Notes d'auteur :

Salut à tous !

Voici le dernier chapitre, un peu plus long que les précédents. J'espère qu'il vous plaira tout autant que les derniers.

Bonne lecture à tous


UN VRAI DÉLICE


Mazikeen s'adossa nonchalamment contre le bar et balaya du regard la piste de danse.

Danser était un passe-temps humain assez plaisant à ses yeux.

Plus qu'une banale suite de mouvements rythmés au gré d'une musique aléatoirement potable, la danse apparaissait surtout comme une incantation corporelle, une sorte de parade animale. Un acte révélant les plus bas et les plus délicieux instincts de la race humaine. Une étreinte fugace. Le contact des chairs, les échanges de regards enfiévrés par le désir montant en vagues successives...

Un véritable délice.

Mazikeen esquissa un sourire et laissa couler le long de son palais le liquide ambré et piquant contenu dans son verre. Elle ferma les yeux de plaisir. Ces plaisirs humanoïdes, assez insignifiants aux premiers abords, avaient eu raison d'elle au fil des années passées sur ce maudit caillou. Si bien qu'aujourd'hui, elle aurait pu difficilement s'en passer. Mazikeen reposa son verre à moitié-vide sur le bar et reporta son regard sur la foule se déhanchant avec frénésie devant elle. Il n'y avait qu'au milieu de ces insectes désinhibés qu'elle retrouvait une impression de puissance.

Une supériorité.

Malheureusement, il ne s'agissait là que d'une vague impression. Une sensation éphémère qui ne durerait que quelques heures au mieux. Une pâle copie de la supériorité indiscutable de son statut en Enfer aux côtés de Lucifer. Mazikeen serra les dents. Elle n'aurait su dire ce qu'elle ressentait à cet instant.

Colère ? Tristesse ? Un mélange des deux, sans doute.

Il y a encore cinq ans, des siècles à ses yeux, la simple énonciation de son nom suscitait une crainte presque palpable dans l'air opaque des Fournaises Éternelles. Un regard de sa part, un mouvement imperceptible entraînait chez ses victimes une panique délectable. Un plaisir si intense comparé à ses futilités humaines.

Mazikeen ferma les yeux et son sourire s'élargit aux souvenirs de leurs suppliques.

Qu'elle aurait aimé pouvoir y retourner ne serait-ce qu'un instant !

Cela aurait été pour elle une véritable bouffée d'oxygène. Elle, qui demeurait dans une sorte d'apnée inconfortable depuis cinq longues années... Torturer les âmes damnées lui manquait un peu plus de jour en jour. Oh bien sûr, Mazikeen avait déjà fait ses "dents" sur certains spécimens composés de chair et de sang. Des individus détestables qui avaient amplement mérité leur sort, tout comme leurs confrères emprisonnés dans les Flammes Noires. Mais cela n'avait rien d'approchant de près ou de loin aux tortures qu'elle administrait autrefois en Enfer. Les humains étaient si faibles, si fragiles. À peine commençait-elle à s'amuser qu'ils passaient par-delà le Voile.

Quelle horrible frustration !

Les Âmes Damnées, quant à elles, offraient un plaisir et un divertissement sans limites. C'était le principe de la Damnation Éternelle.

Résignée, Mazikeen n'avait eu d'autres choix que de se tourner vers des plaisirs plus...conventionnels.

Cette parade animale en faisait partie. Et y participer lui redonnait une sensation de pouvoir. De même que pour Lucifer, à une moindre échelle cependant, les humains étaient irrémédiablement envoûtés par les charmes de la démone. Elle nourrissait leurs plus sombres désirs. Il lui suffisait d'un regard, d'une caresse pour tenir l'humain en son emprise. Emprise potentiellement charnelle.

Mazikeen caressa distraitement le marbre noir du bar de ses long doigts fins. Ses yeux sombres parcouraient lentement la piste à la recherche d'une proie potable.

Homme. Femme. Peu importait.

Les deux lui convenaient. Ensemble ou séparément. Elle savait varier les plaisirs.

Au bout de quelques minutes, elle repéra un magnifique spécimen masculin légèrement en retrait. Ce dernier était nonchalamment adossé contre un pilier, observant avec une certaine intensité la démone. Il était bien bâti, ses muscles se dessinant subtilement sous sa chemise noire. Sa peau halée semblait briller au gré des lumières du Lux et ses yeux d'un gris intense restaient obstinément fixée sur elle.

Une proie de choix.

Mazikeen esquissa un sourire carnassier et se redressa légèrement. Elle s'éloigna du bar d'une démarche lente et féline, toujours suivie du regard par sa future friandise. Elle allait atteindre l'escalier lorsque le décor environnant sembla se figer, ralentir tout comme les personnes présentes. Mazikeen poussa un sifflement rageur et serra les poings. Elle sentit un léger courant d'air balayer le bas de sa chevelure.

— Tu sais que tu casses littéralement l'ambiance, Amenadiel ? dit-elle sans se retourner vers ce dernier.

— N'es-tu pas contente de me voir, petite démone ? demanda-t-il d'une voix grave et profonde.

Mazikeen soupira bruyamment avant de se tourner vers son invité-surprise, résignée.


-xXx-

Amenadiel se trouvait à un mètre d'elle, appuyé contre le pilier attenant au bar. Il portait, avec une certaine élégance pensa-t-elle, un costume bleu nuit bien coupé et mettant en valeur sa musculature développée. Il avait opté pour une chemise lilas en soie un choix de goût.

Qui aurait pu croire que les anges s'y connaissaient en matière de mode vestimentaire ?

Mazikeen croisa les bras sur sa poitrine et le toisa. S'il s'attendait à un accueil chaleureux de sa part, il s'était lourdement trompé. Elle n'avait pas oublié.

Anxieuse à l'idée de rester sur Terre indéfiniment, elle s'était laissé convaincre de trahir Lucifer, pour son bien avait-il affirmé. Et elle s'était laissée bernée.

Si facilement.

L'ange avait appuyé où il fallait, quand il le fallait.

Sa peur. Sa mélancolie des Enfers, de la torture. Son envie de retrouver le véritable Lucifer son Seigneur… Son Maître. Poussée par ses craintes, Mazikeen avait offert sur un plateau d'argent l'unique faiblesse du diable. Le sanctuaire assez original où il se réfugiait fréquemment depuis quelques mois : le bureau du Docteur Linda.

Elle s'était rendue compte de son erreur. Trop tard, bien trop tard. Le vol des ailes de Lucifer et la manipulation exercée sur Linda avaient meurtri Lucifer, plus que ce dernier ne voulait bien l'admettre. Et il ne lui avait pas fallu longtemps pour découvrir l'origine de ses tourments. Mazikeen ne comprenait toujours pas pourquoi il l'avait laissé vivre et demeurer au Lux. Mais, d'une certaine manière, rester et voir Lucifer tous les jours sans pouvoir lui parler était bien pire que l'anéantissement.

Elle avait donc toutes les raisons d'haïr l'être céleste se tenant devant elle.

Ce dernier se redressa et mit les mains dans ses poches. Il s'avança de quelques pas et déclara d'une voix monocorde :

— J'ai besoin de ton aide.

Mazikeen laissa échapper une exclamation dédaigneuse. Amenadiel ne s'en formalisa pas et continua d'avancer lentement vers elle, jusqu'à ce qu'il ne reste plus que quelques centimètres entre eux. Elle pouvait presque sentir le lin fin de son costume caresser la peau nue de ses bras toujours croisés sur sa poitrine. Elle continua à le fixer, silencieuse et hostile. L'ange noir poussa un léger soupir d'agacement avant de poursuivre :

— C'est à propos de Lucifer.

— J'aurai été étonnée du contraire ! s'exclama la démone, hargneuse.

Elle se dirigea vers le bar, en prenant soin de le bousculer au passage, et remplit à nouveau son verre.

— Je suppose que tu m'en veux toujours de t'avoir obligée à trahir Lucifer, mais-... commença-t-il.

— Tu supposes bien ! Maintenant, pourrais-tu supposer que j'éjecte violemment ton cul angélique de ma vue ?! le coupa-t-elle d'une voix froide et méprisante.

Mazikeen vida son verre d'une traite et le fusilla du regard. Amenadiel baissa la tête et soupira bruyamment.

Espérait-il réellement qu'elle l'écouterait docilement ?

Elle remplit à nouveau son verre avant de se tourner vers lui. Ce dernier la toisa à son tour, irrité.

— Pourrais-tu cesser d'aboyer cinq secondes comme un chien de garde et écouter ce que j'ai à dire ?! s'énerva-t-il, les joues en feu.

Elle arqua un sourcil, interdite.

Un chien de garde ? Elle préférait de loin petite démone...

Elle sirota son verre, l'incitant à poursuivre. Si c'était l'unique manière de se débarrasser de lui...Soit.

Amenadiel prit appui sur la rambarde métallique surplombant la piste de danse.

— Je ne parviens plus à détecter la présence de Lucifer depuis quelques heures tu en connais peut-être la raison ?

— Et c'est important parce que... ?

Amenadiel se redressa pour lui faire à nouveau face, exaspéré par son attitude désinvolte. De toute évidence, cette situation le perturbait bien plus qu'elle n'aurait pu imaginer.

— Parce qu'il ne s'est pas passé un seul instant, depuis que j'ai été envoyé ici, sans que je ne perçoive sa présence démoniaque ! répliqua-t-il avec force. La plupart du temps, il s'agit plus de parasites...comme un insecte bourdonnant sans cesse autour de mes oreilles, poursuivit-il plus calmement en faisant les cent pas. Dernièrement, Lucifer a pris un malin plaisir à me narguer par la prière il s'amuse à réciter des chansons blasphématoires à tue-tête ou me propose des plans charnels sordides qui, selon lui, auraient le pouvoir de déloger l'immense balai encastré dans mon cul angélique depuis des millénaires ! Un potentiel miracle ! Tchh !

Il se tourna vers Mazikeen, agacé par le rire cristallin de cette dernière. Elle ne pouvait pas s'en empêcher. C'était Lucifer tout craché. Elle cessa de rire devant le regard assassin d'Amenadiel sans pour autant se départir de son sourire. Le visage si tranquille de l'ange fut parcouru d'un tic nerveux, ce qui le fit paraître bien plus humain à cet instant.

— Il n'empêche que depuis trois heures, je n'entends ou ne ressens plus rien. Malgré la baisse de ses pouvoirs et sa nouvelle mortalité, j'ai toujours entendu ses prières et ce bourdonnement...Je ne sais pas quoi en penser. Crois-tu qu'il soit en danger ou-... ?

Mazikeen sirota tranquillement une autre gorgée d'alcool avant de répondre d'une voix dégagée :

— Je ne crois pas. Il m'est déjà arrivé de perdre sa trace plus d'une fois depuis notre arrivée sur Terre. Plus particulièrement depuis mon... erreur. Lucifer peut délibérément me cacher son empreinte démoniaque. S'il y arrive avec moi, une petite démone, pourquoi n'y arriverait-il pas avec un petit angelot ?

Le dit-angelot fronça les sourcils et crispa la mâchoire face à l'insulte. Mazikeen soutint son regard et afficha un sourire aguicheur. Elle s'approcha lentement de lui d'une démarche chaloupée avant de lever son visage vers le sien. Elle savait pertinemment que cette approche et son aura sensuelle le perturberait. Ses lèvres charnues étaient à quelques millimètres des siennes. Elle caressa sa lèvre inférieure de sa langue avant de lui murmurer à l'oreille :

— Ceci étant dit, je te suggère d'appliquer les conseils de Lucifer à la lettre une bonne partie de jambes en l'air te dériderait...si tu arrives à tenir le choc, bien sûr.

Amenadiel recula de quelques pas, comme frappé par une décharge électrique. Ses lèvres fines étaient figées dans un rictus de dégoût et son regard trouble. La démone ne bougea pas, mais lui sourit de plus belle. Un sourire moqueur et hautain. Il serra les poings avant de retrouver son masque d'impassibilité. D'un mouvement d'épaules, ses ailes noires se déployèrent de part et d'autre de son dos. L'ange la fixa encore un instant avant de disparaître dans un souffle.

La pièce et les clients reprirent vie autour d'elle.

Mazikeen n'y fit pas plus attention que cela. Elle était perdue dans ses pensées.

La visite d'Amenadiel avait semé le trouble dans son esprit. Se pourrait-il que Lucifer coure un quelconque danger ? Sa main autour de son verre se crispa tandis que la colère se déversait dans ses veines. Même si c'était le cas, ce n'était plus son problème désormais. Le diable l'avait rejetée, pour une unique maladresse, et au détriment d'une banale humaine.

Cette Decker !

Elle ne comprenait pas sa fascination à son égard. Quoi qu'il en soit, la situation de Lucifer concernait Chloé dorénavant.

Mazikeen reporta son regard sombre sur le spécimen mâle repéré précédemment. Il était toujours à son poste, débordant de passion charnelle. Elle lui adressa un sourire enjôleur avant de vider d'une traite son verre. Elle posa ce dernier sur le comptoir marbré avant de se diriger d'un pas leste vers la piste de danse.

Un vrai délice...


À suivre


Notes d'auteur :

En espérant que ce passage spécial Mazikeen vous ait plu, je vous dis à la prochaine !

[Chapitre corrigé le 04/02/18]