Anna me tint la porte pour que je descende, et nous retrouvâmes Jonah un peu plus loin dans l'aéroport, portant les bagages. Etonnamment, une fois qu'Anna a jeté mes sacs de vêtements dans une benne à ordure, il ne restait pas grand-chose comme valise. Remarque, si Jonah et Anna étaient habitués à fuir en vitesse, ils étaient sans doute aussi habitués à prendre uniquement le strict nécessaire.

Même si j'avais l'air normal, maintenant, regarder tout le monde pour voir leur réaction était un réflexe. Et évidemment, bien cachée sous mes vêtements, mes mutations n'interloquaient personne. Je trouvais ça étrangement satisfaisant. A vrai dire, c'était plutôt mon escorte que tout le monde regardait. Maintenant qu'ils avaient ôté leur blouse de laboratoire, mes sauveurs semblaient incroyablement normaux. Les médecins n'ont rien d'anormal, mais… Je trouve que la blouse donne un air sérieux et intouchable. En civil, leur compagnie était beaucoup plus rassurante. Et je les regardai vraiment pour la première fois.

Les cheveux noirs d'Anna étaient plus longs que je pensais l'avoir vu, au départ. Ils n'allaient pas jusqu'à ses omoplates, comme je l'avais d'abord cru, mais en réalité, ils allaient jusqu'à mi-cuisse, attachés en queue de cheval, et ses lunettes lui donnaient un air encore plus sérieux. Elle portait une robe noire d'encre à bretelles, assortie à ses cheveux et descendant jusqu'à la moitié de ses tibias, et des bottes montantes en cuir qui disparaissaient sous sa robe, révélant ses formes très féminines. La plupart des hommes qu'on croisait la suivaient du regard.

Jonah, quant à lui, me paraissait toujours aussi naturel. C'était sans doute parce que j'avais passé beaucoup de temps avec lui ses derniers temps. Il avait lui aussi des lunettes, ses boucles blondes n'étaient toujours pas coiffées, mais sa barbiche était plus courte. Il portait un débardeur blanc en dessous d'une veste en jean, dont les manches ont été déchirées, et un jean noir délavé. Mes vision acérée voyaient chaque mouvement de ses muscles à chaque fois qu'il marchait, les valises dans les mains. Il n'avait plus du tout l'air d'être une grosse tête, comme ça. J'ai même cru entendre un groupe de filles siffler quand nous sommes passés entre elles. Je ne sais pas si Jonah, lui, les a entendues. Sans doute pas, il semblait concentré dans sa tâche de transport de valises.

-Quelque chose vous tracasse, Piers ? me demanda-t-il en apparaissant à côté de moi

Je retins un sursaut, et il rit. J'étais tellement à fond dans mes réflexions que je n'avais pas vu qu'il me talonnait.

-Non, ça va, lui dis-je. Je suis juste dans mes pensées.

-Et à quoi pensez-vous ? Si ce n'est pas trop indiscret, bien sûr.

Je lui fis signe de s'approcher, et il me tendit son oreille, d'un air curieux. Derrière nous, Anna nous regardait du coin de l'œil.

-Avez-vous remarqué les réactions des filles en vous voyant ? demandai-je

-Je n'ai pas fait attention, dit Jonah en regardant rapidement derrière lui. Comment ont-elles réagi ?

-Il me semble adéquat de dire que vous leur plaisez.

-Ah, ça ? Oui, ça arrive, dit-il d'un ton amusé

-Et donc ? Comment vous le prenez ?

-Elles pensent ce qu'elles veulent. Je ne suis pas intéressé.

-Ah d'accord.

Jonah accéléra de nouveau pour passer devant, alors qu'Anna accélérait pour arriver à ma hauteur à son tour. Elle me jeta un regard que je ne compris pas tout de suite, et elle regarda son frère, qui passait dans la foule comme il pouvait avec nos deux valises. Je répondis à Anna avec un regard incompréhensif, et elle ricana, en me disant discrètement que je comprendrais quand je serai plus grand. Assez ironique, sachant que j'étais apparemment plus vieux qu'eux.

L'enregistrement se passa assez bien. Apparemment, les jumeaux Muller avaient réellement tout prévu, du passeport au cache plastique pour que les armes à feu d'Anna passent au radar des bagages. Je trouvais bien pensé qu'elle se faisait passer pour une vendeuse d'armes qui tiraient des billes. Leur capacité d'adaptation était réellement impressionnante. Elle fit que nous avons atterri dans l'avion pour New-York à peine une heure plus tard. Je ne savais pas comment ils s'était arrangés, mais je m'étais retrouvé entre Anna et Jonah dans l'avion, alors que les places étaient censées être distribuées aléatoirement. Anna avait la place près du hublot, et Jonah était du côté couloir, en train de ranger les valises dans les coffres à bagages.

-Pourquoi allons-nous à New-York ? demandai-je à Anna

-C'est là-bas que se trouve le QG du BSAA. Nous allons vous livrer aux bons soins du capitaine Redfield. Je suis sûre qu'il sera très content de vous revoir, et qu'il vous aidera mieux que nous à recoller les morceaux.

-Mieux que vous ? dis-je. Vous n'allez pas rester avec moi à New-York ?

-Vous devrez reprendre votre vie Piers, dit Jonah en se rasseyant. Tout comme nous devrons reprendre la nôtre. En quelque sorte. Ça ne veut pas dire qu'on ne se reverra plus. Et puis ce n'est pas maintenant qu'on se sépare, hein ? Pas la peine de faire cette tête.

-Oui je sais.

Anna se mit à regarder dans le hublot d'un air pensif, alors que l'avion décollait. Quant à Jonah, il sortir une console portable de sa poche.

-Vous devriez dormir, non ? me proposa-t-il sans décoller les yeux de son écran

-J'ai passé tout mon temps à dormir, ces derniers temps. Non, je veux profiter de ce voyage. On en aura pour combien de temps, au fait ?

-Un peu plus de deux heures. Le temps de faire une bonne sieste, quoi.

-J'ai déjà dormi pendant sept mois, et je ne sais même pas combien de temps notre tour du monde a duré. Je ne fermerai pas l'œil avant un bon bout de temps, Jonah.

-Comme vous voulez, dit-il en levant les mains en l'air. Et notre tour du monde a duré six jours. Anna a speedé avec cette pauvre camionnette.

-Excuse-moi d'avoir le sens pratique, petit frère, dit cette dernière sans nous regarder

-Mais je ne te reproche rien. Je t'aime frangine.

Anna poussa un soupir, et Jonah et moi partageâmes un rire embarrassé. Puis, Jonah se concentra de nouveau sur son jeu, après m'avoir fait un clin d'œil et un sourire, et moi, je ne savais pas quoi faire. J'avais les yeux rivés sur les signaux lumineux qui luisaient au-dessus de mon siège, attendant que le temps passe.

A ma gauche, Anna dormait profondément, la tête posée sur le hublot. Elle devait être épuisée à force de conduire le véhicule pendant les deux tiers de notre voyage de six jours. D'ailleurs, dans l'état actuel des choses, je m'étonnai même qu'elle ne se soit pas effondrée avant. Mais je me souvins qu'elle avait dit être dans l'armée, alors ça ne me surprenait plus tellement. En tous cas, elle méritait son repos. La couverture commençait à tomber sur ses jambes, alors je la remis sur ses épaules.

A ma droite, Jonah s'excitait sur son jeu vidéo. Je n'arrivais pas bien à voir sur quoi il tirait, mais la souffrance de ses victimes semblait le satisfaire. C'était sans doute parce que j'étais un militaire que je trouvais ce concept barbare, ou alors ce n'était juste pas mon truc. Cependant, je n'arrivai pas à détourner les yeux de l'écran. C'était tellement plus passionnant que de regarder les signaux lumineux, qui de toute façon ne me disaient rien d'intéressant.

-Vous voulez essayer ? me demanda soudain Jonah, après avoir mis pause

-Il est hors de question que je vous sucre votre passe temps. Non, allez-y, ne faites pas attention à moi.

-Ça, mon vieux, c'est impossible, sourcilla-t-il. Ne vous en faites pas pour moi.

-Non merci, j'ai dit. Ce genre de choses ne me branche pas vraiment, en plus. Je préfère encore vous regarder faire. Si ça ne vous gêne pas bien sûr.

-Pas du tout. C'est comme vous préférez.

J'opinai avec un air concentré, et Jonah se remit à jouer à son jeu. Il paraissait vraiment jeune, comme ça. Rien à voir avec l'impression de maturité qu'il respirait avec sa blouse de médecin. Comme quoi, j'avais vraiment un truc avec les blouses. C'était assez bizarre. En tous cas, j'ai réussi à ne pas piquer du nez une seule seconde, les yeux fixés sur les massacres virtuels de mon voisin, avant que l'avion ne commence à atterrir. Je ne sus trop pourquoi je prenais ça comme une victoire. Sans doute parce que je suis une marmotte. Oui, ça doit être ça.

Il y avait plus de monde dans l'aéroport de New-York que dans celui que Hong Kong. Je me sentais un peu à l'étroit, mais je me dis que c'était un mal pour un bien. Bientôt, j'allais en savoir plus. Bientôt, j'allais retrouver Chris. Bientôt, j'allais récupérer ma vie d'avant. Du mois je l'espérais. Le détail du virus pesait quand même lourd dans la balance. Je savais que rien ne serait plus pareil, mais au moins, je serais en train de profiter autant que je le pourrais. C'était mieux que d'être mort, à mon humble avis.

-Je vais m'occuper de l'enregistrement et des derniers détails, dit soudain Anna. Si je ne suis pas là quand le taxi arrive, allez à l'Empire. Je vous rejoindrai.

-Euh ok, dit Jonah, surpris comme moi. A plus tard frangine.

Anna disparut dans la foule, et Jonah et moi nous regardâmes d'un air étonné avant de nous diriger vers la sortie. Tous les taxis étaient pris, alors on a dû attendre.

-Quel jour sommes-nous ? demandai-je

-Nous sommes le vingt février, dit Jonah en regardant sa montre. Il faut croire que tout le monde s'est concerté pour partir ou revenir de vacances en même temps que vous, ricana-t-il en me donnant un coup de coude joueur sur l'épaule

-Oui, ça doit être ça, dis-je d'un ton amusé

Un taxi s'arrêta devant nous, mais Jonah refusa poliment. Et il fit la même chose avec le suivant. Il voulait sans doute attendre Anna encore un peu. Je voyais l'inquiétude sur son visage, et je mentirais si je disais que je n'étais pas inquiet aussi. Elle avait parlé de détails. Et si elle avait intercepté quelqu'un qui nous suivait, et qu'elle s'était faite avoir ?

Non. Ne pas penser ce genre de choses. Ça n'apporte jamais rien de bon.

Jonah et moi montâmes finalement dans le quatrième taxi qui a proposé de nous emmener, et nous avons demandé à aller à l'Empire State Building, comme Anna nous l'avait ordonné. Je compris assez vite pourquoi elle nous avait ordonné d'aller là-bas : le QG du BSAA était deux rues plus loin. Jonah lui envoya un message, qui fut sans réponse. Pareil pour son appel.

-Allons-y, Piers, me dit Jonah d'un ton inhabituellement sérieux

-On n'attend pas votre sœur ?

-Elle doit être occupée. Mais si elle n'est pas réapparue ce soir, j'irai la chercher. Elle dirait que votre cas est plus important que le sien. On dépose nos affaires à l'appartement, et je vous ramène au QG.

-D'accord, opinai-je, partagé. Je vous suis.

Je laissai Jonah passer devant, comme je le disais, et nous fûmes dans un immeuble chicos en cinq minutes de marche. Le QG du BSAA était là, juste en face, comme en train de me regarder avec toutes ses fenêtres, telles des yeux braqués sur moi. Des tonnes d'yeux. Pas des yeux d'insecte, non. Des yeux d'arme biologique. C'était carrément troublant.

-Alors Piers. Qu'est-ce qu'il y a de beau dehors ?

Encore une fois, Jonah m'a fait peur. Et encore une fois, ça le faisait rire.

-Je vous trouve bien éparpillé pour un soldat qui doit être en permanence sur le qui-vive, ricana Jonah en faisant des allers-retours dans l'appart. Vous avez dû perdre certains réflexes.

-Je pense que ça reviendra avec le reste, dis-je, plus à moi-même qu'à un interlocuteur

-Précisément. Content de voir que vous imprimez bien ce que je vous dis.

Jonah s'assit sur le canapé, juste derrière moi, en face de la vitre, alors que moi je n'avais toujours pas bougé. Je vis, dans le reflet de la dite vitre, qu'il s'était changé. Enfin, il avait enlevé sa veste en jean.

-Je ne peux m'empêcher de regarder le QG du BSAA, admis-je. Je suis pressé, mais j'ai un peu peur de ce que je trouverai là-bas.

-C'est normal. Vous n'avez que des images fragmentaires. Même pour quelqu'un avec son expérience, l'inconnu comporte son lot de bonnes et de mauvaises surprises. Je n'ose pas vraiment imaginer ce que vous ressentez en ce moment.

-Moi-même, je n'en suis pas sûr.

-Je vois.

Après ça, nu lui ni moi n'ajoutâmes rien. Au bout de cinq bonnes minutes de silence réparateur, je finis par lui demander où était la salle de bains, et il m'indiqua le couloir du fond. J'atteignis la salle de bains à une vitesse exagérée pour me planter devant le miroir. J'enlevai mon couvre-chef, ma chemise et mon t-shirt pour mieux regarder ma mutation absente.

Ma peau, que j'avais vue grise dans le camion, était maintenant un peu plus rouge. Du moins, plus rouge que la partie de mon corps qui n'avait pas été affecté visiblement par le virus C. Cela aurait facilement pu passer pour un coup de soleil, si les rougeurs n'étaient pas étendues d'une manière aussi insensée. Je ne pus m'empêcher de prendre mon visage dans les deux mains. Les sensations que me procurait le toucher de mes dix doigts étaient identiques des deux côtés, c'était bon signe. Mon œil droit, quant à lui, était devenu rouge, contrairement au gauche qui était noisette. A ce stade, je m'attendais plus à ce qu'il reste blanc, ou qu'il reprenne une couleur similaire à celle de l'œil gauche, mais ce n'était pas grave. L'hétérochromie que j'avais maintenant faisait sans doute penser que j'étais un petit jeune en quête d'originalité, mais ce n'était pas bien grave au fond. Je suis sûr que personne ne remarquerait, et que s'ils le faisaient, ils ne diraient rien.

Tant que j'étais là, je décidai de prendre une douche. Mais avant, il fallait que je demande quelque chose à Jonah, que je retrouvai allongé dans le canapé, les yeux à moitié fermés. Je fis demi-tour, pour ne pas le déranger, mais il m'adressa la parole dès que je fus de nouveau dans le couloir menant aux chambres.

-Vous avez besoin de quelque chose ? me lança-t-il d'un ton fatigué

-Je voudrais des vêtements de rechange. Vous pouvez me dire où se trouvent les valises ?

-Ne bougez pas j'arrive.

-Non, ce n'est pas la…

Mais je n'eus pas le temps de finir ma phrase. Il m'avait déjà rattrapé dans le couloir, et il me fit un petit sourire, en me demandant de le suivre. Nous entrâmes dans une des deux chambres, sur le lit duquel je retrouvai la valise ouverte, remplie de vêtements.

-Servez-vous, me dit Jonah. Et n'hésitez pas à me réveiller si vous avez besoin de quoi que ce soit d'autre. D'accord ?

-Ce n'est vraiment pas la peine. Vous avez vraiment besoin de repos, tentai-je

-D'accord ? répéta-t-il un ton plus haut, en fronçant les sourcils

-D'accord, cédai-je. Je vous le promets.

-Bien. Bonne nuit.

Jonah fonça dans le salon, aussi vite qu'il était venu me rejoindre dans le couloir, et j'eus un rire un peu outré avant de prendre des vêtements. Je saisis, un peu au pif, un t-shirt blanc à manches courtes, un pull léger noir à rayures violettes, un bermuda noir et des chaussettes grises. Ensuite, je me dirigeai de nouveau vers la salle de bains. Seulement, avant que je n'entre, Jonah réapparut.

-Qu'est-ce qu'il y a ? lui demandai-je

-J'ai oublié un truc, me dit-il

-Quoi ?

Sur ces mots, Jonah me prit dans ses bras sans condition pour me serrer contre lui. Mon cœur fit un bond dans ma poitrine, encore. Je ne m'attendais vraiment pas à ça. Le contact de ses bras sur moi me rappela que je ne m'étais pas rhabillé en sortant de la salle de bains, ce qui rendait notre accolade un peu embarrassante. Enfin, pour moi. Lui continuait de me serrer, et au final, je le pris dans mes bras aussi.

-Je sais que tout se passera bien, mais je voulais que vous sachiez que quoi qu'il arrive au BSAA, je serai toujours là pour vous, dit Jonah, la tête plantée dans ma nuque. Et Anna aussi.

-Oui, je le sais, dis-je en rougissant un peu

-Tant mieux.

Jonah me relâcha, gardant ses mains sur mes épaules, et me regarda avec un franc sourire.

-Arrêtez de vous angoisser, Piers, me dit-il en me tapotant les épaules. Prenez votre douche, ça vous fera du bien. J'en prendra une aussi, et nous irons au QG après.

-Ça marche, opinai-je

Il me fit un clin d'œil, et alla se recoucher dans le canapé. Je restai sans bouger pendant quelques secondes, et je l'entendis ronfler au moment où j'entrai dans la salle de bains. Je finis de me déshabiller, et j'entrai dans la douche avec une certaine appréhension. J'avais mariné dans la mer pendant sept mois, et je n'avais pas changé de vêtements avant le sixième jour après mon réveil, et pourtant je ressentais une certaine émotion négative en entrant dans la baignoire. J'en ressortis tout de suite, en essayant d'analyser la situation.

-C'est un bain que je vais prendre, déclarai-je, comme une révélation

Je changeai le programme de la douche pour avoir un flot plus continu, et lorsque la baignoire fut remplie à moitié, et après avoir vérifié la température de l'eau, je fis le grand plongeon. C'était déjà bien mieux. Je ne savais pas le problème que j'avais avec les douches, mais bon. Comme d'habitude, je supposai que ça finirait par me revenir. Je me savonnais tranquillement, en faisant la nymphette dans ma baignoire pleine d'eau. Il ne manquait plus que le canard en plastique et je ferais presque une pub pour un gel douche. Cette perspective me fit ricaner, d'ailleurs. Ah, dernière nouvelle : je n'aimais pas regarder la télévision.

-Piers ? tonna Jonah en frappant à la porte. Qu'est-ce que vous foutez ? Vous êtes là-dedans depuis presque une demi-heure.

-Ah, excusez-moi, déclarai-je. Finalement, j'ai opté pour un bain. J'ai presque fini.

-Non, ne bougez pas. Je n'attendais que ça pour enlever mon futal.

-Non ! Ce n'est pas la peine ! m'exclamai-je presque en sentant mes joues s'enflammer

-Mais je vous fais marcher voyons ! s'esclaffa Jonah avec un rire gras. Je vous donne cinq minutes. Après j'enfonce la porte et je vous chatouille jusqu'à ce que mort s'ensuive !

J'entendis Jonah s'éloigner juste après, sans s'arrêter de rire, et moi je plongeai ma tête sous l'eau, espérant refroidir mon visage bouillonnant. Je compris seulement à ce moment-là ce qu'Anna avait voulu me faire comprendre à l'aéroport. La raison pour laquelle le fait que les filles qui sifflaient Jonah ne faisaient ni chaud ni froid à ce dernier. Du coup, je donnai un tout autre sens à son envie de me rejoindre dans mon bain, ainsi qu'à sa déclaration, comme quoi il serait toujours là pour moi. C'était assez embarrassant, pour le coup, mais ça importait peu, au fond. Parce que je commençais de plus en plus à avoir des doutes sur la nature de mes sentiments pour Chris Redfield.

En tous cas, comme prévu, je fus sorti et habillé cinq minutes plus tard. Je retrouvai Jonah allongé dans le canapé, toujours en train de dormir, et je lui plantai un doigt dans les côtes pour le réveiller. Ça fonctionna, il sauta sur ses pieds d'un seul coup. Son expression était tendue, mais elle se détendit lorsqu'il me vit.

-Ah, vous avez fini, dit-il. Je vais y aller aussi, du coup. Vous pouvez faire ce que vous voulez en attendant, ajouta-t-il en me faisant un clin d'œil

-Je vous remercie de votre hospitalité, monsieur Muller, dis-je en faisant une courbette

-Oh la vache. D'habitude, c'est ma mère qui m'appelle comme ça quand je fais des bêtises. Ça fait trop bizarre venant de vous, dit Jonah avec un rire gêné

-Vous ne me prenez pas pour votre mère, quand même ? dis-je, amusé

-Il ne vaut mieux pas pour vous. Je n'ai toujours pas réglé mon complexe d'Œdipe.

-Quoi ?

-Vous pouvez me rejoindre dans la douche, si vous voulez, me dit-il d'un ton tendancieux

-Non, ça ira, j'ai dit, dis-je en rougissant encore. Je vais rester euh… rester là. A regarder par la fenêtre d'un air nostalgique, voilà. Comme dans les films, vous savez ? dis-je en m'asseyant dans le canapé

-Je vois. Un air nostalgique, sachant que vous êtes amnésique. Bien entendu.

-Oui, bon, toussotai-je. Vous m'avez compris. Allez prendre votre douche, et plus vite que ça. Nous avons à faire, je vous rappelle.

-Oui maman, pouffa Jonah

Je le sentis s'appuyer sur le dossier du canapé, et il me fit un bisou sur la joue avant de foncer vers la salle de bains. Sur ma joue droite, comme par hasard. Je décidai de penser à autre chose, en regardant par la fenêtre, comme prévu. Sauf que, cette fois, je ne regardais pas le QG du BSAA, juste en face. Non, j'avais le regard perdu dans le vide. Cela fit que je sursautai, encore, en sentant une vibration sur le canapé. Jonah avait oublié son téléphone portable, et il était en train de sonner. Je le pris vite, et j'allai frapper à la porte de la salle de bains.

-Oui ?

-Votre téléphone sonne, dis-je rapidement

-C'est qui ?

Je regardai l'écran, il n'affichait plus rien. Alors j'allai dans le journal des appels, un nom était affiché. Un nom qui m'était étrangement familier.

-Sherry Birkin, dis-je d'une voix intelligible. Mais le téléphone ne sonne plus.

-Ah, ok. Merci de m'avoir prévenu. Je la rappellerai ce soir.

-Pourquoi pas avant qu'on aille au BSAA ? Si ça se trouve, c'est important.

-Peu importe. Vous êtes ma priorité, pour l'instant. Au pire, je lui enverrai un message.

-Je pourrai le faire, aussi, si vous voulez, proposai-je

-Ce serait chic de votre part, oui. Demandez-lui ce qu'elle veut.

J'opinai, même si Jonah ne pouvait pas le voir, et je retournai m'asseoir dans le canapé. Je pris l'appareil bien en main, et j'allai voir dans les contacts récents. Je sélectionnai Sherry, et lui envoyai un 'De quoi s'agit-il ?' tout à fait clair et poli. Cela fit que, deux minutes plus tard, le téléphone sonna de nouveau. C'était elle qui appelait. Je faillis avaler ma salive de travers, avant de décrocher.

-Allô ? dis-je d'un ton incertain

-Je savais que ce n'était pas Jonah qui me répondait, dit une voix féminine. Où est-il ?

-Il est en train de prendre sa douche. Puis-je prendre un message ?

-Pas si vite. Qui êtes vous ? Pourquoi êtes-vous dans avec lui ?

Plus j'entendais cette Sherry parler, plus j'avais l'impression de la connaître. Ça me troublait carrément, il fallait l'avouer. Parce que ça m'énervait de ne pas remettre un visage et une fonction sur ce nom et cette voix.

-Je m'appelle Piers, commençai-je. Piers Nivans. C'est un peu compliqué, mais Jonah et sa sœur m'ont sauvé la vie, en gros. Il a accepté de m'héberger le temps que…

-Piers Nivans ? dit Sherry d'un ton choqué. Mais il est…

-Mort ? finis-je à sa place. Donc nous nous connaissions avant ?

-Oh mon Dieu.

Dans le téléphone, j'entendais Sherry sangloter. Et ça me faisait me sentir hyper mal, déjà. Malheureusement, je n'arrivais toujours pas à me souvenir d'elle. Il fallait croire que je me souvenais vraiment de plus de choses, et mieux, quand Jonah était là.

-C'est vraiment moi, Sherry, dis-je d'un ton que je voulais comme rassurant. Apparemment, je suis resté dans le coma pendant longtemps, alors je ne me souviens pas de tout, mais Jonah et Anna m'aident à recoller les morceaux.

-C'est insensé, dit Sherry d'un ton bouleversé en reniflant. Chris nous a dit que vous vous étiez injecté le virus C et que vous étiez mort dans la base sous-marine.

-Techniquement, oui. Mais je m'en suis sorti. J'ai dérivé jusqu'aux côtes françaises, où Jonah et sa sœur m'ont trouvé. Comment vous le connaissez, au fait ?

-C'est assez compliqué. Et il vous l'expliquera mieux que moi. En tous cas, je suis vraiment contente que vous soyez encore en vie, dit-elle d'un ton déjà plus souriant. Après tout ce temps, on n'y croyait plus. Je suis ravie que nous nous soyons trompés.

-Anna m'a dit que j'avais reçu des médailles posthumes, me rappelai-je. Là, je suis au quartier de l'Empire, juste en face du QG. Je compte faire mon grand retour.

-Je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée, Piers. En tous cas pas maintenant.

-Pourquoi pas ? dis-je, un peu déçu

-La dernière fois que Chris vous a vu, vous étiez une arme biologique en devenir. Que croyez-vous qu'il se passera si vous revenez après tout ce temps ?

-Mais je vais très bien ! m'exclamai-je un ton plus haut. Vous le sentez bien, non ? Je ne suis plus du tout dangereux, Anna m'a injecté un antidote.

-Qui durera combien de temps ?

Je ne répondis rien. J'avais oublié cette histoire de délai. Sherry le comprit, car elle n'ajouta rien non plus à ce sujet.

-Si vous voulez, je dirai à Chris de venir vous voir, mais il ne vaut mieux pas que vous reveniez au QG maintenant, reprit Sherry. Il aura une sacrée surprise.

-C'est gentil, merci, dis-je en ne pouvant m'empêcher de sourire. Au fait Sherry ?

-Oui ?

-Que s'est-il passé entre Chris et moi ? Depuis que j'ai repris conscience, il me hante. Quand je ne me pose pas de questions existentielles, je ne pense qu'à lui. Et je ne suis pas sûr que ce soit uniquement parce que c'est la dernière personne qui m'ait vu en vie.

-Je n'en sais rien, Piers. Je ne vous ai pas vu assez souvent, et Chris s'est renfermé depuis votre disparition. Il vaudrait mieux que vous lui demandiez à lui.

-Oui. D'accord.

-Et avant que je ne vous arrange une entrevue, j'aimerais bien vous voir, aussi. Questions de sécurité, vous comprenez ?

-Oui, je comprends. Je ne sais pas pourquoi même infecté, je gardais ma conscience, et je pourrais péter un plomb d'un seul coup. Vous avez raison.

-Evidemment que j'ai raison, dit Sherry d'un ton amusé. Vous avez dit être à l'Empire, chez Jonah. Ça vous dirait que je vienne, ce soir ?

-Oui. J'en serais ravi. Si Jonah est d'accord.

-Je le suis, dit la voix du proprio derrière moi

Je tournai rapidement les yeux vers lui, qui était en short dans le cadre de la porte, et qui levait les deux pouces en l'air. J'eus un sourire sonore, et il rit avant d'aller dans sa chambre.

-Donc il est d'accord, dis-je à Sherry

-Bien sûr. Je viens souvent le voir avec Jake quand il est aux Etats-Unis.

-Jake ? répétai-je

-Oui. Jake. Vous vous souvenez de lui ?

-En quelque sorte. Vous allez venir ensemble, donc ?

-C'est ça. A ce soir, Piers. Portez-vous bien.

-Merci, vous aussi.

Sherry raccrocha, et je fis de même en posant le téléphone à côté de moi sur le canapé, le baume au cœur. Même si j'avais clairement compris que Sherry et moi n'étions pas spécialement proches, elle semblait quand même heureuse d'apprendre ma survie, et ça me faisait très plaisir. Je ne pouvais pas m'empêcher de sourire bêtement devant l'enthousiasme de Sherry, c'était très agréable.

-Je suppose que vous vous posez plein de questions, là, dit Jonah en s'asseyant près de moi. Allez-y, je suis prêt à y répondre.

Je le regardai rapidement. Il avait mis un débardeur similaire à celui qu'il avait avant, sauf que celui-là était rouge, et qu'il avait encore son short noir. Tant mieux, ça aurait encore conduit à des quiproquos gênants si je lui avait demandé de mettre un haut.

-Non, ça ira, dis-je en regardant encore par la fenêtre. Je vais tranquillement comater sur le canapé en attendant que ça se passe. Pourquoi vous ne m'avez pas dit tout de suite que vous connaissiez Jake, alors que vous saviez qu'il était une partie importante de mon passé ?

-Je ne voulais pas vous faire crouler sur les infos, c'est tout. Trop de souvenirs d'un seul coup vous aurait fait bouillir la cervelle. Restez là à prendre le soleil, moi je vais faire un tour.

-D'accord. A plus tard.

Je le regardai partir, et il me fit un coucou de la main, auquel je répondis, avant de sortir. Je poussai un soupir, et, là encore, je m'endormis sans vraiment m'en rendre compte. Je fus réveillé par la sonnette à la porte. Je me levai, et je pris une grande inspiration avant d'ouvrir.