5.

L'Arcadia avait passé cinq semaines dans le refuge de l'Oasis III.

Au cours des derniers mois, le couloir de navigation des mers de feu redevenu praticable, comme par magie avait-il semblé à un regard extérieur, le vaisseau vert avait effectué une sorte d'immense boucle, volant sans but ne s'arrêtant que pour ravitailler.

Clio avait rempli deux verres de vin et en avait tendu un à son ami.

- Nous n'allons pas tarder à refranchir le couloir… Tu crois que Saharya est toujours là ?

- Possible… Elle a dit qu'elle refermait la faille et que ce qu'elle appelait son Sanctuaire retournait dans une dimension parallèle. Si l'endroit lui plaisait vraiment, elle n'a pu qu'y rester !

- En tous cas, tu as dû être convainquant pour qu'elle libère le couloir !

- Je te l'ai dit à l'époque, à travers moi – bien que je ne sois pas la meilleure des références – elle a appris tout ce qu'elle voulait des Mortels.

La Jurassienne rit un instant.

- Et si elle a songé qu'ils te ressemblaient tous, elle n'a pu que se dire que même immortelle, elle n'aurait jamais gain de cause !

- C'est ce que j'en ai déduit aussi, et pour le fait qu'elle m'ait ensuite renvoyé à bord.

- Son Sanctuaire était vraiment si étrange, Albator ?

- Un endroit à te filer des frissons ! Sans compter que j'avais son esprit dans la tête et contrairement à toi, c'était glacé !

- Et je sais combien tu détestes cela !

- C'est peu de le dire, grinça-t-il.

- Mais tu sais aussi me bloquer tes pensées, à la perfection, désormais. Et de ce qui s'est passé dans ce Sanctuaire, je ne connais que ce que tu as voulu me confier !

- Qu'insinues-tu ? siffla le pirate, sur la défensive.

- Rien, ce n'était qu'un sentiment, un pressentiment plutôt…

- Nous allons atteindre le couloir de navigation dans deux heures, pour ensuite nous diriger vers la Passe de Jhong, prévint Toshiro.

Et visiblement ravi par la diversion, le capitaine de l'Arcadia quitta son appartement.


L'espace s'ouvrant à nouveau, littéralement avalé par la faille qui se referma derrière lui, le vaisseau vert après avoir parcouru plusieurs milliers de galactokilomètres – bien que la sensation générale à bord fut d'avoir fait du sur place – il se retrouva à nouveau face au château-bulle de la Magicienne Noire.

- Mais j'ai bien l'impression qu'on devrait la rebaptiser Magicienne Blanche, glissa Clio en désignant un château devenu immaculé et lumineux.

- Je me demande bien ce qui a pu provoquer ce changement, murmura Albator avant d'à nouveau disparaître de la passerelle !

- Saharya, je peux savoir à quoi tu joues ? siffla le pirate en se retrouvant devant elle.

- Tu ne pouvais que revenir par ici, je n'avais qu'à t'attendre, rétorqua légèrement. Suis-moi, je dois te présenta quelqu'un !

N'ayant guère le choix, Albator la suivit dans les méandres du château, traversant avec elle des murs à des endroits précis, jusqu'à une salle où se trouvait une tente couleur d'or, dont elle écarta pour dévoiler deux berceaux.

- Tes fils, Albator. Je suis une entité surnaturelle et la malédiction qui pèse sur moi fait que je ne peux qu'avoir une naissance gémellaire ! Un pour le Bien, un pour le Mal ! Et ma malédiction les concerne également : dans vingt-cinq ans, un seul des deux aura le droit de vivre… L'un d'eux mourra en quelques semaines, d'un mal incurable… sauf si tu sais décoder les signes et en tirer la seule conclusion qui s'imposera alors.

- Lequel est un agneau et lequel est un loup ? questionna Albator dont le cœur se ranimait à la vue des nouveaux-nés profondément endormis, identique moue candide aux lèvres.

- Aucune idée. Et ils ne peuvent grandir ensemble. Je suis de toute façon incapable de les assumer. Emportes-un, Albator, élève-le et quelle que soit la nature qu'il révèle, aime-le de tout ton immense cœur ! Vas-y, choisis !

Plus que mal à l'aise, tremblant presque, le pirate ne pouvait trouver une raison de choisir un bébé ou l'autre !

La Magicienne était venue sur l'anneau entourant son château et auprès duquel l'Arcadiaétait immobile.

- Prends bien soin de lui, Albator, il ne sera pas facile à élever – normal, ton sang coule dans ses veines – ma malédiction l'a marqué et tu devras l'en préserver !

- Il ne risquera rien tant que je serai là pour veiller sur lui, assura le capitaine de l'Arcadia, un bébé enroulé dans sa cape noire et rouge, vagissant doucement et posant sur son père des prunelles bleu marine pleines de curiosité.


Après le biberon, la harpe de Clio avait sans nul doute aidé le bébé à dormir d'un sommeil paisible, dans son berceau juste à côté du lit de son père.

Albator caressa très doucement le front aux boucles rousses du minuscule bébé.

- Clio, lequel des deux ai-je emporté ?

- Aucune idée, reconnut la Jurassienne. Je ne peux lire les rares pensées de ce nouveau-né ! Je ne le veux pas non plus car cela lui causerait des dommages irréversibles ! Ne songe pas à ce partage, mais uniquement au fait que cet enfant est le tien ! Tu sauras l'aimer ! Mais, crois-tu vraiment que Karémyne… ?

- J'ai confiance en son amour ! Et toi, je t'aime ! fit-il en posant ses lèvres sur la joue douce de son fils.

- Comment comptes-tu l'appeler ? questionna à son tour la Jurassienne.

- Aldéran !


Dans son haut fauteuil de bois sur la passerelle, Albator fixait les étoiles sans vraiment les voir, bien davantage conscient du bébé qui gazouillait au creux de son bras.

« Cette fois, Aldéran, je ne peux plus fuir mes responsabilités, ce serait criminel même de m'enferrer dans cette vie d'imprévus et de dangers. Le temps est donc venu de me poser – je vais essayer en tous cas – et de prendre soin de ton aîné et de sa mère. J'espère pouvoir me faire à ces changements, cela sera ardu, je ne promets pas de réussir, mais je ferai de mon mieux ! En revanche, cela va être délicat de te faire accepter… Généralement, on apporte un bouquet, et non un bébé à un mariage ! Et Dankest ne manquera pas de m'envoyer ses piques… J'ai intérêt à prendre sur moi ! Attends-moi, Karémyne, cette fois je reviens bien pour toi ! ».

FIN