Après 6 mois de stage absolument génial, je suis de retour en cours. Résultat des courses ; j'écris. Les journées deviendraient tellement longues sans cela.
Froid.
Il a froid et cette sensation l'inquiète plus que tout. Il n'a pas pour habitude d'avoir froid, ce n'est pas, ce n'est plus dans sa nature profonde. Ses amis plaisantaient toujours à ce sujet et lui-même n'avait jamais été en reste. Il est le lézard du groupe, l'homme au sang-froid et à la peau bleue. Le Yéti en devenir, si tant soi peu que cette espèce existe vraiment —mais il fait confiance à Bob et ses dires ; le mage est un lettré, amas de connaissances, pratiques ou non— et les températures basses ne l'ont jamais effrayé.
Et pourtant, il gèle. Pire que cela : il se noie.
Impossible.
Son esprit panique avant même que son corps ne réagisse au cruel manque d'air. Puis la mécanique rattrape la pensée et il se débat. Convulse, ouvre les yeux sur un noir tourbillonnant qui l'entraine, les dieux seuls savent où. Balloté, heurté, il se fracasse contre des rochers, se laisse couler sans aucun contrôle sur son chemin. Il est porté par les flots assassins qui l'entourent puis soudain, la lumière.
Irréelle, blanche, agressive. Elle lui crève les yeux et il halète, sa tête brusquement hors de l'eau qui cherchait à l'engloutir pour de bon. Il bat des pieds, faiblement, tend les bras, espère que quelqu'un pourra le tirer de son enfer. De ce froid.
Le courant magnanime le prend en pitié et le rejette brutalement sur la rive où, à moitié immergé, il reprend péniblement son souffle. Ses muscles tremblent, il ne sent plus ses bras.
Shin laisse retomber sa tête contre les galets et s'évanouit.
ПϴП
Bob ouvrit difficilement les yeux, la douleur le prenant presque en même temps que le soleil naissant frappa cruellement ses rétines. Une souffrance sourde battait sous son crâne et lui tira un gémissement plaintif. Dieu, son dos le tuait, raide et glacé d'avoir été appuyé trop longtemps contre la pierre froide. Il avait passé de nombreuses heures allongé au sol dans la terre, le vent et la boue mais d'habitude, il portait un peu plus sur l'échine qu'un… que portait-il, d'ailleurs ? Où étaient ses affaires, ses tuniques et ses vêtements confortables de voyage ? Avait-il encore ses orteils ?
_ J'ai préparé du bouillon pour ce matin, lança une voix non loin de lui, le faisant douloureusement sursauter. Par réflexe, il voulut se reculer, mettre une certaine distance entre l'inconnu et lui mais la lame froide de souffrance qui le traversa de part en part le cloua efficacement sur place et noya sa vision d'un blanc épuré. Une main chaude se posa doucement sur son épaule.
_ Balthazar. Tout va bien, vous êtes en sécurité. Du moins, tant que personne ne nous trouve. Dites-moi comment vous vous sentez.
Les doigts agiles remontèrent de son épaule au creux de son cou en un geste des plus apaisants. Malgré la soudaine sensation de calme qui l'envahit —incongrue sensation, par ailleurs, parce qu'il était rarement « calme » en présence de personnes qu'il ne connaissait point— il dut forcer ses neurones à s'entrechoquer dans le bon ordre pour retrouver le cours des évènements récents. Et dieu que cette simple gymnastique mentale était épuisante.
_ Ouvrez les yeux, Vankhaal bloque la lumière.
Oh. Vankhaal. Ça, ça lui disait quelque chose. Un rire amusé fusa sur sa gauche, agrémenté d'un croassement rauque de volatile et la caresse douce de plumes contre sa joue et son front.
_ Il semble vous avoir adopté, ce qui est plutôt rare pour ce satané corbeau. Allez. Il va falloir que nous nous mettions rapidement en route.
_ Sláine ?
Il ouvrit les yeux, ne rencontrant qu'une barrière noire striée de quelques rais de lumière avant que le corbeau, perché sur son épaule, ne rabatte son aile venue parer la lueur assassine du soleil. Le demi-diable cligna méchamment des yeux et tourna la tête, levant une main pour remplacer Vankhaal dans sa tâche précédente. Entre les plumes, les doigts et les mèches de ses propres cheveux, il entrevit le visage de la Druide qui l'avait ramassé la veille. Et s'était occupée de lui. Il tenta un sourire.
_ Certains matins sont définitivement plus dans mes cordes que d'autres. J'espère que la nuit a été plaisante, gente dame.
Sláine rit encore, avec une légèreté qu'il ne lui connaissait pas et définitivement, Bob aimait beaucoup ce son, surtout en de telles circonstances. Elle l'aida à s'adosser contre la roche afin qu'il puisse manger un peu sans s'étouffer lui-même avec sa gorgée de bouillon. Il sentait poindre les odeurs d'herbes et de viandes mijotées et dut se retenir de saliver. Son estomac rebelle, cependant, et guère au fait de la bienséance, s'empressa de gargouiller.
_ Disons qu'elle aurait été plus agréable dans un vrai lit et une pièce chauffée. Et vous n'avez pas répondu à ma question.
Bob grimaça, fit bouger ses orteils —heureusement encore bien en place— et lui adressa un sourire un rien contrit.
_ Des douleurs et des raideurs, ma foi. Mais rien de bien alarmant.
_ Vous ne pouvez pas vous déplacer seul, nota-t-elle mine de rien en lui mettant un bol grossier et fumant dans les mains. Balthazar se renfrogna sensiblement.
_ De la fatigue, voilà tout. Je vais mieux.
_ C'est indéniable quand on voit l'état dans lequel je vous ai récupéré. Au moins votre fièvre est retombée quelque peu. Buvez. J'ai un peu d'eau pour vous rafraichir et pendant que vous dormiez… elle se tourna vers son baluchon qu'elle avait rassemblé avant qu'il n'ouvre les yeux et en tira ce qui ressemblait à une tunique. Très artisanale. Le demi-diable haussa un sourcil sceptique par-dessus le rebord de son bol.
_ C'est… Ravissant ?
Sláine rougit légèrement, une moue peignant ses traits alors qu'elle exhibait le présent tissu devant ses yeux.
_ Je suis plus douée en onguents qu'en couture, c'est vrai. Mais si vous tenez à rester emmitouflé dans vos vieilles fripes, libre à vous. Je tentais de préserver un rien votre pudeur.
_ Vous êtes tellement attentionnée, Sláine.
_ Oh, ne vous moquez pas, le rabroua-t-elle en le bousculant légèrement d'un poing contre l'épaule. Quand les vents souffleront, vous serez bien obligé de louer mes talents de couturière.
_ Je les loue déjà.
Il prit l'étendard transformé en vêtement de fortune et étudia rapidement la coupe en souriant avant de froncer un sourcil.
_ Vous n'avez pas pris de repos, n'est-ce pas ?
La Druide se redressa, époussetant le devant de ses pantalons d'un geste rapide de la main et haussa une épaule. Ses yeux brillaient d'un soupçon de fatigue et s'ourlaient de quelques marques noires, propres à un manque de sommeil évident et Bob se sentit immédiatement coupable. Il détestait être un fardeau pour ses compagnons de voyage et présentement, il pressentait que la situation ne changerait pas de sitôt compte tenu de son état. Il faisait le fier, comme d'ordinaire mais était suffisamment à l'écoute de son propre corps pour savoir qu'il ne retrouverait pas la pleine maitrise de ses capacités physiques avant quelques jours au moins. Et c'était sans parler sur ses capacités magiques. Autant dire qu'il était un poids mort doué de parole sur le dos de Sláine.
_ Je suis comme les plantes, Balthazar, ne vous en faites pas. Un peu d'eau et du soleil, je serais parfaitement en mesure de m'occuper de vous en même temps que nous avancerons.
_ Je n'aime guère le fait que votre santé pâtisse de mes propres faiblesses.
_ Malheureusement, vous n'allez pas avoir le choix en la matière. Allons, ce n'est rien. Lorsque nous atteindrons le prochain village, nous pourrons nous reposer davantage. Maintenant, monsieur, terminez votre bouillon, habillez-vous pendant que je charge le reste de nos affaires et nous nous mettrons en route.
L'autorité dans sa voix fit sourire le demi-diable qui s'exécuta aussi rapidement que possible. Malheureusement, il dut faire appel aux compétences de la Druide pour se vêtir car il s'en trouva bien incapable et une demi-heure après le lever du soleil, ils étaient prêts à partir. Par souci de professionnalisme, Sláine vérifia une nouvelle fois son état puis entreprit de les faire descendre de leur promontoire. Bob n'avait pas mesuré la veille l'ampleur de la tâche, trop épuisé pour cela mais maintenant, il s'émerveillait de la ténacité de la Druide et de son ingéniosité. Elle avait bricolé un astucieux système de monte-charge de fortune avec des cordages rudimentaires et en quelques minutes, il avait rejoint le plancher des vaches et était sanglé dans ce qui serait sans conteste son moyen de transport privilégié dans les jours à venir.
_ Bien installé ? Demanda la jeune femme en saisissant les longes du traineau qu'elle enroula autour de ses bras et ses épaules à la manière d'un harnais. Vankhaal qui avait suivi toute la scène en silence vint se poser sur les genoux couverts de Bob. Sa tunique de fortune le démangeait quelque peu et sentait vaguement les cendres et le sang mais il pouvait s'en accommoder sans trop de peine.
_ Bien installé, confirma-t-il d'un rictus aigre. La situation était absolument mortifiante et sa fierté était vraiment mise à rude épreuve. Il espérait sincèrement récupérer le plus vite possible pour épargner à Sláine l'odieuse besogne de le trainer comme un invalide.
Elle sourit, claqua de la langue et lança tout son poids dans les cordages pour amorcer le premier pas le long de la pente qui serpentait entre les pierres, entamant leur voyage vers des provinces plus accueillantes. Dans leur dos, la campagne de Mirage fumait encore et au loin résonnaient les tristes cloches des cérémonies mortuaires.
ПϴП
Shin frissonna violemment lorsqu'un coup de vent vicieux s'insinua sans prévenir entre les interstices de ses vêtements trempés. Grelottant, il se ramassa sur lui-même en espérant ainsi offrir le moins de prise possible à la morsure froide des rafales. Sa vision nageait encore —ô, douce ironie—, tachée de papillons noirs et d'éclairs blancs et les galets sur lesquels il était toujours recroquevillé creusaient impitoyablement son dos.
Le demi-élémentaire s'était trainé hors de la rivière qui l'avait rejeté sur la berge la plus proche —une petite plage de pierres plates et lisses amenées par la force des courants— et s'était mis à l'abri autant qu'il l'avait pu. Les prédateurs ne semblaient pas nombreux dans les environs mais il ne tenait pas à tenter le diable, surtout dans sa faiblesse actuelle. Shin ignorait ce qui l'avait le plus vidé ; sa fuite/chute au fin fond de ce puits qui l'avait visiblement conduit dans des galeries souterraines —un puits, encore !— ou bien la dépense de mana qu'il avait dû déployer lors de l'attaque de Mirage. Enfin, attaque, c'était vite dit et vraiment selon les points de vue : ses compagnons et lui n'avaient fait que se défendre, après tout.
L'archer étouffa un rire dans le creux de sa main. La situation n'avait rien de plaisant mais son optimiste légendaire l'empêchait de tout voir en noir. Cela aurait pu être pire. Il imaginait difficilement comment mais il restait persuadé que les choses auraient pu être bien plus désagréables qu'elles ne l'étaient déjà. Après tout, il était encore en vie —une petite victoire, vraiment, quand on connaissait sa maladresse tout aussi légendaire que sa capacité à voir le verre à moitié plein— et il était persuadé qu'il en allait de même pour ses amis.
Ne lui restait plus désormais que la longue et difficile tâche de leur remettre la main dessus. Mais au sein de son clan, Shin était né pour être un chasseur, et même si la mort avait emporté définitivement cette partie de son passé, son corps se souvenait des heures d'entrainement. Et il avait eu le temps d'aiguiser ses talents de pisteurs au cours de ses aventures. Pour l'heure, cependant, il avait besoin de se reposer et reprendre des forces. Il était inutile de se lancer dans une chasse à l'homme dans son état. Sans compter qu'il devrait se montrer discret. De par sa nature de demi-élémentaire, certaines Eglises avaient pour habitude de se montrer quelque peu vindicatives à ce son sujet. Mais avec le récent tohu-bohu qu'ils avaient eu la gentillesse de mettre à Mirage, autant dire qu'ils n'y avaient plus seulement les hommes de foi les plus fanatiques pour se lancer à ses trousses.
Il espérait que ses camarades auraient la bonne idée de faire comme lui et faire profil bas quelques temps. Leur fine équipe n'était pas foncièrement réputée pour son doigté et sa délicatesse et il savait Théo foutrement incapable de fermer sa grande bouche quand l'occasion le nécessitait. Ou Bob. Mais Bob avait clairement plus d'aisance pour se tirer des guêpiers dans lesquels il avait lui aussi l'habitude de se fourrer.
Shin soupira et ferma brièvement les yeux, à deux doigts de s'endormir. A priori, il ne pouvait pas mourir d'hypothermie mais il n'avait pas vraiment envie de tenter le diable, au vue des dernières constatations sur son état. Il avait besoin de se réchauffer un minimum mais faire un feu avec l'humidité présente dans l'air ? Jusqu'où avait-il dérivé pour s'éloigner autant de Mirage et ses environs qu'il devinait aisément brulés et suffocants ? Incapable de se trainer plus loin qu'à quelques pieds de la rive, il devrait attendre de reprendre quelques forces avant de pouvoir se repérer et se mettre en route.
Ses compagnons et lui avaient depuis longtemps établi une sorte d'itinéraire de « zones sûres », au cas où ils se retrouveraient séparés, pour X raisons. Des endroits jugés sécuritaires, de repos, bien souvent anonymes, qu'ils avaient repérés au fil de leur voyage. Il atteindrait le plus proche aussi vite que possible, resterait quelques temps pour tenter de glaner des informations sur ses amis et repartirait comme une ombre sans attirer l'attention, si ce n'était la leur.
Il priait tous les dieux connus et inconnus pour qu'ils aillent bien. Shin avait toujours été un solitaire dans l'âme depuis sa mort et celle de son clan, ne désirant pas subir à nouveau la perte d'êtres chers. Mais ses abrutis d'amis avaient réussi à percer toutes ses défenses soigneusement érigées et même s'ils ne se présentaient pas ainsi devant les profanes ; ils étaient tous frères et veillaient les uns sur les autres. Bon, peut-être que Grunlek avait plus le rôle d'un père sévère mais juste, quelques fois désabusé par le comportement puéril de Théo et Bob. Peut-être que parfois, Balthazar s'improvisait tour à tour mère inquiète et surprotectrice —le demi élémentaire priait pour que le mage ne l'entende pas— et enfant turbulent en bas âge. Sans doute Théo prenait-il parfois le visage d'un oncle sage qu'on ne lui soupçonnait pas et que lui-même devenait frère complice de gamineries qui n'étaient plus de leur âge mais bon dieu, qu'on le tue sur place s'ils n'étaient pas tous devenus sa famille. Dysfonctionnelle, sans doute pas des meilleures, souvent déchirée par leurs querelles intestines stupides et les aléas d'une vie passée sur les routes. Mais une famille pour laquelle il était plus que prêt à se battre pour en garder les membres en toute sécurité.
Il allait remettre la main sur ses abrutis de frangins et reprendre son existence mouvementée en leur compagnie. Ou bien mourrait en essayant.
Comme en écho à la force de ses pensées, le vent lui gifla le visage en hurlant et Shin se replia sur lui-même, sentant quelques gouttes malvenues s'écraser sur son nez.
_ Temps de merde…
ПϴП
Il délirait dans un dialecte inconnu —et qu'elle soupçonnait ne pas être très ecclésiastique— alors que le soleil atteignait finalement son zénith et sonnait l'heure d'une halte. Toute la matinée, Sláine avait marché sans jamais ralentir son pas, conservant un rythme certes lent mais tout du moins régulier, dans un silence parfois inquiétant. La Druide s'était attendue à ce que Balthazar lui tienne quelque peu compagnie, lui qui avait la langue acérée et le verbe facile mais sitôt les premières lieues franchies, le mage s'était endormi et Sláine l'avait laissé se reposer. Tout au long du chemin, elle s'était arrêtée de brefs instants pour s'enquérir de son état et lui faire boire un peu d'eau. Elle avait beau chercher des coins d'ombre pour avancer et le prévenir ainsi du soleil assassin, son traineau n'était pas aussi manœuvrable qu'il y paraissait et elle n'avait d'autres choix par moments de marcher en plein cagnard.
Et visiblement, leur cher astre avait tapé plus fort qu'elle ne l'avait escompté.
Jusqu'à présent, l'état général du demi-diable n'avait pas paru s'aggraver. Il oscillait entre veille et sommeil mais demeurait calme et sa peau avait gagné quelques couleurs relativement rassurantes. Sláine s'était figurée que tout allait aussi bien que possible pour le moment. Puis elle avait entendu sa respiration se faire courte et terriblement superficielle et le temps qu'elle déleste ses bras des lianes qui lui mordaient la peau en y laissant de profondes marques rouges, il convulsait presque en psalmodiant.
Et Sláine n'avait pas de quoi se charger d'un homme fiévreux en pleine crise mystique, vraiment. Vankhaal voltait en cercles angoissants au-dessus de leur chariot, refusant de se poser et d'approcher le demi-diable. Qui, si la Druide en croyait les inquiétants frissons qui gagnaient lentement le dos de sa nuque et ses bras, virait plus diable qu'à l'humain.
Retenant le hoquet de répugnance qui cherchait à lui enserrer la gorge, Sláine s'accroupit près de la tête du mage, n'hésitant qu'un quart de seconde à apposer tranquillement ses doigts sur son front devenu moite. Le courant de glace qui traversa ses membres à cet instant faillit la faire reculer mais un gémissement douloureux de Balthazar la cloua efficacement sur place. Ses dons n'étaient pas assez puissants pour faire reculer les magies infernales qui tourmentaient le pauvre homme, mais elle ferait tout son possible pour le soulager de sa souffrance.
Lentement, presque avec tendresse, elle massa ses tempes emperlées de sueur, laissant diffuser par ses doigts de légers fluides de mana verte, censé détendre ses muscles crispés et soutenus d'une psalmodie douce. Les tatouages rituels sur ses bras et ses épaules se mirent à luire, tintant ses vêtements de leurs entrelacs complexes. Elle sentait l'esprit en ébullition du mage non loin du sien, presque à portée de—
Vankhaal hurla.
Sláine sursauta lorsque la main du brun fusa vers sa gorge, doigts en forme de serre, qui la manquèrent de peu, se saisissant finalement de son avant-bras, l'enserrant comme un étau. Elle voulut reculer et sentit les vrilles de magie noire se glisser contre sa peau, des griffes acérées perçant le derme fragile. Le sang glissa sur ses tatouages cependant qu'une vague de panique enveloppait la Druide qui chercha à se dégager d'un coup sec.
Comment le diable pouvait-il avoir tant de force physique alors que le corps de son hôte était littéralement à bout ? La magie était puissante en lui mais au point de raviver ainsi des ressources et de l'énergie qu'il n'avait pas ? La panique monta comme une vague qu'elle tenta de juguler du mieux qu'elle le put.
_ Balthazar, reprenez-vous.
Sláine garda sa voix d'un calme plat malgré les hurlements stridents de son corbeau qui hésitait entre venir soutenir sa maitresse ou s'enfuir à tire d'aile. Le volatile tenta un piqué assassin avant de virer de bord et s'envoler plus loin, recommençant ses cercles pleins d'angoisse au-dessus de la scène. Onnen voulait vomir, la nausée grimpant à l'assaut de sa gorge et sa tête nagea quelques secondes alors qu'une connexion mentale se forçait avec son esprit et violait sans pitié ses défenses.
IL EST A MOI !
La voix hurlante du diable la tétanisa, une douleur sourde pulsant le long de ses membres alors qu'elle voyait le visage du mage se déchirer sous un sourire qui ne lui appartenait certainement pas. Ses pupilles se fendirent, semblèrent prendre feu et elle crut sentir des relents de souffre émaner de sa personne et—
Vankhaal fondit sur eux en claquant férocement du bec, les serres tendues et mortelles en direction des yeux du brun. Sans doute surpris par le mouvement brusque, le diable eut un mouvement de recul et sa présence néfaste et oppressante dans l'esprit de Sláine recula quelque peu. Suffisamment pour qu'elle l'en chasse violemment, érigeant ses défenses mentales comme une haie d'épines meurtrières. Elle tira vivement son bras de la poigne du démon, laissant dans son sillage la marque de ses griffes s'imprimer sur sa peau, rouge et palpitante. La Druire s'empressa de reculer, la poussière du chemin l'enveloppant sous la rapidité de son mouvement. Balthazar continua de s'agiter quelques secondes interminables, essayant vainement de chasser le corbeau qui cherchait à lui crever les yeux. Il siffla, vociféra, cracha injures et malédictions alors que du sang —Sláine pria confusément pour qu'il ne s'agissait pas d'une hémorragie interne alors que son propre cœur battait la chamade sous la peur— jaillissait de ses lèvres à chacun de ses mots.
Puis, comme un pantin à qui l'on aurait coupé les fils, le mage se tut et s'affaissa à moitié hors du traineau, Vankhaal calmant presque immédiatement ses attaques. Délaissant le mage, le lourd oiseau vint immédiatement s'enquérir de l'état de sa maitresse. La Druide se rendit compte qu'elle tremblait lorsqu'elle porta doucement ses mains au plumage de son ami, ses yeux se refusant à quitter la silhouette désormais immobile de Bob.
Elle déglutit et sa salive avait le goût aigre de la bile. Sous le soleil de plomb, la sueur qui coulait le long de son dos était glacée.
ПϴП
Alors qu'il trébuchait sur une énième racine —qui avait sans doute poussé là expressément pour le faire chier— Shin décida qu'il était grand temps qu'il stoppe sa randonnée pour le moment et se repose. Avec un soupir autant épuisé que soulagé, l'archer se laissa tomber sur le sol encore humide de la récente pluie et s'appuya contre le tronc d'un arbre. Les coudes sur les genoux, le dos plié, le jeune homme ferma un instant les yeux, luttant contre la somnolence qui semblait gagner son corps à chaque fois qu'il s'arrêtait. Non pas qu'il ait pris énormément de pauses depuis le début de son périple ; il n'avait pas de temps à perdre et il espérait pouvoir gagner un village ou au moins un abri avant la fin de la journée.
Le demi-élémentaire avait toujours été un excellent marcheur et de leur petit groupe, il était sans doute celui qui, de par sa connexion profonde avec la nature et les éléments, se fatiguait le moins vite lors des traversées interminables. Non pas qu'il n'aimait pas se poser dans une auberge pour prendre du bon temps mais contrairement à Bob qui, en bon citadin, ne cessait jamais de se plaindre à ce sujet ; Shin aimait poser un pied devant l'autre et avancer simplement en attendant de découvrir ce que lui réserverait la prochaine colline.
Pourtant, depuis sa récente balade dans la rivière, il se sentait vidé de toutes ses forces et peinait à prendre de l'avance sur le parcours qu'il s'était mentalement tracé. Il avait tenté, un peu plus tôt dans la matinée, de prendre de la hauteur pour se repérer —des arbres et encore des arbres, il avait aperçu ce qui semblait être des champs un peu plus au nord, là où il se dirigeait à présent— mais rien que ce petit exercice lui avait pris un temps infini et une énergie considérable, lui qui n'avait d'ordinaire aucun mal avec ce genre d'acrobaties.
Le combat contre la Mort —ou quel que fût le nom que s'était donnée cette entité maléfique sortie tout droit de leurs pires cauchemars à tous— et les Mages et Intendants au pied de Mirage l'avait plus affecté qu'il ne l'aurait cru. Il fallait ajouter à cela sa sensibilité naturelle aux magies et plus particulièrement à celles qualifiées de démoniaques. Bob n'avait pas lésiné sur les moyens pyrotechniques, comme d'habitude. Lui et son sens du spectacle…
Songer au mage envoya en son être un mélange confus de tristesse et d'angoisse. Il espérait sincèrement que ses camarades allaient bien et que le démon n'avait pas consumé l'érudit. Il ne pourrait jamais se pardonner pareille chose, quand bien même il n'avait guère d'impact sur ce genre d'évènement. Mais Bob avait toujours été si terrifié à l'idée de perdre le contrôle de lui-même et de blesser des innocents. Pis encore, ses amis, sa propre famille.
Shin avait passé de longues heures en sa compagnie à prêter une oreille attentive à ses tourments internes. Balthazar était un homme bon, qui ne méritait pas cette angoisse perpétuelle mais dont la dualité, il devait l'admettre, faisait tout le charme et la richesse de sa personnalité. Trop conscient de ses dons qui n'en n'étaient guère et de la force dévastatrice qui résidait en lui, l'homme s'était toujours appliqué, par opposition, à faire le bien autour de lui. Shin priait tous les dieux connus et inconnus pour lui accorder le droit et le privilège de revoir ses amis en vie. Ils avaient une auberge à acheter et un commerce à faire tourner, après tout.
Dans le creux de ses bras, Shin sourit. Promesse stupide qui avait pris au fil des ans, des allures de plaisanterie. Ils évoquaient toujours l'auberge, quand les choses tournaient mal et partaient à volo, comme une sorte de rituel pour conjurer le mauvais sort. Mais quelque part, le jeune homme savait qu'ils rêvaient tous secrètement de cette vie de paix et de tranquillité. Loin des soucis de la guerre, des tourments de la politique et des ravages des créatures insensées qu'ils avaient l'habitude de croiser. Ils s'ennuieraient sans doute des routes et de leurs aventures, les premiers temps mais le calme ne régnerait sans doute jamais dans leur établissement et ils trouveraient toujours le moyen de s'occuper les mains et l'esprit. Bob était doué pour les histoires, s'improviserait conteur. Grunlek pourrait enfin laisser libre court à ses talents et Théo se ferait une joie de chahuter les mauvais payeurs ou les ivrognes trop vindicatifs. Quant à lui-même…
Shin se rendit compte qu'il ne s'était jamais vraiment imaginé dans ce tableau qu'ils peignaient pourtant tous à grands renforts de « dans notre auberge, il y aura ça » et « je veux des danseuses sur les tables pour les week-end ! ». Il n'avait aucune peine à voir la scène, le brouhaha des conversations, le raffut de la cuisine et les rires des clients sur un fond de musique endiablée, ses amis évoluant dans ce petit monde fait sur-mesure. Mais il ne s'y intégrait pas encore comme faisant lui aussi partie de ces couleurs éclatantes de vie et de bonne humeur. Spectateur silencieux et admiratif, il débordait d'affection pour cette cahute montée de bric et de broc sur le bord d'un chemin mais y cherchait encore sa place.
Cela viendrait sans doute, avec le temps. Lorsqu'il aurait retrouvé les autres, il en était certain.
L'archer passa une main lasse sur son ventre criant famine. Il avait bien tenté de chasser mais sans arme, l'opération était fortement compromise et la pêche, si elle était une bonne alternative, s'était révélée être une cruelle désillusion. Il était à moitié poisson lui-même —façon de parler, bien entendu ; il était tout de même bien plus attrayant que les peuples aquatiques qui hantaient certains marécages ou lacs profonds du Cratère— alors pourquoi ne pouvait-il pas mettre la main sur l'un de ces foutus bestiaux à écailles ?! Résultat des courses, depuis son réveil douloureux, enroulé sur lui-même et des galets lui creusant le dos et la nuque, il n'avait avalé que quelques gorgées d'eau et des baies atrophiées sans la moindre saveur. Rien de suffisamment consistant pour nourrir un homme. Et il était hors de question qu'il crève de faim comme le dernier des pignoufs.
Même un bouillon d'araignée façon Grunlek aurait fait l'affaire, à ce stade, c'était pour dire.
Le demi-élémentaire soupira, reprenant sa route trop lente dans les sous-bois qui se chargeaient doucement d'humidité. Il aimait l'eau. Bien sûr qu'il aimait l'eau, putain, mais là, il aurait donné cher pour se blottir dans une couverture chaude au coin du feu. Un brasier, même, quitte à se dessécher sur place, il s'en foutait royalement. Shin étouffa un éternuement avant de renifler fort peu gracieusement, se félicitant que Grunlek ne soit pas là pour le reprendre. Le nain pouvait-être parfois si à cheval sur les bonnes manières, sans doute un vieux reste de son passé princier. Et quand ce n'était pas lui qui s'y collait, Bob prenait la relève, en bon citadin qu'il était.
Le demi-élémentaire ricana, amusé rien qu'à l'image qu'il se faisait du mage outré et lorsque la vague de nostalgie qui l'envahit manqua de le submerger, s'arrêta quelques instants pour reprendre contenance et invoquer Icy.
La petite incarnation de glace, formée cette fois-ci grâce à l'accumulation de la pluie dans le creux d'une roche polie, s'étira en émettant une série de chirps absolument adorables. Shin sourit, attendri et le cœur un peu plus léger lorsqu'elle détacha ses pieds de son support gelé pour escalader hardiment son côté et s'installer sur son épaule. Elle éternua elle aussi lorsqu'un goutte d'eau s'écrasa sur ce qui lui servait de nez et son maitre éclata de rire.
_ Allons-y ma belle, on a la famille à réunir.
ПϴП
_ … Boire… Shin… de l'eau…
Sláine se redressa d'un coup, manquant presque de se rompre la nuque tant son mouvement fut violent. Ses yeux verts se posèrent immédiatement sur Bob, à plusieurs mètres d'elle, étroitement enveloppé dans ses couvertures et plusieurs tours de corde. Accroupie à l'ombre d'une roche écroulée et à demi-enfouie dans la terre sèche, la Druide se mordit le pouce en scrutant le mage qui s'agitait faiblement dans son brancard, ses lèvres sèches s'ourlant sur des mots rauques qu'elle n'était pas en mesure d'entendre pleinement mais qu'elle redoutait quelque peu.
Qu'est-ce qui lui garantissait que le mage était bien lui-même et qu'il ne chercherait pas à la tuer si elle faisait mine de s'approcher ? Vankhaal, posté sur le doigt de la pierre, fit bouffer ses ailes et claqua du bec en signe d'avertissement. Sláine se renfrogna immédiatement, avortant son geste pour se lever. Elle avait confiance en son compagnon ; son instinct était redoutable en toutes circonstances. Et dieu, elle n'était pas en mesure de supporter une nouvelle attaque, même faible, de la part du démon. Elle pourrait lui tenir tête, certes, mais n'était pas certaine de pouvoir le contenir ou s'en tirer sans séquelles. La magie noire pouvait affecter n'importe qui mais les Druides y étaient atrocement sensibles. Un trop plein de mana corrompu lui serait incroyablement néfaste et elle ne serait d'aucune aide pour Balthazar. Parce que même si le jeune homme avait tenté, ni plus, ni moins, de l'étriper sur place ; son démon avait agi pour lui à son contact et l'humain n'avait pas eu assez de force pour le maintenir à l'intérieur de ses ténèbres. Et malheureusement, si elle voulait sauver cette partie de lui, elle devrait également composer avec l'autre face, beaucoup moins amicale.
_ … Théo… ? Grun…
La Druide grinça des dents et se leva tout à fait, s'approchant à pas prudents. Elle resta à distance respectable quelques secondes puis avisa le visage tiré de son compagnon, l'épuisement et la douleur clairement visibles sur ses traits. Elle s'agenouilla près du traineau, remontant ses manches pour laisser luire doucement ses tatouages rituels. Si le diable refaisait brutalement surface, elle aurait peut-être le temps de le neutraliser au moins quelques secondes avant que les forces démoniaques ne viennent l'agresser.
Sa main se posa tranquillement sur le front du brun, glacé sous sa paume et elle retint sa respiration. Les yeux fiévreux du mage s'entrouvrirent à peine, flous et maladifs. Toute agressivité semblait avoir déserté son corps en même temps que sa force. Le démon avait siphonné ses dernières réserves et si Balthazar avait eu une chance de se rétablir rapidement, Sláine commençait désormais à en douter. Elle lui adressa un sourire tranquille, visant à le rassurer quelque peu, s'il était suffisamment lucide pour la reconnaitre. La mana resta en surface, comme un baume sur des plaies mais ne pénétra pas la peau. Elle soupçonnait que sa première intrusion avait été en partie la cause de l'agressivité du démon, qui s'était senti attaqué. Elle n'allait pas tenter le diable à nouveau, sans mauvais jeu de mots.
_ Je suis navrée, Balthazar, ce n'est que moi.
L'interpellé cligna difficilement des yeux et eut un mouvement de recul, entravé par les liens que Sláine n'avait toujours pas pris soin de défaire et la fatigue qui l'accablait. Il cherchait à fuir, clairement désorienté et la Druide se risqua à faire glisser un peu plus de mana de ses doigts pour l'apaiser. S'agiter dans son état ne ferait que l'aggraver et il avait besoin de toutes forces nécessaires pour survivre un jour de plus, à ce stade.
_ Vous êtes avec moi, magicien ?
Cette fois ci, le bref éclat de magie, à peine poussé à la surface, n'attira pas le démon hors de son antre et il n'y eut qu'un bref silence, accompagné de paupières papillonnantes avant que Bob ne se détende subitement, laissant échapper un souffle faible.
_ Sláine… que… qu'est-ce qui s'est passé ? J'ai…
_ Plus tard, Balthazar. La nuit tombera dans deux ou trois heures, maintenant, et j'ai besoin de savoir si vous sentez que vous pourrez supporter que je vous tracte jusqu'à un abri plus sûr et tranquille.
Elle comprit au regard bancal du mage qu'il n'avait strictement rien compris. Bien, note à elle-même ; éviter les phrases trop longues lorsque l'on s'adresse à un demi-diable ressortant tout juste d'une transe démoniaque. Elle soupira, s'assura qu'il était correctement harnaché avant de saisir les cordages du traineau pour reprendre la route.
Elle s'arrêta une heure avant que la nuit ne tombe, à l'abri d'un petit bosquet et d'une nouvelle formation rocheuse qui leur garantissaient une certaine protection contre le vent. Balthazar avait somnolé tout le long de la balade forcée, divaguant sous l'effet de la maladie, marmonnant des paroles sans suite qui, bien heureusement, avaient perdu ce caractère effrayant qu'il avait arboré lorsque le diable était sorti.
Sláine s'activa à monter le camp malgré l'épuisement qui mangeait ses membres et les rendait lourds. Elle ne pouvait se permettre de baisser sa garde maintenant, pas après cette attaque et c'est avec une prudence renouvelée qu'elle revint vers le brun.
En sueur, il tremblait légèrement, les pommettes rougies par la fièvre. Il se racla largement la gorge en essayant de formuler quelques mots et la Druide le réduisit au silence en lui présentant une outre d'eau fraiche. Elle dut l'aider, soutenant sa nuque d'une main aussi ferme que possible, étudiant soigneusement son visage et ses mouvements pour palier à tout nouveau problème. Mais Balthazar était bien trop vidé de ses forces et même le démon en lui n'aurait pu faire un pas avec le peu d'énergie qu'il lui restait. L'attaque de cette après-midi avait été un avertissement dressé à son encontre et une réaction purement épidermique ; les Druides et les Diables s'entendaient fort peu, c'était connu.
_ Comment vous vous sentez ?
_ Brisé… Qu'est-ce qui s'est passé ?
_ Vous avez eu un… moment d'absence, je dirais.
Les mots mirent un temps à se frayer un passage dans le cerveau du mage épuisé mais lorsqu'ils atteignirent finalement les zones souhaitées, le plongèrent dans un état proche de la panique. Il tenta de se redresser et chercha à agripper le bras de la jeune femme, ses yeux voilés explorant sa silhouette avec frénésie.
_ Je n'ai pas… Je n'ai pas, je n'ai—
_ Balthazar, calmez-vous, je vais très bien. Vraiment.
_ J'aurai pu vous bless—
Elle lui saisit fermement la main, écartant méthodiquement les doigts qui, en d'autres circonstances, auraient pu laisser des marques sur sa peau.
_ Vous auriez pu, mais ça n'a pas été le cas, déclara-t-elle d'une voix calme. Je ne suis pas si fragile, je vous remercie. Je vais seulement faire quelque peu attention, maintenant. Je crois que votre diable ne m'apprécie pas vraiment.
Son sourire était bancal, ses yeux verts bordés de méfiance et Bob frémit, effaré de ce qu'il aurait bien pu faire si le démon en lui avait eu plus de forces à cet instant. Il l'avait senti venir à la surface de sa conscience mais ne s'était pas rendu compte qu'il lui cédait la place. Une longue torpeur l'avait saisi, l'épuisement s'était abattu sur lui comme une chape de plomb. La dernière chose dont il s'était souvenu, c'était le lent mouvement du traineau et la voix tranquille de Sláine qui lui décrivait il ne savait plus trop quoi.
_ Qu'est-ce qu'il a fait… ?
Sláine s'assit en tailleur près de lui, ses mains posées sur les siennes. Les forces obscures n'étaient plus à l'œuvre et elle n'en sentait même pas les résidus, dernière preuve dont elle avait besoin pour savoir que Bob était entièrement lui-même, cette fois-ci. Machinalement, elle lui massa les paumes des pouces. Elle avait appris par une vieille sorcière de l'Est que certaines zones du corps humain étaient parfaites pour agir sur d'autres, plus difficile d'accès et apaiser les tensions. Elle espérait que ce geste pourrait lui apporter un quelconque réconfort dans la situation présente.
_ Rien. Il a voulu me chasser. Il a perçu ma présence comme une menace pour lui, alors que je suis bien impuissante face à des pouvoirs comme les siens.
_ J'aurai pu vous tuer.
Sláine soupira et secoua la tête.
_ Non, pas dans votre état. Me blesser, à la rigueur. Et avant que vous ne me le suggériez ; non. Je ne vais pas vous laisser mourir comme un chien sur le bord de la route. Tout d'abord parce que ce n'est pas dans ma nature, ni dans les principes que je défends et qu'ensuite ; votre ami paladin serait capable de l'apprendre et il m'éventrerait sur place à coup sûr. Ou bien il se servirait de ma peau comme nouveau tapis de selle pour son destrier. Ou comme d'un fourreau pour son épée. Et je ne suis pas convaincue que ce soit une expérience particulièrement plaisante dans ces circonstances.
Bob la fixa deux secondes avant d'éclater de rire, s'étouffant presque aussitôt dans sa crise d'hilarité.
_ Oh mon di-ieu ! Hoqueta-t-il, des larmes commençant à faire scintiller ses yeux. Par tous les diables, vous venez vraiment de faire une… ah, ah !
Sláine eut un sourire en coin, secrètement ravie de le voir se libérer ainsi et ne plus se soucier de son petit problème de double personnalité sanguinaire. Elle lui piqua l'épaule de l'index.
_ Je suis Druide, ça n'implique pas que je sois chaste, mon bon monsieur. Vous n'avez pas le monopole des pseudo-blagues grivoises de mauvais goût.
_ C'était inattendu, exposa-t-il en pouffant encore une fois, s'essuyant faiblement le coin des yeux, le sourire ne voulant pas quitter ses lèvres, pour la plus grande satisfaction de la Druide. Elle lui pressa la main.
_ Contente de pouvoir vous surprendre. Je vais voir si je ne peux pas nous trouver quelque chose à manger. Vankhaal restera avec vous pour vous veiller. Criez, si vous avez besoin mais je ne devrais pas être bien loin.
_ Votre piaf me crèverait les yeux avant que je n'ai le temps de sortir de ce traineau, de toute façon, nota le mage d'un ton léger en hochant la tête. Sláine ricana et se releva, s'engageant aux alentours du bosquet pour trouver du bois pour le feu et quelques rongeurs, si la chance lui souriait. Il ne devait guère y avoir de gros gibiers dans ces collines arides et elle n'avait pas la force de chasser ou d'attirer une quelconque proie plus grosse qu'un lapin.
Que Vankhaal finit par lever pour elle, alors qu'elle posait un fagot de branchages secs près du traineau. Balthazar ouvrit un œil somnolant en entendant craquer le bois et par réflexe, leva la main pour faire claquer ses doigts. Sláine fut plus vive qu'un serpent et lui attrapa immédiatement le poignet pour l'empêcher de faire bruler toute la lande. Sa poigne était ferme et son regard dur.
_ Je vais me débrouiller à l'ancienne, si vous le voulez bien.
Le mage ferma la bouche, une lueur oscillant entre la colère et l'inquiétude illuminant son regard brun. Il laissa aller sa main dans celle de Sláine, la Druide le tenant encore sur place quelques secondes avant de retourner à la brassée de branches qu'elle enflamma en quelques minutes dans un silence pesant. Bob observa le dos de la femme et ferma les yeux, mal à l'aise et coupable. Il n'avait pas mesuré la dangerosité de son action qui lui était aussi naturelle que de respirer. La magie faisait partie de lui. Le feu faisait partie de lui et durant leurs haltes, il était évidemment celui qui en était chargé. Pendant quelques secondes, il s'était senti comme à la maison, un vieil air de familier qui lui avait fait oublier sa situation.
Et la tension qui habitait les épaules de sa compagne de voyage était un douloureux rappel à l'ordre.
Il ne connaissait pas Sláine —pas aussi bien qu'il l'aurait voulu, du moins, mais il entendait bien rectifier cela aussi rapidement que possible— mais il n'avait pas senti chez elle de méfiance particulière à son égard, même lorsqu'elle avait appris —deviné— qu'il était demi-diable. Cela en soi avec été extrêmement rafraichissant et un peu rassurant de constater qu'elle voyait l'humain avant le démon. Mais brutalement, il devenait une menace pour elle, une ombre qu'elle surveillait du coin de l'œil de crainte qu'il ne l'égorge dans son sommeil et sans même en avoir conscience et cela ne lui plaisait pas. Il était fatigué de faire peur. Epuisé d'être traité comme une foutue gemme explosive à retardement et ce auprès de ses amis.
_ Tenez, Balthazar. Buvez tant que c'est chaud, cela vous fera du bien.
L'interpelé ouvrit les yeux, désorienté et ne s'étant pas rendu compte qu'il était resté perdu dans ses sombres pensées si longtemps que Sláine avait terminé de préparer leur diner. Elle souriait tranquillement, un bol fumant dans la main d'où se dégageait une odeur d'herbes et de viande.
_ Pas de bile de renard ? S'enquit-il en attrapant le récipient à gestes prudents, peinant à l'amener jusqu'à ses lèvres mais refusant obstinément qu'elle l'aide.
_ Pas de bile de renard. C'est la même chose qu'hier soir, ça vous aidera à dormir. Si on a de la chance, demain, nous devrions atteindre un village. Je pourrai vous apporter des soins plus appropriés une fois arrivé là-bas.
« Avec de la chance ». Bob n'était pas dupe, il entendait clairement le « si vous ne refaites pas une crise en cours de route et si vous ne tentez pas de me tuer de sang-froid ». Il espérait être trop faible pour lever la main sur elle. Son démon était puissant, certes, mais se nourrissait encore de lui et de sa force. A moins d'être proche d'une source de magie… Il secoua la tête, préférant ne pas imaginer pareil scénario et sirota son bol.
_ Pourquoi vous rendiez vous à Mirage, si ce n'est pas indiscret ? Demanda-t-il pour se changer les idées et curieux de connaitre la raison de sa présence en ce jour de carnage. Dieu, ils avaient été proche de la perdre sans même savoir qu'elle était là. Ils se connaissaient trop peu pour être considérés comme des amis mais Bob en convenait ; apprendre le décès de la Druide et de son fait, qui plus est, l'aurait terriblement attristé. Et pas uniquement parce qu'elle était bien gaulée, je vous remercie.
Sláine s'assit en tailleur à côté de lui, Vankhaal sur un genou qui appréciait visiblement les caresses distraites de sa maitresse alors qu'elle laisser flotter son regard vers le feu, songeuse.
_ Après notre première rencontre, j'ai poursuivi mes recherches sur ce venin, dont était atteint votre ami. Je n'ai pas fait beaucoup d'avancement, je dois l'avouer et mis à part les claires traces de magie dans les résidus de poison, je n'avais pas plus d'éléments. Par la suite, il y a eu des attaques d'araignées absolument monstrueuses et j'ai pris le parti d'informer le Cercle des Druides des changements qui semblaient secouer la région.
Elle vit le sourcil de Balthazar se lever d'incompréhension et réprima un rire devant sa curiosité qui, décidemment, battait même sa fatigue plus que visible.
_ Un rassemblement des plus anciens Druides de notre caste. Ils prônent la neutralité et l'immobilisme, l'observation du monde poussé à l'extrême. Je n'aime pas vraiment cette vision des choses et je me suis dirigée vers Mirage en entendant les rumeurs qui courraient sur les Intendants et leur soit disant découverte. Un tel pouvoir, ce n'est jamais bon pour personne. Et je dois dire que je ne suis pas complètement étonnée de voir que vous et votre petit groupe êtes au cœur même de toutes ces machinations. Vous avez un don pour attirer les ennuis, n'est-ce pas ?
Silence.
Sláine se tourna vers le mage, avachi sur son bol heureusement vide, la respiration lente et mesurée de celui que le sommeil avait saisi par surprise. La Druide soupira, se demanda brièvement si elle était à ce point ennuyeuse pour qu'il s'assoupisse ainsi sans crier gare, puis le réajusta dans le traineau. Elle hésita un instant avant de remettre les sangles dont elle l'avait drapé durant la journée, prudente, avant de s'allonger non loin du feu. Par-delà les flammes et les braises rougeoyantes, elle fixa longuement le mage, tendue, avant de se rouler en boule dans sa couverture et laisser le sommeil la gagner à son tour, l'œil vigilant de Vankhaal veillant sur eux.
J'avoue ne pas être complètement satisfaite de la fin du chapitre, qui fait un peu meublage de ligne quand même (et pourtant, je ne suis pas payée pour ça) mais j'aimerai que les chapitres soient un peu homogènes au niveau de leur longueur (cette phrase peut-être, ô, si mal interprétée...).
J'espère ne point avoir laissé trop de fautes, sinon je corrigerai au fur et à mesure. En vous souhaitant une bonne fin de journée, soirée, nuit, matinée, une bonne fin de quelque chose, quoi.
