Titre : Grimace

Auteur : Nandra-chan

Disclaimer : Les personnages de cette fic appartiennent à CLAMP

Note : La suite toujours, avec le mot était "Grimace"

Pour me faire du bien ou du mal, on clique en bas au milieu et on écrit des choses dans le petit rectangle. On n'oublie pas de se loguer si on veut recevoir une réponse :)


Grimace

Fye regardait la gargouille, et la gargouille regardait Fye.

Au centre d'un jardin, accroupi devant le rebord d'une fontaine ronde, noire, ornée de figures étranges aux yeux creux qui posaient un regard vide et dérangeant sur les passants, le mage contemplait une sculpture usée par la pluie et le vent, représentant un visage qui faisait penser à un humain, ou peut-être à un chat. Ou un homme-chat. Il ne savait pas.

Ce qu'il savait, c'était que ce machin l'observait. Quand il penchait la tête à gauche, il voyait ses orbites vides suivre son mouvement, et s'il faisait la même chose à droite, le phénomène se reproduisait. Ça l'intriguait, et il n'aimait pas tellement, en fait. Il y avait comme une sorte de malveillance dans la façon qu'avait cette... chose, de vous détailler. Mais il était tout de même fasciné.

Il lui tira la langue, et lui rendit la politesse, un petit appendice pointu jaillissant entre ses lèvres mal dessinées. Il sourit, elle l'imita. Il haussa les sourcils, puis fronça le nez, plissa les yeux, et la sculpture fit de même. Elle était comme un miroir sombre, lui renvoyant un déplaisant portrait de lui-même, singeant ses grimaces en leur conférant une nuance déplaisante, et elle l'agaçait, elle le mettait mal à l'aise, mais il ne pouvait en détacher son regard. Il lui fit un pied de nez, et sourit triomphalement. Ha ha ! Comme elle n'avait pas de mains, cette fois elle était bien attrapée ! Elle ne pouvait pas l'imiter !

Il lui sembla entendre un soupir s'exhaler de sa bouche hideuse, puis elle adopta un faciès boudeur, et ce fut au blond de la singer, la lèvre inférieure en avant. La gargouille parut satisfaite et lui fit un petit sourire en hochant la tête. Quelque chose, dans son regard, semblait inviter le magicien à s'approcher un peu plus, et il s'avança d'un pas en se dandinant, car il devait rester accroupi pour ne pas la perdre de vue. Il avança un doigt, comme s'il voulait la toucher, mais elle lui montra les dents et il le retira aussitôt.

Elle lui fit un drôle de clin d'œil, comme un défi, et modela ses traits pour prendre une expression neutre, celle qu'elle montrait à tout le monde. Fye attendit, les yeux fixés sur son visage. Peu à peu, tandis que les secondes s'égrenaient de plus en plus lentement, il lui sembla que les coins de sa bouche s'abaissaient, ainsi que ses paupières, et que son regard mort se teintait d'une nuance de tristesse. Lui aussi se sentait triste, tout à coup. Terriblement triste, même. Cette image avait quelque chose de profondément déprimant. Il y avait une solitude immense dans ces prunelles absentes, un néant glacé dans lequel il se sentait aspiré.

Il savait qu'il devait arrêter, se retirer, se lever et s'en aller, mais il n'en était pas capable. Il était lié par sa fascination pour la sculpture, qui arborait maintenant un rictus sinistre, un sombre présage. Il n'avait pas peur, ce n'était pas vraiment ça. C'était plutôt une puissante attirance, comme si l'aura morbide de la gargouille avait enroulé ses doigts noirs et glacés autour de sa nuque, et le tirait doucement en avant, l'invitant à plonger plus avant dans la lucarne de ses orbites creuses, à se noyer dans l'abîme de sa douleur et de son isolement minéral.

Il connaissait le sentiment d'abandon, il savait ce que c'était de n'avoir personne, d'être emprisonné et désespéré, sans lumière, sans chaleur. Il se rappelait. Du froid, de la nuit, de la peur, de l'attente, de la douleur, des mots qui ne voulaient plus franchir ses lèvres et restaient coincés dans sa gorge, bloquée d'être restée trop longtemps muette. Il avait été comme cette gargouille, tellement triste, las, et malheureux qu'il aurait voulu mourir. Il se souvenait des cadavres chutant autour de lui, des dernières paroles du roi de Valeria, et surtout, surtout, de l'horrible bruit du corps de son frère quand il était tombé de la tour et s'était écrasé à ses pieds. Pour lui. Par sa faute.

Des larmes coulaient sur les joues de la sculpture, qui avait maintenant le visage de son jumeau. Son visage. "Tu m'as assassiné", cracha-t-elle d'une voix sifflante. "C'est à cause de toi que je suis mort. Si tu n'étais pas né, j'aurais vécu. Si tu t'étais tué, j'aurais pu sortir de cette horrible prison." C'était vrai. Entièrement. Elle avait raison. Il était le seul coupable. Mais il ne pouvait pas réparer.

"Je veux que tu meures," fit la gargouille. "Je veux voir ton corps mort étendu devant moi. Tu me le dois." Fye se sentit glacé, tout à coup. Après tout, oui, pourquoi pas ? Ce ne serait que justice. Pourquoi aurait-il le droit de vivre quand son frère adoré, sa moitié, en était privé ? Mais non, il connaissait son jumeau. Jamais il n'aurait souhaité une chose pareille. Il devait y avoir erreur. Il voulut se reculer un peu, il était troublé, quelque chose n'allait pas. Mais les tentacules d'aura sombre le retenaient, l'empêchaient de bouger. "Il a raison, Fye-san," dit une autre voix, douce, féminine, et si triste ! "Vous nous avez tués. Et vous tuerez encore. Vous êtes maudit. Vous devez mourir, c'est la seule solution. Mourez, et vous sauverez tout le monde. Mourez et vous... "

Clic.

Un petit bruit, presque rien. Et la gargouille se tut. L'impression de froid se dissipa. Le mage cligna des yeux, comme s'il sortait d'un rêve. Devant lui, la pointe d'acier d'un sabre bien connu s'était posée sur les lèvres de la sculpture et les avait scellées. "Qu'est-ce que tu foutais ?" demanda une voix.

Fye releva la tête et regarda autour de lui, complètement perdu. Il était dans une sorte de jardin, à l'arrière d'une abbatiale, agenouillé devant une fontaine, en larmes. Des gens passaient et l'observaient curieusement en faisant des commentaires à mi-voix, et Kurogane se trouvait là, juste à côté de lui, le toisant de toute sa hauteur, une expression mi-énervée mi-inquiète au fond de ses prunelles grenat. Et qu'elles étaient belles, ces prunelles, tellement vivantes, brûlantes !

"Oh, le mage, tu m'entends ? T'es sûr que ça va ?

- Je... crois, oui. Merci, Kuro-chan."

Le ninja le considéra un moment d'un air anxieux, puis hocha la tête. "Allez, ramène-toi. T'as besoin de boire un coup, t'as une sale tête. On dirait quelqu'un a marché sur ta tombe."

Il ne croyait pas si bien dire ! Le magicien se releva lentement, le genoux flageolants, et lui emboita le pas en direction d'un café. Avant de quitter le jardin, il se retourna une dernière fois pour regarder la fontaine. Les yeux morts de la gargouille étaient posés sur lui. Et elle avait l'air de ricaner.