Chapitre 2 :
Randy n'avait pas voulu faire la demande de pass pour S. pour qu'il puisse avoir accès aux plateaux de tournage. Il savait que celui-ci ne le prendrait pas très bien, mais cette histoire de visite surprise le mettait mal à l'aise...Non mal à l'aise n'était pas le mot exact... Il était à cran.
Bien sûr, l'éloignement, les semaines de tournage, la bulle dans laquelle enferme toujours un rôle etc... Il savait bien que c'était difficile à gérer pour un couple, surtout quand l'un des 2 n'est pas comédien.
Au début, il avait essayé de faire partager à S. son aventure excitante mais il avait vite compris que lentement, mais sûrement, un mur d'incompréhension se construisait entre eux.
En bon petit soldat, le jeune homme tentait de maintenir son couple à flot.
Il aimait S., il l'admirait pour sa culture, son esprit brillant, son sens de la phrase juste, ses connaissances politiques, historiques... Il avait tellement appris avec lui. Il lui en était reconnaissant,
il pensait souvent que sans S., il n'était pas grand chose. Alors, il supportait son caractère ombrageux, ses cris, et ses insultes quelquefois, quand il était très en colère après lui, ce qui, ces derniers temps, arrivait souvent. Il fallait juste qu'il soit plus disponible, plus «mature», comme S. aimait à le répéter.
«Alors ? Il arrive quand ton mec ?» Gale tentait une approche.
«Demain soir»
«Et ?» Sourcil levé, Gale attendait un peu de développement.
«Et... Cool...» Trancha Randy.
«Waouh... cache ta joie, ça déborde, ça en devient indécent !»
«Gale, c'est bon, lâche moi, j'ai pas envie d'en parler»
«Ben tu devrais. Écoute, vous allez mettre les choses bien à plat, ton mec est pas con, il sait ce que c'est que la presse à scandale ! Alors relax... Relax... Tu vas lever les malentendus, vous allez vous faire un petit resto, baiser tranquilles, et c'est reparti pour un tour !» Gale tentait de rendre son ton sincère et enjoué. Randy fit un sourire las et triste. Dieu qu'il détestait le voir comme ça. Il préférait quand le gamin se mettait à danser hors plateau, courir partout, ou improviser un karaoké avec Peter et Scott. Le gosse feu follet que tout le monde adorait, la mascotte des plateaux. Pas cette petite chose fragile et désemparée qu'il avait en face de lui ce soir..
«On va se boire une bière ? Peter a repéré un pub Irlandais, ça te dit ?»
«Mm»
«Allez ! Bouge toi ! On se fait un billard et on rentre.» Argumenta Gale.
Le pub était assez calme ce soir, des clients regardaient un match de hockey sur l'écran géant, d'autres faisaient une partie de billard. Randy se défoulait seul, sur des fléchettes.
«Qu'est-ce qu'il a le petit ?» Demandait Peter.
«Son mec... Il arrive demain, j'ai l'impression qu'il a pris très au sérieux les rumeurs.»
«Non ? Attends, tout le monde sait que c'est des conneries ? Hein ? C'est des conneries ?» Peter attendait d'être rassuré jetant sur Gale son regard de myope interrogateur.
«Mais oui c'est des conneries...» Répondit enfin Gale après un trop long silence.
La journée de tournage se passait dans la «maison» de Debbie. Sharon, en grande forme invitait tout le monde pour le soir à une «pasta party», Randy et Gale n'avait qu'une scène à tourner, mais une tonne de texte à apprendre pour le lendemain et un passage délicat en vue. Une scène de sexe... Pas facile. En général, avant ce genre de prise, ils décompressaient en se lançant des vannes, en chahutant... Et au moment ou le metteur en scène disait «action», ils arrivaient à se concentrer sur ce qu'ils considéraient comme une sorte de chorégraphie.
Il étaient entrain de répéter leurs répliques du lendemain, assis, dehors, sur les marches en pin des escaliers qui menaient aux bungalows.
«Ça bosse les gars ?» Théa allait rejoindre le plateau n° 3 !
«Vous venez manger les pâtes chez Sharon ce soir ?» Gale acquiesça, Randy fit signe que non...
S. fut présenté en premier à Théa, Michelle et Sharon, qui s'affairaient à la préparation des sauces. Le couple ne s'était pas attardé, S. voulait se reposer après son vol. Ils avaient promis de passer en fin de soirée, pour qu'il fasse connaissance avec l'équipe.
Depuis plus d'un an, Randy avait retardé le moment où S rencontrerait enfin Gale, jusqu'ici, les circonstances avaient fait que ce n'était jamais arrivé. Même le soir de la première au théâtre, ils ne s'étaient pas croisés. Alors, quand arrivés au bungalow, ils trouvèrent celui-ci assis sur les marches son script à la main, concentré sur son texte, les présentations furent inutiles. Les hommes se jaugeaient du regard. S. détestait tout ce que représentait Gale. La beauté arrogante, l'aisance physique, la nonchalance de l'homme du sud, son magnétisme animal. De son coté Gale avait l'intuition que l 'homme qu'il avait en face de lui, ne rendait pas heureux son ami, mais, lui, par respect pour Randy, avait décidé de passer outre son mauvais pressentiment, et tentait de sourire amicalement.
«Bienvenue sur Liberty avenue» Lança-t-il avec ce sourire si... Si...
Randy, mal à l'aise, dit que S. allait prendre un peu de repos, et qu'ils passeraient en fin de soirée saluer la bande invitée chez Sharon. Puis, le couple entra dans le bungalow.
Ils étaient arrivés très tard, à l'heure où tout le monde somnole en se racontant des souvenirs de tournage, une bière à la main. La petite troupe accueillit au mieux le compagnon de la mascotte, tentant de le mettre à l'aise, en plaisantant. Depuis sa gaffe prétendue involontaire, Hale faisait profil bas, il s'était excusé auprès des garçons, argumentant que la journaliste avait déformé ses propos, ils avaient fait semblant de le croire. Ce soir, il discutait avec S. L'heure était à l'apaisement, Peter comiquement, inventait des liaisons improbables entre les habilleuses et les maquilleurs, les éclairagistes avec les chats de la femme de ménage. Tout le monde rit de bon cœur. Randy se détendait, mais évitait soigneusement Gale, qui parlait «pêche à la mouche» avec Scott.
«Randy ? On y va ? Je suis épuisé» S. donnait le signal de départ, le jeune homme savait que ce n'était pas négociable. Il cherchait son blouson que Gale lui tendit d'une main
«Merci Brian.» Et meeeerde, ça y est, c'était arrivé, ce que redoutait Randy venait d'arriver. Gale baissa la tête.
TOUT LE MONDE entendit le lapsus. Personne ne releva... Enfin non... pas personne.
La scène attendue débuta immédiatement la porte du bungalow refermée.
«Ça t'arrive souvent de l'appeler Brian ? Quand vous baisez aussi ? Il t'appelle Justin ?» Les gros nuages noirs de l'orage attendu montaient d'un coup sur la tête de Randy.
«Mais non, qu'est ce que tu vas chercher ? Les lapsus c'est normal, les autres aussi y ont droit. Allez S., j'ai pas envie qu'on se dispute, on a déjà eu cette conversation» Le ton du jeune homme était implorant, fatigué. Mais l'homme en face de lui n'avait pas l'intention de s'arrêter là. Il était venu pour se rendre compte et il avait vu... Il avait vu les regards échangés, la complicité, la proximité, il avait vu l'air que prenait Gale quand ses yeux se posaient sur Randy. Il avait vu la façon que celui-ci avait, de l'éviter soigneusement, bien trop soigneusement. Et pour lui, la messe était dite. Ils n'étaient peut être pas amants, mais une chose était certaine, ils s'aimaient !
Alors, S rappela les bases élémentaires de leur relation à un Randy pétrifié et humilié. Oui, il n'était rien sans lui, oui, c'est LUI qui l'avait fait, qui avait fait de lui ce qu'il était. Et qu'il ne s'avise pas de lui faire un coup de pute dans le dos, et non il ne trouvait pas ce rôle génial. Après tout, il avait été prit pour sa jolie petite gueule, servait de racoleuse à la série, pas de quoi gagner un Oscar en montrant son cul.
S. avait toujours su trouver les mots qui font très mal, c'était sa force. Randy n'avait pas les armes pour argumenter, il voulait juste que les cris s'arrêtent. Il s'approcha de S. pour le prendre dans ses bras, et fut violemment propulsé contre la porte, la poignée s'enfonçant douloureusement dans ses reins.
«Désolé, désolé Randy, c'est un accident... Pardonne-moi» S, l'embrassait en lui séchant les larmes... Oui, bien sûr, un simple accident, rien de plus.
Les bruits de disputes, quand les murs font 2 mm d'épaisseur, c'est pas difficile à entendre, ça rend dingue, ça donne envie de défoncer les portes, de donner des coups de poings, ça empêche de dormir...
Gale se leva ce matin là, avec ce refrain lugubre dans la tête :
My name is Luka, I live on the 2nd floor,
I live upstairs from you... Yes I think you'v seen me before.
It' only a hit, until you cry, after that you don't ask why,
You don't argue anymore... You don't argue anymore...
Putain de merde. Et si Randy avait eu vraiment besoin de lui ? Aurait-il du intervenir ?
Il fallait passer au maquillage, on était en retard. Randy arrivait en courant, les yeux cernés, mais souriant.
La maquilleuse plaisantait «Voilà ce que c'est que de faire des folies, on se réveille pas le matin, et qui est obligée de se dépêcher, c'est Moi ! Allez, vite, déshabille toi, je dois appliquer le fond de teint.
Gale était prêt, il avait passé son peignoir, et il attendait assis. D'habitude, ils profitaient des séances de maquillage pour revoir leurs textes, boire un café chaud. Ce matin, les choses étaient différentes,
la maquilleuse, Lola appliquait avec une large éponge le fond de teint sur le corps de Randy, pour en gommer les rougeurs, les aspérités, et les éventuels boutons. Elle jeta un œil vers Gale, le forçant d'un signe de tête, à regarder ce qu'elle venait de découvrir. Un hématome couleurs aubergine gros comme un œuf d'oie, au creux des reins de jeune homme. Et vu la scène qu'ils avaient à tourner, ça ne risquait pas de passer inaperçu.
«Quoi ?» Randy remarqua leurs mines consternées.
«Oh... Oh, ben merde, j'avais pas vu. Je me suis cassé la gueule hier soir dans les escaliers. Mets 3 tonnes de vert Lola...» Randy riait. Il trompa Lola peut-être mais pas Gale.
«OKKK, on va changer d'angle. Gale, tu mets tes bras, autours de la taille de Randy, pose tes mains sur son ventre, voilà comme ça.» Le metteur en scène donnait ses ordres, caméras en plans rapprochés, équipe minimum, comme toujours pour ce genre de scène, le plateau ne devait pas être un hall de gare...
Randy se raidissait un peu...
«Je te fais mal ?» La peau du jeune homme avait eu un frisson.
«Non, ça va... Bon on y va, je me gèle là... Y a pas de chauffage ou quoi ?» Plaisanta le jeune homme.
«Moteur, action !»
Gale commençait à connaître le corps de son partenaire par cœur, il en savait tous les mouvements, toutes les courbes. Les techniciens disaient qu'ils avaient rarement vu une telle aisance, une si déconcertante facilité dans leurs gestes... La fin de la scène se terminait par un baiser, profond. Aucun des 2 ne simula, ce n'était pas la première fois. Seulement cette fois là, aucune blague, bourrade, plaisanterie, ou course poursuite effrénée dans les couloirs, ne vint clore la journée de tournage.
«On se le fume à 2 ?» Gale sortait un joint de sa poche, assis dans son endroit favori, les marches des escaliers des bungalows.
«Oui, tiens, fais tourner !» Randy prit une taffe, les yeux clos.
«Rude journée, hein ?» Amorça Gale.
«On va dire ça comme ça...» Sourit le jeune homme.
«T'as mal ?»
«Non... Tu rigoles, c'est rien.»
«Non, c'est pas rien Randy, et si tu veux mon avis...»
«ah, mais non, Docteur Harold, je le veux pas votre avis !» Sourit Randy.
«Ben tu vas l'avoir quand même, bourricot.»
«Ouai, je me disais aussi» Randy fit mine de se relever.
«Assis, jeune homme, j'en ai pas fini avec toi...» Gale avait pris le bras du garçon, pour le forcer à rester près de lui, et lui repassa son joint.
«Quelles qu'en soient les motifs, les raisons, RIEN ne justifie les coups. Je suis clair ?»
«Clair ! Mais y a pas eu de coups... C'était un accident !»
«Ohh, oui, bien sûr, t'es tombé dans les escaliers. Ce sera quoi la prochaine excuse ? Un accident de skate ? Me prends pas pour un con. Tu sais combien elle font d'épaisseur les parois des murs de nos piaules ?» Gale gardait sa voix chaude et douce de mec du sud...
«Mm... T'as tout entendu ?»
«Tout»
«Putain pourquoi c'est si compliqué la vie ?» Demandait Randy, la tête dans ses mains.
«Allez, viens là...» Gale passa la main sur la nuque du jeune homme, les doigts mêlés dans ses cheveux.
«C'est compliqué, parce que... Parce que, des fois, il se passe des choses, qu'il ne vaut mieux pas expliquer.»
Randy ne demanda pas plus d'explication, il savait à quoi Gale faisait allusion.
Leur confusion des sentiments, leur difficulté à séparer la réalité de la fiction, leur lutte pour que leurs personnages ne les bouffent pas, leur envie commune de se laisser submerger par leurs émotions, mais aussi, leur volonté de préserver leurs vies, leurs couples respectifs.
Randy était engagé et homo, Gale marié et hétéro. Elle était là, la vérité, la vie concrète. Il fallait préserver l'équilibre et ce en dépit, du lien très fort qui les unissait, de leur besoin d'être ensemble, de leur amour inavoué. Ils feraient avec... Courageusement...
Leurs sentiments l'un pour l'autre, bien enfouis, comme un trésor caché, Gale et Randy faisaient face, enchaînant les épisodes, les saisons. Au fil du temps, ils en avaient presque oublié les sensations ressenties, les efforts pour contrôler leurs pulsions... La vie était ailleurs que sur ces foutus plateaux, et surtout... Surtout, ailleurs que dans le lit de Brian Kinney. C'était clair pour les 2. Bien sûr qu'ils y avaient pensé, chacun de leur coté, chacun à sa façon.
Gale pensait qu'après tout, ils auraient peut-être du « le » faire, une bonne fois pour toutes, que ça les aurait libérés et que aujourd'hui, ils n'y penseraient plus... Affaire classée.
Randy, lui, se disait que ç'aurait été la pire idée, la pire connerie à faire. Il n'avait pas envie de foutre en l'air leur amitié, et refoulait au mieux. Il ne leur restait plus que leurs baisers imposés par les scripts. Ils n'en avaient jamais parlé ensemble, jamais évoqué ces moments où ils se permettaient tout, parce que ils étaient alors... Brian et Justin. Et là... Ils ne se privaient plus de rien.
Randy avait opté pour ce qu'il appelait « le kit de survie ». Quand il rentrait à New York, il n'évoquait jamais le tournage, ne parlait jamais de Gale, et se passionnait pour les travaux de son homme, en lui posant mille questions, en s'intéressant à lui, à son univers. Il acceptait tout, à New York, il devenait différent, transparent, il évitait la foule, les endroits où on était susceptible de lui demander des autographes. Il s'oubliait... Pendant les break d'été, il n'appelait pas son partenaire, c'était toujours Gale qui le faisait, laissait un message, des mails que Randy prenait soin d'effacer aussitôt lus.
Gale quant à lui, vivait ces périodes de séparation d'une manière constructive. Il acceptait un casting pour une série, puis une autre, il lisait des scénari, sortait, allait aux concerts. Il avait aussi accepté de parrainer une fondation de recherches contre le SIDA. Si son statut d'icône gay pouvait servir à quelque chose, pourquoi pas... Son couple ? Ah, son couple, il en arrivait à ce point où l'on ne se rappelle plus au juste quelle était la raison pour laquelle on s'était mariés. Mais en bon gars du sud, il faisait comme Scarlett O hara... Il y penserait plus tard !
Les relations des 2 partenaires avec la production s'étaient considérablement dégradées, alors que la saison 5 était en plein tournage. Une saison 6 avait été évoquée, mais, vu les rapports de forces engagés entre Gale, Randy et la prod il n'en fut plus question. On arrivait à un point regrettable, où tous avaient hâte d'en finir.
Randy avait demandé à ce que son personnage soit moins dénudé, et que les scènes de sexe soient moins « gratuites », appuyé en cela par un Gale remonté comme un ressort, qui avait défendu ses intérêts …
Gale lui, réclamait une augmentation de salaire. QAF, c'était LUI ! Qu'on retire son personnage, et la série ne voulait plus rien dire... La prod, prise au piège, et bien consciente de cette vérité première, avait accepté, couteau sous la gorge, mais n'avait pas digéré !
La seule chose qui avait tenu le coup, c'était la profonde amitié qui unissait Gale, Sharon, Peter, Scott, Randy, Michelle et Théa. Bientôt 5 ans de vie commune pour ainsi dire et une sincère affection les uns pour les autres. Bien sur qu'on s'aime toujours sur un tournage, bien sur qu'on se promet qu'on se reverra, qu'on restera amis tout en sachant que le temps et la distance, font toujours leur œuvre. On savait juste que cette fois-ci, ce serait différent, parce que cette aventure humaine avait totalement bouleversé leurs existences, parce que QAF n'était pas une simple série comme les autres, et que pour chacun d'entre eux, la vie n'était plus la même...
Et puis, il y avait le gang des New Yorkais... Randy, Michelle, Sharon... Celle-ci avait déclaré que sa petite maison sur la plage de Nantucket Island, serait leur QG à tous, pour se retrouver de temps en temps. Randy aimait cette idée de refuge à 2 pas de New-York, qu'on puisse venir se réchauffer, se rassurer...
La rumeur concernant la supposée liaison des comédiens emblématiques de la série n'avait pas désenflée... Alors, « Are they dating ? Or not ? ». La prod avait insisté pour qu'il n'y ait aucune confirmation, ni démenti. C'était trop bon pour l'image de la série qu'on croit ces 2 là ensemble dans la vraie vie... Et tant pis si cela pesait sur la vie personnelle des acteurs. Rien dans les contrats des 2 comédiens ne stipulait une telle « clause de silence ». Mais à quoi bon lutter ? Quoi qu'ils disent qu'ils nient, ou pas... Ils ne pourraient convaincre qui ne voulait pas l'être !
Les fans de la série espéraient tant que la réalité dépasse la fiction !
« Ça y est, on y est cette fois » Gale reposait son script sur la table de maquillage, respirait un grand coup, crispé.
Par ironie du sort, alors que d'habitude les scènes d'un épisode étaient rarement tournées dans l'ordre chronologique de l'histoire ( en général, on groupait extérieurs, intérieurs dans des suites cohérentes pour la logistique, pas pour la narration ), aujourd'hui, pour leur dernière scène commune, c'était bien la scène d'au revoir entre Brian et Justin que les garçons avaient à tourner.
Celle où Justin part pour New-York... New-York... Randy y serait dans 2 jours !
« Moteur..Action »
Mon Dieu, aucun des 2 ne pensait que ce serait aussi dur ! Aussi... violemment intime comme émotion. Gale retenait une larme. Une vraie...
« Coupez, on l'a ! »... Clap de fin. Applaudissements du staff technique...
Les garçons avaient prévu chacun un petit discours de remerciement. Collés l'un à l'autre, appuyés contre le mur de décors du loft, Gale passait sa main dans les cheveux du jeune homme. Il refusait de croire au « plus jamais ». Et puis... Brian était en lui, il s'était installé 5 ans auparavant, avait sa place, au chaud dans son cerveau, ses tripes... Et n'avait nullement l'intention de disparaître.
Il n'avaient plus rien à faire ici... Bagages pliés, Randy attendait son taxi dans le hall de réception.
Gale partait en fin de matinée pour Los Angelès. Les tournages de vanished avaient commencé. Une nouvelle vie sans QAF s'ouvrait devant tous.
« On se retrouve chez Sharon le 17 ? » Randy cherchait avant tout à se rassurer dans cette question.
« Oui, bien sûr, j'ai bloqué les dates. » Gale tendait ses bras... Un au revoir, c'était un au revoir.
Sharon était dans la vie, plus distinguée, elle avait un langage moins fleuri que son personnage mais ce qui ne différenciait pas l'actrice de son rôle, c'était sa chaleureuse et indéfectible affection qu'elle donnait sans retenue à ceux qu'elle appelait « Ses garçons ».
Elle voyait souvent Randy à New York, puisqu'elle y avait repris son master class.
« Chéri, qu'est-ce qui ne va pas ? ». Dans ce petit coffee shop perdu dans China town, elle scrutait le visage de Randy.
« Demande-moi plutôt ce qui va... Ça ira plus vite. » Sourit faiblement le jeune homme.
Ce qui allait ? Sharon le savait. Randy avait repris ses cours de chant, et répétait une comédie musicale. Professionnellement, il faisait ce qu'il aimait, il avait retrouvé le chemin des planches qui lui allait mieux que celui des spot lights d'Hollywood. De ce point de vue là... Tout était bien.
Ce qui n'allait pas ? Sa vie personnelle, son couple, son manque de Gale... Cette douloureuse absence.
« Chéri, je vais te poser une question à laquelle je te demande de répondre honnêtement : Est-ce que S. te bat ? »
« Non, mais non... Pourquoi tu dis ça ? » Randy ressemblait à présent à un poisson pris dans une nasse.
« Écoute, tu connais radio ragot ? Tout le monde est au courant ici... Gillian était là, le soir où il y a eu cette... Comme tu appelles ça ? Altercation ? ».
Putain, cette vipère de Gillian, il avait fallu qu'elle parle.
C'était il y a 4 jours. Ce qui devait être une sortie « détente » avait tourné au calvaire et à l'humiliation. S. avait sans doute bu 4 ou 5 verres de trop et les mots étaient sortis, en public. Tout y était passé, dans des mots crus, des phrases dégradantes, et Randy avait baissé la tête, acceptant sans réagir. Il était si... Fatigué.
Il essayait de ne penser qu'à une chose à présent... Le 17, le 17, il serait de nouveau avec Gale, quelques jours... Et tout irait mieux.
La plage sud de Nantucket offrait un spectacle doux et apaisant. Hors saison, quelques retraités avec leurs labradors, occupaient le terrain. La petite maison de bois blanc de Sharon, possédait une terrasse donnant directement sur la mer. Rien d'extravagant cependant, simplement, un chaleureux confort familial.
Michelle était arrivée seule la veille, Sharon avait récupéré Peter le matin même. Ne manquaient plus que Gale, Théa et Randy.
On organisait le campement au mieux... Couvertures, oreillers, répartition des chambrées. Peter disait que tout cela était inutile, on ne dormirait sûrement pas... Tant de choses à se dire...
Sharon faisait la navette à chaque arrivée au débarcadère...
Le mensonge avait semblé la solution la plus raisonnable à Randy. Il mentait pour tout à présent. Non, il n'avait plus de nouvelles de son partenaire, non, il ne voyait plus les autres. Il avait même été jusqu'à effacer les numéros de portable sur son répertoire et s'était acheté un téléphone à carte, exclusivement réservé à la petite bande de QAF, qu'il planquait soigneusement... OUI, il en était là ! Non il n'en était pas fier !
S. était parti en reportage à San Francisco, un séjour prévu de longue date qui ne pouvait pas tomber mieux. Libre... Le jeune homme était libre, et parfaitement conscient que sa situation n'était pas normale, et qu'il fallait qu'il s'en sorte. Mais pour l'instant, c'est le cœur léger qu'il s'apprêtait à passer 3 jours heureux. Enfin, il avait envie d'y croire, et d'oublier.
Assis sur les marches en rondin de bois du chemin qui menait à la plage, près de la maison, Randy triait des coquillages ramassés, et quelques bois flottés. 2 bras l'entourèrent doucement, il accrocha ses mains dessus.
« Hey ! Alors, jeunesse, on fait des pâtés ? Qui t'as piqué ton seau ? » Cette voix... Cette voix qui avait le don de toujours tout embellir. Il était là, son regard perçant plongé dans ses yeux. À lui, il ne pourrait pas mentir plus de 5 minutes. Et cette fois-ci, s'il lui demandait si ça allait, il dirait « non ». En finir avec les non dits, Randy n'en pouvait plus.
« Ça va ? »
« Non... Ça va pas »... Les larmes vinrent toutes seules. Gale n'en fut pas surpris. Des semaines déjà que Sharon le tenait minutieusement au courant de ce que vivait le jeune homme. Des semaines qu'il acceptait sans rien dire, son air faussement enjoué quand il l'avait au téléphone, sa façon de faire semblant, des semaines qu'il se préparait aussi, au plus grand cataclysme de sa vie.
« Allez, vas-y... Pleure un bon coup, ça ira mieux après » Dans ses bras, il n'avait plus qu'un enfant tremblant, hoquetant, qui cherchait sa respiration. Gale était en colère, très en colère. Depuis qu'il connaissait Randy, il savait que sa relation avec son compagnon était malsaine et destructrice. Il avait vu au fil des mois, le jeune homme perdre confiance en lui, se murer dans le silence dès qu'il faisait mine d'aborder le sujet, il était évident que ça ne pouvait plus durer ainsi. Qu'est-ce-qui retenait ce garçon brillant et lumineux? Qu'est ce qui l'enchaînait à ce type manipulateur ? Pourquoi acceptait-il cela depuis si longtemps ? Gale pensait aux femmes battues, à cette façon qu'elles ont de tout excuser, et de penser, que dans le fond, elles doivent sûrement le mériter.
« Il faut que tu arrêtes ça, Randy. Tu ne peux plus continuer. Tu l'aimes encore ? » Mâchoires serrées, Gale attendait la réponse.
« Non »
« Alors quoi ? Il te fait peur ? On peut t'aider, tu sais »
Oui, Randy savait, mais il savait aussi, qu'il devait s'en sortir seul, se tenir debout, comme un homme, et se libérer. Et parce qu'il était dans les bras de Gale, il se sentait prêt à affronter une rupture, même s'il savait qu'elle serait violente. Pour l'instant il n'avait envie que d'une chose, embrasser cette bouche qui lui avait tant manqué. Son approche fut timide. La réponse, instantanée et avide... Comme il avait oublié combien ces baisers les transportaient à chaque fois. Seulement cette fois-ci, pour la première fois, ce n'était pas dicté par un script. Dieu comme il était si facile d'aimer cet homme !
Alors, on allait rire, s'amuser, plaisanter, cuisiner, courir sur la plage, jouer avec des chiens. Gale leur ferait son drôle de plat de Géorgie, Théa raconterait sa dernière audition et les tics de l'attaché de presse de la prod. Sharon imiterait le master class Lee Strasberg, qu'elle avait eu le bonheur de connaître. Michelle épilerait le torse de Peter avec une recette au caramel qui ferait hurler de rire les autres. On aurait des réveils dans le coton, on maudirait les ronflements des uns et des autres. On emmagasinerait des souvenirs, pour tenir... Jusqu'à la prochaine fois.
En ce dernier soir, où on avait chanté le blues avec Théa, la maison s'endormait peu à peu. Gale était sur la terrasse face à la mer, yeux mi clos.
« Tu en veux? » Randy sourit... Ahhh, la bonne vieille habitude.
« Vas-y, balance »
Était-ce l'effet du hasch, la proximité de leurs corps qui se retrouvaient... ? C'était arrivé, naturellement, sans se poser de question. C'était arrivé parce que, on ne peut pas éternellement nier une évidence, parce qu'il arrive que les mots ne soient plus efficaces, parce que... Maintes fois, ils avaient fait la répétition générale de ce qu'ils faisaient maintenant, ce qu'ils avaient tant envie de faire, effacer la barrière, passer le gué, goûter enfin vraiment à l'autre, et s'aimer. Furieusement.
En se réveillant au petit jour, sur ce canapé emmitouflé dans une grande couverture à carreau, Randy lové comme un chat au creux de son épaule, Gale se demandait où la vie allait les mener. Bien sûr qu'il ne regrettait rien. Il se répétait juste « Situation ingérable »
Il s'était levé et il avait enfilé jean et pull pour regarder le soleil poindre à l'horizon.
Randy l'avait rejoint.
« Tu vas avoir froid... » Et Gale l'avait pris dans ses bras.
« Qu'est ce qu'on va devenir maintenant ? » Demanda le jeune homme.
« Tu vas quitter S., et on se tait, on ne dit rien. On va s'en sortir. » Gale n'en était pas si convaincu, mais si à cet instant, il ne se montrait pas fort et déterminé, alors, Randy ne tiendrait pas. Il comptait sur lui. Il devait être à la hauteur.
« Appelle-moi, n'importe quand, le jour, la nuit, mais appelle... » Ordonnait-il au garçon aux yeux rougis.
Les mois avaient passés. Gale, tout excité, avait obtenu un rôle récurant dans la série phare du moment « Desperate house wives ». Il était comblé par l'aventure et avait été obligé de décliner 2 fois, des week ends chez Sharon. Randy, peu à peu, en arrivait à penser, que cette nuit à Nantucket n'avait jamais existé, que tout cela ressemblait à une parenthèse, rien de plus. Mieux valait oublier, pour ne pas souffrir.
Ses déjeuners avec Sh aron devenaient presque une corvée, non pas qu'il n'appréciait pas la chaleur maternelle de celle-ci, mais il fallait à chaque fois expliquer que non... Rien n'avait bougé avec S., et aussi que cette histoire avec Gale ne menait nulle part. Sharon faisait alors les gros yeux. Elle grondait, sermonnait, encourageait, secouait et l'on en restait là.
De son coté, Gale n'y croyait plus vraiment. M., était devenue son ex, sans cris, sans drame. Le divorce prononcé très vite. La page tournée d'autant plus facilement, que cela faisait des années, que le couple ne faisait plus que se croiser. Alors, il ne comprenait pas l'inertie de Randy, sa paralysie face à sa situation intenable, son manque de réaction. Il avouait son impuissance à des milliers de kilomètres de l'homme qu'il aimait. Son amour s'épuisait... Il n'était plus nourri !
Il en était là de ses réflexions, quand ce 14 octobre 2008, sa moto dérapa sur la bretelle d'autoroute menant aux studios...
« Randy, rappelle-moi immédiatement c'est urgent » Robert Gant, qui était en tournage sur le plateau de Nip tuck, prévint tout de suite le jeune homme dès que la rumeur se répandit.
« Robert ? Qu'est-ce-qui se passe ? »
« Gale vient d'avoir un accident de moto »
« C'est grave ? »
« Oui, viens, il est au L.A county USC »
« J'arrive »
Dieu que le trajet fut long, angoissant, interminable. Un chauffeur le cueillit à la sortie de l'Aéroport. Au téléphone, Robert donnait des nouvelles fraîches, une fracture de l'épaule et une commotion cérébrale, état... Inquiétant.
« Non… » C'était presque un cri...
« On peut le voir ? »
« Pas encore, et... Nous ne sommes pas des membres de la famille... »
« Je m'en fous, j'y vais »
« Demain Randy. Viens récupérer les clefs de chez moi, repose toi, tu iras demain. »
C'était effectivement la décision la plus sage. Le décalage horaire, l'anxiété, le jeune homme était à bout. Un repas, une nuit et demain, il appréhenderait les choses plus sereinement.
Robert était en contact avec l'agent de Gale. Par elle, ils obtenaient des nouvelles. Son état était stable, il n'était plus en soins intensifs. On avait réduit les fractures, seul un hématome cérébral devait se résorber. On se posait des questions sur d'éventuels troubles de la vue...
L'infirmier de garde s'était montré conciliant. Randy avait sourit en se disant que celui-ci avait le profil à être fan de QAF. Une petite visite de ¼ d'heure avait été autorisée.
« Hey… » Randy s'approchait doucement. Gale avait les yeux à demi ouverts, le contours de son œil gauche bleui. On lui avait installé une pompe à morphine, pour soulager la douleur.
Le jeune homme ne savait pas où le toucher et craignait de lui faire mal. Il avait passé sa main sur ses doigts, effleuré ses lèvres.
« Comment tu te sens ? »
« Mmm, le paradis... La morphine, un ange... » Randy le regardait fixement, des larmes pleins les yeux.
« Oh ohhhh, je suis pas mort, regarde ! » Gale bougeait comiquement sa main valide.
Alors, le garçon se pencha le plus précautionneusement possible, et l'embrassa tendrement, longuement. Il lui murmura « je t'aime » en lui caressant les cheveux.
« Tu vas vite sortir de cet hôpital, je te ramène à la maison. »
« Hummm. C'est où la maison ? Hein ? »
« Où tu veux... Chez toi ? Chez moi ? »
« T'as pas un problème à régler avant ? » Interrogeait Gale.
« Chuuuut. D'abord tu sors d'ici, ensuite, je te ramène à Nantucket,de gré ou de force... »
« De gré... Embrasse moi, pour voir ? » Gale se rendormait déjà...
« Alors ? » Robert, son hôte providentiel, demandait des nouvelles à Randy.
« Ma foi, il y a encore ce petit hématome. Une fois résorbé, je pense qu'il sortira. Il en a au moins pour 3 mois de convalescence... »
Rober n'avait jamais été spécialement proche de Randy. Le script qui leur imposait peu de scènes communes y était sans doute pour beaucoup, mais il appréciait le garçon. Et dans ce moment difficile, le clan se ressoudait, naturellement. Il savait aussi, qu'entre Gale et Randy, la relation avait depuis le début, dépassé le cadre de l'amitié professionnelle. Il avait finalement appris à connaître Gale après le tournage de la série. Ils se croisaient souvent sur les plateaux de tournage et habitaient le même quartier. Ils se retrouvaient aussi dans des galas de charité. Un soir de vague à l'âme, l'homme s'était ouvert à lui. Désemparé, perdu, ne sachant plus que faire, il lui avait même demandé ce qu'il aurait fait à sa place.
« Tu comprends, Robert...Je ne suis pas Kinney ! » La réflexion l'avait fait sourire... Encore heureux !
À vrai dire, Robert, au courant de la situation des 2 hommes, n'avait aucun conseil à donner, il était homo, sorti du placard, sans complexe, militant, revendiquant son droit à l'indifférence, comme il aimait à le répéter. Gale était hétéro, en pleine ascension professionnelle, séducteur. Les femmes se pâmaient, il avait tant à perdre qu'il n'avait pas le courage d'assumer, ce que Robert comprenait.
Ce soir, il avait décidé d'en parler à cœur ouvert à Randy. Le jeune homme était bien conscient de l'enjeu. Il n'avait pas l'intention de nuire à Gale, ni de lui demander de vivre au grand jour, de se marier, de vivre une relation de couple officielle... Cela aurait été invivable et un suicide artistique pour l'homme qu'il aimait. Il le savait, il n'avait pas envie de lui imposer ce sacrifice.
« Randy ? Tu sais ce que ça veut dire ? Tu es prêt à vivre dans la clandestinité, à te cacher, à ne vous accorder aucun moment de tendresse en public, à feindre l'amitié, à fuir endroits en vue, photographes et caméras ? »
Bien sur, il était prêt, il n'avait pas le choix. Mais d'abord, il lui restait une chose à faire avant Nantucket... Mettre un terme à sa relation avec S.
