L'odeur caractéristique des algues se posa sur sa langue et lui donna la nausée. Deux semaines entières qu'il se rendait chaque après-midi à la crique dans l'espoir vain de la revoir. Deux semaines qu'il se sentait mourir à petit feu. Deux semaines qu'il avait ouvert les yeux.
Il était debout, les pieds plantés au milieu de la houle, des vagues timides venant lécher ses tennis.
Calypso l'avait séduit en si peu de temps sans même tenter quoi que ce soit de particulier. Elle s'était contentée de rester elle-même et Castiel en était tomber amoureux comme un collégien. C'était ses yeux, sa compréhension, son sourire, son attention, sa naïveté, son innocence. Elle était apparue comme un mirage et lui avait apporté tout ce dont il avait manqué dans sa vie. Elle avait été la réponse à ses problèmes, le baume sur son cœur malade, l'étoile qui l'avait maintenu à flot. Mais elle avait disparu. Parce qu'elle avait bien d'autres choses à se préoccuper que d'un humain dépressif et ennuyeux. Elle n'avait sûrement pas compris la teneur de ses sentiments à son égard et de toute façon, elle ne devait même pas en comprendre le concept. Elle était partie, parce qu'elle était si loin des préoccupations humaines. Elle était si différente, si mystérieuse, si fantastique, si envoûtante.
Et lorsque le roux réalisa qu'il ne la reverrait plus jamais de sa vie, un énorme poids s'abattit sur ses épaules. C'était pire, pire que tout. Il n'avait jamais connu une douleur pareille. Il pouvait supporter un grand nombre de choses. Il avait supporté un grand nombre de choses. Il avait supporté l'absence de ses parents à chacun de ses anniversaires lorsqu'il était gamin, il avait supporté la mort de la seule femme l'ayant jamais élevé, sa gouvernante, il avait supporté Nathaniel cachant honteusement leur amitié à ses parents, il avait supporté l'abandon impardonnable de Debrah et bien d'autre chose peut être pire encore, mais le départ de Calypso était la bombe qui fit exploser le vase de son existence.
Il était seul, il était triste, il était faible. Ses yeux fixaient l'océan sans le voir. Il avait besoin d'elle.
Ou il mourrait.
Il renoncerait à la vie, elle qui semblait bien s'amuser de lui depuis tant d'année. Il abandonnerait lui aussi. Comme tout ce à quoi il tentait de s'accrocher. Il lâcherait enfin prise, parce qu'au fond, il n'avait jamais eu aucune raison de tenir bon.
Un sourire naquit sur ses lèvres gercées. Il imaginait sans mal la réaction des gens. Tous ces inconnus qui pensaient le connaitre. Ils tomberaient de haut, complètement éberlué. Ils croiraient certainement à un canular. -Parce que Castiel mettre fin à sa vie ? Non, vous vous trompez surement de personne. Castiel est cool. Il s'en fout de tout et encore plus des problèmes. Castiel il réfléchit pas. Il en a pas besoin, sa vie est trop parfaite. Il a tout. J'aimerais tellement lui ressembler.
Il ouvrit le poing et le ferma, les yeux fixés sur l'horizon. Il observa une dernière fois le soleil se coucher sur cette eau si calme et apaisante. Elle l'appelait, ses vagues chantant une douce comptine rassurante.
Il allait se jeter dans la mer.
Et alors qu'il leva le pied, près à s'avancer vers sa nouvelle maitresse, un léger bruissement à sa droite l'arrêta.
Telle une apparition divine descendu du ciel, elle émergeant de l'océan après ces longues semaines d'absence. Perchée sur le haut de son rocher, ses yeux exprimaient une détresse absolue. Et Castiel réalisa ce qu'il s'apprêtait à faire. Il s'éloigna rapidement de l'eau, comme brulé par son contact. Il tenta de reprendre ses esprits mais ses pensées étaient floues.
Il se serait laissé couler comme une pierre. Si Calypso n'était pas apparu, il aurait tenté de se tuer.
Une violente nausée prit ses tripes.
Et il réalisa une seconde chose.
Calypso.
Ses cheveux trempés s'égouttaient sur son torse, sa longue queue d'écaille se prélassait dans l'eau rougit par le soleil couchant et le vent caressait sa peau nue sans qu'elle ne sente aucune gêne. Seul la ride de contrariété qui barrait son front gâchait la perfection du tableau. Castiel sentit soudainement une colère extraordinaire s'emparer de lui.
— Qu'est ce que tu fais là ? Je peux savoir ce que tu oses foutre la ?
Le visage de la sirène passa du chagrin à la peur en seulement quelques secondes tandis que le roux s'approchait d'elle à grande enjambée furieuse.
— Je peux savoir de quelle putain de droit tu disparais deux semaines en me laissant dans ma merde pour ensuite réapparaitre comme une fleur ?
Ses orbes grisent rencontrèrent les émeraudes de la jeune fille, où il crut déceler de la panique et surtout une tentative d'excuse.
— Y'a pas d'excuse qui tienne ! Tu te rends compte de ce que ça m'a fait ? Tu te rends compte d'à quel point tu m'as manqué ? Est-ce que tu y as pensé au moins une seconde ? A moi ?
Alors qu'il exultait de rage, elle posa une main froide et humide sur sa joue, et en un seul geste, réussit à le calmer. Ses yeux brillants lui criaient des excuses silencieuses et ses doigts se perdirent dans ses cheveux roux.
Elle avait adoré lorsqu'il était revenu avec sa nouvelle couleur.
— Pourquoi t'es partis ? Qu'est-ce qu'il s'est passé ? Qu'est-ce que j'ai fait ?
Sa seule réponse fut un sourire rassurant, ses pommettes créant des étoiles aux coins de ses yeux.
— Alors fait plus jamais ça ok ? M'abandonne plus d'accord ?
La magie du moment s'évapora à la fin de sa phrase. Sa main quitta son visage mais Castiel rattrapa son poignet. Elle ne devait pas repartir. Jamais.
Cependant, les yeux de la sirène lui répondirent le contraire. C'était un adieu qu'elle était venu faire.
— Non. Non je t'en supplie me fait pas ça.
Il laissa place au silence, qui n'avait plus rien à lui dire. Le visage de la jeune fille resta stoïque face à la détresse du jeune homme. Seules les deux émeraudes semblaient abattues. C'était une décision sans appel. Il ne saurait jamais pourquoi, mais elle devait partir.
— Alors emmène-moi avec toi.
C'était stupide. Une idée lancée dans le vent sans raison. Et pourtant. Sa requête eut au moins l'effet escompté. La blonde le regardait complètement ahuris, comme s'il était fou à lier.
— Calypso. J'ai rien ici. Personne me retient. Je suis seul, j'ai que toi dans ma vie. Juste toi.
Elle posa un doigt sur ses lèvres pour lui intimer de se taire. Ses mains découvrirent pour la première fois le visage du roux. Elle caressa ses pommettes, traça le contour de ses lèvres, effleura ses cils de sa paume. Elle gardait un sourire à la fois triste et amusé, presque nostalgique. Castiel se laissait faire, attendant patiemment que la sirène daigne enfin lui répondre, profitant de ses doigts sur sa peau et de cette chaleur qui réchauffait son âme.
Les vagues chantèrent une nouvelle fois cette comptine si douce, il oublia le monde qui l'entourait, perdu dans la contemplation de sa nymphe. Le moment semblait durer des heures.
Finalement, elle ferma les yeux dans une expression hésitante. Sa cage thoracique se soulevait par intermittence tandis que son point se serrait compulsivement. La sirène semblait en proie à un choix cornélien.
Ses paupières se rouvrirent, résolu, décidé, résigné. Son visage se tourna vers le roux, et il comprit immédiatement. Ses jambes s'engourdirent de bonheur.
— Ok, qu'est-ce que je dois faire ? Comment ça se passe ? Ça va être douloureux ? Je vais garder mes jambes ?
Ses lèvres se pincèrent et son doigt désigna l'horizon. Castiel resta interdit quelques secondes.
— Que … ? Tu veux que j'aille jusque-là bas ?
Sec hochement de tête.
— Mais comment tu veux que je fasse ça ?
Sa seule réponse fut un long regard appuyé, signifiant très clairement « Si tu souhaites tant me rejoindre, tu trouveras le moyen ». Le doux visage de la sirène était devenu crispé, fermé, ne laissant passer aucune émotion. Castiel crut comprendre que ce qu'ils s'apprêtaient à faire était interdit, tabou, peut-être impensable pour le monde sous-marin. Mais il balaya ces pensées de son esprit. Il souhaitait passer le reste de sa vie avec elle, peu importe si c'était défendu, illégal, prohibé. Il n'avait plus rien à faire de ce que le monde pouvait lui dicter, il n'écouterait plus que lui, et sa sirène.
— Demain alors.
Elle hocha la tête, et disparut dans les fonds marins.
Il inspira profondément avant de quitter la crique à son tour.
Plus qu'à trouver une barque désormais.
