Lorsque je me levai le lendemain, Jonah n'était pas là. Je me redressai, et je fus plus ou moins rassuré lorsque je vis ses vêtements de nuits par terre au pied du lit. Au moins, il n'avait pas été enlevé contre con gré pendant que je dormais comme un loir. J'entendais un peu de bruits venant de la cuisine, il devait préparer le petit-déjeuner. Je me demandais quelle heure il était, sachant que je n'avais pas ma montre à mon poignet. Je me levai assez douloureusement pour me diriger vers la salle de bains. Là, une surprise m'attendait.

Sur le rebord de la baignoire m'attendaient des vêtements propres, similaires à ceux que j'avais la veille, et il y avait un mot sur le miroir, posé au dessus d'un téléphone portable flambant neuf. Je pris le post-it pour le lire.

"Sherry a appelé. Elle sera là vers dix heures. Quant à moi, j'ai décidé d'aller rejoindre Anna. Elle a besoin de moi, probablement plus que vous ne pourriez l'imaginer. Je m'en veux un peu de vous laisser en plan, mais j'ai un certain sens des priorités quand même. Je vous enverrai un message lorsque je reviendrai. Promettez-moi que vous serez encore bien portant quand je reviendrai. Sinon je m'arrangerai moi-même pour que vous ne le soyez plus ;)

Jonah.

P.S. : Je ne vous en veux pas pour hier soir, évidemment. C'est quand vous voulez.

P.S.S : Vous ne croyez pas qu'il serait temps qu'on se tutoie ? Je vous laisse y réfléchir. "

Je commençai à remettre le papier là où je l'avais trouvé, lorsque je vis mon reflet dans le miroir. La couleur de ma peau sur le côté droit avait encore changé. Maintenant, elle était quasiment identique à celle du côté gauche, et je me dis que quelqu'un qui n'avait pas une bonne vue comme la mienne n'y verrait sans doute que du feu. Quant à mon œil droit, il était encore rouge. On ne peut pas tout avoir.

Je fis une toilette rapide, avec un gant que je trouvai là, propre et sec donc probablement disponible, avant d'avoir une révélation de dernière minute. Si Jonah était parti ce matin, qui avais-je entendu dans la cuisine ? Je jetai un rapide coup d'œil à l'horloge dans la salle de bains, il était dix heures et quart. Donc ça devait être Sherry. Je poussai un soupir soulagé, avant de ressortir habillé de la salle de bains. Ce fut Jake que je trouvai dans la cuisine, en train de jongler avec des pancakes dans une poêle. Il avait l'air très concentré. Je me raclai bruyamment la gorge, et il se retourna tranquillement vers moi.

-Yo, me dit-il. Comment va la marmotte ?

-Yo. Elle va bien, même si la nuit a été assez dure. Et toi ça va ?

-Ouais. Va t'asseoir, le petit-déjeuner est bientôt prêt.

-D'accord, opinai-je.

Je ressortis de la cuisine pour trouver Sherry assise dans le canapé en train de regarder un dessin animé. Elle, par contre, dût m'entendre venir, ou m'entendre parler avec Jake, car elle se retourna vers moi au moment où je franchissais le cadre de la porte du salon.

-Bonjour Piers, me lança-t-elle avec un petit sourire. Tu as bien dormi ?

-Tout est relatif. Désolé, j'aurais dû me lever plus tôt, dis-je en m'asseyant près d'elle.

-Ce n'est pas grave. Jonah m'a laissé une clé. J'ai empêché Jake d'aller te réveiller, sois reconnaissant, dit-elle d'un ton amusé.

-Je le suis, admis-je. Tu savais que Jake savait cuisiner ?

-Bien sûr. On vit ensemble, c'est lui qui fait tout de ce côté-là. Toutes mes tentatives à moi pour cuisiner ont terminé au mieux par une indigestion et au pire par un incendie.

-Oh, dis-je, un peu surpris. On est doué ou on ne l'est pas, je suppose.

-Oui, dit piteusement Sherry. En tous cas, merci de ta franchise. Jake a essayé de me rassurer, mais il ne comprend pas que ça ne me rend pas service. Je le laisse faire, ça vaut mieux.

-A table ! beugla Jake depuis la cuisine.

Sherry et moi eûmes un regard entendu avant d'aller nous installer à table d'un seul mouvement. Elle s'assit en face de moi, alors que Jake amenait des assiettes remplies de pancakes, qui avaient l'air délicieux, ainsi qu'une grosse bouteille de miel et un gros pot de sucre. Il s'assit à côté de moi, et nous invita à manger, en s'emparant sans aucune pitié de la bouteille de miel.

-Alors ? dis-je à Sherry. Comment ça se passe aujourd'hui ?

-Hum ? Ah oui, Chris, dit-elle en avalant sa bouchée de pancake. Je l'ai appelé hier soir, après notre départ. On a rendez-vous à midi au centre ville. Il était curieux concernant ma 'surprise', je pense qu'il ne sera pas déçu.

-Je l'espère, dis-je d'un ton songeur.

-Mange, Blanche-Neige, dit Jake d'un ton sérieux. Au lieu de dire des conneries.

Je ne dis rien, comme son ton me l'avait suggéré, et je commençai à manger. Effectivement, les pancakes étaient très bons. Je n'imaginais pas trop Jake aux fourneaux, mais son don pour le petit-déjeuner et les dires de Sherry me donnèrent tort. En plus, j'avais cru entendre quelque chose de rassurant dans les dernières paroles de Jake, même si elles avaient été dites sur un ton presque agressif. Il me disait de ne pas m'en faire, par rapport à Chris. Ça me confortait dans l'idée que, si Sherry n'avait pas pu se prononcer sur la relation entre Chris et moi, Jake, lui, avait sa petite idée. Ça, et le fait qu'il m'avait appelé Blanche-Neige.

Ce nom venait d'une vieille histoire où un prince charmant vient réveiller une princesse dans le coma depuis un certain temps en l'embrassant. Je ne pus m'empêcher de trouver ce scénario romantique. En ce qui concernait Chris et moi, pas dans ce conte irréaliste pour enfants. Quoique… Si je me souvenais bien, étrangement bien, Blanche-Neige avait été empoisonnée par une pomme, et moi contaminé par un virus. Une pomme offerte par une reine vicieuse pour garder le pouvoir, un virus offert par une femme vicieuse voulant contrôler le monde. La seule différence était que je m'étais empoisonné moi-même pour sauver quelqu'un que j'aimais, alors que Blanche-Neige a été empoisonnée parce qu'elle était naïve.

Non, en fait, ça ne colle pas.

-A quoi tu penses Piers ? me demanda Sherry.

-A Blanche-Neige, admis-je. Il y a quelques similitudes dans notre scénario.

-Ah ouais ? dit Jake, curieux. Développe.

Je leur dis ce que je venais de penser. Sherry ouvrit grand les yeux, et Jake éclata de rire.

-Mais moi j'avais juste pensé au coma ! dit Jake entre deux éclats de rire, en se tenant le ventre. Tu as été trop loin, là !

-Moi aussi je trouve ça romantique, dit finalement Sherry.

A côté de moi, Jake commençait à s'étouffer, alors je lui mis une tape entre les deux omoplates, sentant clairement ses os sous mes doigts. Il me remercia du regard avant de recommencer à engloutir ses pancakes comme s'il ne s'était rien passé. Et Sherry et moi fîmes de même. Les pancakes étaient vraiment très bons.

Après ça, on a tranquillement attendu l'heure. Sachant que le centre-ville était à une dizaine de minutes de bus, et que l'arrêt de bus le plus proche était au bout de la rue, nous sommes partis de l'appartement vers onze heures et demie, histoire d'arriver en avance. Je n'oubliai pas mon téléphone portable, des fois que je reçoive un message de Jonah ou même d'Anna. Jake a râlé à la perspective d'arriver en avance, mais il était en infériorité numérique. Ça ne l'a pas empêché de râler pendant tout le trajet, cependant.

A midi moins cinq, nous sommes arrivés au point de rendez-vous. C'était une ruelle isolée, je supposai donc que Sherry et Chris se retrouvaient là pour discuter de boulot confidentiel. Je regardai nerveusement l'horloge près de la pharmacie, c'était comme si mon rythme cardiaque augmentait à chaque minute qui passait.

Lorsque l'horloge indiqua onze heures cinquante neuf, je vis Sherry regarder quelqu'un arriver, et elle lui adressa un grand signe de la main tout sauf discret. Le type y répondit, je voyais d'ici son sourire. Je me sentis rougir, et je profitai de la taille de Jake pour le cacher derrière lui. Il ne fit aucune remarque, et bien vite, notre invité fut à notre hauteur. Je lui jetai des regards furtifs, je ne savais pas si lui me voyait.

-Bonjour Sherry, dit la voix de mes cauchemars récurrents. Comment vas-tu ?

-Bien et toi ? répondit Sherry.

-Je vais aussi bien que possible. Muller, ajouta-t-il d'un ton plus neutre.

-Redfield, répondit Jake d'un ton similaire.

Ça sentait un peu le sapin entre eux. Inutile d'être télépathe ou analyste pour le deviner.

-De quoi voulais-tu me parler, Sherry ? reprit Chris d'un ton plus avenant. J'ai cru comprendre que c'était une surprise assez importante. Est-ce que ça a un rapport avec la personne qui se cache derrière Jake ?

Mon cœur fit un bon dans ma poitrine. Oui, il m'avait vu.

-Oui, c'est ça, acquiesça Sherry. Allez, montre-toi, ajouta-t-elle. Il ne va pas te manger.

Voyant que je ne bougeais pas, Jake se décala légèrement, l'air de rien. Je voulais m'accrocher à son dos, mais c'était trop tard. Je me retrouvai déjà face à Chris, qui me regardait de bas en haut. Ce fut lorsqu'il arriva à mon visage que son expression fondit.

-Piers ? articula-t-il difficilement, d'un ton qui allait avec sa tête.

-Capitaine, bégayai-je.

Chris lança un regard de perdu à Sherry, qui lui lança un sourire rassurant.

-J'ai vérifié, dit-elle. C'est bien lui, Chris.

-Mais… Le virus…

-C'est une longue histoire, dis-je d'un ton gêné. Je suis content de vous revoir.

Chris cligna fort des yeux plusieurs fois, comme s'il se croyait victime d'une hallucination. Il s'est même pincé pour voir s'il ne rêvait pas. Mais son regard confus se posait à chaque fois sur moi. Il marcha vite vers moi, et me mit un coup de poing dans la figure, me faisant tomber par terre d'un seul coup. Du coin de l'œil, je vis Sherry mettre sa main devant sa bouche, et Jake ouvrir grand les yeux.

-Vous avez du culot de réapparaître maintenant, Piers, me dit Chris d'un ton effrayant. Vous imaginez une seule seconde ce que vous m'avez infligé dans la base sous-marine ? Vous saviez que j'avais horreur de perdre mes soldats, et vous avez fait preuve d'égoïsme en vous sacrifiant pour sauver ma vieille peau. J'étais complètement dégoûté de la vie, j'ai carrément laissé tomber ce boulot qui était tout ce que j'avais, j'ai été incapable de fermer l'œil pendant cinq mois, me répétant que c'était moi qui aurait dû mourir. Juste pour apprendre que le virus et Neo-Umbrella étaient encore en course. Non seulement je vous avais perdu, mais en plus je vous avais perdu pour rien. Ça m'a tellement rendu malade que j'ai pensé un moment à en finir. 'Puisque ce monde est condamné, autant crever avec lui', j'ai pensé. Mais non, je ne l'ai pas fait. Vous savez pourquoi ? A cause de vous. Non seulement je me serais rabaissé à votre niveau de lâcheté, mais en plus, je n'aurais pas de chances de rattraper mes erreurs. Plus personne ne devait mourir à cause de moi, et ma mort n'aurait arrangé en rien les choses. Mais rien n'y faisait, je tournais en rond. Encore et encore. Neo-Umbrella me faisait tourner en bourrique, alors que je n'avais presque plus rien à perdre. Et alors que je pensais aller en rendez-vous avec une amie, voilà que mon fantôme revient, en chair et en os, comme s'il ne s'était rien passé. Vous pensiez sincèrement que j'allais simplement vous dire 'oh tiens, vous êtes encore vivant ? Allons boire un café pour fêter ça' ? Eh bien non, Piers, ça ne marche pas comme ça.

Pendant tout son discours, j'avais arrêté de respirer, tandis que mon cœur battait à tout rompre dans ma poitrine. Il avait pensé au suicide parce que ma mort le rendait malade ? C'était carrément une déclaration, ça. Même mon esprit endolori s'en rendait compte.

Je me relevai lentement. Chris me foudroyait encore du regard, mais ses yeux étaient brillants. J'osai le regarder dans les yeux, et il se mit à larmoyer. Je ne sus trop si c'étaient des larmes de tristesse, de joie ou d'amertume. Peut-être un peu des trois. Lorsqu'il s'approcha de nouveau de moi, j'étais sur mes gardes. Mais cette fois, il me serra contre lui.

-Malgré tout ça, je vais vous pardonner, Piers, pleura-t-il dans mon épaule. Parce que je vous aime, et que je suis trop heureux de vous savoir en vie. Faites-moi encore un coup de ce genre-là, et je vous jure que je vous tuerai moi-même.

-Compris, balbutiai-je.

Je me mis à larmoyer aussi, en le prenant dans mes bras. J'avais une grave impression de déjà-vu, alors ça ne devait pas être la première fois qu'il me serrait contre lui, comme ça. Mes souvenirs tactiles me firent même penser qu'il avait dû maigrir depuis ma disparition.

Nous sommes restés comme ça sans bouger pendant de longues minutes, et, derrière moi, je n'entendais plus Jake et Sherry. Si ça se trouve, ils étaient partis pour nous laisser seuls, ou ils nous attendaient plus loin. Je compris que Chris l'avait vu aussi, car il m'écarta légèrement de lui pour m'embrasser fougueusement sur les lèvres. Je me laissai faire, au début, mais je commençai à réagir lorsqu'il m'attira à lui et qu'il me souleva par les genoux pour m'allonger à moitié sur une benne à ordures qui était un peu plus loin, hors de vue des gens qui passaient devant la ruelle. Il s'allongea sur moi et commença à m'embrasser dans le cou. Il ne vit pas tout de suite que je m'agitais.

-Quoi ? me demanda-t-il, haletant.

-Je trouve que ça va un peu vite, bégayai-je.

Chris parut surpris. Apparemment, quelque chose lui échappait. Et je mis moi-même du temps à comprendre ce que c'était.

-Je ne comprends pas, admit-il.

-Je suis amnésique, Chris, réussis-je finalement à dire. J'ai déjà eu beaucoup de mal à me souvenir de vous. Je n'ai aucune idée de notre relation avant ma disparition. Je sais que je vous aime, mais je ne sais pas si…

Il me coupa la parole en m'embrassant encore, toujours collé à moi.

-Est-ce que ça répond à votre question ? me demanda-t-il avec un sourire.

-Non. Mais le discours que vous m'avez fait tout à l'heure, oui.

Je réussis à lui sourire, et il sourit aussi, en baissant le regard.

-Piers ? demanda-t-il en me regardant dans les yeux.

-Oui ?

-C'est un flingue que vous avez dans votre pantalon, ou vous êtes simplement content de me voir ? dit Chris d'un ton extrêmement explicite.

J'eus un rire moyennement amusé, et Chris me cloua le bec en m'embrassant de nouveau. Finalement, il a repris là où il s'était arrêté. Ou plutôt, il m'a repris. Hem.

Le fait est que c'était aussi un déjà-vu physique, donc ça devait déjà être arrivé avant. Cependant, mon cerveau, lui, continuait de se poser des questions sur les sentiments de Chris à mon égard. Mais honnêtement, je n'avais pas envie de lui en parler maintenant. Pendant un moment, je me suis même demandé s'il m'aurait fait tout ça avec autant d'enthousiasme si j'avais encore ma mutation. Ma partie romantique me disait que oui, mais j'arrêtai d'y penser avant d'avoir trop d'images dégueulasses dans la tête.

L'horloge de la pharmacie indiquait onze heures trente lorsque nous étions en train de nous rhabiller après l'acte. Chris m'attrapa par derrière quand nous fûmes tous les deux en tenue, en me serrant par la taille.

-Le destin a un curieux sens de l'humour, tu sais ? me dit-il.

-Comment ça ?

-Il y a moins d'un an, c'était moi qui avait subi un choc post traumatique, et tu es celui qui m'a aidé à me retrouver. Il est donc doublement normal que je t'aide de la même manière.

-Oui. Merci.

-Je t'en prie.

J'enlevai ses mains de ma taille, et il m'adressa un regard intrigué, que je ne relevai pas.

Ça n'allait pas. Quelque chose dans cette histoire n'allait pas. Je le sentais.

-Ça te dirait qu'un dîne ensemble ce soir ? me proposa gentiment Chris. Histoire de rattraper le temps perdu ?

-Oui, pourquoi pas ? Je dois juste en parler à Jonah, dis-je en sortant mon téléphone.

-Jonah ? répéta Chris d'un ton que je ne compris pas.

-La personne qui m'héberge. Et celui qui m'a sauvé, accessoirement.

-Oh. J'aimerais bien le rencontrer, pour le remercier.

-Attendez, je vais lui demander.

Je lui envoyai la demande de Chris, après lui avoir expliqué que tout se passait bien, et sa réponse me surprit un peu.

"Il ne vaut mieux pas que le capitaine Redfield et moi nous rencontrions, Piers. Reportez le rendez-vous. Anna et moi sommes sur le chemin du retour. Rentrez aussi tôt que possible, je vous raconterai tout. "

-Alors ? demanda Chris, dont la tête était juste à côté de la mienne.

Je retins un sursaut, et je rangeai mon téléphone rapidement dans ma poche.

-Ok pour le dîner de ce soir. Jonah ne rentrera pas avant après-demain, avisai-je. Nous verrons pour votre rencontre à ce moment-là.

-D'accord, acquiesça Chris. Que comptes-tu faire, maintenant ?

-Je ne sais pas trop. Rentrer chez moi, sans doute, ou tenter de retrouver Sherry et Jake. Vous devez avoir du travail, non ?

-Piers ? Tu essaies de te débarrasser de moi ? dit Chris d'un ton amusé.

-Hein ? Mais non ! dis-je en rougissant et en secouant les mains. Je voudrais juste rentrer chez moi me reposer, et je ne voudrais pas vous empêcher de travailler.

-D'accord, d'accord. Je comprends tout à fait, ne t'en fais pas. Tu veux que je te raccompagne ?

-Je vais essayer d'appeler Sherry, dis-je en reprenant mon téléphone. C'est elle qui a les clés de l'appartement.

Chris opina sans rien dire, et je composai le numéro de Sherry, qui était le seul dans le répertoire du téléphone en dehors de celui de Jonah et de celui d'Anna. Elle répondit tout de suite, en disant qu'elle venait me chercher. Apparemment, elle avait perdu Jake en chemin, et je fus à moitié surpris de ressentir une toute petite déception en entendant ça. Je l'expliquai à Chris, qui resta avec moi en attendant que Sherry arrive.

-Vos relations avec Jake semblent plutôt tendues, dis-je soudain.

-Forcément. J'ai tué son père. Ce gamin a toutes les raisons de m'en vouloir.

-Mais il a dit lui-même que son père était une ordure, me souvins-je.

-Même s'il ne l'a jamais connu, et que c'était une ordure, c'était quand même son père. Ça ne compte pas pour rien, ça. Je comprends tout à fait ses états d'âme.

-Et les parents de Sherry ? Que leur est-il arrivé ?

-Ah. Ça ce n'est pas moi, dit Chris d'un ton moyennement amusé. Mais elle vous l'expliquera mieux que moi.

-Effectivement.

Chris et moi nous tournâmes tous les deux vers Sherry, qui venait d'arriver sans doute. J'allai la rejoindre, et Chris me suivit de près. Il me donna rendez-vous à vingt heures au même endroit, avant de me congédier d'une manière très pro. Le fait qu'il se soit remis à me vouvoyer me confirma ce dont je commençais à me douter : notre relation était un secret. Je lui en reparlerai pendant notre dîner de ce soir.

-Tu as reçu un message de Jonah, toi aussi ? me demanda Sherry, me tirant de mes pensées

-Oui. Il a dit qu'il rentrait bientôt avec Anna.

-Très bien. Je viens avec toi. Et si tu n'es pas d'accord, c'est pareil, ricana-t-elle.

-Mais je n'ai jamais dit que je n'étais pas d'accord, dis-je sans me forcer à sourire.

Sherry me sourit aussi, et glissa son bras autour du mien pour aller vers l'arrêt de bus. Le chemin du retour fut plus rapide, mais plus calme aussi. Il y avait moins de monde dans le bus, et surtout il n'y avait pas Jake. Je demandai à Sherry ce qui lui était arrivé, et elle m'expliqua qu'il avait déclaré avoir quelque chose à faire plus loin dans le centre-ville. Je finis par oser lui demander la nature de leur relation, à Jake et elle, et ils étaient à peine plus ensemble que Chris et moi. Ils avaient des sentiments l'un pour l'autre, même Sherry le sentait, mais ils n'étaient pas encore officiellement ensemble.

Nous fûmes de retour assez vite à l'appartement, et Sherry me donna la clé avant de repartir. Elle a dit avoir autre chose à faire, elle aussi. Un imprévu de dernière minute. Assez contradictoire avec ce qu'elle m'avait annoncé un peu plus tôt. Mais j'avais entendu son téléphone vibrer dans sa poche, ça devait être ça.

Je retrouvai Jonah et Anna sur le canapé. Lorsque je m'approchai, je vis que Jonah était en train de panser une blessure qu'Anna avait au visage. Ce fut cette dernière qui me vit en premier.

-Salut, dis-je. Qu'est-ce qu'il y a de nouveau ?

-Salut, répondit Anna. Je te laisse faire le topo, Jonah, moi je vais prendre une petite douche, ajouta-t-elle en se levant.

Elle me fit un clin d'œil en passant à côté de moi, et Jonah m'invita d'un geste à s'asseoir avec lui.

-Au fait, je suis d'accord, Jonah, dis-je alors qu'il ouvrait la bouche.

-Pour ? me demanda-t-il d'un air curieux.

-Par rapport à ce que tu me disais dans le mot de la salle de bains.

-Oh, d'accord. C'est chouette, sourit-il. Donc, voilà ce qu'Anna et moi avons découvert, reprit-il près avoir toussoté. Nous avons été filés, Piers. Anna a traqué la responsable, mais elle était douée. Elle a réussi à s'échapper à Chicago.

-A Chicago ? répétai-je, étonné. Anna l'a poursuivie jusqu'à Chicago ?

-Tu as déjà vu comment Anna conduit, non ? dit Jonah d'un ton moyennement amusé

-Ah. Oui. Et donc ? Pourquoi tu as été la rejoindre ?

-Elle était tombée dans une embuscade. Je me suis douté de quelque chose quand son GPS a été brouillé. Heureusement, la fileuse n'était pas au courant que nous étions deux, donc j'ai réussi à la surprendre. Mais le temps que je délivre Anna, elle s'était encore enfuie.

-Vous savez à quoi elle ressemble ?

-Non, dit Jonah en secouant la tête. Elle portait un foulard, des lunettes de soleil, un chapeau et un grand manteau. Anna a su que c'était une femme, probablement jeune, parce qu'elle a suivi mes cours d'anatomie. Un autre œil se serait trompé. Il faudra être d'autant plus prudent.

-Et pourquoi ne veux-tu pas rencontrer Chris ? m'enquis-je.

-Eh bien c'est parce que…

Soudain, Jonah s'arrêta et plongea sur moi. Il me serrait contre lui, j'avais la tête dans son torse, cela fit que je ne vis plus rien. Un coup de feu retentit, assorti d'un bruit de verre cassé. Puis, un second coup de feu. Jonah roula sur le côté, pour me permettre de respirer, et je vis que le t-shirt de Jonah était maculé de sang. Debout à côté du canapé, il y avait Anna avec un fusil qui me rappelait celui de mes souvenirs, mais elle se précipité vers le canapé lorsqu'elle vit la couleur du haut de son frère. Elle l'allongea sur le dos, un air plus qu'inquiet sur le visage. Il avait pris une balle dans l'omoplate droite. Quant à moi, je sentis mon visage blêmir, et mon cœur battre très vite. Oui, j'étais mort d'inquiétude.

-Jonah ! Jonah, tu m'entends ? s'exclama-t-elle.

-Pas vraiment, dit-il d'un ton faible.

-Il faut l'emmener à l'hôpital ! dis-je d'un ton paniqué.

-Non. Pas l'hôpital, dit Anna d'un ton sans appel. Aide-moi à le transporter dans la chambre.

Anna prit Jonah par les bras, alors que je le prenais par les jambes. Le transport jusqu'à la chambre fut moins difficile que prévu. Anna nous ordonna de veiller sur son frère pendant qu'elle allait chercher de quoi le retaper. Difficile de dire non à un truc pareil. Je me mis à genoux pour prendre la main de Jonah, qui dépassait du lit, et il réussit à tourner la tête vers moi. Son sourire, si resplendissant d'habitude, paraissait bien pâle, maintenant. Ça me foutait carrément le bourdon.

-Je suis désolé, Piers, articula-t-il difficilement.

-Pourquoi ?

-Je ne pense pas que le lit se remettra d'un bain de sang pareil, dit-il avec un rire fatigué.

-Ce n'est pas le moment de plaisanter, Jonah, dis-je d'un ton involontairement dur. Tu vas t'en remettre, et tout ira pour le mieux quand je sortirai de vos vies.

-Je n'ai… aucune envie que tu… sortes de ma vie, haleta Jonah.

-Moi non plus, je n'en ai pas envie. Mais j'en ai marre de vous mettre en danger.

-Ce n'est pas de ta faute, dit Anna en revenant avec une grosse trousse de secours. Nous avons l'habitude d'être en danger. Le fait même que nous soyons en vie nous met en danger.

-Tu ne le rassures pas, là, frangine, dit Jonah presque sans bégayer.

-La ferme Jonah. Et laisse-moi appliquer ce que tu m'as appris.

Jonah se tut, et moi j'osais à peine respirer alors qu'Anna découpait le t-shirt de Jonah pour ôter la balle de son dos, qui, heureusement, n'était pas allée beaucoup plus loin que l'os. Pendant ce temps, je me posais des tonnes de questions, et, ça paraissait très égoïste même dans ma tête, mais j'étais plus intrigué par ce qu'allait me dire Jonah que par la personne qui avait essayé de me tirer dessus. Maintenant, j'étais sûr que le sens des priorités n'était pas trop mon truc, et j'espérais que ce n'était que parce que j'étais paniqué. Je me retenais pour ne pas broyer les os de la main de Jonah, encore dans la mienne. Lui serrait ma main, mais j'avais l'impression que cela monopolisait toutes ses forces tellement je sentais peu sa prise.

Après cinq longues minutes, Anna se mit finalement à la couture, et la respiration de Jonah se fit plus régulière. Cela me permit, à moi aussi, de respirer plus sereinement.

-Anna ? tentai-je.

-Piers ? répondit-elle sans me regarder.

-Que voulais-tu dire par 'le fait même d'être en vie nous met en danger' ?

-Tu peux lui dire, dit Jonah d'un ton un peu plus vivant. J'allais le faire, de toute façon.

Anna poussa un soupir, et se tourna vers moi une fois qu'elle eut fini de recoudre son frère.

-Je suppose que vous l'aviez deviné, mais Jonah et moi faisions partie de Neo-Umbrella, dit Anna d'un ton neutre. Cependant, nous avons déserté, ce qui fait de nous des cibles pour les deux camps. Quand nous avons découvert que tu avais les dernières traces du virus C, nous avons décidé de te protéger. Qui sait ce qui arrivera si tu tombes entre les mains de l'ennemi ?

-Qui est l'ennemi ?

-Le BSAA va très mal depuis la démission de Chris Redfield. Il a été complètement corrompu de l'intérieur à son insu par la nouvelle tête de Neo-Umbrella. Voilà pourquoi ton Chris tourne en rond : ses infos sont faussées.

-C'est terrible, dis-je, horrifié. Que peut-on faire ?

-Il va sans dire que la personne qui nous suit depuis le France reparaîtra, à un moment où à un autre. Nous l'attendrons, et nous la ferons parler.

Sur le lit, Jonah commença à essayer de se mettre sur le ventre, mais Anna l'en empêcha d'un geste, en lui jetant un regard noir. Jonah grommela en se remettant face contre lit. Plus ou moins. Il avait toujours la tête tournée vers moi.

-Ça me va, dis-je. Donc, nous attendons.

-Je vais rester pour veiller sur mon petit frère, dit Anna. Tu vas aller à ton dîner et raconter tout ce que je viens de te dire au capitaine Redfield.

-Même le fait que vous soyez…

-Tout, me coupa Anna. Peu importe ce qu'il pense, il doit être au courant de ce qui se passe. Et s'il t'empêche de nous voir, tant mieux. Tu t'en voudras moins de nous mettre en danger.

-Mais je vous fais confiance, moi, sourcillai-je. Je n'ai aucune envie d'avoir à choisir entre vous et Chris.

-Il y a toujours un moment où on doit choisir, Piers. Et parfois, le choix qui nous parait le meilleur sur le moment est en fait le pire. Il faudra t'y faire.

-C'est un peu fataliste comme façon de penser, relevai-je.

-Je suis réaliste, c'est tout. Avec un frère pareil, il fallait bien que l'un de nous deux soit sérieux, non ? dit-elle avec un demi-sourire.

-Tu sais ce qu'il te dit ton frère ? dit Jonah d'un ton amusé.

J'eus un rire sans joie, complété par le soupir d'Anna, et je regardai ma montre. Il n'était qu'une heure et demie. C'était dingue à quel point le temps avait ralenti avec tout ce qui s'était passé.

Comprenant qu'Anna voulait me mettre dehors pour prendre soin de Jonah, je finis par mettre les voiles. Non sans avoir embrassé le convalescent sur la joue. Le sourire qu'il me fit me rassura quant à son état de santé, et c'était pour le mieux. Une fois en dehors de la chambre, je rappelai Sherry pour savoir si elle avait fini ce qu'elle avait à faire. Elle me dit que oui, et accepta de me rejoindre en bas de l'immeuble dans dix minutes. Elle ne devait pas être loin, donc. Je mis une veste et je descendis tranquillement pour aller l'attendre.

Seulement, dix minutes plus tard, ce ne fut pas Sherry mais Jake qui se présenta à moi. Mon expression en le voyant arriver le fit ricaner.

-Désolé de ne pas être celle que tu attends, Nivans, dit-il d'un ton qui allait avec son expression. Finalement, Sherry n'a pas pu bouger, alors elle m'a demandé d'aller te chercher.

-Comment ça 'elle n'a pas pu bouger' ? Elle va bien, au moins ?

-Oui, oui, elle va bien. Tu comprendras quand tu viendras avec moi.

-Euh d'accord.

Jake m'invita d'un geste à venir avec lui, et je le suivis. Alors qu'il éludait mes questions pour la troisième fois, je reçus un message sur mon téléphone portable. Il venait d'un numéro inconnu, mais son contenu me fit grimacer.

"Ne faites confiance à personne. "

Je jetai un regard inquiet à Jake, et, je ne sus pourquoi, je sentis mon cœur se serrer. J'avais un mauvais pressentiment, mais je ne savais pas si c'était à cause de l'expéditeur du message ou si c'était à cause de son contenu.

En tous cas, un coup de feu résonna dans toute la rue, et je vis Jake tomber à la renverse devant moi. Mon cœur fit un bond dans ma poitrine. Puis, je reçus un autre message, venant du même numéro que juste avant, qui ne comportait qu'un seul mot.

"Courez. "

Je me mis à détaler dans la rue, tout droit, en jetant un dernier regard à Jake, qui se remuait douloureusement par terre, et, alors que j'allais tourner à un coin de rue, je décollai d'un seul coup, soulevé par quelque chose. Je sentais une main autour de ma taille, et je relevai le regard pour me retrouver dans les bras d'une femme avec un manteau à capuche et des lunettes de soleil. La voilà, ma traqueuse.

Sans trop que je ne comprenne pourquoi, ni comment, je me retrouvai sur un toit, face à un équivalent de Batman, sans doute, qui enleva sa capuche.

-Vous avez pris une sage décision en m'écoutant, lieutenant Nivans, dit la femme, à la voix si familière, en enlevant ses lunettes de soleil

-Vous ? dis-je en reconnaissant la femme de mes cauchemars. Vous n'étiez pas morte ?

-Carla est morte. Moi, je suis Ada. Il faut réviser vos cours, dit-elle d'un ton sarcastique.

C'est vrai qu'Anna a mentionné Carla Radames comme étant la créatrice du virus C. Alors pourquoi j'étais persuadé que cette Ada était tout aussi responsable ?

-Je vous ferai un topo avec plaisir plus tard, dit Ada, comme lisant dans mes pensées, mais là je n'en ai pas le temps. Nous avons une autre discussion à avoir.

Au moment où j'allais lui demander qui l'envoyait, la porte du toit s'ouvrit, et je fus surpris de voir Chris apparaître dans le cadre de la porte, dans une tenue de militaire similaire à celle qu'il portait dans mes souvenirs.

-C'est moi qui l'a engagée pour vous surveiller, dit-il. Donc non, ce n'est pas notre ennemie.

-Comment est-ce possible ? Selon Anna, elle nous suivait depuis la France, me rappelai-je.

-A l'époque, c'était les jumeaux que je suivais, pas vous, expliqua Ada. Un ordre venant de leur père. Mon contrat a été rompu par défaut lorsque j'ai eu un contre ordre, et j'ai proposé mes services au capitaine Redfield, qui semblait ramer avec Neo-Umbrella.

-Je vois, dis-je en recollant les morceaux.

-Je dois vous avouer que j'ai été aussi surprise que lui d'apprendre votre survie. Et croyez-moi, il en faut beaucoup pour me surprendre, ajouta-t-elle d'un ton faussement amusé.

-Ouais. J'imagine.

Chris se racla la gorge bruyamment, faisant qu'Ada et moi le regardâmes en même temps. Je me souvins à ce moment-là que j'étais là pour une bonne raison. Alors j'attendis tranquillement que Chris déballe ses infos.