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8. Comme si tu l'avais cherché

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Le démon leur sourit avec sadisme et Dean sut aussitôt qu'elle savait quelque chose qu'ils ignoraient et qu'elle y trouvait un malin plaisir. Elle tourna le dos aux deux chasseurs et ramassa un bout de tissu qui trainait par terre. Elle le tendit devant elle, le tenant comme on tient une chose répugnante. Dean mit un instant à comprendre ce qu'il regardait, puis immédiatement son sang se glaça dans ses veines. Le trench-coat beige était recouvert de tellement de sang que sa couleur originelle avait disparu et apparaissait comme des tâches salissant un rouge brunâtre et foncé. Il était déchiré par endroit, des coupures nettes de lames, d'autres comme des coups de griffes qu'on aurait donnés en essayant de se raccrocher désespérément à quelque chose. Les battements de son cœur ralentirent sous le choc, comme s'il cherchait à s'éteindre pour ne pas avoir à gérer la situation.

« J'ai pensé que vous aimeriez garder un souvenir de votre animal de compagnie, » dit le démon avec un large sourire. Ses yeux entièrement noirs brillaient de sadisme. Même si Dean ne pouvait pas savoir dans quelle direction elle regardait, il avait l'impression que son regard était concentré sur lui, comme si elle savait.

Elle lui jeta le trench-coat et il l'attrapa au vol, par réflexe. Ses doigts passèrent sur le sang séché. Il aurait aimé que ses doigts se tachent de sang, aurait voulu sentir l'odeur nauséabonde et métallique de l'hémoglobine, parce que si le sang avait été frais, il aurait pu croire qu'il lui restait quelque chose à faire. Il repensa à la dernière fois qu'il avait vu Castiel. A travers leurs voix mêlées hurlant dans sa mémoire, il essaya de se rappeler quand cette ultime dispute avait eu lieu. Il n'avait pas vu l'ange depuis plus trois semaines, au moins. Son esprit se gela. Il aurait dû partir à sa recherche. Il aurait dû s'inquiéter de son silence. Il n'aurait pas dû le féliciter silencieusement d'être assez fort pour ne pas craquer. Il s'était réjouis du fait qu'il ne revienne pas. Il réalisa qu'en réalité, il s'était réjouis du fait qu'il soit mort.

Pitié. Pitié, non.

« Si cela peut vous consoler, » reprit le démon, jouissant totalement de la situation, « même sous la torture il a refusé de vous vendre. Il vous aimait trop pour ça. » Dean savait que la dernière phrase lui était personnellement destinée. Le sourire, le ton et l'expression du visage étaient bien trop clair pour qu'il les loupe.

Le tissu rouge taché de beige lui glissa lentement entre les doigts et il ressaisit sa poigne autour de son arme. Il sentait la rage pulser dans ses veines, sentait la vengeance courir sur sa peau et l'animer.

Il y a toujours un instant de fissure qui sépare le temps des paroles et celui de l'action, un craquement aussi net que celui d'une branche sur laquelle vous marchiez dans un bois silencieux. Un craquement qui se répercute dans l'air autour de vous, secoue les arbres et anime, pendant un instant, tout ce qui dormait quelques secondes plus tôt. Dean, après tant d'années de chasses, était devenu expert pour ce qui était de déceler ce moment, pour le percevoir dans les microsecondes qui le précédaient. Une part de lui avait toujours désiré cet instant, comme on attend la première explosion d'un feu d'artifice le quatre juillet. Mais ce jour-là, au milieu de la rage et du désespoir qui envahissaient chaque cellule de son être, il ne l'avait pas vu arriver. Il était passé d'un côté à l'autre de la barrière sans se souvenir l'avoir enjambée. Un instant il se tenait raide, arme en poing, et le suivant, il tranchait la gorge du démon qui tentait de lui barrer la route, ses yeux focalisés sur le monstre qui lui avait rendu le trench-coat de son ange comme si c'était un cadeau.

Les étapes du combat se déroulèrent sans que sa conscience ne soit vraiment présente. Il agissait avec l'instinct le plus pur, tuait parce qu'il fallait qu'il y ait plus de sang sur le sol que sur le manteau. Il frappait, sans sentir les coups qu'on lui rendait, sa lame s'enfonçant dans les chairs possédées et tuant ceux qui y avaient pris place. Après un lapse de temps indéterminé, il empoigna la tignasse brune du démon qui se moquait de lui et frappa sa tête contre le pilier de béton de plus proche, puis enfonça sa lame au centre de sa poitrine. Ses yeux brûlèrent d'étincelles avant que son corps ne retombe, sans vie. Mais Dean tenait toujours ses cheveux et enfonça encore une fois sa lame, et une autre fois encore. Du sang commença à perler et tacher ses mains, tacher la poitrine du cadavre alors que celui-ci était secoué par les coups du chasseur.

« Dean ! » hurla Sam en se précipitant sur lui. Il ne l'avait pas vu dans un tel état depuis la marque de Caïn et quelque chose en lui se glaça lorsqu'il vit les yeux fous de son frère.

Le cadavre tomba lourdement sur le sol, mais Dean, incapable de voir à travers ses larmes qui menaçaient de déborder, incapable de réfléchir dans les hurlements de ses pensées, de respirer avec une gorge aussi nouée, frappait du pied le corps pour évacuer les derniers restes de rage qui refusaient de le quitter pour qu'il sombre. Sam l'attrapa et l'écarta sur corps. Dean, emporté par l'élan, tomba contre le pilier et glissa contre lui, ses jambes ne le soutenant plus.

« Dean, » appela à nouveau Sam sans savoir quoi dire d'autre. Il posa une main sur chacune des épaules de son ainé. Il voulait forcer celui-ci à relever la tête, mais Dean semblait vouloir se cacher plus que tout. « Dean, ça va aller. On va fouiller le bâtiment. On va le trouver. »

Il le rassura pendant plusieurs minutes avant que Dean n'ait de nouveau assez de force pour se relever. Et ils fouillèrent le bâtiment. Chaque salle, chaque corridor et couloir, chaque sous-sol, chaque coin et recoin sombre, derrière chaque pilier et chaque porte. Rien. Des démons volatilisés ou morts. Des cadavres de leurs victimes par dizaines. Ils retournèrent à l'Impala, avec pour seule présence de l'ange, son trench-coat ruiné par le sang et les déchirures d'une bataille qu'ils ne lui avaient pas su mener.

Dean posa l'habit dans le coffre de l'Impala, le pliant avant de le mettre dans le fond du coffre, dans l'ombre, là où il ne pouvait plus réellement en discerner la couleur. Il avait envie de vomir. Il avait le besoin vital de se recroqueviller sur lui-même. Chaque frère s'avança vers les portières de la voiture. Dean, main sur la poignée, s'arrêta et releva la tête vers son cadet.

« Sam, tu veux conduire ? » demanda-t-il. L'interpelé le regarda, déconcerté pendant un instant, puis inquiet face au regard exténué et malade de son frère. Sam sembla vouloir dire quelque chose, certainement demander quelque chose, mais acquiesça seulement.

Dean laissa les clés sur le toit de la voiture avant de commencer à en faire le tour et Sam le croisa en marchant en direction de la portière conducteur, passant une main sur son épaule comme seul geste de consolation possible. L'ainé tomba lourdement à l'intérieur de la voiture et laissa sa tête se poser contre la vitre, se penchant pour que l'autre ne puisse pas voir son expression car il se savait incapable de ne pas pleurer. Le moteur de l'Impala résonna dans l'habitacle, mais même son ronronnement familier et chaleureux n'apaisa pas le cœur de Dean.

Le cadet prit la route et deux longues heures passèrent en silence avant que l'ainé ne se redresse et ne fixe le plafond. Sam lui jeta un rapide coup d'œil pour voir que ses yeux étaient rougis. Il garda le silence mais Dean en avait assez.

« Je suis amoureux de Cas. » Il était prêt à l'éventualité que son frère le pousse hors de la voiture en marche, lui hurle dessus ou peu importe. Il n'en avait plus rien à faire. Il réalisa lointainement que c'était la première fois qu'il évoquait à voix haute ce qu'il ressentait réellement pour Castiel. La première fois qu'il osait associer ces deux notions ensemble et les relier à lui. Il aurait aimé que ça ait encore une importance.

« Je sais, » répondit Sam en acquiesçant. Dean hocha simplement la tête en fermant les yeux.

« Evidemment que tu sais, » murmura-t-il sur un ton proche de l'ironie.

« C'est pas comme si vous étiez discrets, » dit le cadet. « Ca fait des semaines que je sais.

- Charlie ?

- Elle n'a pas pu garder le secret longtemps quand je lui ai demandé directement, » accorda Sam. « Lui en veut pas.

- Je ne lui en veux pas, » répondit Dean d'une voix calme. C'était vrai. Il se sentait juste fatigué, et distant de tout, comme si plus rien n'avait réellement d'importance maintenant. Il s'était douté que Sam sache depuis un moment, savait qu'il irait en parler à Charlie et que la jeune fille serait incapable de mentir au cadet. « Comment tu l'as su ? » demanda-t-il quand même, juste parce qu'il savait que si ils n'en parlaient pas maintenant, ils ne le feraient jamais.

Sam bougea sur son siège, inconfortable, puis il soupira et reprit. « Je suis rentré pendant une de vos disputes. Je – j'avais jamais entendu Cas hurler comme ça. » Dean eut une exclamation amusée. Amusée et douloureuse. « Pas parce qu'il était en colère, on aurait dit – je sais pas …

- Qu'il avait le cœur brisé ? » tenta Dean, parce que ce ne serait vraiment pas une surprise si Sam avait entendu Castiel lui hurler dessus d'une voix brisée, reflet des larmes qu'il refusait de verser. L'ainé crispa les mâchoires. Il avait été tellement con.

« Oui, » admit Sam, à contre cœur. « Au début j'ai pas compris de quoi vous parliez. J'ai cru qu'il s'était passé quelque chose de grave sur une chasse ou je ne sais quoi, j'ai commencé à descendre les escaliers mais … j'ai compris que j'avais rien à faire là … que j'aurais certainement pas dû entendre cette conversation. »

Dean ne dit rien, parce qu'il n'était pas sûr de vouloir se souvenir des atrocités qu'il avait pu lancer à l'ange et ce dernier en retour, des mensonges qu'ils avaient été capables de dire et de croire en pensant naïvement qu'ils se protégeraient de cette façon.

« Je suis allé le plus silencieusement possible dans ma chambre, » continua Sam. « J'en ai parlé à Charlie deux jours plus tard, elle a fait semblant de ne pas être au courant mais … c'est Charlie, » accentua le cadet. La jeune rousse était douée pour beaucoup de chose, mais mentir n'était pas du tout dans la liste. Encore moins lorsqu'elle ne s'attendait pas à devoir le faire. « Elle m'a expliqué ce qui se passait. Puis elle m'a dit d'aller te parler, ce que je n'ai pas fait. Elle n'arrêtait pas de me le reprocher mais … je savais que tu voulais pas m'en parler.

- T'attendais que je le fasse, » déduit l'ainé. Le cadet hocha la tête. « Je suis désolé, » dit-il après un instant de silence. Il ne savait pas pourquoi il était soudainement si simple de parler. Peut-être que c'était à cause de l'écho de néant dans son esprit et dans son cœur, de l'absence de toute motivation qui rendait le tout plus facile. C'était facile de dire les choses les plus importantes lorsqu'aucune émotion et aucune peur ne vous piégeait la langue.

« On va le retrouver, Dean. Il était pas là-bas, c'était du bluff.

- T'as vu tout ce sang ? » demanda-t-il. Sa voix sonnait étrangère à ses propres oreilles.

« C'est un ange. Ça n'a aucune importance le sang qu'il perd, » lui rappela Sam d'un air décidé. Fatigué, Dean acquiesça sans y croire. Il referma les yeux et se recroquevilla contre la portière. « Je t'interdis de laisser tomber, » menaça Sam à voix basse et l'ainé ne répondit pas.

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Il étouffait. Il avait envie de vomir. Le terre tournait dans le sens inverse de sa rotation habituelle. « Dean ? » appela Sam alors que l'interpelé se retenait au dos d'une chaise pour ne pas perdre l'équilibre. « Est-ce que ça va ? » Sa voix était tellement concernée qu'elle fit mal aux oreilles de Dean. Celui-ci avait la tête penchée entre ses bras tendus, une manière de se cacher, de se faire oublier.

Les mots ne passèrent pas sa gorge, mais il savait qu'il allait craquer s'il restait plus longtemps sous les regards scrutateurs des deux autres. Alors il s'écarta, détournant le dos avant qu'ils n'aient le temps de voir assez bien son expression, et partit. Il quitta la bibliothèque et fila rapidement dans le couloir, sa main se tenant au mur pour l'aider à rester debout. Il se dirigea vers la salle de bain.

La porte claqua derrière lui et il ouvrit le robinet pour faire couler l'eau. Il ne retira même pas ses vêtements avant de plonger sous l'eau glaciale. Il n'essaya pas de remonter la température parce qu'il avait de toute façon l'impression de brûler de l'intérieur. Il se mordit les lèvres jusqu'au sang et tenta d'empêcher ses larmes de couler. Mais lorsqu'il essaya de reprendre son souffle, sa respiration était si tremblante, brisée, désespérée, que les gouttes salées se mêlèrent à l'eau, disparaissant avec elle. Il avait l'impression de se noyer, se retenant aux parois mais glissant malgré tout jusqu'au sol.

Et il réalisa que malgré tous ses efforts pour ne pas avoir le cœur brisé, cela avait été vain.

Il avait tout fait. Tout. Il avait refusé d'offrir son cœur. Mais il avait dû être distrait un instant, n'avait pas fait attention pendant une simple seconde, et on le lui avait subtilisé, volé, arraché. Il n'avait jamais voulu ça. Il se retrouvait le cœur brisé sans avoir rien pu faire pour le protéger. Le pire, c'est qu'il avait été assez naïf pour penser que celui-ci était sauf. Il ne l'avait jamais été.

Maintenant, tout s'abattait sur lui d'un seul coup, le laissant incapable de reprendre son souffle. La vérité, c'est que vous ne choisissez pas le moment où vous offrez votre cœur, ni la personne qui le reçoit. Vous ne choisissez pas de le donner ou non. Il part de lui-même, va enlacer l'autre avec une confiance aveugle que vous ne pouvez pas maîtriser. Vous pouvez lui hurler ce que vous voulez, le prévenir de toutes vos forces, il n'écoute rien d'autres que ses battements qui s'accélèrent. Il s'offre sans vous consulter. Et c'est à vous de le réparer lorsqu'il se serra fait réduire en pièce, découpé en petits morceaux éparpillés partout sur un sol tâché du sang de son meurtre. Vous verserez des larmes, parce que c'est vous qui souffrirez. Vous poserez des bandages des pansements en espérant que cela fasse effet, mais vos larmes les décolleront et les abimeront. Vous ne choisissez pas d'offrir votre cœur, personne ne serait assez stupide pour le faire sinon.

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« Dean, » appela Charlie avec douceur alors qu'elle posait une main sur l'épaule de son frère. Celui-ci sursauta et cligna plusieurs fois des yeux en la regardant, remarquant sa présence et se demandant depuis combien de temps elle était venue s'assoir à côté de lui. Elle lui fit un rapide sourire, puis tendit une assiette vers lui. « Mange.

- J'ai pas faim.

- Je m'en fous, tu manges, » ordonna-t-elle sur le même ton doux qu'on utiliserait pour border un enfant. Le contraste entre la douceur de sa voix et de ses gestes et la détermination de son regard était tranchant.

Dean passa une main sur son visage, se frottant ses yeux qui le brûlaient légèrement à chaque fois qu'il clignait des paupières. Il avait certainement besoin de dormir. Il regarda l'assiette et remarqua que c'était un petit déjeuné. Il était resté éveillé encore plus longtemps qu'il l'avait pensé. Et avait manqué un repas de plus que ce qu'il croyait. Il jeta un coup d'œil à l'expression résignée et autoritaire de Charlie et décida de ne pas argumenter.

Il mangea, même si la nourriture avait un goût fade, même si chaque bouchée lui demandait un effort surhumain pour ne serait-ce que bouger les mâchoires. La jeune fille s'assit en face de lui dès ses premiers coups de fourchette et prit le livre sur lequel il avait été penché quelques instants plus tôt.

Elle fronça les sourcils et inspecta les autres livres et dossiers qu'il avait sortis. « Tu penses que c'est pour une sorte de sacrifice rituel ? » Dean haussa une épaule.

« Ça ferait sens sur certains aspects, » dit-il. Elle le regarda d'un air interrogateur. « L'entrepôt est au centre de plusieurs flux d'énergie, donc un endroit parfait d'invocation. Certains des symboles bizarres qu'on a trouvés proviennent de différents rituels païens, même si c'est de différents cultes qui n'ont apparemment rien en commun. Et puis il a … le sang. » Il détourna la tête sur son assiette durant les derniers mots.

Charlie garda le silence presque respectueusement pendant quelques instants, les coups de fourchette contre l'assiette étant alors le seul son résonnant bruyamment dans la cuisine. « Tu as trouvé quelque chose de bizarre sur le manteau ? » demanda-t-elle alors. Dean haussa simplement les sourcils ; il n'avait vraiment pas cherché. « La plupart des rituels païens demandent l'utilisation de plantes. Si c'est le cas, il y en aurait peut-être des traces sur le manteau, » expliqua-t-elle.

Dean haussa une épaule pour toute réponse. « Où est-ce qu'il est ? » demanda-t-elle, presque mal à l'aise. La perspective d'examiner un trench-coat plein du sang d'un de ses amis ne l'enchantait pas particulièrement.

« Dans le coffre, » répondit-il légèrement à contre cœur.

« Je peux le prendre ? » Non.

« Oui, » acquiesça-t-il. Charlie lui offrit un rapide sourire avant de se lever et de partir. Dean fixa son assiette encore quelques secondes, puis il se leva, jeta tout à la poubelle et alla se coucher.

x.x

« Alors ? Tu as trouvé quelque chose ? » lui demanda Sam alors qu'elle revenait, le trench-coat dans les mains. Il connaissait déjà la réponse à son expression défaite et elle secoua effectivement négativement la tête.

« Absolument rien. Ou du moins rien de visible. Mais au moins j'aurais essayé.

- Et ça ne supprime pas nécessairement l'hypothèse, » dit le cadet. Elle haussa une épaule comme peu convaincu.

« Pourquoi tu l'as amené, alors ? » demanda Dean en désignant le manteau d'un signe de tête avant de replonger dans l'article en ligne qu'il lisait.

Charlie le regarda une seconde, espérant qu'il relève les yeux pour qu'elle sache comment elle devait interpréter la question. Elle se sentait légèrement mal à l'aise car il y avait eu une once de reproche dans le ton de sa voix et elle n'était pas sûre de comprendre pourquoi. « Hum … pour chercher un peu plus. Et puis, » elle prit une grande inspiration, « je pensais – je sais pas – le laver et le ranger. C'est mieux que de le laisser trainer dans le coffre de –

- Remets-le là-bas, » l'interrompit Dean. Son ton était neutre et il ne leva toujours pas les yeux vers elle.

Charlie cligna plusieurs fois rapidement des yeux, lançant un regard confus à Sam, mais celui-ci resta de marbre. « Il faudrait pas mieux le remettre en état, ou … ? »

Il garda le silence quelques secondes pendant lesquelles elle ne le quitta pas des yeux. « Remets-le juste là-bas. »

Elle fronça les sourcils, mais ne bougea pas. Lorsqu'il se leva, elle crut qu'il allait prendre le trench-coat et aller lui-même le reposer dans le coffre de sa voiture, mais non, il partit sans même un regard pour le bout de tissu déchiré et en sang. Charlie écarta les bras en une question muette alors qu'il quittait la pièce. Elle se tourna vers Sam qui lui offrit un sourire presque désolé.

« Pourquoi c'est si important que ce manteau soit dans le coffre ? » demanda-t-elle et Sam soupira avant de se redresser.

« Peut-être que comme ça, c'est comme s'il y avait toujours une part de Cas qui était là, pas loin et en sécurité, qui veille sur lui pendant les chasses.

- Comment tu le sais ?

- J'en sais rien, » répondit-il. « Mais j'imagine que c'est peut-être quelque chose dans le genre. La dernière fois qu'on a cru perdre Cas, il l'a trimballé pendant des mois dans le coffre.

- Et t'as jamais demandé ? » s'étonna-t-elle. Sam haussa une épaule.

« Je sais quand ça ne sert à rien, » expliqua-t-il. « Mais je connais Dean. J'ai appris le comprendre sans son aide. » Charlie le regarda un instant avant de soupirer et de poser les yeux sur le trench-coat. Elle aurait aimé penser qu'il était beige, mais elle n'en aurait certainement eu aucune idée si elle ne l'avait pas vu avant qu'il ne se retrouve dans cet état. « Vas juste le remettre dans le coffre, » conseilla le cadet.

Elle acquiesça pensivement avant de le faire. Elle n'avait pas voulu y penser, mais elle se demanda si Dean garderait pour toujours le trench-coat dans le coffre de l'Impala si Castiel ne revenait jamais. Elle frissonna et se douta que cela n'avait pas grand-chose à voir avec la fraiche température du garage.

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« Tu veux parler ? » demanda Sam. Dean releva la tête vers lui depuis le coin de la chambre où il était assis par terre. Il fit tourner la bouteille de bière qu'il tenait dans sa main et la porta à ses lèvres, regarda autour de lui, le lit défait dont les draps étaient éparpillés dans la pièce, le placard ouvert avec le peu d'affaires qu'il contenait étalées sur le sol, les tiroirs du bureau ouverts mais vides et la chaise renversée.

Il but une gorgée, le goût amer roulant dans sa gorge et s'accordant avec le silence qui régnait autour de lui, son sang s'était enfin calmé dans ses veines. C'était sa première bière de la journée, même si l'état de la chambre donnait l'impression qu'il avait bu plus que de raison et décidé de tout envoyer voler.

Il se demanda si Castiel lui en voudrait d'avoir mis sa chambre dans cet état si il rentrait.

Sam vint s'assoir contre le lit défait, regardant ou plutôt observant son frère. Il s'apprêtait à dire quelque chose, mais Dean le devança. « Demande ce que tu veux, » déclara-t-il. Il ferma les yeux en reposant sa tête en arrière contre le mur.

« Ça t'a calmé ? » commença Sam après quelques secondes d'hésitation.

Dean haussa les sourcils puis grimaça légèrement, « Plus ou moins, » conclut-il.

Il y eut un léger silence pendant lequel l'ainé se douta que Sam réfléchissait à ce qu'il allait lui demander. Peut-être se demandait-il jusqu'où il pouvait aller. S'il lui demandait, Dean lui répondrait qu'il pouvait demander n'importe quoi. Il était dans cet état où son esprit émettait un bourdonnement étrange qui le déconnectait quelque peu du monde environnant, dans le sens où les actions du présent donnaient l'impression de n'avoir aucune conséquence sur le futur. C'était tellement plus facile de vivre lorsque vous n'aviez pas à vous inquiéter de l'avenir ou de la réaction en chaine que produiraient vos actions. C'était la meilleure façon de vivre, celle où vous ne voyez, n'entendez et ne ressentez que le présent et où le futur est un mot étranger auquel vous ne songez même pas.

« Vous étiez ensemble depuis longtemps ? » demanda alors Sam.

Dean réfléchit un instant, essayant de se souvenir du mois qu'il était, puis du jour. « Sans compter les moments où on essayait de s'éviter, huit mois. »

Sam émit un son entre le soupir et le sifflement, puis passa une main dans ses cheveux et l'y laissa. Il fixait le sol et non son frère, même s'il aurait pu le faire sans le gêner. Puis, il se demanda si son frère avait lui aussi des questions à lui poser et, même s'il ne savait pas si c'était ou non le cas, il répondit.

« Je ne t'en veux pas de ne rien m'avoir dit. Je t'en ai légèrement voulu à un moment, » avoua-t-il. « Une fois je suis passé voir Cas, j'ai tenté de le faire parler en disant un peu tout et n'importe quoi. Tu t'étais caché quelque part, je sais pas trop où mais je vous avais entendu chuchoter avant que j'entre alors … » Il s'éclaircit la gorge. « Je suis content que tu puisses être heureux avec lui. Et … je ne te juge pas. Si c'est l'une des raisons pour lesquelles tu ne voulais pas me le dire. » Il marqua une pause. « Pourquoi tu ne me l'as pas dit ?

- Parce que tu savais qu'être dans une vraie relation ne me ressemblait pas, » avoua Dean. « Et que je voulais pas t'entendre toi me dire que j'y arriverais pas. » Sam voulu l'interrompre pour lui dire que c'était lui qui avait fait en sorte que ça ne fonctionne pas, mais il préféra laisser son frère parler pendant qu'il le faisait. « Et parce que de façon générale je faisais n'importe quoi. Et que c'était déjà assez compliqué pour ne pas avoir à réfléchir sur comment tu allais réagir ou pour t'avoir toi à essayer de démêler nos problèmes. »

Sam acquiesça lentement. « Pourquoi tu n'as pas fait en sorte que les choses soient plus simples ? Et ne me dis pas que tu as peur d'avoir mal, parce que tu as mal maintenant.

- Parce que je savais que j'allais avoir mal. Et si, j'ai vraiment cru que j'arriverais à faire en sorte de ne pas finir comme ça. »

Sam l'observa un moment, n'étant pas sûr de comprendre ce que son frère venait de dire, n'étant pas sûr d'avoir voulu le comprendre. « Comment tu savais que ça allait se finir comme ça ?

- Parce que rien de ce que j'aime ne reste jamais, » murmura Dean. Son ton n'était pas vraiment douloureux, juste las et fatigué. C'était comme s'il énonçait une vérité qu'il s'était trop souvent répété.

« C'est faux, » lui dit Sam avec empressement. Il avait besoin de prouver à Dean qu'il avait tort. Mais il fut coupé dans son élan quand un sourire apparut sur les lèvres de son frère. Un sourire amusé et quelque peu amer.

« C'est pas si grave, tu sais, » confia Dean. « C'est pas comme si j'étais une victime dans l'affaire. J'ai tout fait pour qu'il se barre, même si je ne pensais pas que ça se passerait comme ça … c'est de ma faute, après tout. Je fais toujours ça. » Il marqua une pause et Sam voulait lui dire qu'il avait tort, lui donner des exemples pour le lui prouver, mais il ne trouvait pas sa voix. « Ne t'inquiète pas pour moi, Sammy. »

Le cadet releva les yeux sur son ainé pour voir que celui-ci avait la tête légèrement penchée sur le côté, appuyée contre l'un des murs. Il écouta attentivement et entendit sa respiration devenir plus profonde alors qu'il s'endormait. Il resta quelques instants assis à le fixer. Il comprenait que le moment d'honnêteté était terminé et il s'en voulait légèrement de ne pas avoir dissuadé son frère de ses idées, de ne pas lui avoir fait comprendre que lui aussi avait droit d'être heureux et avait la capacité de rendre quelqu'un d'autre heureux, si jamais il s'en donnait la peine.

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