Le vent marin jouait avec les mèches folles du brun. Celui-ci prit une grande inspiration en entrant dans la crique, devenue sa dose d'oxygène journalière. Il avait rompu la promesse qu'il s'était faite, de ne pas abuser de cet endroit et de l'effet qu'il lui produisait, mais il ne pouvait plus patienter. Castiel avait attendu ce moment toute la journée, si bien qu'il avait été exécrable avec tout le monde. Lysandre et Rosalya étaient ceux qui avaient le plus pâtis de sa mauvaise humeur mais Castiel n'arrivait pas à s'en vouloir. Ils avaient beau être ses amis les plus proches, ils ne semblaient plus capables de le comprendre. Et plus le temps passait, plus Castiel réalisait qu'ils ne l'avaient jamais vraiment compris. Il avait besoin d'être seul, ce qu'ils étaient incapables de concevoir apparemment. Que croyaient-ils ? Que leur présence allait l'empêcher de sombrer dans la mélancolie ? Debrah semblait être partie avec son cœur et ils ne pourraient jamais le lui rendre. Personne ne pourrait combler le vide qu'elle avait laissé, pas même Rosalya et ses monologues interminables ou Lysandre et ses longs silences ponctués de regards désappointés. Ses amis avaient toujours été ainsi et Castiel ne réalisait que maintenant qu'il ne les supportait plus. Il avait besoin de changement dans sa vie, quelque chose qui lui permettrait d'oublier Debrah, et pour le moment, seul cet endroit semblait convenir.

Comme à son habitude, il enleva ses chaussures et posa sa veste en cuir nouvellement acquise sur le sable. Le brun s'était rendu à la boutique de vêtement, au lieu de subir le cours d'un professeur d'histoire dépressif. Il écoperait sûrement d'un nouvel avertissement de la part de la direction dès demain, mais il n'en avait plus rien à faire. Sa virée au centre-ville lui avait permis d'acheter quelques teeshirts dont un qu'il aimait particulièrement, à l'effigie d'un de ses groupes de métal préférés. Il avait également acquis une belle veste en cuir qui lui avait coûté relativement cher mais qui semblait de plutôt bonne qualité. Pourtant, il n'avait pas pu s'empêcher de se sentir ridicule lorsqu'il avait parcouru les rayons du magasin. Il regardait sans cesse autour de lui comme pour s'assurer qu'aucune de ses connaissances n'étaient là pour le prendre en flagrant délit. Mais en flagrant délit de quoi au juste ? Il avait tenté de se rassurer en se répétant qu'il n'y avait aucun mal à se rendre dans un magasin et acheter quelques vêtements. Ce n'était pas une activité réservée à un seul type de personne, et de toute façon, il n'avait rien à prouver à personne. Castiel pouvait faire du shopping comme tout le monde, parce que Castiel est comme tout le monde. Une chose qu'il semblait avoir oublié à cause du piédestal sur lequel l'avait placé la plupart des étudiants du lycée. Alors le brun avait terminé ses achats en tentant d'oublier l'étrangeté de la situation, toujours aussi peu à l'aise.

Il s'assit sur le sable, les pieds au bord de l'eau et observa la houle en attendant que la créature daigne se montrer. Il était impatient de la voir de nouveau et n'avait pensé à rien d'autre de la journée. Il avait préparé une dizaine de conversations possibles et un mélange d'impatience et d'appréhension étreignait son ventre. Le temps passa lentement et Castiel s'ennuyait prodigieusement. Il construisait des châteaux de sables médiocres en prenant soin de ne faire aucun de geste brusque afin de ne pas effrayer la sirène, si elle se montrait. Cependant, les minutes défilaient, le soleil se préparait à se coucher et personne en vue. C'était la première fois que Castiel était déçu de se trouver seul. Il sera bientôt l'heure d'aller nourrir Démon, mais le brun ne voulait quitter la crique sans l'avoir vu une nouvelle fois. La créature l'obsédait, elle lui permettait d'oublier momentanément sa morosité et il commençait à s'inquiéter. Peut-être lui avait-il réellement fait peur hier en l'approchant de trop près ? Alors que le brun se fustigeait mentalement de sa propre bêtise, un léger bruissement à sa gauche lui fit oublier toutes ses inquiétudes. Il se sentit heureux comme il ne l'avait jamais été en réalisant qu'elle était revenue. Un immense sourire naquit sur ses lèvres tandis qu'il tourna la tête vers la sirène. Il tenta d'adopter une expression neutre mais la joie qu'il ressentait était trop intense.

La jeune fille se trouvait une nouvelle fois en haut de ce rocher. Ils étaient loin l'un de l'autre, mais le brun pouvait aisément traverser à pied la distance qui les séparait. Cependant, il ne le fit pas, se souvenant très bien de la réaction de la sirène lorsqu'il avait tenté de l'approcher. Aujourd'hui il se contenterait de lui parler. Castiel ne savait pas vraiment ce qu'il souhaitait accomplir mais il voulait absolument en connaître davantage sur elle et son monde. Il s'agissait d'une créature légendaire ! Il ne pouvait pas agir comme il l'aurait fait avec n'importe qui. De son côté, elle se contentait de l'observer sereinement, ses mèches rebelles lui chatouillant les joues. Elle était toujours divinement belle et Castiel commençait à perdre ses moyens. Son cœur commença à battre la chamade. Toutes ses conversations planifiées s'étaient évaporées et il ne savait plus comment entamer la discussion avec elle. A l'instar de la veille, il tenta un simple salut, parce que Castiel avait toujours été quelqu'un de bien élevé.

— Bonjour ?

La créature ne répondit pas. Elle plissa ses yeux, esquissa un sourire, mais restait toujours aussi silencieuse. Peut-être qu'elle n'était simplement pas douée de parole.

— Est-ce que tu sais parler ?

Elle mit quelques secondes avant de secouer la tête. C'était donc ça. La communication allait être compliquée. C'était bien sa veine tient. Lui qui n'était pas d'un naturel bavard allait devoir constamment faire la conversation.

— Ah … rétorqua-t-il finalement, tu viens souvent ici ?

La sirène répondit une nouvelle fois par la négative. Elle fermait les yeux lorsqu'elle secouait la tête ce qui lui donnait un air enfantin que Castiel trouvait adorable.

— Et … est-ce que tu as déjà rencontré des gens comme moi ?

Une nouvelle réponse négative. Le brun réalisa alors qu'il était le premier humain qu'elle rencontrait. Il s'agissait d'une expérience inconnue pour tous les deux, c'était pour cela qu'elle semblait si intriguée par lui l'autre jour. Il fut désolé pour la créature, elle était tombée sur le mauvais cheval. Il n'était certainement pas la personne la plus représentative de la race humaine avec son lot de défaut et sa dépression chronique. Il ne pourrait lui laisser qu'une mauvaise impression.

— Arf … je suis désolé alors. Je suis vraiment pas le meilleur des exemples … surtout en ce moment.

Elle se contenta d'un simple regard interrogateur, les sourcils légèrement froncés.

— T'aurais dû rencontrer quelqu'un comme … Lysandre, t'aurais sûrement adoré son air de poète maudit. Ou Iris. C'est la joie incarnée cette fille. Même Alexy tiens, il t'aurait fait rire au moins.

La sirène continuait de l'observer tandis qu'il énumérait ses connaissances et leurs qualités. Il lui parla de Rosalya et des centaines d'histoires improbables qu'elle connaissait, de la gentillesse admirable de Violette, de la passion inébranlable de Leigh ou encore de la face cachée de Charlotte. Il argumenta quelques minutes à propos des gens qu'il appréciait jusqu'à ce qu'il évoque Debrah. Sa voix s'éteignit. La créature l'aurait sûrement appréciée elle aussi, et Debrah aurait certainement mieux tenu le rôle de médiateur que lui. N'importe qui d'autre d'ailleurs. La jeune fille le regardait encore lorsqu'il avait arrêté de parler. Elle avait toujours les sourcils légèrement haussés, comme si elle était constamment étonnée. Son visage était incroyablement expressif. Elle inclina la tête, intriguée, tandis que Castiel réalisait qu'il était silencieux depuis trop longtemps.

— Enfin bon je pourrais … je pourrais te parler de musique. Tu aimes la musique, non ?

Son visage était tellement expressif qu'il comprit immédiatement qu'elle ne savait pas de quoi il parlait. Il avait l'impression de pouvoir lire en elle comme dans un livre ouvert. Il rit devant la total incompréhension de la jeune fille.

— Tu devrais aimer. Les sirènes sont surtout connues pour ça chez nous. Je ramènerai ma guitare la prochaine fois.

Elle le regarda de plus en plus intriguer. Ses sourcils s'étaient froncés au fur et à mesure de ses paroles.

— Ouais … y'a des sortes de légende sur vous dans notre monde. Jusqu'à maintenant, même moi je pensais que t'étais … qu'une sorte de mythe, tu vois ?

Elle hocha la tête. Peut-être que tout comme eux, les mamans sirènes racontaient des histoires mettant en scène des humains pour que leurs enfants s'endorment. La jeune fille l'intriguait de plus en plus et son perpétuel silence le rendait fou. Son mutisme n'allait pas du tout l'aider à en connaître davantage. Peut-être qu'il pourrait lui apprendre le langage des signes ou quelque chose comme ça. Enfin bon, il devait gagner sa confiance avant tout. En effet, durant tout son monologue, la sirène n'avait pas bougé d'un pouce. Elle était restée perchée sur son rocher, sa nageoire balayant l'eau paresseusement. Même si Castiel n'avait pas à hausser la voix pour lui parler, ils étaient plutôt éloignés l'un de l'autre, alors qu'il y avait bien d'autre rochers en contrebas. Elle se méfiait de lui et c'était tout à fait compréhensible. Avec son air morne, son ton bourru et ses manières gauches, il semblait être son exact opposé, elle qui semblait rayonner de grâce et d'élégance. Il était tout à fait normal qu'elle soit réticente.

— C'est compliqué que tu saches pas parler. Comment est-ce que vous communiquez entre vous, les sirènes ?

Cette dernière haussa simplement les épaules, mais elle ne perdait pas cet air de sérénité qu'elle portait perpétuellement sur le visage. Elle observa le soleil se coucher d'un regard calme tandis que Castiel oubliait le monde qui l'entourait. Elle était tellement belle qu'elle en semblait irréelle et le brun pensait ne plus pouvoir en détacher son regard. Il ne pourrait plus jamais apprécier les choses simples de la vie désormais. Tout lui paraîtrait fade à côté de la créature qu'il avait face à lui.

— J'aimerais vraiment savoir à quoi ressemble ton monde, déclara-t-il sans vraiment réfléchir.

La jeune fille se tourna vers lui, un doux sourire aux lèvres. Elle le fixa de ses grands yeux océans, comme une promesse muette, puis disparut dans les profondeurs de la mer, quelques gouttes aspergeant le teeshirt de Castiel. Il ne sut comment interpréter ce sourire, mais ressentit une grande déception lorsqu'il réalisa qu'elle était partie pour de bon. Leur échange lui avait paru si bref, et le brun s'était senti si heureux que la crique semblait bien vide dorénavant. Le ciel commençait à s'obscurcir, l'heure du repas de Démon était dépassée depuis longtemps, mais Castiel ne voulait pas rentrer chez lui.