Le soleil couchant réchauffe lentement ta main écaillée. Tu as toujours aimé regarder le soleil se coucher à l'horizon. La plupart du temps, tu te contentes de simplement sortir ta tête de l'eau pour quelques minutes puis tu retournes dans les profondeurs. Quelques fois, tu t'aventures chez eux. C'est toujours une mauvaise idée, parce qu'ensuite, elles te forceront à le faire, peu importe tes supplications. Mais tu obéis, parce que tu ne serais rien sans elles, et elles ne seraient rien sans toi. Vous formez un tout, bien au-delà de ce qu'ils appellent une famille, vous ne faites qu'une. Et ils vous ont tant fait souffrir. Ils vous ont détruites, torturées, humiliées. Alors vous devez vous protégez, rester des légendes, vous faire oublier du monde quoi qu'il en coûte.
Le cœur lourd et le visage hors de l'eau, tu attends patiemment. Il viendra, il trouvera un moyen, tu le sais, elles aussi et elles attendent, croupis dans les ténèbres.
Confirmant tes pensées, tu entends le son distinct d'une rame caressant la surface de ton nid. Tu ne sais pas comment il s'y est pris, mais il a trouvé une barque. Il est inventif, ça ne t'étonne même pas. Lui, il est spécial, et tu le sais. Tu l'as ressenti, dés le premier jour où tu l'as aperçu. Celui-là serait différent.
Tu n'aurais jamais dû lui parler.
Il s'approche lentement de toi, tirant sur ses bras avec peine, une moue crispée par l'effort. Il ne sait pas ramer. Bien sûr qu'il ne sait pas ramer. Tu te demandes comment est-ce qu'il a fait pour arriver jusque-là, c'est sûrement pour ça qu'il a mis autant de temps. Sa détermination te fait sourire, alors pour l'aider un peu, tu plonges dans cette eau familière et tu le rejoins. Lorsqu'il te voit près de sa barque, il dépose les rames en poussant un long soupir soulagé. Tu restes tout de même à une certaine distance, ne laissant que tes épaules dépasser, ta jambe unique s'aidant de la houle. L'instant est sacré, magique. Un rayon de soleil vient épouser la courbe de ses pommettes et il n'ose rien faire, même pas dire un mot. Il aurait détruit l'instant.
Alors tu t'approches de lui, ne pouvant empêcher un doux sourire étirer tes lèvres. Tu poses les mains sur le bord de la barque, et t'appuie de toute tes forces pour te mettre à sa hauteur. Ta tête vient se nicher entre tes bras et tu le contemple. Il est beau. Tu n'en avais jamais rencontré d'aussi beau.
Celui-là était parfait.
Tu n'aurais jamais dû lui parler.
Il ouvre la bouche pour dire un mot mais tu l'arrêtes, un doigt sur ses lèvres, puis tu lui caresses le visage dans un geste tendre. Tu sens le soleil réchauffer ton dos, il aura bientôt disparu. Tu n'as plus beaucoup de temps. Ta main se glisse sur son cou, ses épaules, se tissus étrange et pourtant très doux, ses bras, sa veine palpitante, son poignet et enfin sa main.
Il doit savoir, il faut qu'il sache. Il ne peut pas partir sans avoir jamais su. Alors doucement, dans la paume de sa main, tu dessines ce que tu espères ressembler à un cœur. Il n'est pas stupide celui-là, il comprendra n'est-ce pas ?
Derrière toi, le soleil disparait. Elles apparaitront bientôt. Elles n'aiment pas le soleil. Ça chauffe la peau et ça la brûle. Ça vous a toutes déjà brûlé une fois, quand ils sont venus vous cueillir.
Mais toi tu aimes ce qui brûle, tu aimes jouer avec le feu, tu as toujours aimé l'interdit. Et lui, c'était interdit.
Bon sang, tu n'aurais jamais dû lui parler.
Tu as le cœur lourd alors qu'il comprend. Ses yeux s'illuminent et il enserre ta main dans un geste sincère. Il murmure un faible, presque inaudible « Moi aussi ». Ton cœur bat, et tout au fond, ton âme explose.
Tu entends remuer là-dessous. Elles s'impatientent, elles te le feront payer si tu prends trop de temps. Mais ta gorge est serrée et tu ne voudrais qu'une chose, qu'il s'en aille.
Vos yeux se croisent, les derniers morceaux de ton cœur s'effritent alors que tu attrapes sa tête entre tes mains. Il est heureux, impatient comme un enfant, et toi tu maudis le monde entier. Ça monte. Vos deux visages se rapprochent lentement, attiré l'un vers l'autre comme par des aimants tandis que ton corps s'immerge en même temps. C'est proche. Il se penche de plus en plus, jusqu'à devoir attraper la barque de ses mains. Ça te griffe la nageoire. Alors que ses lèvres ne sont plus qu'à quelques millimètres des tiennes, tu penses sérieusement à le faire. Tu penses à lui offrir ce cadeau. Tu penses à t'enfuir avec lui. Tu penses à mourir.
Mais c'est trop tard. Dans sa position la plus vulnérable, elles surgissent de l'eau et l'attrapent dans leurs griffes acérées. Il bascule par-dessus bord sans résistance, complètement abasourdi. Des crocs arrachent un morceau de joue. Il n'a pas le temps de crier, il est emmené de force dans les ténèbres sans plus de sommation, une trainée rouge les suivant jusqu'à ce que la lumière n'en puisse plus du spectacle. Il n'est même plus visible, entouré de créature grouillante, chacune cherchant à obtenir une plus grande part du butin. Ça fait si longtemps que tu ne leur avais pas offert un des leurs. Elles sont affamées.
Tu détournes les yeux lorsque tu vois un bras se faire démembrer.
Tu retournes à la surface pour observer la nuit étoilée.
Tu ne l'as même pas gouté.
Comme aucun les autres.
