Chapitre 3 :
Je ne fus pas surpris qu'il ne me livrât que son prénom. Je savais qu'il ne me dirait que ce qu'il voudrait bien me dire. Pour moi, il suffisait qu'il fut dans la misère puisque mon rôle était de la pourchasser. J'étais loin de m'attendre à ses paroles:
-Comme vous êtes beau! dit-il tout à coup, beau et terriblement jeune! Je me demande ce que vous cherchez, ce que vous trouverez le long de votre route!... Quel drôle de métier pour un jeune homme comme vous. Je croyais que tout les assistants sociales étaient vieux et laids.
Je rougis... Certes ce n'était pas le premier compliment que je recevais et souvent ceux que j'essayais d'aider me disaient des choses de ce genre.
En général cela me choquait me révoltait mais ce Salazar avait une façon à lui de s'exprimer, si directe, si naturelle, comme s'il faisait une simple constatation, que cela ne m'offensait pas. Au contraire...
-laid, dis-je, pourquoi? Faut-il être lais pour aimer son prochain? Pourquoi les gens croit-ils cela? Quand à être vieux, les assistant sociales le deviennent après avoir été jeunes, comme tout le monde. C'est une métier qui demande de la résistance physique et de l'enthousiasme, c'est justement un métier de jeunes, il ne faut pas vous y tromper.
Comme le patron nous regardait de loin en souriant avec bienveillance, j'en profitai pour lui commander deux tartes à la fraise et du café.
J'était bien. Toute ma tristesse, mon découragement s'étaient envolés, je ressentais ce frémissement intérieur, cet impatient enthousiasme que je connaissais bien. J'aurais donné n'importe quoi pour être utile à ce garçon, pour l'aider à de tirer d'affaire. C'étaient des rencontres comme celle-ci qui donnaient un sens à ma vie, qui expliquaient le choix de ma carrière. Je servis le café comme je l'aurai fait pour un invité chez moi, j'y laissai tomber, deux sucres puis je lui tendis mon étui à cigarettes ouvert et mon briquet.*
Il prit une cigarette, fit jaillir la flamme du briquet, me la présenta. Chose curieuse, ce clochard avait des geste d'homme du monde. Il but son café d'un trait en même temps que je buvais le mien et nous reposâmes ensemble nos tasses en faïence sur la table. Je commençais à me sentir un peu plus à l'aise; le repas, le café, la cigarette me communiquaient une euphorie physique assez grisante. je mis les deux coude sur la table, regardai le jeune homme assis en face de moi, qui fumait lentement, presque voluptueusement.
-Que puis-je faire pour vous?
Il eut un sur comme si je l'avais blessé. Il écrasa sa cigarette dans le cendrier.
-Rien, dit-il rudement, je n'ai jamais rien demandé à personne, surtout pas la charité et je m'accepterais de vous bien moins encore que de quiconque... Ce repas que vous m'avez offert, j'avoue que j'en avais le plus grand besoin, un besoin... vital. J'ai eu une grande joie à diner avec vous, mais vous me permettrez de vous rendre votre invitation dès que je serai en mesure de le faire.
-C'est entendu, dis-je gaiment, ce sera mon tour alors de prendre beaucoup de plaisir à diner avec vous, mais en attendant, j'aurai été heureux de vous aider à quelque chose. Je suppose que vous êtes sans travail, c'est une chose qui arrive... Quel est votre métier?
-Je ne sais pas, cria-t-il brutalement, je ne sais rien!...
Le couple qui était installé devant la fenêtre en retourna pour nous regarder. l'homme se mit à rire. Sans doute imaginait-il que mon amant était en train de me faire une scène. Doucement je posai ma main sur le poignet de l'homme. Il tremblait.
-Calmez-vous, on nous regarde... Vous ne me comprenez pas du tout. Je n'ai aucune curiosité, seulement le désir de vous rendre service. Je ne cherche pas à vous arracher vos secrets ni même à savoir ce qu'est votre vie... Mais j'aimerais vous aider à sortir de ce marasme. Vous n'êtes pas fait pour trainer sur les quais, le ventre creux, comme un clochard. C'est trop évident, voyons que vous avez reçu une éducation qui vous permet d'espérer toute autre chose. Ce n'est certainement pour vous qu'une période de mauvaise chance comme beaucoup en connaissent dans leur vie.
-Qu'en savez vous?
-Je ne sais rien, je le sens, c'est tout. Dès que je vous ai regardé, j'ai compris que vous n'étiez pas un de ces malheureux donc je vois tant chaque jour et qui trainent leur misère faute d'un peu de volonté, de courage. Vous êtes d'une autre espèce!
-Croyais vous?
C'étais dit sans ironie, avec une interrogation avide, anxieuse.
-J'en suis absolument sûre.
Son regard s'appuyait sur le mien, inquiet, brûlant et oui, dominateur. Je lui tendis une autre cigarette qu'il prit. Le simple geste d'allumer le briquet, de tirer les premières bouffées le détendit, un sourire vint adoucir ses traits d'une façon charmante. Je regardais ce visage émacie mais beau, ces long cils presque féminins, seul trait un peu frivole de cette face bien construite, équilibrée, tout en arêtes parfaites et vives, cette bouche sinueuse, sensible et forte... Soudain je me demandais ce que je faisais là près de cet homme qui n'était pas un pauvre ordinaire, cet homme trop séduisant.
-Il faut que je rentre! Il doit être tard.
-On vous attend?
Je ne répondis pas; je posai dans une soucoupe sur la table un billet de vingt euros** et priai Salazar d'appeler le patron.
Il se leva après moi et il s'effaça devant la porte pour me laisser passer avec une aisance d'homme du monde.
Dehors, je lui tendis la main.
Au revoir, je vais vous donner mon adresse et rappelez-vous que je suis à votre disposition si vous avez un jour besoin de moi.
-Rappelez-vous aussi que je n'ai accepté ce diner qu'a condition de pouvoir vous inviter à mon tour. Je viendrai vous rappeler cette promesse très bientôt.
-je ne m'en dédis pas.
Il s'éloigna dans la nuit d'été et je regardai cette haute silhouette d'homme qu'absorba bientôt l'obscurité.
*Dans les années 50 ce n'est pas encore interdit
** J'avais la flemme de faire la conversion en francs
