liberté.

Complètement ankylosée, je me relevai difficilement pour atteindre, courbée, les barreaux grossiers de ma cellule. Mon regard se posa au loin tandis que l'air frais circulait dans mes poumons…

Mais de la fumée, toxique, vint pénétrer brutalement dans mes narines, me faisant tousser. Non loin, une nouvelle effigie, d'une taille plus imposante que toutes celles dressées jusqu'alors, venait d'être allumée. Un drôle de rituel semblait avoir commencé, tandis que je regardais la scène étrangement.

« Ces sauvages nous tueront tous… »

La voix venait de la cage d'à côté. Je ne bougeai pas sur le coup, mais les mots du prisonnier finirent par me faire me retourner.

Une fois de plus, une tierce personne vint tamiser mes rêves. L'homme m'apprit que pendant ma torpeur, les Charrs avaient décidé de lever une partie du camp. S'étant désormais davantage enfoncés dans le royaume d'Ascalon, ils avaient choisi de diviser leurs présents effectifs en deux. Leur armée irait se positionner plus près du Rempart, voir même le passer, tandis que de plus petits groupes remonteraient dans leurs terres au Nord. D'ailleurs, les tyrans ne manquaient apparemment pas de le faire savoir aux gens. Nous, les esclaves, étions destinés à la mort. Même si les monstres comptaient nous employer directement dans leurs campements lointains, il était certain qu'une fois là bas, nous péririons tous.

Tous…

L'homme de la cellule voisine, qui était un nécromant, regarda avec mépris l'effigie qui brûlait. Son visage renfrogné et plein de cicatrices se plissa dans une grimace tordue tandis que sa main alla chercher la poche de son pantalon troué.

Je l'interrogeai du regard pendant qu'il exposait librement l'arme tranchante qu'il venait de sortir. C'était visiblement un poignard de fortune qu'il avait confectionné lui-même. Mais dès que la lame toucha son doigt, une mince pointe de liquide rouge fit son apparition.

« Moi, la Mort, je ne vais pas l'attendre. Je vais la faire venir. Je vénère Grenth depuis ma tendre enfance, et le dieu m'a toujours protégé. J'espère qu'il me considèrera digne d'un repos éternel, tant j'ai combattu aux côtés de l'armée ascalonienne ces dernières années. Maintenant, j'ai échoué, et je préfère partir dès lors… avant que les Charrs ne s'emparent de ce privilège. »

Je fixais intensément le poignard. Si intensément que je crus presque un instant que m'en servir pour moi-même allait également devenir une nécessité.

Le nécromant balafré me dit alors d'approcher, et il me tendit l'arme. Ses paroles sur la mort se voulaient rassurantes, et il m'assura que le choix de laisser ma vie aux Charrs ou à moi-même m'appartenait.

Ma main saisit la lame. Je fis quelques pas dans ma cellule, semblant hésiter ardemment. Mourir maintenant, ou mourir plus tard, quelle importance…

Mais la Liberté revint frapper à ma porte. Même lorsque je me remis à penser à la fin, je la voyais au travers du soleil qui aujourd'hui illuminait le camp, comme porteur d'un message.

Au final, la lame du couteau vint seulement couper mes cheveux longs, que je raccourcis d'une longueur au début peu importante. Mais plus je me souvenais des pattes des Charrs qui me les empoignaient pour me traîner, plus je les taillais. Je les raccourcis jusqu'à ce que, finalement, ils atteignent maladroitement et de façon peu esthétique la longueur qu'ils avaient lorsque j'étais enfant.

Lorsqu'ils m'avaient enlevée.

Comme la dernière fois où j'étais libre…

Et comme la première fois où je m'étais résignée de le redevenir un jour à nouveau.

Parallèlement aux Charrs qui inauguraient par une cérémonie l'arrivée de nouveaux pouvoirs de par leurs effigies, j'exécutais moi-même mon propre rituel…

Celui qui en vérité annonçait un tournant décisif dans ma vie.

Le prisonnier d'à côté ne comprit rien, bien évidemment. Il me regarda étrangement, m'assurant que c'était bien là mon choix de périr plus tard, mais dans des tourments plus grands… Il me demanda suite à cela de ne plus lui prêter attention, ce que je fis en me retournant à nouveau pour observer au loin…

Quelques minutes après l'avoir entendu adresser des prières aux cinq dieux, les sons qui arrivèrent à mes oreilles furent nettement moins agréables… L'homme dut se trancher les veines et se planter sa lame dans le corps de multiples fois, car il gémit fortement à plusieurs reprises, tandis que je fermais les yeux, attristée. Mais au bout d'un long moment d'agonie, plus aucun bruit ne s'échappait de sa cellule.

Il avait choisit d'abandonner, étant certainement à bout. Solution qui paraissait au nécromant inévitable, tant il avait depuis maintes années l'habitude de côtoyer la mort.

Moi, malgré mon hésitation et les tourments sans fin que je semblais endurer, j'avais choisi de suivre mes espoirs fous. J'avais décidé de me battre tant que je respirais.

Je choisis la vie.

Les jours défilèrent rapidement, pour une fois. Tandis que je les voyais passer dans une lenteur extrême, ils avaient cessé de se prolonger inlassablement. Tout paraissait s'activer autour de moi, et ce n'était pas qu'une illusion. Les Charrs se préparaient à lever le camp et ils ne manquaient pas de nous le rappeler.

L'organisation des monstres s'effectua sous plusieurs mois. Le temps de tout planifier sans doute, en ajoutant à cela le fait qu'ils n'étaient pas vraiment pressés. Démolir Ascalon sur le champ ou quelques jours après, quelle importance ? Après tout, ils se plaisaient à laisser les humains survivre au prix de sacrifices, de pertes, et de torture morale…

Mon ami Dahgar m'avait avertie qu'il partirait vers le Nord, et que je serai, bien entendu, conviée au voyage. Le Charr m'avait aussi précisé que, quoi qu'il en soit, le choix ne m'appartenait pas… Je savais que j'allais quitter le campement et traverser les montagnes pour suivre les félins sur leurs terres, où ils allaient à nouveau me condamner aux travaux forcés, jusqu'à la mort.

En revanche, ce dont j'étais certaine, c'est que j'allais profiter de la ballade pour m'évader. Je saisirai la moindre occasion qui se présenterait, dussé-je en périr…

Jour.

Nuit.

Jour.

Nuit…

Ce refrain s'installa encore un bon bout de temps, si bien que je fus capable d'atteindre un nouveau printemps, dans tous les sens du terme.

J'avais dix-sept ans depuis quelques jours seulement quand les Charrs décidèrent enfin de bouger de cet endroit maudit. Avant de partir, on m'avait une nouvelle fois jeté d'autres vêtements au sol. Ceux que j'avais précédemment me couvraient davantage, bien que la taille fût devenue bien trop petite. Les Charrs nous arrachaient le peu de couvertures que nous avions à disposition pour les faire brûler dans leurs feux. Elles ne serviraient plus à rien quand nous n'existerions plus… Le printemps était déjà bien installé, et malgré le froid nocturne et matinal, nous restions sans épaisseur de plus, pour la plupart d'entre nous. J'eus droit cette fois-ci à une tunique anciennement blanche, toute déchirée et sale, qui avait des airs de chemise de nuit… Elle devait certes être, auparavant, parfaite sous la robe d'une noble dame mais, en haillons, il sembla qu'elle m'alla tout de même relativement bien. Je crois que ce fut la première fois que l'on me donna un habit à ma taille…

Une fois les bourreaux prêts à partir, nous fûmes rassemblés en divers groupes, tous solidement encadrés par des soldats charrs, qui ne nous lâchaient pas des yeux.

La partie n'allait pas être simple…

La marche était longue et nous étions exténués. La punition habituelle s'appliquait aux traînards, il est donc inutile d'évoquer des horreurs supplémentaires…

Mes yeux scrutaient la moindre ouverture possible tandis que je m'étais rapprochée du bord du rang, tout en parcourant la route.

Il sembla que, malgré les pauses, le trajet était en vérité très long. Nous n'avancions pas vite, mais quelque chose vint distraire mon attention. Je baissai la tête pour voir que le sol sur lequel s'écorchaient mes pieds commençait à laisser sortir de maigres mottes d'herbes jaunies.

La nostalgie me revint un moment. Nous commencions à passer les montagnes et la route devenait vraiment difficile pour des êtres meurtris…

Mais la vue de l'herbe, qui devenait de plus en plus verte, arrivait même à occasionner parfois ce qui ressemblait à de maigres sourires en coin. Les adultes, les adolescents… Tous prenaient une mine un peu plus enjouée tandis que nos pieds abîmés pouvaient témoigner de la douceur de l'herbe.

Herbe si méconnaissable à mes yeux, qui n'en avaient pas vu depuis des années.

Moi, je baissais la tête, empêchant mes larmes de couler en silence…

Lumière, air frais, soleil rayonnant, fleurs bourgeonnantes et autres animaux sauvages…

Le pénible voyage se transformait presque en visite touristique. Je fus quasi-éblouie par la grâce et la beauté de la nature. Tous les végétaux respiraient la vie et la gaieté. Tout était verdoyant, coloré, riche en odeurs et sons agréables.

Accompagnés des Charrs, nous entachions fortement le paysage. Leur odeur de bête sauvage et leurs pas lourds étaient de trop sur la composition artistiquement naturelle des lieux.

Je serrai les dents.

Nous étions dans les forêts bordant le versant Nord de la montagne. Ayant franchi la partie la plus exténuante du voyage, il était désormais clair que l'arrivée à destination allait se faire bien plus vite que ce que nous pensions.

Ces paysages nouveaux et presque magiques, inhabités, nous donnaient encore moins envie de vivre la suite des évènements.

Comme j'aurais souhaité pouvoir rester ici et m'effondrer simplement…

Le poids de mes dernières années d'existence pesait lourd sur mes épaules… Très, très lourd… Si pesant qu'une fois à terre je me serai bien crue incapable de me relever.

Ma mâchoire se crispa à nouveau. Je savais que bientôt, il serait temps… Il fallait que je parte, avant de ne plus pouvoir jamais me relever.

Dix secondes. C'est le temps qu'il me fallut pour disparaître de la vue des Charrs qui étaient autour de moi avant que je ne m'évade.

Je courais le plus vite que je le pouvais, comme un animal sauvage que l'on traque dans les bois, à la chasse. Sur un terrain plat, quoique légèrement en pente, je détalais en mettant dans ma course les dernières forces que je possédais. J'allais si vite que je sautais même par-dessus les obstacles qui se dressaient devant moi.

Troncs renversés, ronces, plantes et petites roches étaient passés dans des enjambées (plus ou moins ressemblantes à des sauts) presque surdimensionnées compte tenu de ma faiblesse.

Je n'écoutais rien. Je n'avais qu'un mot en tête : fuir.

Bénis soient les cinq dieux d'avoir fait en sorte que je ne sois pas seule à le penser ce jour-là…

Une émeute avait éclaté dans les rangs des prisonniers. Tous n'étaient pas aussi anciens que moi, dans le camp de nos bourreaux. Certains combattants du roi venaient augmenter le nombre de captifs. Souvent, il s'agissait de soldat faits prisonniers à la guerre qui faisait toujours rage au Sud. Les militaires du royaume faisaient souvent une visite rapide aux camps de travail… Ces gens là luttaient quotidiennement contre les Charrs, et ce depuis des années. Ils avaient l'habitude de servir leur roi et de se sacrifier pour leur patrie : ils préféraient mourir plutôt que de servir les félins.

Les guerriers (profession étant donc la plus répandue au royaume), étaient pour la plupart des gens très directs et non accoutumés à plier devant l'ennemi… et encore moins à le servir.

Les rébellions, même suicidaires, ne cessaient jamais. Les tentatives d'évasion non plus.

Ce jour là, il ne me suffit effectivement que de quelques secondes de chance pour réussir à m'enfuir.

De la chance… comme jamais je n'en eus jusqu'alors, probablement !

Des Ascaloniens utilisèrent la ruse pour provoquer un mouvement de foule. Un début de bagarre, pourtant complice, qui ne manqua pas de prendre de l'ampleur chez les hommes les plus forts qui se trouvaient aux alentours. Les prisonniers les plus durs pour les Charrs avaient été massés au centre du convoi, lourdement surveillés par ces derniers. De puissants soldats et autres citoyens encore assez forts et saints d'esprit, récemment faits captifs, représentaient pour les monstres autant une opportunité qu'un danger. Ils étaient bons au travail quand on arrivait à les dresser, mais leurs rébellions pouvaient en soulever d'autres…

Une bagarre entamée, des coups partant dans des sens diverses… Et voilà que le groupe d'humains s'en prenait aux Charrs, qui durent appeler des renforts afin de contrôler à nouveau la situation.

Les plus fous avaient saisi l'opportunité : ils étaient sorti des rangs le plus discrètement possible et avaient couru dans la première direction venue.

Tout comme moi…

Non loin de la cohue, les deux Charrs près de moi eurent un instant d'imbécillité en partant aider leurs frères. Et encore… « un instant »… Je suis trop gentille… Ayant feint la fatigue la plus terrible possible depuis quelques jours, je fis mine de me vautrer au sol lorsque le monstre qui tenait la corde autour de mon cou lâcha prise.

M'estimant trop faible pour m'enfuir, l'idiot laissa à terre le lien qui me maintenait. A peine les tyrans éloignés et tournés en direction des troubles qui animaient les rangs, je me débarrassai du nœud coulant qui serrait ma gorge.

Et je courus…

A bout de souffle, même le mot Liberté ne put conserver les ailes qui venaient de pousser à mes talons. Je venais de parcourir un chemin considérable, à une allure plutôt remarquable… Mais la faiblesse revint et m'assomma d'un coup.

Je m'écroulai, à genoux, dans l'humus coloré qui tapissait le sol de la forêt. Mes poings saisirent des feuilles et de la terre, au sol, qu'ils serrèrent le plus fort qu'ils le purent, tandis que je tentais de respirer un peu plus normalement.

Au bout de quelques longues secondes, je me relevai tant bien que mal pour avancer à nouveau, mais d'une allure bien plus lente que la précédente. Courbée, exténuée, j'avançais en chancelant. J'eus beau invoquer ma précédente rapidité, la prier de revenir… rien n'y fit. Je balayais les feuilles et les végétaux sous mes pieds coupés qui peinaient à se poser avec assurance.

Lorsque j'entendis des injures rugies de Charr derrière moi, ce fut comme un coup de massue…

On avait du me repérer… et me poursuivre…

Sans me retourner je continuais d'avancer, mais de l'eau vint couler le long de mes joues. C'était incontrôlable. C'était surréaliste, impensable !

Mais que diable avais-je donc pu faire pour recevoir autant de punitions ? Pour être autant condamnée ?

J'avais beau vouloir avancer, mon corps, lui, en avait décidé autrement. Une nouvelle fois je retombai à genoux, et une nouvelle fois je tentai de me relever… pour chuter à nouveau, en sanglots, deux mètres plus loin.

Je pleurais la haine, la colère… d'avoir ainsi lamentablement échoué… d'avoir gâché ma seule et unique chance…

J'avais surestimé mes forces… Bondissant quelques minutes plus tôt tout comme une bête sauvage, j'étais tellement pressée et aveuglée par la fuite que j'en avais oublié tout le principal : la ruse, la discrétion… et surtout les prévisions de réussite. Souhaitant fuir le plus rapidement possible, j'avais bêtement épuisé mes ressources dès le début de ma course… Mais comment penser à cela dans un moment pareil ?

J'imaginais déjà la mort lente et douloureuse à laquelle j'allais avoir droit. Les Charrs avaient beau ne pas m'avoir tuée depuis tout ce temps, même ma petite notoriété n'allait me faire accorder un seul privilège.

Les tentatives d'évasion, elles se soldaient toutes d'une seule sentence : la mort.

Le seul fait un tant soit peu positif de mon acte, que je me mis à qualifier d'inconsidéré, était que, pendant quelques minutes à peine, j'avais été libre.

Depuis mes dix ans… Depuis sept longues années, je n'avais jamais ressenti cela. Et bien que la scène eut un goût de répétition, lorsque j'aperçus enfin le groupe de Charrs qui s'était lancé à ma poursuite, elle eut tout de même une très légère saveur de victoire…

Une bien maigre victoire qui allait m'envoyer droit dans la tombe…