.
.
9. Plus qu'une promesse à tenir
.
Un mois et trois jours. C'était le temps qu'il leur avait fallu pour retrouver Castiel. Non seulement lui mais aussi deux autres anges disparus. Ils étaient tous dans un état pitoyable. Des marques de torture évidentes sur tout le corps, inconscients. C'était Charlie qui les avait trouvés, enchainés dans une des salles souterraines d'un entrepôt désaffecté aux murs recouverts de symboles anti-ange. Certains de ces symboles leurs avaient été gravés à même la peau et les empêchait de guérir. Elle avait tenté de réveiller Castiel, sans résultat, avant d'aller chercher Dean et Sam. C'était ce dernier qui avait dû transporter leur ami hors de la pièce jusqu'à l'Impala, parce que l'autre avait été paralysé à sa vue, incapable de bouger et de dire quoique ce soit. Le cadet était allé chercher les deux autres anges pendant que Dean essayait vainement de réveiller Castiel, le priant encore et encore, cherchant des bandages pour soigner ses plaies, les désinfectant avec des mains tremblantes et la vue floutée des larmes retenues.
Il était resté à l'arrière avec Castiel, Sam conduisant, un autre ange inconscient sur la place passager. Charlie les suivait dans sa voiture avec le troisième, son téléphone sur haut-parleur pour les prévenir immédiatement s'il se réveillait. Mais les seules paroles qui traversaient la ligne téléphonique entre les deux voitures furent les murmures de Dean à l'intention de son ange.
Ils s'étaient éloignés de l'endroit avant de réfléchir à où ils pouvaient aller exactement. Ils ne pouvaient pas aller à l'hôpital, mais amener deux anges inconnus au bunker était hors de question. Ils atterrirent finalement dans une vieille planque de chasseurs qui n'était pas très loin. Une fois là-bas, ils réalisèrent que le seul moyen de venir en aide aux anges étaient de briser les symboles qui empêchaient leur guérison. Un coup de couteau sur chacune des marques. Dean resta figer devant Castiel plusieurs minutes avant que Sam ne lui prenne le couteau des mains, Charlie le trainant hors de la pièce. Elle était encore plus pâle que d'habitude et lorsqu'ils furent assis à plusieurs centaines de mètres de la cabane, il vit une larme couler sur sa joue et l'attira près de lui. Elle entoura ses bras autour de lui et il réalisa qu'il en avait peut-être encore plus besoin qu'elle.
Ils ne revinrent qu'une demi-heure plus tard, lorsqu'ils furent tous deux sûrs qu'ils n'allaient pas lâcher prise. Devant la cabane, ils trouvèrent Sam, qui se lavait furieusement les mains au seul point d'eau de la maison, situé à l'extérieur. Il frottait ses mains presque à s'en arracher la peau, le sang refusant de s'enlever de dessous ses ongles. Dean posa une main sur son épaule et l'attira contre lui. Les mains du cadet ne pouvait s'empêcher de trembler et Dean se chargea de les nettoyer à sa place, faisant totalement taire son esprit pour ne pas penser à qui était ce sang. Charlie resta à leur côté, les bras croisés sur sa poitrine. Aucun d'eux ne voulait remettre un pied à l'intérieur, mais ils n'avaient pas le choix.
Les anges ne guérissaient toujours pas, alors ils désinfectèrent les plaies, Charlie partant chercher plus de matériels médicaux lorsqu'ils réalisèrent qu'ils n'en auraient jamais assez. Puis, ils recousirent les coupures les plus profondes et pansèrent les autres. Ils immobilisèrent comme ils le purent les os qu'ils sentaient cassés et prièrent pour qu'il n'y ait aucune hémorragie interne.
Après une journée, ils en vinrent à se demander s'ils devaient les nourrir les anges n'en avaient pas besoin, mais dans leur état actuel, il était simple d'oublier leur véritable nature. C'est au milieu d'un débat que plusieurs coups résonnèrent contre le bois de la porte. Ils ouvrirent, armes en main, et trouvèrent deux anges, envoyés par Hannah, venant récupérer deux de leurs frères. Ils refusèrent d'abord d'apporter une quelconque aide à Castiel, mais Charlie leur rappela que leur chef ne serait pas très contente d'apprendre qu'ils l'avaient laissé tomber. A contrecœur, ils leur en dirent plus.
« Briser les symboles sur leurs peaux ne suffit pas, certains sont gravés dans leurs os. Ils ralentissent leur guérison à celle d'humain.
- Est-ce qu'ils ont besoin de manger ou quelque chose ? » demanda Sam.
L'ange lui jeta un regard condescendant. « Ils ne sont pas humains, » répondit-il, crachant le dernier mot avec dédain, comme s'il était insulté par l'idée même. Il jeta un regard moqueur vers son frère avant de se retourner vers eux. « Juste du temps fera l'affaire. » Ils étaient ensuite repartis avec les deux autres anges et les trois chasseurs ne les retinrent pas.
Une journée de plus et ils décidèrent de retourner au bunker. Le voyage n'avait pas été le plus joyeux du monde. Sam avait conduit l'Impala avec Dean sur la place passager, Castiel allongé à l'arrière et Charlie toujours derrière eux dans une seconde voiture. Ils traversèrent plusieurs centaines de miles avant d'enfin rentrer chez eux. Ils transportèrent Castiel jusque dans sa chambre et de là, restèrent tous un long moment à fixer le corps inanimé dans le lit. L'ange avait simplement l'air endormi, mais la vision était assez étrangère pour qu'ils se sentent tous mal à l'aise. Ils décidèrent finalement de rester à son chevet à tour de rôle, une condition non négociable faisant clairement comprendre à Dean qu'il n'allait pas se ruiner la santé à rester près de l'ange.
Dans leur roulement, ils changèrent à tour de rôle ses bandages, les coupures commençant à se refermer, les moins profondes ne laissant déjà plus que de fins traits roses sur la peau encore trop pâle. Charlie se demanda s'il lui resterait des cicatrices au final, ou s'il pourrait tout faire disparaitre une fois qu'il reviendrait à lui. Deux jours après être revenu au bunker, Castiel bougea légèrement dans son sommeil, comme quelqu'un dans un rêve. Sam était certain qu'il avait vu ses lèvres appeler sans bruit le nom de Dean, mais il n'en dit rien à son frère. Charlie elle avait souris pendant plusieurs minutes en l'apprenant.
Vers onze heure le matin du troisième jour, Dean entra dans la chambre où Sam vérifiait les points de suture sur le bras de l'ange. « Hey, » dit-il en arrivant.
Le cadet releva la tête pour lui sourire. « Salut, » répondit-il. « Les points de sutures commencent à partir, ça a l'air de s'améliorer. » Dean acquiesça en s'asseyant dans le fauteuil de l'autre côté du lit. « Tu sais que ça va aller, pas vrai ?
- Ouais, je sais, » dit-il. Evidemment qu'il le savait, il ne se morfondait plus pendant des heures, il savait que son ange allait aller mieux et qu'il n'allait pas le perdre. Mais il ne détestait pas moins de le voir dans un état pareil.
« Qu'est-ce que tu comptes faire après ? » demanda alors Sam, un regard expectatif en direction de son ainé.
L'autre eut un rire moqueur. « T'as de ces questions.
- Je suis sérieux.
- Et moi j'en sais rien, » répondit-il abruptement. « Sérieusement, qu'est-ce que tu veux que je fasse ?
- Tu le sais très bien. » Dean leva les yeux au ciel. « Vous pouvez pas continuer comme ça.
- Sam arrête, s'il te plait, » demanda l'ainé d'une voix fatiguée.
Mais le cadet n'avait pas fini. « Non. Tu vas encore faire trainer les choses, parce que tu refuses d'être heureux et –
- Sam, si je dois en parler, c'est pas à toi.
- Tu ne lui parles pas à lui, tu es – » Il s'arrêta alors que l'ange se mit à tousser violemment. Les deux hommes le regardèrent un instant avant de réaliser ce qu'il se passait exactement. Sa toux se changea en un étranglement alors que son corps commençait à convulser et que des gouttes de sang giclaient avec le peu d'air de ses poumons.
Les deux frères fondirent sur lui, le penchant sur le côté pour qu'il puisse recracher le sang qui l'étouffait. Dean était certain que personne ne devrait normalement vomir une telle quantité de sang. L'odeur leur leva à tous deux l'estomac mais la peur les empêchait de faire quoique ce soit. Dean cria plusieurs fois le nom de Castiel, s'empêchant de le secouer pour tenter naïvement de le réveiller. Mais Sam criait plus fort que lui, « CHARLIE ! »
La jeune fille accourut et s'immobilisa avec horreur devant la scène. Tout se passa très vite et aucun des deux frères ne savaient où Charlie en avait appris autant, mais elle sut exactement quoi faire pour aider Castiel à respirer jusqu'à ce qu'ils arrivent à l'hôpital. L'ange resta quelques heures en soin intensif avant qu'ils ne puissent le voir.
« Une chance qu'il guérisse comme un humain sinon l'hôpital aurait rien compris et en même temps s'il guérissait pas comme un humain on n'aurait jamais eu besoin de venir à l'hôpital à la base et –
- Charlie, s'il te plait, » la supplia Dean. Il savait que la jeune fille faisait les cent pas et parlait sans interruption pour gérer son stress, mais cela n'aidait absolument pas le sien.
Elle laissa échapper un soupir tremblant avant de lancer un appel à l'aide du regard à Sam. « T'as faim ? » demanda-t-il et, même si c'était faux, elle hocha vigoureusement la tête. « Okay, j'arrive, on sort d'ici et on se trouve quelque part où manger ça te va ? » Elle hocha à nouveau vivement la tête.
« Je t'attends près de la voiture, » annonça-t-elle avant de s'enfuir de la chambre d'hôpital.
Sam soupira. « Elle déteste vraiment les hôpitaux. » Dean acquiesça silencieusement avant de se passer une main sur le visage.
« On peut difficilement lui en vouloir.
- C'est sûr, » concéda Sam. Il leva les yeux sur son ainé. « Tu viens avec nous ? » demanda-t-il en connaissant déjà la réponse. Cela ne l'étonna pas lorsque l'autre secoua négativement la tête.
Le cadet regarda l'ange allongé sans connaissance, pâle, faible comme il n'aurait jamais dû avoir l'air. Un appareil sonnait monotonement les battements de son cœur. « Il va s'en sortir, tu le sais, non ? » demanda Sam, la gorge serrée.
Dean secoua lentement la tête, serrant les mâchoires pour ne pas laisser ses larmes couler. « Non, » répondit-il avec difficulté. « J'en sais rien. »
Les médecins avaient qualifié l'état de Castiel de critique, mais stable. Des mots qui ne voulaient rien dire. Des mots qu'ils comprenaient comme « en train de crever, mais pas trop quand même » et Dean avait voulu leur hurler dessus.
« Il reste un ange, même avec des capacités de guérison humaines, » affirma-t-il et Dean n'eut pas la force de le contredire, même s'il n'était pas d'accord avec lui.
Sam s'en alla de la pièce et Dean resta seul au chevet de Castiel. La pâleur de la peau du blessé était accentuée par les cernes violettes autour de ses yeux. Dean tenait toujours sa main, caressait l'un des rares endroit de sa peau qui n'avait pas été brûlé, coupé, rappé, où elle était demeurée tendre et douce, un fragment rescapé au massacre de la torture qu'il avait subi. Castiel aurait déjà dû guérir, Dean n'aurait jamais dû le voir dans un état pareil.
Il resta assis à son chevet un moment avant que Castiel ne remue légèrement. Ses yeux s'entre-ouvrirent, se focalisant presque aussitôt sur la présence à côté de lui, même sans arriver à la distinguer clairement. Ses sourcils se froncèrent, d'incompréhension ou de douleur, et il ouvrit les lèvres pour parler. « Dean ? » sa voix n'était qu'un murmure rauque et fébrile.
L'interpelé se pencha vers lui, « Cas ? Cas, est-ce que ça va ? Tu vas t'en sortir ? » L'ange sembla ne pas comprendre sa question, le fixant simplement sans rien répondre. Puis, Dean comprit qu'il ne voulait seulement pas lui donner de réponse. « Bordel, Cas. Je – je suis désolé. J'aurai dû te chercher plus vite, j'aurai dû –
- Sshhh, » souffla Castiel, pressant la main qui tenait la sienne, doucement, juste avec le pouce, car il n'arrivait pas à faire marcher ses autres muscles.
Ils partagèrent le regard l'un de l'autre pendant un long moment. Avec difficulté, Dean força les mots hors de sa gorge, « Dis-moi que tu vas guérir. » Sa voix avait l'intonation d'un sanglot et cela illumina les yeux céruléens d'une étincelle de peine. L'ange ne répondit rien. « Dis-moi que tu vas t'en sortir. » Une fois de plus, le silence accueillit ses mots.
Dean se pencha, posant son front contre ses mains qui tenaient celle de Castiel, il ferma les yeux en espérant empêcher les larmes de couler. Il se mordit les lèvres presque jusqu'au sang pour ne pas hurler ni ne laisser passer de gémissement. Puis, il se redressa, avec une grande inspiration et regarda l'ange d'un air décider.
« Il faut que je te dise quelque chose, » commença-t-il.
Une lueur passa dans les yeux de Castiel et Dean put sentir la main dans les siennes avoir un mouvement de recul. « Non », croassa l'ange.
Dean resta un instant secoué par sa réponse. « Quoi ? » souffla-t-il confus. « Cas, » essaya-t-il de raisonner. « Il – il faut que je te le dise. Je peux pas – je pourrais pas. Je veux que tu le saches –
- Non.
- Je t'en supplie, me force pas à –
- Comme ça, » murmura difficilement l'ange de façon à peine audible, « ça ne compte pas. »
Dean resta abasourdis, secouant lentement la tête de gauche à droite. Ses lèvres dirent des mots confus qui ne prirent jamais forme et jamais son. Puis, il se les mordit et baissa la tête. Il ne pouvait pas supporter de se taire alors qu'il avait passé tant de mois à le faire. Il allait mourir s'il ne lui disait pas combien il l'aimait, combien il savait qu'il avait été con de ne pas avoir voulu l'aimer et d'avoir tout fait pour que ça s'arrête. Il fallait qu'il s'excuse de lui avoir fait tout ça. Il avait besoin de s'excuser pour tous ses mensonges toutes ces fois où il lui avait dit qu'il ne voulait pas passer le restant de ses jours avec lui, que ce qu'il ressentait allait de toute façon finir par disparaitre comme de la buée sur un parebrise, qu'il ne voulait pas de tout ça pour commencer, qu'ils étaient une erreur, une horrible erreur. Il voulait qu'il sache qu'en réalité, se réveiller tous les matins jusqu'à la fin du peu de jours qui devaient lui rester serait le plus beau cadeau qu'il n'aurait jamais pu recevoir, et que c'était certainement la seule vraie raison qu'il avait d'avoir agi aussi stupidement, parce que bordel Cas c'est beaucoup trop beau pour qu'il y ait sincèrement droit, et que non il n'allait pas risquer sa santé mentale en pariant son cœur sur le bonheur quand celui-ci n'avait jamais semblé être un grand fan de lui, au vu de la façon dont il le fuyait comme la peste depuis ses quatre ans.
Mais évidemment, ça ne comptait pas. Parce que Castiel pouvait voir combien Dean était affolé, terrifié et évidemment ça ne comptait pas, car Dean pourrait très bien dire qu'il n'était pas dans son état normal et se rétracter. Et Castiel aussi devait penser à son propre cœur. Un cœur qui devait être tout aussi abimé que la peau de son corps, un cœur recouvert de pansements, de bandages et d'atèles.
Alors Dean ne dit rien, caressant le coin de peau épargné de la main de son ange, en priant pour qu'il s'en sorte. Il ne savait pas qui il priait, ne savait pas vraiment pourquoi il priait alors que la seule personne ayant jamais écouté ses prières était celle pour qui il priait. Mais il priait.
Castiel finit par de rendormir et Dean le regarda, si paisible alors qu'il risquait de mourir. « Je te jure que je te le dirai, » murmura-t-il.
.
.
Castiel allait mieux. Deux semaines s'étaient écoulées et lentement ses blessures avaient guéris jusqu'à disparaitre sans laisser aucune cicatrice. La vie au bunker avait repris son cours. Un cours légèrement tendu alors qu'ils essayaient toujours de retrouver ceux qui avaient fait ça à l'ange. Evidemment le couple démon-ange responsable était particulièrement doué pour se cacher et même avec l'aide de Crowley en ce qui concernait la traque, ils n'avaient aucune piste. Ils cherchaient des pistes potentielles, ayant averti le paradis pour que les autres anges soient sur leurs gardes. Castiel n'avait peut-être pas pu donner de réponses à toutes leurs questions, mais qui sait ce que les autres sauraient.
Dans le calme plat offert par le silence radio d'informations, Charlie et Sam eurent tout le plaisir d'observer la régression émotionnelle de Dean qui, d'après Charlie, devait maintenant être équivalant à celui d'un thermos à café, et la lassitude de Castiel à lui courir après qui, d'après Sam, était tout à fait légitime le tout résultant en une gêne totale et un gèle fixe de la situation entre les deux.
Un après-midi, ils entrèrent en même temps dans la bibliothèque du bunker, par deux entrées différentes. Les yeux de Dean s'étaient écarquillés avant qu'il ne fasse rapidement demi-tour comme un petit animal effrayé, espérant probablement que personne ne l'ait vu. Castiel était resté immobile en voyant Dean partir, un regard triste et blessé avant de laisser échapper un soupir et de repartir à son tour de là où il était venu. Charlie et Sam, assis au milieu de la bibliothèque soupirèrent en échangeant un regard.
« Okay, il faut qu'on fasse quelque chose là, » déclara la jeune femme en secouant la tête de gauche à droite.
Sam haussa les sourcils. « Ca fait six mois que je te dis qu'il faut leur venir en aide.
- Je sais, » s'exclama la jeune fille avant de laisser sa tête retomber dramatiquement entre ses bras croisés sur la table. « Je sais pas pourquoi j'ai cru en ces deux crétins une seule seconde. » Elle poussa un soupir bruyant qui s'approchait plus du grognement et se redressa avant de lancer un regard perçant au cadet des Winchester. « Il nous faut un plan d'attaque. »
.
.
.
