Un peu de douceur après la tempête.

Chapitre 2

Que c'est agréable de marcher au bord de la Loire. Le fleuve gronde doucement à leur côté, comme une présence rassurante dans leur océan d'incertitude.

Le Patron et la Fille se chamaillent joyeusement en tête de cortège, tandis que le Prof les surveille d'un œil distrait mais préférant admirer les tourbillons formés par l'eau du fleuve. Le Hippie est encadré par le Mathieu et le Geek qui lui tiennent la main. La marche est close par le Panda qui laisse son regard dériver sur leur frère.

Il la reconnaîtrait entre mille cette démarche : légèrement chaloupée, peu assurée. Il a du mal à se tenir bien droit et ses épaules sont légèrement rentrées à l'intérieur, lui conférant un air un peu bossu. (« Un comble pour un nain comme lui », avait cyniquement ajouté le Patron).

Certaines personnes se retournent sur leur passage. Les enfants surtout. Ils le dévisagent comme s'il n'était qu'un monstre de foire, sans aucune pudeur. Pudeur qu'ont bien plus leurs parents qui n'osent qu'un petit coup d'œil en coin, puis un second quelques secondes après.

Oui précisément dans cet ordre.

Puisque la vérité sort de la bouche des enfants, il devrait en conclure que son frère n'est qu'un monstre, une erreur de la nature. Mais quand il le regarde là, rire joyeusement des blagues de Mathieu et apprécier la main douce du Geek dans la sienne, il ne peut qu'oublier tous ces gens qui jugent, tous ces gens qui ne connaissent rien au handicap à part les plus connus comme Oscar Pistorius qui ne sont absolument pas représentatif de la réalité.

Le regard des autres : leur jugement, leur compassion, leur pitié… Ils ont appris à faire avec : à être le frère / la sœur de L'HANDICAPE. Une identité à part entière. Il ne compte plus le nombre de fois où dans la cours de récréation il n'était pas « Panda » mais « le frère du Hippie » :

_Dis c'est toi le frère du Hippie ?

_Oh regarde c'est lui , c'est le frère de L'HANDICAPE

Ces remarques l'ont rendu plus fort. Beaucoup plus fort.

_Tu veux que j'aille voir les surveillants ? Je vais le faire tu le sais ?

_Tu m'entends p'tit con ?! Si tu n'approches encore une fois de mon frère je te démonte ok ?!

Malgré tout il ne supporte plus leurs regards, de la curiosité malsaine. Ce vice, tout à fait humain, le révulse à présent. Les gens comprennent immédiatement que son frère est « anormal ». C'est comme si c'était écrit sur son front. Il est un handicapé avant d'être un humain.

Non le handicap ne se résume pas au handicap physique. Le handicap mental dérange bien plus car les gens ne savent pas comment réagir.

On lui a déjà demandé comment s'adresser à son frère. Devait-on lui parler comme à un adulte ou au contraire lui parler comme à un enfant, ou encore comme à une personne agée en articulant bien chaque mot ?

A chaque fois il a souri et répondu poliment tout en remerciant la personne de cette attention, mais à chaque fois il criait intérieurement, il criait cette rage de ce monde aussi injuste où ce frère qu'il aime d'un amour inconditionnel ne pourra pas avoir la vie qu'il mérite car le monde n'est pas adapté à lui et il ne le sera jamais.