Et il parlait, sans s'arrêter, d'une voix monocorde et ennuyeuse. Même lorsqu'il passait au travers du tableau en début de cours, cela ne me faisait plus rire, tant cette blague était éculée. Je regardais mon voisin de table pour voir qu'il ronflait, l'air serein. John Edwards savait parfaitement que j'écoutais pour deux et à la fin du cours, il se réveillerait, les cheveux en bataille et l'œil de travers, en me demandant mes notes. Et bien sûr, je les lui passerais. Déjà les autres années, j'étais assez gentille pour lui prêter, alors en cette année de BUSE, je n'allais tout de même pas lui refuser.

- C'est ainsi qu'en l'an 1923, P. Ruque mena la grande révolution des Tiffs, un groupe de révolutionnaires qui voulaient plus de liberté pour les coiffeurs sorciers…

Je notai bien soigneusement date, nom et les grands évènements. En regardant la classe, j'étais l'une des rares à le faire, personne ne se souciant des examens de fin d'année. Il était vrai que nous n'étions qu'en octobre, la fin de l'année paraissait tellement loin ! Sauf pour moi : je prenais tout cela très au sérieux et j'avais déjà établi une liste et un planning pour réviser tout au long de l'année. Il me fallait au moins ça si je voulais décrocher des Acceptable et ainsi mes BUSE.

Une mouche vola dans la classe. Quelques élèves la suivirent des yeux tandis que le professeur Binns continuait son monologue, en suivant ses notes d'un air distrait. Je me demandais ce que ça faisait d'être un fantôme. Lui, il paraît qu'il ne s'en est même pas rendu compte. Si c'était à moi que cela arrivait, je le verrais quand même. Enfin, je l'espérais très fort, parce que me retrouver en train de flotter au-dessus du sol et à passer à travers n'importe quoi, très peu pour moi.

J'en étais là dans mes divagations lorsque la fin des cours sonna. Je n'avais pas écouté la fin. Pour une fois. Je haussai les épaules, rangeai mes affaires et secouai John. Les lundis matin étaient décidément bien difficiles !

- Keskiya ?
- Le cours est fini, espèce de marmotte ! Alors dépêche-toi de te lever si tu ne veux pas encore être en retard au cours de Métamorphose. McGonagall accepte difficilement les retards.

Et encore, c'était un euphémisme. Il grogna proprement, en rangeant avec efficacité ses maigres affaires déballées. C'est qu'il commençait à avoir l'habitude de devoir se grouiller entre deux cours le John ! Il était plus connu pour ses retards et ses nuits rattrapées pendant les cours que pour ses bonnes notes. Mais dans la salle commune, c'était un gai luron, qui avait toujours la blague et le mot pour rire. Nous faisions une belle paire tous les deux : moi la bosseuse et lui le fanfaron. Je l'aidais dans ses devoirs, il m'aidait à me détendre. Nous avions trouvé un équilibre depuis cinq ans et j'osais espérer que cela se poursuive jusqu'à la fin de nos études.

Je suivais John dans les dédales du château que je connaissais bien maintenant. La salle de Métamorphose était là, toute proche, lorsque je sentis mon pied buter contre quelque chose de dur. Avant même d'avoir pu dire bave de crapaud, j'étais étalée, face contre terre. Pour parachever la honte qui s'écrasait lourdement sur moi, mon sac glissa sur mon crâne, m'assommant à moitié. J'entendis un éclat de rire glauque sur ma gauche, et le regard encore flou, je tournai la tête dans la direction du rire de troll. Décidément, c'était la mode des rires bêtes chez les sorciers, ne pus-je m'empêcher de penser. Mais alors que ma vision redevenait plus claire, je vis une ombre fondre sur moi. Puis des mains saisirent brutalement mon sac et l'ouvrirent. Une cascade de livres eut raison de ma pauvre tête et je m'évanouis quelques secondes dans le couloir.

Je repris mes esprits : mes affaires étaient étalées partout autour de moi. Je me relevai doucement pour voir si je n'avais rien de cassé, mais ce que je vis fut pire : McGonagall venait droit vers moi. Son regard semblait aussi dur qu'un tigre et je me dépêchai de ramasser mes affaires autour de moi. Dès que le professeur de Métamorphose fut assez proche de moi, elle me somma :

- Allez mademoiselle Vasseur ! Cessez de vous donner en spectacle et entrez en cours ! Et hâtez-vous sinon, j'enlève cinq points à Gryffondor !

Elle tourna les talons aussi sec. J'ouvris des yeux ronds mais me retins de balancer ses quatre vérités à cette prof mal lunée. Je pris mes livres à la main et courus vers la salle de classe pour me laisser tomber sur une table du fond, à côté de John. Il me jeta un regard curieux et je lui fis un geste pour qu'il se concentre sur le cours plutôt que sur moi. Non mais quelle injustice ! On me faisait tomber, on fouillait mon sac, et surtout, avec ma malchance, on m'avait certainement volé quelque chose ! Et cette prof, la directrice de ma maison par-dessus le marché, voulait me retirer des points ! J'enrageais silencieusement en rangeant mes affaires convenablement dans mon sac. Je finis par sortir mon manuel d'astronomie tandis que McGonagall demandait à Anna comment elle devait changer un chaton en pelote de laine. Je regardais dans mes affaires s'il me manquait quelque chose lorsque je sentis John me pousser le coude, fort peu discrètement et me murmurer :

- On est en Métamorphose Marie ! Pas encore en Astronomie. C'est ce soir l'Astronomie, tu te souviens ? Qu'est-ce qui ne va pas, pourquoi tu étais arrivée en retard ? Tu étais juste derrière moi et l'instant d'après…
- Oui Mr Edwards ? Vous avez la réponse ?
- Euh… Je crois qu'il… Il suffit de… Enfin, vous voyez…
- Oui, effectivement, je vois que vous n'écoutez absolument rien en cours Monsieur Edwards, l'interrompit le professeur d'une voix cassante, comment allez-vous faire si on vous demande ceci pendant les examens des BUSE en fin d'année ? Alors cessez de parler avec Miss Vasseur et concentrez-vous un peu, cela ne vous fera pas de mal.

John se tut et tira la langue au professeur McGonagall dès que celle-ci eut le dos tourné pour tapoter le tableau de sa baguette magique et inscrire le cours de la journée. Très mature comme réaction ça ! Aussi puéril qu'un farfadet des montagnes ! Enfin, j'arrivais à la fin de mon sac. Et la conclusion s'imposa à moi : il me manquait mon livre d'Histoire de la Magie. J'étais pourtant certaine de l'avoir pris ce matin, je l'avais même utilisé un peu plus tôt en cours. Je n'étais pas folle tout de même ! Soudain, j'eus envie que ce cours se termine le plus rapidement possible, pour aller vérifier dans ma chambre s'il était resté là-bas et si je n'avais pas rêvé une heure plus tôt. Après tout, je pouvais confondre avec un autre lundi, ils étaient tous tellement déprimants. Mais celui-ci battait tous les records : une chute et une perte de connaissance et soit je devenais folle et voyais des objets disparaître ou apparaître, soit je venais de me faire voler un pauvre grimoire. Mais, dans tous les cas, je devais en avoir le cœur net. Je me tournai vers John qui agitait sa baguette devant un chaton qui faisait tout pour en mordre l'extrémité. L'air nonchalant, un coude posé sur la table, il avait tout de l'archétype du mec qui n'écoutait rien en classe, mais heureusement pour lui, je n'allais pas lui demander de me résumer le cours. Je lui chuchotai :

- John, aide-moi ! Est-ce que j'avais mon livre d'Histoire de la Magie ce matin ?
- Marie, voyons, je dois faire mes exercices de Métamorphose et bien écouter en classe. Ne me distrais pas !
- Mais bien sûr ! Tu te fiches totalement de ce que McGonagall peut bien te dire. Allez, réponds-moi ! S'il te plaît, c'est très important !

Il me regarda d'un air surpris, ses grands yeux noisette me détaillant lentement. Je compris qu'il était plus vexé parce que je l'avais envoyé paître qu'autre chose. Mais je dus le secouer assez avec ma tête d'elfe de maison, car il consentit à me répondre :

- Je suis désolé Marie, tu sais très bien que je pionce pendant son cours. Ce n'est pas du tout intéressant ! Alors je n'ai pas fait gaffe si tu avais ton bouquin ou pas.
- Ce n'est pas grave John. Merci quand même.

Il avait vraiment l'air désolé, aussi je lui fis un petit sourire qui le rassura un peu.

Ma valise était totalement défaite sur mon lit. J'avais retourné tous mes vêtements, envoyé valser livres et affaires diverses sans trouver ce que je cherchais. J'étais assise sur mon lit, dans le dortoir dévasté. On aurait dit qu'une tempête venait de frapper mes bagages ! Je remis ma masse de cheveux bruns en arrière pour pouvoir voir l'apocalypse qui régnait ici, mais il fallait que je me rende à l'évidence : mon livre n'était pas là non plus. La porte s'ouvrit à la volée et Anna s'arrêta sur le palier, un sourire sur les lèvres.

- Qu'est-ce qui s'est passé ici ? Tu as jeté un sort qui s'est mal passé ? Moi qui me demandais pourquoi tu avais mangé aussi vite à midi.
- Non, ce n'est rien, je cherchais quelque chose.
- Tu as besoin d'aide ?
- Non merci, j'ai déjà tout retourné. Il faut que je range maintenant.
- Ha ha ! Bonne chance alors ! Mais fais attention à l'heure, que tu ne sois pas encore en retard en cours !

Je lui assurai d'un hochement de tête avant de commencer à remballer tout le capharnaüm. En même temps, je m'interrogeais : qui avait bien pu me faire un truc pareil ? Pourquoi est-ce que cela tombait sur moi ? J'étais loin d'être intelligente, très loin même, car même en bossant comme une malade, il m'arrivait de ramasser un magnifique P. J'étais loin aussi d'être populaire : cela m'évitait les ennuis. Car qui dit populaire, dit jalousie et donc ennemis. Je n'avais rien fait à personne de toute ma scolarité, mis à part cette petite farce en deuxième année. Je pouffai de rire à cette évocation. C'était John qui m'avait poussée à le suivre dans ces bêtises. Avec un prétexte bidon : il voulait qu'on s'entraine à lancer le sortilège de Lévitation. Et la pauvre élève de première année nous en avait bien voulu de l'avoir épinglée au lustre du couloir ! On avait éclaté de rire et nous ne pouvions pas la faire redescendre !

Enfin, ce n'était pas ça qui allait m'aider. Qui avait bien pu faire ça ? Et surtout comment allais-je le découvrir ? Et pourquoi ? Il y avait bien une raison pour s'attaquer à moi tout de même. La chambre était rangée, enfin aussi rangée qu'elle pouvait l'être en présence de cinq demoiselles bordéliques. Bref, on pouvait marcher sans se prendre un livre, c'était le principal non ? Je pris mes affaires pour l'après-midi et descendis du dortoir. Un groupe de sixième année était encore là, à papoter tranquillement. On dirait qu'ils passaient leur vie ici ceux-là. Le pire était l'attroupement féminin en train de baver derrière eux. Oui, je parle bien d'Eux, avec un grand E comme Ennuyeux, Épuisants et Envahissants mais tellement Élégants … Les Maraudeurs. Je passais mon chemin vite fait lorsque j'entendis de nouveau un rire de troll. Sans même me retourner, je m'engouffrai dans la sortie. Les rires sadiques, j'en avais assez entendu jusqu'à la fin de ma scolarité !