Lorsque j'ouvris la porte, Jonah me mit un gros sac de courses dans les mains, me faisant presque tomber en avant. Ça le faisait rire, bien sûr. Il se moquait encore de mes supers réflexes en me suivant à la cuisine.
-J'ai reçu un message d'Anna, dit Jonah, alors que je l'aidais à ranger les courses. Elle nous rejoint demain, finalement. Elle a eu un léger contretemps.
-Ah, d'accord. J'espère qu'elle reviendra vite.
-Ho ho ? Qu'est-ce que c'est que ça, lieutenant Nivans ? ricana Jonah.
-Ce n'est pas ce que vous pensez. J'ai juste un peu peur de traîner trop longtemps avec un prédateur comme vous, ricanai-je aussi.
-Touché.
Une fois que nous eûmes fini de ranger les courses, Jonah me congédia de la cuisine parce qu'il déclarait vouloir faire le repas sans être dérangé. Du coup, je retournai dans le salon pour voir la nuit tomber. Si nous étions au mois de février, comme Jonah me l'avait dit en arrivant, ce n'était pas étonnant que le soleil soit déjà couché à dix-neuf heures. Grâce à ça, je me rendis compte que nous avions vraiment roulé longtemps dans la camionnette, par rapport aux cycles de sorties de jour/nuit dont je me souvenais. Cent huit heures était un chiffre plausible, en fait, en prenant en compte le décalage horaire.
La sonnette retentit une seconde fois, et Jonah me demanda, pour ne pas dire me supplia, d'aller voir parce qu'il avait les mains prises. Je pris une nouvelle fois mon courage à deux mains pour ouvrir. Comme je reconnus le rouquin, je reconnus la petite blonde qui l'accompagnait. Les deux eurent une expression surprise, mais celle de Jake était plus explicite. Ce n'était pas lui qui m'avait eu au téléphone après tout.
-Nivans ? dit-il d'un ton horrifié.
-Piers ! s'exclama Sherry en me sautant au cou. C'est vraiment vous !
-Euh ouais, dis-je un peu pris de court. C'est vraiment moi.
-Comment est-ce possible ? continua Jake.
-Je n'en suis pas sûr moi-même. Mais je vous expliquerai. Allez-y, entrez.
J'enlevai délicatement les bras de Sherry autour de mes épaules, et elle et Jake entrèrent dans l'appartement. Jake fonça sur le canapé, alors que Sherry alla voir Jonah à la cuisine. Quant à moi, j'allai m'asseoir avec Jake sur le canapé. Il me regarda arriver comme si j'étais un monstre. Ce qui n'était pas tout à fait faux, au fond.
-Comment elle va l'arme biologique ? lança Jake sans me regarder.
-Elle va bien. Et comment va le type grâce à qui je suis encore en vie ?
Jake me regarda cette fois, surpris. Jonah devait avoir raison, comme d'habitude. Si je n'aimais pas Jake avant, la réciproque semblait vraie. Sauf que, comme je n'ai aucun souvenir ce que Jake a pu faire pour me déplaire, je n'avais aucune raison de le détester à priori.
-Aussi bien que possible, dit-il d'un ton qui paraissait perdu. Juste que tu étais censé être mort, quoi. Mais à part ça, tout baigne.
-Ah oui, c'est vrai. Quel genre de rapport nous avions, tous les deux ? demandai-je
-Tu ne te souviens vraiment de rien ?
-Que des petits bouts. Mais rien en ce qui te concerne, à part le fait que tu aies les anticorps contre le virus C et que notre mission, à Chris et moi, était de te sauver.
-Ah. Eh bien euh…
-Me revoilà les garçons, le coupa Sherry en revenant. Alors, vous sympathisez ?
-Je ne sais pas trop, dit Jake en haussant les épaules. Est-ce que tu penses qu'il mérite que je le considère comme un pote ?
-Mais oui, Jake, dit Sherry en s'asseyant entre Jake et moi. Il est amnésique, le pauvre. Il a besoin de tout notre soutien.
-Ouais, ouais, râla Jake.
Puis Sherry se tourna vers moi.
-Tu permets que je te tutoie, aussi ? me demanda-t-elle.
-Oui, bien sûr, dis-je avec un petit sourire. Comme tu veux.
-Super ! Donc, qu'est-ce qui t'es arrivé ?
Je leur racontai en résumé ce dont je me souvenais. Je leur passai le passage de l'injection, qui était la première chose dont je me souvenais et dont ils devaient déjà avoir pris connaissance par Chris, ce qui me fit commencer par mon coma en mer. J'ai dérivé pendant sept mois, avant que Jonah et Anna ne me trouvent sur une plage française. J'ai eu quatre jours de sommeil supplémentaires, pendant lesquels ils ont fait plus de recherches sur mon bras mutant, que je décris à Sherry et Jake à ce moment-là. Jake a franchement ri quand j'ai dit qu'au début Jonah m'avait pris pour un alien, en disant que lui n'aurait pas été aussi gentil sur le qualificatif. Ensuite, je racontai notre escapade à travers le globe, à cause des gens de Neo-Umbrella qui en avaient après mon virus C.
-Oui, nous sommes au courant pour Neo-Umbrella, dit Sherry. J'assure encore une fois la garde rapprochée de Jake, et Chris est parti en croisade de son côté. Mais ses recherches n'ont rien donné, alors ça fait une semaine qu'il est dans son bureau, à glaner plus d'infos.
-Il est parti seul ? demandai-je. Pourquoi ?
-Il a très mal supporté la mort de son équipe l'année dernière. Surtout la tienne. Il ne voulait pas prendre le risque que quelqu'un d'autre ne meure pour lui, et donc il refuse de faire équipe avec quiconque. C'est très noble de sa part.
-C'est noble, mais stupide, ajouta Jake. Même moi j'ai compris que c'était bien de travailler en équipe, parfois, y a que cet abruti de Redfield qui raisonne comme ça.
Ok. Maintenant je me souvenais pourquoi je détestais Jake. Je montai tout de suite au créneau après son insulte envers Chris.
-Ce n'est pas un abruti, dis-je d'un ton calme malgré tout. Il a juste été traumatisé. Tu ne peux pas dire de telles choses sur quelqu'un de blessé, Jake.
-Ouais. Certes.
-C'est pour ça que tu pourrais le voir bientôt, dit Sherry non sans avoir jeté un regard foudroyant à Jake. Si le dîner de ce soir se passe bien, je t'emmènerai le voir demain.
-Je pourrai venir ? demanda Jake. Je ne veux pas rater la tête de six pieds de longs de Redfield quand il verra son lieutenant chéri en un seul morceau.
-Si tu es sage, on verra, dis-je d'un ton souriant à Jake.
Jake détourna le regard, et Sherry eut un petit rire discret. Jonah débarqua de la cuisine et nous invita à venir nous installer à table d'un aboiement qui a dû réveiller les voisins. En tous cas, moi, ça a fait décoller mes tympans. Je m'assis le premier, Jake s'assit en face, et Sherry et Jonah s'assirent de part et d'autre de moi à table. Il y avait une énorme assiette de couscous sur la table.
-Je l'ai fait tout seul comme un grand, dit Jonah d'un ton fier. Allez, régalez-vous !
-Génial, cousin, dit Jake en prenant la cuillère. Ça a l'air super bon.
-Tu t'es surpassé, Jonah, dit Sherry d'un ton doux.
-Merci ma belle. Hé, ne prends pas tout ! s'exclama Jonah en voyant la grosse quantité que Jake s'était déjà servi. Il en faut pour tout le monde !
Sherry, Jake et Jonah eurent un rire collectif, et je me joignis à eux. J'avais déjà l'impression d'être dans une famille, même si je ne connaissais pour ainsi dire pas Jake et Sherry.
Le repas se passa tranquillement, mais je pensais quand même à demander comment Sherry et Jonah s'étaient connus. Au final, ça se résumait à Jake. Il avait repris son boulot de mercenaire après l'incident du virus C, et il était tombé par hasard sur Jonah et Anna, qui portaient le même nom que lui. Et comme Sherry et Jake se voyaient encore, ils ont fini par tous se rencontrer. Seulement, Sherry était plus en contact avec Jonah que Jake, car il l'aidait souvent dans ses missions pour les services secrets.
-Tu es entrée dans les services secrets ? demandai-je à Sherry
-Oui. Après la déchéance de Simmons, le ministère de la sécurité intérieure a été complètement réformé, et moi, en tant que son agent privilégié, j'ai été déclarée complice de ses crimes. Je m'en suis sortie sans trop de problèmes, mais j'ai été invitée à changer de département. Leon est dans les services secrets, et il m'a un peu pistonnée.
-La fifille à son papa, ricana Jake.
-Je pourrais dire la même chose de toi, Jake, dit Sherry en sourcillant.
Jake faillit avaler de travers en entendant ça, et Sherry eut un petit rire. J'ai avoué ne pas avoir suivi, et elle me fit un petit topo. Le père de Jake et les parents de Sherry travaillaient pour l'organisation bio terroriste d'Umbrella, qui avait été démantelée en 2003. Je devinai, du coup, que Neo-Umbrella devait être son successeur symbolique, rien que par son nom. Je fus doublement surpris lorsque Sherry mentionna un virus, le virus G, créé par ses parents et présent dans son organisme depuis son plus jeune âge. Comme moi, elle avait reçu un antidote, mais son corps s'était adapté au virus. Pour le coup, elle me parut encore plus sympathique.
-Vous faites la paire, tous les deux, dit Jonah, à moitié étouffé son café. Quand est-ce qu'on vous marie ?
Sherry eut un rire outré, et Jake fronça méchamment les sourcils. Oh, je vois.
-Alors ? Il vient ce dessert ? dis-je plutôt, alors que je constatai que mon assiette était vide.
-Oui maman, ricana Jonah.
-Arrêtez avec ça, dis-je d'un ton presque amusé. Je ne suis pas votre mère.
Jonah m'ignora complètement, et alla à la cuisine, suivi par Sherry. Cela fit que je me retrouvai encore seul à seul avec Jake. Plus je passais du temps avec lui, plus j'avais envie de le détester à nouveau de toutes les fibres de mon être. Mais j'avais décidé de jouer les adultes, si j'avais l'âge que Jonah pensait avoir deviné, et d'essayer de repartir sur de bonnes bases avec toutes les personnes appartenant à mon passé.
-Je suis désolé pour ton père, tentai-je.
Jake, qui avait suivi Sherry du regard pendant tout son trajet vers la cuisine, se retourna vers moi comme si je lui avais planté une aiguille à couture dans la cuisse. Il avait une expression clairement choquée, avant d'en prendre une autre, plus détendue.
-Ah, tu ne te souviens pas, marmonna-t-il plus pour lui que pour moi. Je n'ai jamais connu mon père, ma mère m'a élevé toute seule jusqu'à mes treize ans, reprit-il à mon intention. Et mon père était un enfoiré qui a essayé de contaminer le monde entier avec son foutu virus. Alors tu es bien mignon, mais ce n'est pas la peine d'être désolé pour lui.
-C'est plus pour toi que je suis désolé. Ça n'a pas dû être facile de grandir sans parents.
-Pas la peine de jouer au psy avec moi, Nivans, dit Jake d'un ton étonnamment calme. Tu n'en as pas l'allure, et encore moins le droit. Ce n'est certainement pas avec toi que je parlerais de ça. En tous cas, pas maintenant.
Donc je n'étais pas le seul à vouloir jouer les adultes. Je ne sus pourquoi cette perspective me réjouissait autant. J'éprouvais une curiosité morbide quant à la vie de Jake. Peut-être parce qu'elle me rappelait un peu la mienne. Un tout petit peu. Ou il y avait autre chose.
-De quoi veux-tu parler alors ? tentai-je.
-Je n'ai rien qui me vient, là, dit-il après une courte réflexion.
-Je suis sûr que tu peux trouver, dis-je d'un ton amusé.
-Et pourquoi toi tu ne chercherais pas, hein ? dit-il sur un ton similaire. Monsieur je ne sais plus ce que j'ai mangé au petit-déjeuner avant de crever ?
-Ce n'est pas très gentil, ça, relevai-je.
-Je ne suis pas quelqu'un de gentil, dit Jake avec un sourire en coin.
-Je suis sûr que c'est un air que tu te donnes. Tu dois être un gros dur au cœur tendre.
-Je t'ai dit de ne pas jouer au psy avec moi, non ? me rappela-t-il gentiment.
-Ouais, c'est vrai. Désolé. Je ne voulais pas empiéter sur ta vie privée.
-M'ouais. Je ne t'en veux pas, Nivans. Dommage que moi, je ne puisse pas empiéter sur la tienne, de vie privée, pouffa-t-il.
-Dommage, oui. Parce que moi j'aurais répondu avec joie à tes questions.
-Pfff.
Sur ces bonnes paroles, Jake et moi avons échangé un sourire complètement irréaliste, mais qui me parut sincère. Le sourire de Jake fondit comme neige au soleil lorsque Sherry revint de la cuisine. C'était donc ça. Il jouait vraiment les durs, et ce surtout quand Sherry était là. Elle se rassit entre Jake et moi, et me fit un petit sourire adorable, auquel je n'eus aucun mal à rendre.
-Le dessert arrive, nous dit-elle. Ce sera des îles flottantes.
-Je ne savais pas qu'on était dans un resto grand luxe, dit Jake.
-Il a dû prendre des leçons avec Anna, devinai-je.
-Au fait, où est-elle ? demanda Sherry en regardant autour d'elle.
-Elle a eu un empêchement de dernière minute, expliquai-je. Elle sera là demain matin.
-Rien de grave j'espère ?
-Je ne pense pas. En tous cas, elle n'a pas donné de détails.
-Elle dépote la cousine, dit Jake d'un ton que j'entendais comme fier. Je suis sûr qu'elle va botter quelques culs et qu'elle rentrera fraîche comme une première communiante.
-Tu as déjà eu affaire à Anna ? demandai-je, amusé par sa comparaison.
-Ouais. Elle est super forte. Même moi j'ai eu du mal.
-Dis plutôt qu'elle t'a mis une raclée, dit Jonah en revenant de la cuisine avec quatre assiettes.
Sherry se leva d'un bond pour l'aider, et tous deux posèrent les assiettes devant nous. Le dessert avait bonne mine, je me demandais combien de temps Jonah avait mis pour faire ça.
-Ce n'est pas exactement ça, se défendit Jake. J'ai été galant, c'est tout.
-Bien entendu, s'esclaffa Jonah en même temps que Sherry.
L'image d'Anna donnant une pâtée à Jake m'était extrêmement séduisante, il fallait l'avouer, alors j'ai ri aussi. Jake a grommelé, et s'est jeté sur son dessert. Je pris également une première cuillérée, en même temps que tout le monde, et c'était aussi bon que ça en avait l'air. Je fis le compliment à Jonah, dont le visage s'illumina plus que ce que j'avais vu jusqu'à présent. Le voir si content me fit plaisir.
La soirée se passa tranquillement, et Jake et Sherry partirent vers vingt-et-une heures. Cette dernière pensa à me demander mon numéro de téléphone pour me tenir au courant de quand je pourrais rencontrer Chris, mais je lui rappelai que, non seulement je n'avais plus de téléphone, mais qu'en plus j'aurais très peu de chance de me souvenir de mon numéro. Elle s'excusa avec un rire gêné, et me dit finalement qu'elle m'appellerait sur le téléphone fixe, ou directement sur le portable de Jonah.
Lorsque nous fûmes seuls tous les deux à nouveau, le propriétaire s'effondra dans le canapé en poussant un soupir fatigué. Je m'assis négligemment à côté de lui pour soupirer avec lui, et ça le fit rire.
-Vous pouvez soupirer, vous, me dit-il. Vous n'avez rien foutu de la soirée.
-Et les courses, vous les avez rangées tout seul ? répliquai-je du tac au tac.
-Ah. Vous marquez un point.
-Au fait, comment ça se passe pour la nuit ?
Jonah tourna la tête vers moi d'un air curieux.
-Comment ça 'comment ça se passe' ? demanda-t-il.
-Où vais-je dormir ?
-C'est comme vous voulez, dit Jonah en haussant les épaules. Dans la chambre d'Anna, dans la mienne, sur le canapé, par terre dans le couloir ou dans la baignoire. Bien que, après réflexion, je vous déconseille la baignoire, ajouta-t-il rapidement. Ce n'est pas pratique, surtout si vous dormez sur le côté. Croyez-moi, j'ai essayé.
-Vous avez essayé de dormir dans la baignoire ? répétai-je, amusé.
-Ben ouais. Dans la vie, il faut tout essayer. Bref, qu'est-ce que vous décidez ?
-Il faudrait que je jauge les lits, dis-je en me levant.
-Le jeu que je vous propose, et non vous n'avez pas le choix (caricature de rire démoniaque), c'est d'essayer les deux lits des deux chambres, comme vous le proposez. Sauf que je ne dirai pas quelle chambre est la mienne, et quelle chambre est celle d'Anna. Vous aurez donc une chance sur deux de dormir avec moi cette nuit, dit-il avec un sourire carnassier.
-Je marche, Muller, dis-je en tendant ma main. Tope là.
Jonah me tapa dans la main, et m'invita à aller essayer les lits, attendant tranquillement dans le canapé. Quand je me suis levé, et que je l'ai regardé dans les yeux, j'ai vu non seulement l'air de famille avec Jake, mais j'ai surtout cru voir une lueur perverse. Une partie de moi pensait qu'il tenterait quelque chose si je dormais avec lui, mais l'autre s'en foutait complètement. Si ça arrivait, je lui montrerais que je ne suis pas si mou que ça, quand je veux.
Je me rendis compte après coup de l'énorme double sens qu'il y avait dans ma phrase. Jonah aurait sans doute frôlé l'hystérie si je l'avais pensée tout haut. Enfin bref.
Je commençai par la chambre juste à côté de la salle de bains. Le papier peint était d'un vert pâle parsemé de bleu ciel, et les murs ne comportaient quasiment aucune décoration. Il y avait juste des notes de frais accrochées au mur, près du lit, et elles étaient au nom de Jonah Muller. Je ne pris pas en compte cet indice, sachant qu'il pouvait être trompeur, et sachant que j'ai décidé que je m'en foutais, et je sautai sur le lit, avant de m'étendre complètement dessus. Le matelas était assez dur, mais ce n'était pas désagréable. Et puis c'était déjà plus confortable que le sol du coffre d'un camion, déjà. Je pris un peu plus mes aises, m'allongeant carrément en travers, les bras et les jambes écartées. Hum. Je me prononcerai quand j'aurais essayé l'autre matelas. Je me relevai d'un bon pour aller dans l'autre chambre.
Elle était en face de la chambre d'où je venais, et c'était également la chambre où j'avais retrouvé les valises contenant les affaires de Jonah. Là encore, je ne pris pas cet indice en compte, et commençai mon analyse. Le papier peint était rouge et bleu marine, déjà un peu plus tape à l'œil. Il y avait des posters de jeu vidéo un peu partout, et le lit était défait. Je m'allongeai consciencieusement dessus, en bousculant quand même un peu les couettes qui étaient là. Ce matelas était tout le contraire de l'autre : il était tendre à souhait, et je sentais toutes les vertèbres de ma colonne vertébrale me hurler un remerciement. Je décidai donc d'écouter mon pauvre corps en charpie, et je choisis définitivement ce lit-là.
Je revins dans la salle principale, où je retrouvai Jonah sur le canapé, en train de regarder distraitement une émission sur des otaries. A un moment, je l'ai entendu ricaner, mais je ne compris pas du tout pourquoi. Il se tourna vers moi, encore un peu rieur, lorsque je me rassis à côté de lui.
-Alors ? Le verdict ? me demanda-t-il.
-La chambre en face de la salle de bains, dis-je.
-C'est votre dernier mot ?
-Oui. C'est ferme et définitif.
-Eh bien vous avez gagné le droit de dormir avec moi, dit Jonah avec un petit sourire. J'espère que vous êtes content de vous.
-Je ne sais pas trop, admis-je en haussant les épaules. Pourquoi il y a des notes de frais à votre nom dans la chambre de votre sœur ?
-La vérité, c'est que je vous ai menti, Piers. Les deux chambres sont à moi. Anna dort rarement ici. Je voulais juste voir votre réaction si je vous disais que je dors avec vous.
-Peu m'importe, Jonah. Vraiment. Tant que vous ne faites pas de bêtises.
-Du genre ?
-Me pousser au bord, prendre toute la couette, mettre des coups, et ces trucs sympathiques.
-Ok, opina Jonah. Je vous promets que je serai sage.
Nous n'ajoutâmes rien, les yeux captés, pour ne pas dire absorbés, par la télévision, où une famille de phoques et d'otaries glissait sur la banquise. L'heure défila sans qu'aucun de nous ne s'en rende compte, ni même ne fasse un commentaire. On a commencé à se douter de quelque chose lorsque nous avons vu le journal de vingt-trois heures.
-Je ne savais pas que c'était aussi long un documentaire sur les otaries, déclarai-je.
-Moi non plus, répondit Jonah en se frottant les yeux. Allez vous changer dans la salle de bains, moi je me changerai dans la chambre. Sauf si vous préférez qu'on se change ensemble, bien sûr, ajouta-t-il en ricanant, alors que je ne répondais rien
-Non. La salle de bains sera très bien, dis-je en dissimulant ma gêne. A tout à l'heure.
Je me levai vite, et j'allais prendre des vêtements avant de me diriger vers la salle de bains sans ralentir, alors que Jonah se levait lentement du canapé. Je refermai la porte derrière moi plus fort que nécessaire. Un coup d'œil au miroir me confirma que j'étais encore rouge du menton jusqu'à la racine des cheveux.
Est-ce qu'il se rendait compte que ses insinuations me faisaient autant d'effet ? Je n'en savais rien. Elles étaient toujours dites sur le ton de la blague, en tous cas. En tous cas, quelque chose me disait qu'il ne dirait pas non si moi je lui disais oui. Mais en avais-je envie ? Genre vraiment envie ? C'était un autre problème, ça. Je ne pouvais nier que je le trouvais attirant, et il l'était d'autant plus qu'il m'avait sauvé la vie, mais à chaque fois que je faisais un pas vers lui, ou le contraire, j'avais le visage de Chris Redfield dans la tête. Ça me confortait dans l'idée qu'il y avait anguille sous roche entre nous. Cependant, il fallait que j'en soie sûr.
Je ressortis de la salle de bains, en t-shirt sans manches et en short, et j'allai rejoindre Jonah dans la chambre. Il était debout, devant le contenu de la valise étalé sur le lit, en boxer. En boxer. Mon sang ne fit qu'un tour.
-Vous n'avez toujours pas fini ? bégayai-je.
-Nan, dit-il sans se retourner. Je ne sais pas quoi mettre pour dormir.
-Peu importe, dis-je en me secouant. Ne vous prenez pas la tête pour ce genre de détails.
-Ouais, vous avez raison, dit-il en attrapant un t-shirt et un short au hasard. Allez hop, au pieu les vieux.
-Parlez pour vous, dis-je amusé. Je ne suis pas si jeune, moi.
Jonah se retourna vers moi, et je pris une grande inspiration, avant de souffler tout aussi profondément. Il me regarda d'un air intrigué, en plissant suspicieusement les yeux, et je m'approchai lentement de lui, alors qu'il avait encore son short et son haut dans la main.
Il fallait que je soie sûr.
-Qu'est-ce qu'il y a ? me demanda-t-il. Vous avez un problème ?
-Fermez les yeux, lui dis-je doucement. Faites-moi confiance. Et promettez-moi de ne pas vous mettre en colère en les rouvrant.
-Pourquoi je me mettrai en colère contre vous, Piers ? sourcilla-t-il.
-Faites-le. S'il vous plaît.
-Ok, je joue le jeu, dit-il en riant et en fermant les yeux. Je m'attends à une belle surprise, hein ? Essayez de ne pas me décevoir.
-Gardez bien les yeux fermés, insistai-je. Croyez bien que je suis désolé.
-Pour quoi ?
-Pour ça.
Je commençai par poser mes mains sur ses épaules, avant de glisser mes bras derrière sa nuque pour l'embrasser timidement sur les lèvres. Je n'avais aucune idée si j'avais déjà fait ça avant, avec qui que ce soit, mais tout se passa plutôt bien. Comme je m'y attendais un peu, en fin de compte, Jonah ne se débattit pas, au contraire. Il me prit dans ses bras pour me serrer contre lui, d'une manière encore plus chaleureuse que quand il m'a donné une accolade plus tôt dans l'après-midi, et cette fois, c'étaient mes bras qui étaient en contact avec sa peau, puisqu'il n'avait pas eu le temps de s'habiller.
L'échange dura plus longtemps que je ne l'aurais cru de prime abord, et pendant tout le long, mon cœur battait à tout rompre dans ma poitrine. Celui de Jonah, que je sentais dans son torse appuyé sur le mien, était tranquille. Je m'enlevai tout doucement de sa prise, et il m'offrit un petit sourire.
-C'est pour ça que vous êtes désolé ? me dit-il. Je m'attendais à pire.
-Je suis désolé parce que ça n'arrivera plus, expliquai-je. J'aime Chris.
-Oui, je sais. Je ne suis pas idiot. C'est pour ça que j'en ai profité.
-Vous saviez ? balbutiai-je.
-Vous gémissiez son nom dans votre sommeil. C'était assez clair comme preuve. Mais je savais que vous finiriez par craquer. Je suis irrésistible, ricana-t-il.
J'eus un rire partagé, alors que Jonah se marrait encore, et je me couchai sans préavis, tournant le dos à la porte, l'endroit où Jonah se changeait. Il glissa dans le lit cinq bonnes minutes plus tard, et m'embrassa sur la joue.
-Bonne nuit, Piers, me dit-il d'un ton plus que doux.
-Bonne nuit Jonah, réussis-je à répondre dans rater une seule note.
Après ça, il s'endormit encore plus vite que moi, et, une fois n'est pas coutume, j'étais bercé par ses ronflements silencieux. Rien que pour ça, je ne regrettais pas de dormir là.
