Disclaimer : voir chapitre 1

A/N : Merci à tous, je ne pensais pas que ça plairait autant, ça me touche beaucoup! :)

Au fait, pour les reviews auxquelles je ne sais pas répondre par mp, je le fais sur mon profil ;)


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À un pas

Chapitre 2 : Les possibilités, première partie

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Elle ne vit ni lumière, ni allée sombre, ni quoi que ce soit… Elle n'en eut pas conscience, comme du moment où le sommeil s'emparait d'elle, puis la désenlaçait, la rendant à une conscience encore brumeuse, éthérée. Elle les vit comme des rêves inspirés de souvenirs.

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Elle grandit. Elle n'en a pas conscience au jour le jour, ou bien elle préfère ne pas y penser. De petits moments-clés se chargent de le lui rappeler : ses vêtements qui deviennent trop courts et trop étroits, qu'elle perde le compte de ses menstrues –ou s'en désintéresse ?-, l'impression que le temps s'écoule plus vite, des cauchemars plus réalistes. Parmi tant d'autres détails.

Elle remarque mieux les effets du temps sur son entourage, jusqu'à l'en rendre parfois anxieuse tard le soir, lorsque le sommeil se désintéresse d'elle : autour d'elle, ils grandissent. Elle ne soucie guère des adultes, de son père, eux qui restent presque identiques au fil des mois. Mais les disciples de sa tranche d'âge… Chacun à leur tour ils poussent, un peu comme des mauvaises herbes. Leurs membres dégingandés, ils doivent réapprendre à les utiliser. Gagner des centimètres en hauteur, sans largeur, semble perturber leur gravité : ils trainent les pieds, voûtent les épaules, se laissent parfois aller à la maladresse. Ils sentent même différemment : la transpiration, les hormones en pagaille et les chaussettes défraîchies, au lieu du savon et de la peau douce des enfants.

Kuina tire un certain plaisir à les voir eux aussi déstabilisés par leur propre corps. Ce n'est que justice, pense-t-elle.

Comme tous bons adolescents, le centre du monde est eux-mêmes. Ce qui se passe en-dehors, au-delà des mers ne les intéresse guère, à l'exception des quelques récits d'aventures, de faits d'armes surhumains et de créatures presque imaginaires qui parviennent de temps à autres jusqu'à leurs oreilles. Là, ils redeviennent des enfants aux yeux brillants, illuminés par les rêves et l'immensité de l'avenir qui semble s'étaler à leurs pieds. Tous se sentent invincibles.

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Ce n'est plus son cas pour très longtemps. Car comme elle le craignait, Zorro la talonne de plus en plus près : elle gagne toujours, mais au fil des combats, elle sue un peu plus, s'essouffle un peu plus, et son cœur bat plus vite, peu habitué à l'adrénaline.

Elle essaye de ne pas le voir changer, mais quelque chose en elle l'y pousse. Elle remarque même ses doigts plus longs et épais sur le manche, sa peau qui s'emplit lentement, harmonieusement de reliefs solides, la ligne de sa mâchoire qui s'acerbe, sûre et défiante. Elle ne remarque pas de maladresse, juste un tâtonnement dans ses gestes qui ne persiste pas.

Elle n'est pas aussi effrayée qu'elle le croyait. Ou plutôt, elle en éprouve quelque chose qu'elle préfère laisser vague et ignoré le plus possible. Alors elle déglutit et oublie.

Mais parfois, le soir, quand il n'y a qu'elle et son propre corps, elle se crispe à en avoir mal et elle a peur, peur que la force masculine ne détruise bien tous ses espoirs, en définitive. Qu'elle ne soit pas de taille, juste parce qu'elle est née ainsi.

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Son père se comporte différemment avec elle. Ou en tout cas, c'est l'impression qu'elle ressent. Dans son regard qui se veut bienveillant mais ne la quitte que rarement, comme attentif, dans son ton à peine affermi lorsqu'il lui adresse la parole, dans ses silences qui semblent aspirer à ne plus en être.

Puis un jour, elle les surprend, les mots qu'elle redoutait sans le savoir. Son père demande l'avis de l'un de ses vieux amis, que Kuina connait depuis toute petite. Ils parlent de femmes. D'avenir et de bon sens. De mariage.

Elle coupe à travers champs et bosquets, des cloches aux pieds et les mains vides. Quand elle atteint la rivière la plus proche, elle met sa tête sous l'eau, le froid lui mord le visage et elle crie, crie.

Quelque part elle pense que son père sait qu'elle les a surpris, mais il ne dit rien.

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Elle hait sa poitrine qui la pèse, la gêne et semble toujours trop douce. Elle hait la finesse presque délicate de ses doigts même durcis de cals et de ses poignets. Elle hait le galbe de ses jambes, de ses cuisses aux muscles ronds. Ses hanches qui tendent ses pantalons, trop pleines, trop maternelles. Sa nuque fragile, fine, longue… qui semble pouvoir briser à la première chute.

Elle les couvre de bleus, d'éraflures et de sueur, espérant en vain les remodeler, ou au moins en supporter la vue.

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Kuina n'accorde plus autant d'importance au nombre de ses victoires sur Zorro, car elle reste invaincue, et c'est tout ce qui lui importe. Elle aime se battre, elle aime encore plus quand il est son adversaire. Ils sont à tailles égales, à présent. Leurs yeux sont à même niveau et elle a l'impression de pouvoir y lire, sans toujours y mettre des mots. Elle perçoit du respect, de l'ambition, presque une rage, une intensité… Il peut trouver la même chose dans les siens.

Mais quand ils ne se battent pas, parfois, par inadvertance, il la regarde et elle ne sait pas quoi en penser. Elle frissonne, une fois, alors qu'il fait étouffant de chaleur, à en avoir le vertige.

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La nuit et au petit matin, elle ignore son corps le plus possible. Quand elle ne combat pas, qu'elle est seule, il lui fait ressentir des choses étranges. Son esprit se met à divaguer, revoit les journées écoulées et s'attarde sur des détails, sur un certain rival aux cheveux verts. Elle se sent chaude et légère, un peu comme quand elle a bu en cachette du saké réservé aux adultes. Elle se prend la tête dans les mains et appuie sur ses yeux pour balayer ces idées. Parfois elle doit serrer les cuisses pour en chasser une démangeaison qui la fait rougir de honte et d'horreur.

Elle hait son corps, elle l'exècre. Parfois elle voudrait qu'il disparaisse purement et simplement.

Et maintenant, c'est son propre esprit qui la trahit.

Elle se répète que ce sont des défis. Des obstacles. Que surpassés, supprimés, elle se rapprochera de son rêve.

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Son sabre vole loin de ses doigts qui pulsent de douleur sous le coup et l'esprit de Kuina se vide. Pendant quelques secondes il n'y a que l'écho du bruit de son contact avec la terre, amplifié dans sa tête à l'en étourdir, et le regard de son adversaire qui la perce comme une arme.

Elle a perdu.

Quelque chose cède en elle. Quelque chose de minuscule, bien caché, et qui fond quand Zorro l'embrasse quelques regards plus tard. Elle croit en cet instant qu'il s'agit de son espoir, mais elle n'est pas sûre.

Il l'embrasse comme elle lui répond : comme une évidence, un impératif. C'est maladroit, essoufflé, pressé et un rien agressif, comme la première fois qu'il l'a défiée, il a si longtemps à ses yeux.

Elle se sent à la fois légère et prête à exploser, désynchronisée de son corps et pourtant, elle a l'impression en cet instant de le comprendre. Ou elle ne sait plus, plus rien.

Puis elle se sent écrasée, étouffée par ses émotions et se met à le mordre, resserrer ses doigts à en rendre sa peau striée de rouge et le repousse, une vraie furie.

Puis elle le voit enfin, le désir dans son regard.

Le jeune homme ne la retient pas, ne tente pas de la calmer. Il sait que c'est inutile. Son sang chante d'excitation dans ses veines, ''victoire, victoire''… Mais son souffle est court pour une autre raison.

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Ce soir-là, serrer les cuisses ne lui suffit pas, et elle se dégoûte un peu plus en laissant ses doigts rugueux s'égarer sur une peau cruellement douce et fine. Encore plus quand bien après, en pleine nuit, elle se sent paradoxalement calme. Elle fond dans ses draps et frissonne, frémit. Tout son corps est une corde sensible, qu'elle pourrait trancher d'un coup de lame. Elle étouffe son rire, nerveux et saccadé.

Ses pas sont silencieux sur le plancher à peine illuminé par le croissant de lune. Les portes glissent sans un bruit et elle peut entendre les respirations des garçons endormis. Elle se faufile parmi les futons et trouve celui qui l'intéresse. Le visage dénué d'expression, elle le jauge un instant puis s'assied sur son occupant qui cesse de feindre de dormir. Elle n'est même pas perturbée de sentir son corps sous elle, et lui reste impassible, comme s'il l'attendait.

Ils attendent encore de loin, très longs instants.

« 5367 à 1 » finit-elle par murmurer, défiante.

Il lui rend son sourire en coin, presque un rictus, et laisse Kuina s'éloigner dans un silence lourd de sens.

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Plus les jours passent et plus une envie nouvelle germe en elle : celle de partir découvrir le monde. Sa soif de liberté se précise et prend un sens, et elle sait tout au fond d'elle qu'elle ne pourra jamais atteindre son but en restant dans son pays natal jusqu'à sa mort. Elle fixe l'horizon et laisse son imagination vagabonder jusqu'aux plus folles hauteurs, atteindre les noms les plus fameux et les aventures les plus excitantes.

Il doit bien y avoir une place rien que pour elle, quelque part.

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Elle sait que Zorro éprouve cette même soif de liberté. Elle n'arrive pas à accepter ce qu'il lui fait ressentir par sa simple présence, mais elle s'y plie : elle ne peut lutter contre. Elle apprend à l'ignorer, le faire taire. Elle réussit la plupart du temps, ou en tout cas assez pour ne pas en devenir obsédée.

Ils vont s'entraîner et se battre toujours ailleurs, plus loin, rentrant parfois aux petites heures, attendus par des réprimandes calmes mais non moins mordantes. Parfois ils vont simplement découvrir, impassibles en façade mais avec une curiosité enfantine en eux. Ils ne parlent que peu et gardent leurs distances, mais ne s'éloignent jamais de trop l'un de l'autre.

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Une énième escapade prend un tournant bien différent quand, à leur retour, Kuina sent peser sur elle le regard de son père. Il lui demande de venir le voir après le repas, lui dit qu'il doit lui parler. Quelque chose dans son ton lui donne mal au ventre. C'est toujours le ventre. Elle se demande si c'est typique aux femmes.

Elle mentirait si elle prétendait ne pas se douter, ne fut-ce qu'un peu, de ce que lui voulait son père. Elle espère de tout cœur se tromper.


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A/N : -