Les semaines passèrent ainsi, je me découvrais assez bon sorcier. J'avais des difficultés dans certaines matières, notamment les mathématiques qui m'avaient toujours rebutés. De plus, je découvrais vite que le niveau était vraiment plus élevé que ce que j'aurais pu trouver au collège Moldu. Athéna me dit que l'Académie avait d'abord été réservé aux familles nobles, les seules assez riches pour inscrire leurs enfants dans une Académie aussi prestigieuse. Après que la Régie l'ait décrété gratuite et obligatoire, les professeurs n'avaient pas voulu renoncer à certaines traditions, comme l'exigence des cours. Le fait qu'ils nous appellent Damoiseau et Damoiselle venait également de là et d'un désir de rendre Nobles et non-nobles égaux.

Durant les moments de creux que nous avions dans notre emploi du temps, nous pouvions profiter du soleil de la méditerranée en faisant nos devoirs dans les Jardins ou en se baignant à la Plage de Moby Dick. Mais bien vite, ce temps-là fut révolu puisque Octobre approchait à grands pas et il nous fallait de plus en plus revêtir notre toge par dessus notre tunique afin de se protéger du froid.

Un jour d'octobre, le professeur de Blancbaston nous avertit que nous devions passer notre uniforme d'hiver à présent, ce qui était plutôt bien vu puisqu'il faisait de plus en plus froid. Même moi, qui était habitué au climat de la Normandie, je portais ma toge tous les jours et pressais le pas pour aller du Pavillon au Palais. L'uniforme d'hiver consistait en une robe de coton assez chaude pour supporter la fraîcheur d'automne et une cape d'hiver pouvant se nouer comme un manteau, bien qu'elle bloquât un bras dans ce cas.

C'est aussi à cette époque que nous eûmes notre photo de classe. Un jour d'octobre, un jeudi, Mrs Thomas, notre professeur d'Anglais, nous conduisit hors de la classe au bout d'une demi-heure de cours pour que nous posions devant le photographe. Celui-ci était installé dans les Jardins, près de la Grande Fontaine. Cette fontaine était le centre des Jardins, elle représentait une Coquatrice, emblème de la France sorcière, fièrement dressée vers le ciel.

De l'eau s'élevait de son bec pour retomber dans le bassin. Le plus saisissant était le fait que le jet d'eau était enchanté pour que les rayons qui le frappaient lui donnaient les couleurs de l'arc-en-ciel. En outre, le photographe semblait avoir enchanté l'eau de façon à ce qu'elle retombe en formant des sortes de marches. Il nous sourit et nous dit de nous installer sur les marches. J'échangeais un regard ébahi avec Athéna, mais Mrs Thomas sourit.

« Suivez-moi, dit-elle » Et nous la vîmes enjamber la margelle du balcon pour poser un pied dans l'eau. Ou plutôt sur l'eau, car elle pût ainsi escalader la première marche d'eau avant de s'asseoir sur la deuxième, les mains posées sur les genoux et toujours souriante. Je regardais Athéna un instant puis montait à mon tour la margelle. J'eus un instant d'hésitation lorsqu'il me fallût poser le pied sur l'eau mais il m'apparut qu'elle était aussi dure et sèche que du verre.

Véritablement étonné, je m'avançais, m'attendant à tout moment à tomber. Mais je pus aller jusqu'à la première marche, celle où je m'asseyais toujours puisque j'étais plutôt petit, et m'y installais. Rapidement, les autres vinrent me rejoindre et le photographe s'installa derrière son appareil photo. Je faillis rire en voyant qu'il datait au moins du siècle dernier et ressemblait plus à ceux qu'on utilisait dans les films historiques que dans les séances de photos de classe.

Une fois le photographe prêt, je tâchais de ne plus bouger mais j'entendis le photographe dire « Allez, tout le monde salue de la main en souriant. ». J'agitais vaguement la main, puis il y eût comme une sorte de petite explosion accompagnée d'un éclair aveuglant qui me fit sursauter. En voyant la fumée épaisse et violette qui s'élevait de l'appareil, je crus que le photographe avait pris feu et faillis me précipiter pour l'aider avant de m'apercevoir que la fumée venait du flash.

« C'est bien, dit le photographe, vous aurez vos photos dans une quinzaine de jours. A présent, vous pouvez retourner en classe, j'attends l'autre classe dans cinq minutes. »

Nous le saluâmes poliment et repartîmes vers notre salle de classe. Ce faisant, je m'approchais d'Athéna et m'émerveillais de cette séance-photo qui me paraissait extraordinaire. Elle pouffa de rire en me disant que toute les photos sorcières étaient prises ainsi.

« Oui, mais pourquoi il fallait agiter la main ? Si on bouge, la photo est floue non ?

-Ben non, si tu fais rien, comment veux tu que la photo bouge ?

-Qu'elle quoi ? Ah oui, vos photos bougent c'est vrai. Je l'avais vu sur le journal que ton père nous avait donné au Quartier Sorcier, mais je n'y avais pas fait attention...

-Oui et avoue que c'est quand même plus classe que vos photos inertes, me taquina-t-elle »

Après le cours d'Anglais, nous avions Histoire et Géographie Sorcière ce qui me ravissait. Athéna, qui détestait ce cours, l'était beaucoup moins bien sûr. Le professeur du Castel, un vieil homme à l'allure distinguée arriva peu de temps après que nous nous soyons installés. Il nous salua et commença son cours sur les Druides Gaulois dans l'antiquité. Je prenais des notes avidement et lui posais plusieurs questions, le sujet étant passionnant. Je savais que le professeur m'appréciait beaucoup et me considérait comme un de ses meilleurs élèves.

Lorsque nous sortîmes de son cours, il nous demanda de faire une dissertation de dix centimètres sur les rapports qu'entretenaient les Druides avec les Moldus. Je trouvais le sujet facile et acceptais avec joie d'aider Athéna à faire sa dissertation. Comme c'était notre dernier cours de la journée, je lui proposais d'aller à la bibliothèque pour ça. Nous décidâmes d'aller à la Bibliothèque du Pavillon, moins fournie que celle du Palais mais plus calme. En outre, elle était ouverte jusqu'à vingt-et-une heures au lieu de dix-huit heures pour celle du Palais.

La Bibliothèque des Banquets était en fait répartie en trois salles. La plus grande, la Bibliothèque, était destinée à tous ceux qui voulaient s'installer pour lire ou faire des recherches en silence. La deuxième, la Salle de Travail, était dévolue aux travaux de groupes qui nécessitait que l'on échange des informations à l'oral. Enfin, la dernière salle était la Réserve, qui contenait les livres les plus dangereux de la Bibliothèque.

Nous allâmes dans la Salle de Travail puisque nous n'avions pas besoin de faire des nous installâmes à une des belles tables dorées qui étaient réparties dans toute la salle. Je sortis mes notes de cours et les étala sur la table. Nous nous attelâmes à la tâche, en silence. Au bout d'un moment, Athéna releva la tête vers moi.

« Laurent ?

-Tu as besoin d'aide ?

-Eh bien... oui.

-Explique.

-Je n'arrive pas du tout à comprendre comment tu peux faire dix centimètres sur ce thème. Là, j'en suis à trois centimètres et j'ai l'impression d'avoir tout dit.

-Ah oui, bien sûr. J'en suis à quinze centimètres, et il me reste la conclusion à faire, dis-je en riant.

-Mais... tu m'énerves, t'es trop fort à ça.

-Donne. Oui, tu as bien évoqué les trois principaux aspects des Druides, ils étaient des figures majeures de la vie politique et religieuse et aidaient les Celtes avec la magie. Mais tu ne développe pas assez, il ne faut pas seulement le dire, il faut l'expliquer. Tu dois mettre un exemple pour chaque aspect, expliciter ce que veut dire « avoir un rôle dans la vie politique » par exemple. Tu vas voir, si tu fais tout ça, tu auras au moins une dizaine de centimètres.

-Merci Laurent, je sais pas ce que je ferais sans toi.

-Tu rattraperais ton histoire avec les autres matières. Je peux te demander un service ?

-Oui ?

-Tu relis ma copie après ? Juste pour débusquer les fautes, j'aimerais avoir une très bonne note pour ce devoir.

-Bien sûr. Mais tu n'es pas mauvais en orthographe.

-Non, je sais. Mais tu es meilleure. »

Nous continuâmes à travailler un peu avant d'échanger nos copies. Nous faisions souvent ça pour les devoirs d'histoire, je relevais tout ce qu'il fallait qu'elle revoit et elle corrigeait mes fautes. Je vis alors quelqu'un entrer dans la Salle de Travail, Louis Sèvres. Pour je ne sais quelle raison, il n'avait pas cessé d'essayer de me persécuter depuis qu'on s'était rencontrés dans le bateau. Je regardais autour de moi, comme je le pensais, on étais seuls. Ce qui signifiait qu'il allait encore tenter quelque chose.

« Tiens, les Moldus savent travailler. Je ne savais pas, dit-il en ricanant.

-Ferme-là Sèvres, lança Athéna qui l'appelait presque toujours par son nom de famille.

-Heureusement que tu as une sorcière pour te protéger, Moldu, sinon tu ne pourrais pas rester ici très longtemps. »

Je n'écoutais même pas ce qu'il disait. Je priais mentalement pour qu'Athéna cesse de répondre à son jeu, cela ne faisait que l'encourager. Mais je savais que c'était trop lui demander, elle venait d'un monde de pourpre et d'or où tous s'inclinaient devant elle et elle ne pouvait pas croire que ce ne serait pas le cas ici. Je l'avais bien compris qu'elle se pensait au dessus des autres, même si elle essayait de le cacher.

« Eh, le Moldu ! Tu m'écoutes quand je te parle ? »

Je tournais la tête vers Louis qui s'était approché de moi et me regardait avec méchanceté. Je fis alors ce qu'il ne fallait pas faire.

« Non. J'en ai marre que tu m'insultes à tout bout de champs. Oui, mes parents sont des Moldus, il n'y a aucun mal à ça. Qu'est-ce que tu as contre les Moldus ?

-Ce ne sont que de sales porcs, des êtres abjects qui ne mériteraient pas de vivre. Voilà ce que j'ai contre eux. Et ça me dégoûte que tout le monde soit aux petits soins avec eux !

-Pourtant, intervint Athéna, j'ai entendu dire que tu avais un Moldu comme père. »

Louis fit alors que quelque chose à laquelle je ne m'attendais pas. Il regarda Athéna avec fureur puis éclata en sanglots. Je le regardais éberlué avant de me rapprocher de lui afin d'essayer de le réconforter. Il me repoussa avec force. Mais lorsque ce fut Athéna qui l'entoura de ses bras, il se laissa aller et pleura sur l'épaule de mon amie.

« Je n'ai pas de père, sanglotait-il, je n'en ai jamais eu.

-Là, calme toi, tentait de dire Athéna, gênée d'avoir provoqué cette crise, pourquoi dis-tu ça.

-Je... je ne veux pas en parler...

-Mais si, l'encouragea Athéna, vas-y, dis-nous ce qui te tourmente.

-Vous allez... vous allez vous moquer... je suis abject... mais il l'était plus...

-Qui l'était plus ? Nous n'allons pas nous moquer, je te le promets, nous sommes là pour t'aider.

-Mon père était un Moldu, avoua-t-il entre deux sanglots, comme tu l'as dit. Il... il a quitté... ma mère qu... quand il a su qu'elle ét... était sorcière. Elle était brisée. Mais vraiment, elle ne bougeait presque plus. J'avais, quoi ? cinq ans, peut être quatre. Tous les jours... j'av... j'avas peur qu'on m'enlève. Ma mère ne pouv... pouvait plus s'occuper de moi. Al... alors on a parlé de me... mettre d-dans un orphelinat... J'ai dû m'occ... m'occuper de ma mère jusqu'à mes dix ans. C'est que là, qu'elle a pu commencer à aller mieux. Et j'ai, inconsciemment, rejeté la faute sur tous les Moldus. Je n'avais pas bien connu mon père, même à cinq ans. C'est pour ça que j'essaye de faire souffrir les gens issus-de-Moldus, je veux les faire souffrir comme j'ai souffert. »

Quand il se tut, nous nous regardâmes, Athéna et moi, par dessus le corps encore secoué de sanglots. Je reportais ensuite mon attention sur Louis. Après ce qu'il m'avait dit, je n'arrivais plus à le détester comme je le faisais avant. Au fur et à mesure de son discours, je lui avais pardonné tout ce qu'il m'avait fait subir ces mois-ci et j'avais plutôt pitié de lui. Oui, c'est ça, j'avais pitié, je compatissais à sa souffrance. Cependant, je ne le dis pas, je savais que beaucoup de personnes ne voulaient pas de la pitié des gens.

Athéna, elle, semblait gênée. Bien qu'elle ne sache pas tout ce qu'il avait subi avant, je savais qu'elle se sentait coupable de lui avoir lancé ce sort, le jour de la rentrée, et de l'avoir traité si rudement ensuite. Elle tapota encore l'épaule de Louis, qui se calmait peu à peu. Cela continua encore un moment avant que Louis ne s'essuie les yeux avec la manche et nous regarde. Je pinçai les lèvres de gêne en voyant l'air horrible qu'il avait avec ses beaux cheveux blonds en bataille et ses yeux rougis par les pleurs.

« Je... commença-t-il.

-Oui ? Demanda doucement Athéna quand il se tut

-Je... Laurent, je suis désolé, acheva-t-il d'une voix rapide. »

Je lui souris et hochais la tête. Je n'avais pas besoin de parler, il savait que j'acceptais ses excuses. Je lui tendis alors la main pour l'aider à se lever et le serrais dans une accolade fraternelle. Je voulais ainsi lui dire que je lui pardonnais vraiment tout, mais aussi que je compatissais à sa douleur, cette douleur qui devait l'habiter chaque jour, chaque heure, chaque fois qu'il voyait des Moldus. Je le sentis répondre en m'enserrant à son tour. Nous restâmes ainsi pendant quelques secondes, puis je relâchais mon étreinte.

Lorsque nous retournâmes à notre devoir, Louis s'assit à côté de nous et sortit ses affaires. Sans un mot, je lui passais mon brouillon afin qu'il voit les grandes idées qu'il lui fallait mettre en forme. Il me remercia d'un hochement de tête. Pendant plusieurs minutes, nous continuâmes ainsi à travailler en silence. Cependant, malgré le silence pesant qui régnait entre nous, malgré tout ce qu'il y avait eu entre nous trois durant le mois écoulé, je savais que nous avions gagné un nouvel ami.