Chapitre 5 : Eden Prime.

Ils avaient atterri juste à l'endroit prévu, au sommet d'un vallon, sur un terrain découvert. Le Normandy, les abandonnant à leur sort au milieu de nulle part avait redémarré en trombe, puis fait route vers les cieux. Pour cette mission, ils seraient seuls.

Johanna aux aguets scruta l'horizon, campée solidement sur ses pieds, déambulant son regard perçant azur sur la côte qui les environnait. Prise de vertiges, assaillie de frissons, le soldat se trouvait à la pointe d'une sente tapissée de graviers d'une rugosité extraordinaire. En dessous d'elle, sous le pic ou elle se situait, le grand vide lui tendait les bras sous un zénith sanglant. Le crépuscule se creusait, le ciel limpide virait alors au rouge sombre de vieille plaie. Ce rouge qui avait envahi les nuées semblait tout sauf normal, une noirceur avait l'air de s'y être mêlée et l'avoir détournée de sa vraie nature. Des pas familiers et discrets se firent entendre derrière elle.

- Périmètre du vaisseau sécurisé, Commandant. annonça le Lieutenant Alenko, revenu au pas de course, Jenkins à ses côtés, baissant finalement son arme, après avoir vérifié avec son omnitech que nul ennemi n'était présent dans les environs. Il avait opté pour un pistolet lourd, ce type d'arme conçu pour une variété de situations, en particulier pour le tir en plein mouvement. Ces canons lourds manquaient de cadence par rapport aux fusils d'assauts et faisaient moins de dégâts qu'un sniper ou un fusil à pompe, mais ils étaient diablement précis, plus que n'importe quelles autres armes. Leur puissance n'était pas non plus à négliger.

Johanna avait entendu dire qu' ils avaient la préférence de nombreux biotiques qui souhaitaient harmoniser le plus possible leur compétences singulières avec leur particularité. Jenkins lui, tenait au creux de ses bras un Avenger standard, tout comme elle. Un fusil d'assaut polyvalent, robuste, pas particulièrement impressionnant mais fiable, précis et facile à utiliser. L'Avenger était surtout connu pour être efficace à pénétrer les boucliers ou les barrières biotiques. Sa conception modulaire et bon marché en faisait l'arme favorite des groupes militaires et mercenaires. Le commandant laissa traîner son regard un moment, pendant que les deux autres attendaient patiemment derrière elle, aussi songeurs sur ce qui les entouraient. Une chouette ulula au loin comme donnant le signal, et là-dessus, sa pesante contemplation achevée, la voix de Shepard perça le silence tendu.

- Alors, il est temps de bouger. Ils firent ainsi route en contrebas, en descendant prudemment la côte. Dans leur sillage, le vent faisait ondoyer les buissons, et bruisser les frondaisons. Des tas d'insectes hoquetaient alentour tandis qu'ils plongeaient de plus en plus dans une faune étrange, sauvage et expressive, orangée puis verdâtre. Au pieds de la colline, le sol finit par devenir boueux, détrempé. Devant eux à une distance raisonnable, se profilait une route gravée dans la pierre, et non loin de celle-ci sur le bas côté, un marécage, dont les relents de puanteur parvenaient jusqu'à leur positions. Une troublante diversité de paysages qui se succédaient aussi abondamment que brutalement. La route apparaissait visiblement la voie la plus sûre et surtout couvrir leur itinéraire initial. Pourtant, Kaidan, qui les guidait par l'intermédiaire d'un plan tridimensionnel qui s'affichait en continue sur son omnitech armant son bras, pointa son doigt vers l'endroit plus que repoussant, sombre, couvert d'arbres géants qui répandaient leur ombres.

- Commandant, la route devant nous mène droit vers le site de fouilles, mais il y a une possibilité de gagner du temps en coupant directement par ces marécages. Jenkins et Alenko fixèrent leur regards sur leur chef, leur expression difficilement percevable sous leur casques. Johanna réfléchit à la question. Les marécages pouvaient se montrer dangereux, plein d'animaux hostiles, et de mille façon traîtres sur leur chemins. Mais elle n'hésita pas longtemps. Gagner un temps précieux passait avant toute autre préoccupation. Ils y perdraient de leur conforts, mais ils n'étaient pas là pour ça.

- Prudence. les prévint-elle seulement, hochant la tête en direction du marécage. Ce faisant, et suivi par ses coéquipiers, elle s'élança à pleine course vers les ténèbres, faiblement atténuées par les lumières de leur équipements. Sur le sentier de branches et de boue, personne. Un silence lourd, oppressant les acueillait. Le seul moment où il fut brisé fut lorsque les radios branchées sur la même fréquence sous les casques crapotèrent.

- Ils ne sont pas allés de main morte. Ca grouille d'ennemis, soyez prudent, Commandant. C'était Nilhus, très bref, sa voix pas plus forte qu'un murmure. Qui ça ils ? Quels ennemis ? Shepard se douta qu'il n'avait pu ou voulu en dire plus, soit parce qu'il était dans une situation délicate, soit parce qu'il ne désirait pas trahir leur présence au sein d'Eden Prime, ou alors plus cynique, parce qu'il estimait qu'ils le sauraient bien assez tôt. Quoi qu'il en soit ils finiraient par le découvrir eux-mêmes. Une puanteur incroyable régnait dans les lieux, mais en professionnels qu'ils étaient, seuls une grimace imprimait leur visages, nul ne se plaignit une seule fois.

L'avenue qu'ils empruntaient, tordue, infestée d'embranchements était déserte. En file indienne, Johanna ouvrait la marche, écartant sur son chemin les troncs d'arbres, les racines et autres embêtements de son pied frontale, repoussant dans le même temps du bout du canon de son Avenger les hautes herbes, les entremêlements de feuilles drus. Alenko suivait, indiquant la route, et pointant son arme du côté qu'elle ne surveillait pas. Jenkins formait l'arrière garde, veillant à leur arrières. Au pas de course, sans toutefois trop de précipitations, le commando entourée de mouches et de bestioles inoffensives, franchissait le marécage, coupant au plus vite par la trajectoire la plus abrupte, et la plus teigneuse.

- Bon sang, qu'est-ce que c'est que ça ! cria soudain Alenko en braquant son canon sur une multitude de bulbes blancs survolant lentement le sol tandis qu'elles croisaient soudainement le passage rétif qu'ils empruntaient.

- Ce n'est rien, ce sont simplement des poches de gaz. le rassura immédiatement Jenkins à l'aperçu de ces choses. Il avait vécu ici, il savait exactement ce qu'elles étaient. Elles font partie des paysages sauvâges d'Eden Prime. Dangereuses mais inoffensives. Elles ne nous sauteront pas dessus si nous nous contentons de les ignorer sans nous approcher. Hochant la tête, tous passèrent prudemment à travers le barrage de bulbes rempli de contenant tout en les esquivant, puis ils se remirent à courir. Enfin les arbres disparurent, ainsi que leur ombres, et un autre site plus dénudé, se découpa un peu plus loin, des compartiments entiers de roches entourant une route qui grimpait en tournicotis sur une colline. Ils y étaient, sortis enfin de cet enfer.

Enfin presque. Un énorme bassin, puant, qui semblait contenir énormément de choses répugnantes à l' intérieur, leur coupait la voie, en dernier obstacle. Akenko hocha la tête à l'adresse du Commandant, comme s'ils n'avaient pas le choix.

- C'est pas vrai. s'exclama t-elle exaspérée en rangainant son arme et en faisant tremper ses bottes blindées dans l'eau tandis qu'elle s'engageait lentement mais résolument dans le bassin du marécage. Lequel il fallait dire était atrocement collant, affreusement épais, décidément dégoûtant. Ses jambes en venaient à froler des choses mouvantes à l'intérieur du bassin dont elle ne devinait même pas la nature et qu'elle ne souhaitait franchement pas savoir. Son armure était étanche aux infiltrations de l'eau mais ça ne rendait pas la chose plus agréable.

L'eau croupie et sale lui arriva finalement au niveau de la hanche, heureusement le reste dont sa tête, put être préservée, hors de portée. Ensemble ils traversèrent donc la dernière vicissitude de leur périple dans ces lieux et quelques minutes plus tard, ils se retrouvaient tous sauf sein et soulagés de l'autre côté, dans ce nouveau panorama.

Et alors tout changea du tout au tout après seulement quelques pas. Des bruits assourdissants, de partout et de nulle part assaillirent leur oreilles. Des combats intenses, semblaient s'établir de tous les côtés. Des coups de feux, des tirs d'artillerie lourdes, des explosions. Dans le ciel, là ou résidaient de hautes tours cotoyant les nuages, des lasers striaient l'atmosphère. D'ici et d'ailleurs s'élevaient d'intenses colonnes de fumées noires vers les cieux. Eden Prime n'était pas attaquée, Eden Prime subissait une invasion massive. Et malgré tout, dans les alentours de la zone qui abritait la balise prothéenne cependant, tout paraissait étrangement calme. Trop calme... Après s'être échinés à escalader une sente rugueuse et tortueuse, l'ampleur du désastre que subissait la planète, les frappa de plein fouet à travers la vision qu'ils avaient devant eux alors qu'ils atteignaient les hauts plateaux qui menaient sur la voie du site de fouilles.

- Bon sang ! Mais qu'est-ce qu'il s'est passé, ici ! hurla Jenkins, les yeux écarquillés. Des pans entiers du sol étaient noirs, comme s'ils avaient subi l'épreuve du feu, le paysage était ravagé, des arbres défoncés surchargeaient les environs, des trous énormes crevassaient les sols. Des tirs d'artillerie étaient sans aucun doute passés par là, probablement survenus du ciel. J'y crois pas, qu'est-ce qu'ils ont fait à ma planète...

Johanna pouvait sentir le Caporal trembler de rage, et son visage se crisper de haine. Elle ne fit aucun commentaire mais elle le surveillerait de près. Trop d'émotions semblaient le régenter en ce moment. Elle n'avait pas manqué la pâleur de sa peau et les tics agités de son visage depuis qu'ils avaient appris les consignes de leur mission sur le Normandy.

- Ca sent la fumée... et la mort. fit remarquer froidement Kaidan qui avait un mauvais pressentiment. Il semblait affecté lui aussi. Une certaine pestilence commençait à se faire sentir, autrement plus troublante que l'odeur infecte des marais. Comme un goût.. de chair brûlée. A l'affût des moindres détails, menaçants ou singuliers, ils poursuivèrent leur route et il ne fallut pas longtemps pour que tombe sous leur yeux les premiers cadavres, brisés sur la cascade de rochers.

Pleins de cadavres, des tas, immobiles et abandonnés vulgairement là, sur le sol. Les angles de leur corps, de leur membres paraissaient plus que.. déroutants. Face à ce spectacle, les yeux s'ouvrirent en grand, les respirations coupées, interrompues. Une scène bouleversante sous le regard mortifié du commando. L'horreur les étreignit. Ils n'avaient jamais rien vu ni connu de pareil dans toute leur carrière de soldats et pourtant ils en avaient vu défilé des corps et des morts.

- Nom de dieu ! MAIS C'EST QUOI CETTE BOUCHERIE ! explosa cette fois Jenkins sous la découverte, la voix tremblante, en se couvrant la bouche comme si cela devait suffire à l'empêcher de gerber, sentant la bile remonter en lui. Gerber ? C'était le mot. Rien de ce qu'ils avaient sous les yeux ne semblait... naturel. Les cadavres étaient noircis comme s'ils avaient été calcinés jusqu'à la moelle, brûlés vifs, ils fumaient encore.

Qu'avait-t-on pu leur infliger ? Quels armes avaient pu faire ça ? Il ne subsistait ni chairs ni organes. Le tronc des corps semblait avoir été séparé de tout le reste, plus de trace de sang, plus rien. Juste un squelette troué au niveau du ventre, qui balançait parfois ses membres au gré du vent qui soufflait. Ls têtes n'étaient plus que des monceaux d'os, des crânes à la bouche osseuse ouverte qui confiaient une expression de souffrance et de fatigue, leur essence vital sûrement aspirée durant leur vivant.

Johanna pour la première fois sentit des frissons lui parcourir le dos comme un millier d'aiguilles s'enfonçant dans sa chair. Une odeur abjecte lui emplit le nez tandis qu'elle s'agenouillait près d'un des corps - si on pouvait appeler ça ainsi - et elle eut pleinement envie de vomir.

- Qui a pu commettre une chose pareille. C'est inhumain. se demanda à voix haute Kaidan, qui était plus que mortifié, et il y avait de quoi. Johanna qui avait connu la mort depuis sa toute jeune enfance et qui avait appris très rapidement à en être beaucoup moins sensible que tout le monde, semblait elle même effarée, profondément heurtée. Déterminant qu'elle n'aurait aucune réponse dans l'analyse de ces corps, ses traits se durcirent instantanément et sa poigne se resserra sur son fusil avenger, se relevant finalement avec une certaine raideur. Son esprit rationel balaya les dernières traces de choc émotionnel, sa carapace d'enfance endurcie depuis, l' enveloppant de nouveau de manière invisible.

- Ce ne sont certainement pas des pirates ordinaires qui ont fait ça. Un travail trop méticuleux, au dessus de leur moyens. Elle reprit la marche, en se détournant des cadavres. A partir de maintenant, ça ne plaisante plus, soyez prêt à réagir promptement à toute présence. Kaidan, qui avait longtemps dévisagé les cadavres, terriblement désolé, se détourna finalement à son tour, et il rejoignit rapidement les autres en y allant aussi de sa recommandation personnelle.

- Nous sommes aussi entrés en zone civile. Identifiez vos cibles avant de tirer. Il peut encore y avoir des survivants blessés ou des personnes en fuite.

- Commandant, nous devrions accélérer l'allure ! se plaignit alors Jenkins qui courait presque depuis, en abandonnant presque les autres derrière lui.

- Pas encore, Caporal, nous sommes trop à l'étroit, trop à découvert et trop vulnérable ici. Nous précipiter pourrait être mortel. Johanna sentit pleinement le soldat entrer en conflit avec lui-même et perdre peu à peu ses moyens. La vision de victimes innocentes mortes par douzaines, assassinées de manière inhumaine l'avait visiblement secoué. L'inexpérience le ratrappait, mêlée à des implications personnelles, émotionnelles fortes, étant lui-même originaire de cette planète. Peut être avait-il connu des gens ici. A présent, la tête pleine de tracas il peinait à respecter les procédures. Restez en formation et couvrez le champs gauche comme il se doit, Jenkins.

- Mais et s'il y a des gens qui ont besoin de notre aide en ce moment ! L'entêté soldat semblait vouloir en démordre sur cette question, et n'avait toujours pas repris sa position. Les procédures de sécurités les plus élémentaires étaient en ce moment même compromises. Le Commandant ne se départit pas cependant de son calme, mais elle se fit plus tranchante.

- Nous ne servons à rien si nous mourons. Nous augmenterons l'allure quand je le jugerai nécessaire. Restez aussi concentré que possible sur l'objectif de la mission. Notre priorité, c'est la balise. Harmonisez maintenant votre position par rapport à la notre, c'est un ordre.

Kaidan pendant qu'elle achevait ces derniers mots intraitables, quitta sa position et força gentillemment mais fermement Jenkins à se remettre à l'endroit voulue pour couvrir le champs latéral gauche, en toute sécurité, sans se découvrir.

- Obéissez, Caporal. Johanna légèrement étonnée, jeta un regard d'approbation à l'adresse du Lieutenant Alenko, initiative surprenante de sa part qu'elle apprécia beaucoup. Jenkins parut instantanément retrouver ses esprits et sa conscience professionnelle. Sa figure se colora d'un rouge pivoine sous son casque, aussi rouge que le ciel au-dessus-d'eux. Confus, il s'appliqua à obéir à l'injonction et à présenter ses excuses.

- Nom de.. Pardonnez moi commandant. Cela ne se reproduira plus, je vous le promets. Johanna hocha la tête, et la troupe se lança à nouveau, cette fois-ci sans plus aucun problème interne.