Chapitre 3 : Les choses sérieuses débutent...

Dos à elle, dans la salle transmission désertée, Nilhus, le Spectre en personne, seul. Debout et solennel, il s'abîmait dans la contemplation des images d'Eden Prime qui défilaient sur l'holoscreen géant, apparemment très intéressé. L'arrivée de Johanna, la porte se refermant automatiquement derrière elle, le força à se détourner.

- Commandant Shepard. Vous êtes seule à ce que je constate, tant mieux. Je dois vous parler. Johanna ne répondit rien, et attendit la suite. Le Capitaine qui l'avait fait demandé, n'était pas présent. Le ton sérieux de Nilhus ne la surprit pas, ses yeux bleus détaillant déjà les images d'Eden Prime avec minutie, au-dessus de lui en arrière plan. Elle suspectait déjà que ce qu'il s'apprêtait à lui dire concernait leur " mission " et qu'il ne s'agirait pas de futilités. Nilhus, s'apercevant qu'elle avait déjà compris et la sachant attentive, se détourna d'elle pour se reporter lui aussi sur l'holoscreen tout en croisant les bras. Sa voix ronronnante imprégna de nouveau la pièce remplie de technologie hautement sophistiquée, de sièges moelleux qui servaient à la réunion des plus importants officiers de ce vaisseau, la salle où ils étaient informés de leur mission, établissaient leur objectifs et mijotaient leur tactique. Le quartier général en sorte.

Eden Prime. Cette planète sur laquelle nous nous rendons. On dit que c'est un monde magnifique.

- Je n'y suis jamais y allé. dit elle simplement, espérant qu'il passerait les préliminaires.

- Mais vous en avez entendu parler n'est-ce pas, c'est un symbole pour votre peuple. Une preuve que l'Humanité est prête à établir des colonies loin de ses systèmes, à les coloniser mais aussi de les protéger. Mais... cette protection est-elle vraiment efficace ? Johanna ne sut vraiment pas où ces paroles énigmatiques devaient la mener, la seule chose certaine était qu'elle n'aimait pas ça. Elle se rapprocha de lui, toute ouie, intriguée.

- Si vous avez quelque chose à dire, dîtes le sans détours et circonvolutions.

- Les humains sont encore jeunes, inexpérimentés, la galaxie recèle bien des dangers, Shepard, l'Alliance est-elle prête à y faire face ? Pendant qu'il mentionnait ces derniers mots que lui seul comprenait pour le moment, le Capitaine Anderson était discrètement entré, grave et sérieux, captant la discussion au passage.

- Je crois qu'il est temps d'annoncer la vérité au Commandant. Johanna fut heureuse de l'entendre prononcer ces mots, sa patience se réduisait à peau de chagrin face à tout ce secret, cette mise en scène et tous ces faux-fuyants.

-Cette mission est bien plus qu'un simple vol d'essai. reprit Nilhus, hochant la tête d'approbation. Il continuait malheureusement à se terrer dans le mystère. Volontairement ou involontairement.

- C'est une évidence. lui rétorqua de manière glaciale Johanna, qui comprenait qu'elle avait été flouée, écartée depuis le début. Bien entendue, elle l'avait déjà deviné depuis longtemps, mais cela ne rendait pas la chose moins pénible. Elle, le nouveau Commandant de cette frégate, se sentait reléguée au statut d'un vulgaire soldat de rang face à l'ampleur apparente de ce qui allait lui être dévoilé. Sachant que de Nilhus, Johanna ne trouverait pas satisfaction, elle se tourna résolument vers Anderson, le sourcil froncé et le regard accusateur. Je peux espérer un briefing, Capitaine ?

- Nous organisons un ramassage secret sur Eden Prime, c'est pour ça que le système furtif devait être opérationnel.

- Je vois... Je n'aime pas rester dans le noir, Capitaine. se permit-elle de faire remarquer après un bref silence tendu. Anderson fronça les sourcils. Il regrettait d'avoir tenu son officier en second à l'écart du secret, mais les ordres étaient les ordres et elle devrait apprendre à composer avec cette réalité. D'une voix intransigeante il lui répondit.

- Les ordres viennent d'en haut Commandant, je ne pouvais donner d'informations qu'au compte-goutte. Vous savez comment les choses marchent. Si j'avais pu, je l'aurai fait. Suite à ce rappel à l'ordre, il l'invita à s'asseoir sur l'un des fauteuils, ce qu'elle fit à son exemple. Seul Nilhus décidait de rester debout, il semblait incapable de tenir en place même s'il affectait un air calme.

- Une équipe de recherche a déterré une sorte de balise... d'origine prothéenne.

- Prothéenne... Je croyais que les prothéens avaient disparu il y a 50 000 ans ? A s'entendre, Johanna se rendit compte que la question pouvait paraître enfantine.

- Mais leur héritage existe toujours. dit Nilhus en faisant les cents pas d'un ton résolument patient. Malgré la question plus que naïve, il n'en voulait pas à Shepard d'être une phillistin sur la question. Après tout c'était un soldat pas un scientifique ou un spécialiste sur le sujet, et les humains étaient encore trop jeunes pour être sensibilisés à la vrai signification de ce que furent les prothéens, ce qu'ils représentaient et ce qu'ils avaient laissé derrière eux, les fondations sur lesquelles reposaient leur civilisations. Ils étaient la source de leur communauté galactique, de leur liens, de leur puissance, de leur évolution. Les relais cosmodésiques, la Citadelle, les systèmes de propulsion, tous sont basés sur la technologie prothéenne. Anderson tint à mettre les points sur les i. Il fallait faire comprendre ce que signifiait vraiment cette découverte à son chef des opérations sur le terrain.

- Cette mission est cruciale, Shepard. La dernière fois que l'Humanité a fait une découverte de ce genre, notre technologie a fait un bond de deux cent ans en avant. On ne pourra rien apprendre de plus tant que la balise restera sur Eden Prime. Il faut la rapporter sur la Citadelle pour qu'on puisse l'étudier sérieusement.

- Cela va au delà des seuls intérêts humains, Commandant. Cette découverte pourrait avoir des répercutions sur toutes les races de l'espace concilien. Johanna comprit évidemment l'importance et les implications de cette découverte. Mais il y avait quelque chose d'étrange dans tout cela. Si l'Humanité avait découverte cette balise, pourquoi un Spectre avait-il été appelé, pourquoi avait-on mêlé le Conseil aux affaires internes de l'Alliance ? Fronçant les sourcils, elle se sentit obliger de poser la question, quand bien même elle pouvait paraître déplacée en présence d'un représentant de la Citadelle. Ce n'était pas non plus comme si cela l'aurait gênée de toute façon, elle n'éprouvait pas un respect particulier pour ces gens. Après tout, elle était un Soldat de l'Alliance, soucieuse des intérêts de son espèce.

- Comment se fait-il que nous n'ayons pas gardé la Balise pour nous, Capitaine ? Nilhus fut le premier à lui répondre, d'un ton presque d'évidence.

- Les humains n'ont pas la meilleur des réputations. De nombreuses espèces vous trouvent égoistes, voire dangereux, trop imprévisibles, trop indépendants. Une balise prothéenne entre vos mains n'aurait pas été perçue comme une bonne chose. Réponse qui ne convenait guère évidemment à justifier correctement la perte d'un avantage pour une race souveraine, surtout de la bouche d'un Alien qui avait constitué jadis un ennemi pour l'humanité. Anderson arrondit les angles et trouva des justifications mieux à mêmes d'être comprises par un soldat de l'Alliance.

- Shepard, en partageant la Balise nous amélioreront nos relations avec le Conseil, sans compter qu'ils en savent plus que nous sur les Prothéens. Cette collaboration mutuelle profitera beaucoup plus à l'Humanité sur le plan scientifique et politique.

- Je serai prête, Capitaine. lança finalement Johanna tout en se remettant debout, et qui pensait en effet après réflexion, comme le Capitaine, que c'était la voie la plus raisonnable à suivre. La mission était donc fixée, récupérer la balise. Il n'y avait plus rien à ajouter. Son avis toutefois ne semblait pas être partagé remarqua t-elle, la discussion semblait loin d'être terminée pour les deux autres qui la fixaient étrangement, et Nilhus vint la confirmer dans cette pensée.

- La balise, n'est pas la seule raison de ma présence ici, Shepard. Encore ces yeux qui venaient à nouveau la fouiller jusqu'au plus profond d'elle, la fixer comme jamais on ne l'avait fait. Elle le détestait pour ça. Le Capitaine se releva de son siège à son tour, prétextant pouvoir lui aussi la jauger du regard.

- Nilhus veut vous voir à l'oeuvre, Commandant, il est là pour vous évaluer. Johanna alterna son regard de l'un à l'autre, croyant à une mauvaise blague, mais devant le silence obstiné du Spectre et le sérieux du Capitaine, elle se sentit tomber des nues. La voir à l'oeuvre ? L'évaluer ? De quoi parlaient-ils ? Finalement elle posa la question qui était demeurée muette jusqu'à présent.

- Que se passe t-il, Capitaine ? Anderson se rapprocha, face à elle.

- L'Alliance soutient ça depuis longtemps. L'Humanité veut jouer un plus grand rôle dans la politique interstellaire. Nous voulons avoir notre mot à dire au Conseil de la Citadelle. Or les Spectres incarnent la Puissance et l'Autorité du Conseil à travers toute la galaxie. ajouta t-il en frappant son poing dans son autre main. Il pointa ensuite son doigt sur Shepard, qui commençait soudain à comprendre, intérieurement désappointée. Elle repensa aux paroles de Jenkins. Alors finalement, la perception qu'il avait d'elle, aussi insouciant qu'il était pouvait être partagée par d'autres personnes plus logiques, plus sérieuses et plus expérimentées . Qu'un des notres rejoigne leur rangs serait un énorme pas en avant.

- Vous avez survécu à l'enfer sur Akuzé, face à une colonie de dévôreurs. fit remarquer Nilhus d'un ton impressionné tandis qu'il se rapprochait à son tour. Refuser de mourir, c'est un talent très utile. Les résultats impressionnants de certaines missions succédant à cet épisode, et vos nombreux autres exploits ont confirmé cette force qui s'est exprimée en vous ce jour là. C'est pourquoi, j'ai proposé votre nom pour intégrer les Spectres, c'est pourquoi le Conseil est intéressé par votre candidature, c'est pourquoi l'Alliance vous a choisi.

- Juste par curiosité Nilhus. Pourquoi un Turien voudrait-il faire entrer un Humain parmi les Spectres ?

- Tous les Turiens ne sont pas hostiles aux Humains. Certains d'entre nous voient tout le potentiel de votre espèce. Je me dois d'avoir un point de vue d'ensemble et vous avez beaucoup à offrir à la galaxie et aux Spectres. Nous sommes un groupe d'élite et il est rare de voir un individu de votre talent. Je me fiche que vous soyez humaine, Shepard, tant que vous avez les compétences nécessaires.

Johanna se sentit inévitablement fière d'être considérée de telle sorte par un des meilleurs agents de la galaxie, par le Capitaine Anderson , l'Alliance et peut être même le Conseil. Mais elle se sentait confuse et incertaine en même temps. Devenir Spectre, impliquait devoir obéir à une autre entité que l'Alliance, aux ordres d'un colloque d'Aliens qui ne composaient même pas avec l'Humanité et tentait de restreindre parfois son expansion et son développement au mieux de leurs seuls intérêts impérialistes. Malgré l'autorité que cela lui conférerait, ce n'était pas ce qu'elle désirait.

Elle voulait servir l'Humanité, et jamais elle ne ferait quoi que ce soit qui puisse être contraire à ses intérêts. Devenir Spectre comportait un risque dangereux, si cela signifiait travailler pour des individus dont elle n'était même pas sûr qu'ils étaient vraiment favorables à leur espèce. Il semblait parfois qu'ils fassent preuve d'indulgence, de sympathie à leur égard certes, mais aussi qu'ils les craignaient, les méprisaient et à cette fin pratiquaient tous les prétextes possibles pour les traiter comme une espèce de seconde zone. Puis la politique venant se mêler de ses affaires, - car cette affaire sentait grossièrement la politique, à coups d'arrangement - n'était pas le meilleur moyen pour lui faire accepter ce poste.

- Et si je ne veux pas être un Spectre ? demanda t-elle hésitante. Elle était loin de penser vindicativement cependant. L'opportunité de faire partie d'une organisation considérée comme la plus dangereuse de la galaxie était tout de même sacrément alléchante, répondant à son ambition démesurée d'enfance. Elle, qui avait toujours rêvée d'atteindre les sommets, de prouver que la naissance n'était pas la condition de la réussite. Que même née dans la merde, l'on pouvait atteindre les hauts sommets. Anderson sembla particulièrement troublé par cette réponse inattendue.

- Cela ne concerne pas que vous, Shepard, l'Humanité entière en a besoin. Vous êtes notre meilleur élément et personne ne peut mieux accomplir cette tâche que vous, rendre fière notre espèce et faire avancer nos intérêts aux plus hauts échelons. Et d'un ton qui se voulait aussi convaincu et sincère que solennel, il ajouta : Nous comptons sur vous, Shepard.

Johanna se sentit profondément touchée par ces paroles, surtout venant d'un homme comme le Capitaine Anderson, qui ne déméritait pas d'être considéré comme une légende vivante. Elle se rendit compte qu'elle n'avait pas le choix, et que refuser cette proposition apparaîtrait comme abandonner l'Alliance au moment ou ils avaient plus besoin d'elle. Elle avait une dette envers l'Armée qui l'avait sorti d'une enfance malheureuse et désespérée, qu'il lui avait offert une seconde chance de composer. Et à son égard alors, une loyauté que jamais elle ne trahirait. C'était du tout cuit. Hésiter sur ce qui était déjà fixée par le coeur, ne rimait à rien. Ses yeux bleus projetant un regard intense, elle clama finalement sa réponse définitive, espérant qu'elle n'aurait jamais à le regretter.

- Si je le fais, c'est pour le bien de l'Alliance. Anderson sembla rassuré.

- Pour notre bien à tous, Shepard.

- Il faut d'abord que je vous évalue, Commandant. Nous allons faire équipe pendant quelques temps. intervint Nilhus après l'échange. C'était une formalité évidemment, il pouvait déjà deviner qu'elle était taillée pour le job, Nilhus avait un certain talent pour se faire une idée de la dangerosité des gens, particulièrement de ses ennemis. Mais c'était une formalité nécessaire, outre que travailler directement avec elle l'intéressait au plus haut point. Il laissa Anderson préciser les modalités.

- Vous serez responsable de l'équipe au sol. Récupérez la balise et rapportez la sur le vaisseau au plus vite. Nilhus vous accompagnera en tant qu'observateur. Devant l'importance de la mission, Johanna interrogea ses deux interlocuteurs sur les prothéens, sur Eden Prime, la Balise, et la nature des ennemis qu'ils pouvaient rencontrer. Ils furent soudain interrompus par la voix paniquée de Joker dans l'interphone.

- Capitaine, on a un problème.

-Quel problème, Joker ?

- Transmission d'Eden Prime, Chef. Il faut que vous voyez ça !

- Basculez là sur écran ! ordonna calmement Anderson tandis que tous à l'unisson dans la salle des transmissions ils se tournaient et se rapprochaient vers l'holoscreen géant. Les images transmises étaient assez flous et partaient dans tous les sens, mais elles étaient assez lisibles pour comprendre que des soldats se battaient contre une menace, qu'ils défendaient chèrement leur vie. Des hurlements, des coups de feu tirés en continue, des hommes en armures qui couraient partout. Selon une voix hurlante, Eden Prime était attaquée. Tout ce qu'ils pouvaient capter en paroles. Vint ensuite un moment étrange. Tous levèrent la tête en l'air, comme si le ciel allait leur tomber sur la tête, stupéfiés. Puis la transmission cessa soudain après des tirs particulièrement bruyant dans la vidéo. Joker le souffle coupé, qui admirait uen seconde fois le signal directement du poste de pilotage, annonça la mauvaise nouvelle.

- Après ça plus rien, plus aucun signal. Anderson, qui semblait avoir aperçu quelque chose de ses yeux inquisiteurs exigea un retour de la bande passante à une seconde précise.

Et c'est alors qu'un énorme vaisseau dans l'image figée, que Johanna n'avait pas vu la première fois, fit son apparition. Noir, terrifiant, surgissant des nuages, des foudres alentour. Sans aucun doute la menace la plus visible en question. Un silence de plomb accueillit cette sinistre vision.

- Joker, manoeuvre d'attérissage. Je crois que les choses se compliquent un peu... ajouta Anderson le teint assombri à l'adresse de Nilhus qui ne lui accorda qu'un bref coups d'oeil avant d'analyser plus avant ce qu'il discernait sur l'holoscreen.

- L'ennemi doit déjà être en possession de la Balise, éveiller ses soupçons l'éloignerait irrémédiablement de nous. Une petite équipe d'intervention passera plus facilement inaperçue. C'est notre meilleure chance de récupérer la balise.

- Je suis d'accord. Shepard, Préparez-vous et retrouvez nous dans la cale. Prévenez aussi Alenko et Jenkins. Vous partez en mission, Commandant. Fini les faux semblants. Johanna hocha sombrement la tête. Admirant intensément une dernière fois l'holoscreen, elle fit alors demi-tour et se se précipita en dehors de la pièce.