Titre : Equilibre

Auteur : Nandra-chan

Disclaimer : Les personnages de cette fic appartiennent à CLAMP

Note : Un petit texte en passant, toujours écrit en une heure...

Pour me faire du bien ou du mal, on clique en bas au milieu et on écrit des choses dans le petit rectangle. On n'oublie pas de se loguer si on veut recevoir une réponse :)


Chaque jour, Kurogane prenait le même chemin. Eté comme hiver, le rituel était immuable : lever, douche, petit déjeuner, puis départ. Il aimait se rendre au travail à pied, en coupant à travers le grand parc boisé, et finir de se réveiller dans le calme des allées, où on ne percevait qu'affaibli le grondement sourd de la ville, semblable au tonnerre lointain roulant au-dessus d'une couche de lourds nuages gris, étouffants dans la chaleur d'un matin d'août émaillé par le chant de ces merles que rien ne semble jamais décourager. Sous les arbres, on respirait toujours mieux.

Il allait sans se presser, mais d'un bon pas. Il ne savait pas faire autrement que de marcher vite, toujours, il débordait d'énergie. Quelle que soit la saison, il s'habillait de la même manière, jean noir, t-shirt noir, blouson de cuir quand venait le froid, et bottes. Il était ainsi, solitaire, grand, fort, et aussi inébranlable qu'un chêne. Une seule fois, il plia. Ce jour-là, il apprit que dans la vie, rien n'est définitif, et que pour un talon usé qu'il faut remplacer, pour une paire de tennis et un lacet défait, une existence peut être bouleversée.

Il avait plu pendant la nuit. La petite allée dans le sous-bois était constellée de grandes flaques boueuses. Kurogane grommela et s'accroupit pour refaire le nœud de ses lacets qui trempaient dans la boue. Sa tâche terminée, il allait se relever lorsque, soudain, quelque chose d'étrange attira son regard vers le haut. Une... main ? pendouillait mollement à travers le feuillage. Intrigué, il fronça les sourcils, et observa discrètement le phénomène. Il avait sa pudeur, il ne voulait pas être pris à bader la bouche ouverte au milieu du milieu du chemin, mais là, tout de même, il y avait matière à s'interroger. Un drôle d'oiseau semblait avoir fait son nid dans les frondaisons.

A bien y regarder, c'était une jolie main, blanche et délicate, aux doigts longs et fins, une main de pianiste, peut-être... Sans surprise, elle se trouvait au bout d'un bras, qui dépassait de la manche courte d'une chemise d'homme. Il n'était pas facile à distinguer, dissimulé dans les ombres au milieu des feuilles, et Kurogane ne pouvait voir son visage. Tout ce qu'il voyait, c'était que ce type était allongé de tout son long sur une grosse branche, en équilibre au-dessus du vide, et qu'il ne bougeait pas d'un cheveu. "Y a vraiment des gens bizarres..." se dit-il, en reprenant sa route. Quelques secondes après, il avait oublié.

Cependant, le lendemain, lorsqu'il repassa dans la petite allée, près de la flaque désormais asséchée, il ne put s'empêcher de lever les yeux. La main ne pendait plus, mais son propriétaire était encore là, toujours étendu sur sa branche, toujours immobile, silencieux, presque invisible. Il s'efforça de passer sans ralentir le pas, pourtant, cette fois, il n'oublia pas aussi vite. Qu'est-ce qu'il pouvait bien fabriquer, ce gars, perché comme ça ? C'était plutôt étrange, comme comportement, non ? Bref, il avait autre chose à faire que de s'interroger sur le comportement de son prochain ! Il y en avait qui bossaient, pendant que d'autres glandaient dans les feuillages !

Le jour suivant, l'Etonnante Créature du Tilleul était encore là, au grand dam de Kurogane. Est-ce qu'il faisait ça tous les matins ? Probablement, se dit le brun en passant l'air de rien sous la grosse branche. Sans doute qu'il avait déjà été là avant, avant cette fois, où il l'avait remarqué parce qu'il s'était arrêté pour refaire son lacet. Peut-être que cela faisait des semaines qu'il passait devant lui - ou plutôt au-dessous de lui - chaque jour, sans s'en rendre compte. Plutôt flippant, comme idée, quand on se targuait, comme lui, d'avoir des sens aiguisés. Il n'était pas du genre à se laisser surprendre, et pourtant, ce type...

Le temps passa, les matins s'enchaînèrent, chacun renforçant sa conscience de la présence de "l'autre" dissimulé dans la verdure estivale. Il s'en agaça. Bordel, ce gars n'avait que ça à foutre, de rester là comme un oiseau bizarre et observer les passants sans se faire voir ? C'était quoi, un pervers ? Non, ce n'était pas ce qu'il ressentait, quand il passait sous la grosse branche. Ce qui émanait de cet homme n'avait rien d'agressif, de malsain, au contraire. L'aura qu'il dégageait se répandait vers le sol comme une flaque de sérénité. Juste là, à cet endroit, quand il savait être exactement en dessous de lui, Kurogane se sentait apaisé, tranquille. Cela ne durait que quelques secondes, le temps d'une ou deux enjambées, mais plus le temps passait, plus cette sensation se renforçait. C'était étrange et déroutant. Et le plus gênant, c'était de se dire qu'il aimait ça.

Il ne se contentait plus de constater, désormais. Il attendait ce moment, il hâtait le pas quand il arrivait dans l'allée. D'aussi loin qu'il le pouvait, il commençait à chercher des yeux la silhouette à l'élégance nonchalante qui occupait désormais ses pensées, et quand il l'apercevait, il souriait presque. Cet inconnu étrange, immobile et muet avait trouvé sa place dans son univers, comme ça, naturellement, sans rien faire, par sa seule présence. Il en était devenu un élément familier et agréable, de ceux dont on ne se lasse jamais. Mais l'été agonisait, septembre venait, octobre suivrait, et Kurogane attendait avec une impatience teintée d'appréhension le moment où les feuilles commenceraient à tomber. Que ferait l'inconnu, alors ? S'en irait-il ? Ou laisserait-il le passage des saisons mettre à nu son identité, son visage, quand il n'y aurait plus rien pour le dissimuler ? Il voulait savoir.

Et puis, un jour, à nouveau, tout changea. Quand il arriva au bout de l'allée, ses yeux, par habitude, se mirent à chercher dans le feuillage, trouvèrent la grosse branche... déserte. Quelque chose, à l'intérieur de son ventre, se froissa. Pourquoi ? Il pressa le pas, inquiet, courut presque, puis s'arrêta au pied de l'arbre et leva la tête, fouillant les frondaisons du regard, le cœur battant. Ce n'était pas possible ! Il était forcément là, quelque part ! Il fallait qu'il soit là ! Mais le Génie du Tilleul avait disparu, et le sous-bois était sombre, sans sa présence, froid et humide, sans son aura, vide et triste... sans lui.

- Hé...! lança-t-il. T'as pas le droit de faire ça !

- Je voulais juste savoir... murmura une voix douce, derrière lui.

Kurogane se retourna d'un bloc. Un homme se tenait dans son dos, et il sut que c'était lui, car tout à coup, il se sentit beaucoup mieux, tandis qu'il découvrait enfin ce visage qu'il n'avait encore jamais pu apercevoir. Un très beau visage, en réalité, avec de grands yeux bleus rieurs, encadré d'une chevelure blonde rebelle... et illuminé d'une immense sourire espiègle.

- Savoir quoi ?

- Ton nom.

- Kurogane.

- Et je voulais savoir si tu me chercherais.

- Je ne te cherchais pas.

- Mmmm, étrange, j'aurais pourtant juré...

- Je ne te cherchais pas ! J'avais... une crampe à un orteil !

- Très mauvais, ça, les crampes aux orteils ! fit le blond, hilare.

Kurogane fronça les sourcils et foudroya l'autre du regard. Habituellement, ça faisait son petit effet, mais la réaction ne fut pas celle qu'il attendait. Le Génie du Tilleul éclata de rire !

- Te fous pas de ma gueule, toi !

- Oh, non ! Jamais je n'oserais, Kuro-chan !

- C'est Ku-ro-ga-ne mon nom ! Retiens bien ça, ou je te fais remonter sur ta branche à coups de pied au cul ! Et puis d'abord qu'est-ce que tu fais, là-haut, chaque matin ?

- La sieste, Kuro-chan !

- La sieste ? Juste après le petit déjeuner ? Et t'as besoin de te percher comme un écureuil pour ça ?

- Pourquoi pas ?

- Bah... Je sais pas. Y a des lits pour ce genre de choses. Et tu risques de tomber, c'est dangereux.

- Je ne suis encore jamais tombé. Et puis... tu me rattraperais, non, Kuro-chan ?

- Dans tes rêves ! Je suis pas... Oh et puis j'ai dit que je m'appelais KU-RO-GA-NE !

- D'accord, Kuro-chan. Tu m'offres un verre ? C'est dimanche aujourd'hui, tu ne travailles pas, si ?

Ku-ro-ga-ne grogna, soupira, haussa les épaules, et se remit en route. Il préférait largement ce type quand il restait à pioncer dans son arbre ! Pourtant, quand il vit le blond lui emboiter le pas, il ne put retenir un petit sourire. Il allait avoir des emmerdes, c'était sûr !