Disclaimer : voir chapitre 1
A/N : -
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À un pas
Chapitre 4: Les possibilités, troisième partie
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Elle ne sait pas pourquoi elle continue. Elle ne se laisse pas tout à fait faire, elle ne l'y incite pas non plus. Et pourtant elle apprend à connaître la peau de Zorro aussi bien que le cuir sur le pommeau de sa lame préférée. Plus blanche, bien plus.
Parfois elle est à deux doigts de s'avouer que si elle continue malgré son inconfort permanent et l'ombre de la répulsion, c'est à cause de tout petits détails, qui peignent ce qui ressemble à de l'abandon sur le corps trop près d'elle.
Elle ne comprend pas comment un adversaire si farouche peut se laisser ainsi plier sous sa peau.
Elle ne l'embrasse jamais. Il ne l'y force pas après un unique échec.
Et parfois, juste parfois, elle frissonne avec lui.
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Les lunes se succèdent ainsi que les coups sur son corps, et puis un jour…
« Tu es blessée ? » demande Zorro.
Elle a mal depuis de longues heures, ses entrailles se plient et se déplient. Son corps réplique et lui fait payer les rares et très courts instants où elle a failli s'abandonner elle-même dans l'étreinte de son seul ami.
Un sang qui s'est fait trop longtemps attendre dégouline sur ses cuisses, et jamais elle n'a été aussi pâle.
C'est comme si tous les coups qu'elle avait pris dans sa vie s'abattaient à l'unisson en elle. Elle ne peut que gémir, à peine retenue par ses jambes traîtresses.
Et quelque part, au fond d'elle, elle comprend tout ce que ce sang signifie, et se glace.
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Elle git dans son lit depuis des heures, des jours, à nouveau à peine plus colorée que les draps qui l'enserrent. Elle ferme les yeux pour se couper du monde, ne pas entendre ce qui se dit à travers les portes coulissantes.
Elle se griffe le ventre lentement, méthodiquement, de ses ongles sommairement taillés. Comme pour gratter toute trace de ce qui a osé croître en elle.
Puis dans un instant de faiblesse, à mi-chemin du sommeil, elle se demande à quoi cette… chose en elle aurait ressemblé. Aurait-elle eu des yeux brun sombre ? Des cheveux verts ?
Fatiguée de crier dans le vide, elle finit par s'endormir bien plus tard après avoir repoussé tout contact en réponse à ses appels.
C'est le premier être qu'elle tue, même si elle l'a seulement empêché de vivre.
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Elle se jure de ne plus jamais se laisser toucher autrement que par l'intermédiaire d'une lame.
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Après quelques jours de regards et de silences qui lui pèsent plus qu'elle ne veut se l'avouer, Kuina s'enfuit.
Bien sûr, il la suit. Elle se maudit de se laisser rattraper, et plus encore de se laisser entraîner par la main, du bout des doigts, comme l'enfant qu'elle n'est plus tout-à-fait.
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« Pourquoi tu as fait ça ? Pourquoi ? Pourquoi toi ? » crie-t-elle, défigurée par la colère qu'elle avait eu peine à contenir lorsque Zorro avait fait sa demande devant la quasi-totalité du dojo.
Une trahison, rien de moins. Une qui blesse trop profondément et ne peut que la faire hurler.
« De tous ces porcs qui ont osé… » Son souffle sursaute. « Pourquoi toi aussi ? Hein ? Pourquoi tu me fais ça, toi ? »
Mais il se tait jusqu'à leur combat.
Tout du long, il fait preuve d'un calme impassible, presque glaçant, avec un regard plus vieux que son âge, et malgré toute sa haine subite elle n'arrive pas à s'imposer.
Il gagne malgré ses larmes dissimulées dans la sueur qui plaque ses cheveux bleus sur sa peau et parviennent à l'ébranler l'espace d'un instant.
A l'issue du combat, Kuina est officiellement fiancée.
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Zorro prend sa main avec douceur ce soir-là, dans la pénombre. Elle n'a même plus la force de le repousser, épuisée.
Puis il arrive à la raviver de quelques mots.
« Viens. Si tu restes ici, tu vas étouffer, et moi avec. »
Seulement chargés de lames anonymes, de Wado et d'un gros balluchon de fortune, il l'entraîne à travers champs et c'est quand ils atteignent l'inconnu qu'elle comprend.
Il lui offre la liberté.
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L'envie de l'embrasser point au fil des jours, surtout lorsqu'il rougit quand elle le fixe avec une lueur de reconnaissance dans les prunelles. Elle se sent fondre mais parvient avec une force surhumaine à rester relativement impassible.
Ils découvrent des nouveaux paysages au même rythme qu'ils apprennent à se débrouiller, pour manger, se vêtir, s'abriter. Ils traversent ponts et forêts, suivent une étoile choisie au hasard, et ne se retournent jamais.
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Ils se battent, non plus l'un contre l'autre, mais ensemble. Que ce soit contre un vulgaire bandit de grand chemin, ou une bande terrorisant un village qui les a recueillis le temps d'une nuit ou quelques jours. Non pas pour se prétendre justiciers, mais parce que c'est dans leur sang.
Les lieues défilent sous leurs pieds autant que le temps autour d'eux, et ils découvrent enfin le monde, constatent que leur petit village en était bien coupé. Ils ont vent de conflits sur les mers comme les terres, découvrent la politique et les avis de recherche. Si Zorro donne l'impression de s'en ficher, il finit toujours par glisser un œil sur les journaux que Kuina laisse trainer sur la table de l'auberge.
Quand ils s'endorment, leurs désirs enfantins d'aventure prennent des noms et des formes plus tangibles. Ils hésitent à prendre la mer, mais pas pour le One Piece, non, pour tous ceux qui lui courent après ou se contentent d'être curieux. Pour toutes les légendes et les simples mortels, les rêves sans gloire factice mais pleins de hardiesse qui voguent sur les flots.
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Leurs corps s'ornent de nouvelles cicatrices, toutes superficielles, jusqu'au jour où…
« Laisse-moi t'aider. »
« Je n'ai pas besoin de ton aide. » Kuina serre les dents lorsque le fait d'ôter sa chemise tire sur la longue plaie fraîche qui lui lézarde le dos. Une blessure honteuse pour une épéiste, même si elle finit par ne pas laisser pas de cicatrice. Ne jamais, jamais offrir son dos à l'adversaire, il s'agit d'une disgrâce.
« … non, c'est vrai. »
Elle se retourne en percevant une pointe inconnue dans sa voix. Il sourit, mais de travers.
« Tu n'en as pas besoin. »
Bizarrement, elle ne sait pas quoi répondre.
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« J'ai pas besoin de ton aide » souffle-t-il d'une voix étouffée alors qu'elle lui crie presque dessus, paniquée de voir tout ce sang.
« Tu es un vrai connard Zorro ! Tu m'entends ? Un connard ! » Elle compresse la blessure avec un peu trop de force, ignorant les protestations de ses propres chairs meurtries.
Il pouffe de rire et grogne presque immédiatement de douleur quand elle le gifle à moitié.
« Si ça te maintient assez en vie pour pouvoir m'engueuler, ça me va » rétorque-t-il.
Elle aurait dû être plus rapide, plus forte… voir le coup arriver avant qu'il ne le prenne de plein fouet.
« Je te hais. »
Il éclate franchement de rire, très brièvement, avant de siffler de douleur en comprimant son abdomen d'une main légèrement tremblotante.
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Le temps passe. Encore.
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Pourquoi est-il toujours là ? Pourquoi ne s'en va-t-il pas ? Cela ne peut que prendre fin sur un abandon, toujours…
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« Je jure que je te hais » murmure-t-elle juste au-dessus de ses lèvres bien longtemps après que la cicatrice se soit presque évaporée dans sa peau.
« Jure-le encore. »
Elle reste impassible de longues secondes alors que lui sourit, comme pour la provoquer.
« Vas-y. »
Elle l'embrasse ou se damne, elle ne sait pas trop.
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Le plaisir la surprend complètement et la mortifie, lui brûle les joues et la désempare, la désarme. Zorro ne dit rien, ne fait que la contempler, comme émerveillé et rien que pour ça elle aurait presque envie de le tuer, juste un peu, juste pour les sentiments qu'elle perçoit dans ses yeux et la prennent à la gorge.
Elle est faible. Mais cette faiblesse est si douce...
Quand sa peau est redevenue pâle et fraîche, elle frémit en se disant que sa propre parole ne vaut rien, et craint pour une seule promesse.
Un jour, l'un de nous deux deviendra…
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Ils traquent les meilleurs comme des chats une souris, et n'hésitent plus à prendre la mer quand nécessaire. On pourrait croire qu'ils sont perdus, car ils ne savent nommer ni chemin ni destination, mais seulement un but.
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Elle croit rêver, apathique, lorsqu'elle constate que son ventre s'arrondit, sans se purger de lui-même par le sang, cette fois-ci. Elle se demande ce que Zorro peut trouver à son corps pour la regarder avec autant de curiosité depuis quelques années, alors qu'elle n'a plus un seul centimètre de peau à lui dévoiler. Elle refuse qu'il l'embrasse sur les lèvres dans les semaines qui suivent, même si ces baisers étaient déjà bien rares avant.
Elle sait qu'il la respecte, et qu'elle doit apprendre à donner en retour, mais elle n'y arrive pas. Elle reçoit déjà tellement qu'elle est submergée.
Alors un soir, complètement silencieux, il embrasse encore et encore le ventre qu'elle refuse de regarder et elle sent la vie en elle enfler et la réconforter. Quelque part, elle se doute que ces baisers font autant grossir son ventre que la nature elle-même.
Elle se demande ce que peut être l'amour, puis croit qu'elle commence à comprendre.
... mais elle est sûre qu'elle se trompe.
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A/N : on approche de la fin.
