6 juillet 2032
Ma petite Lucy qui contemple le monde
Deux ans depuis ma première lettre. Cela fait deux ans jour pour jour que je reste sans réponse de toi. Pourquoi ? Pourquoi ne me réponds tu donc pas ?
Je t'avoue que je préfère imaginer que c'est parce que tu es trop occupée. Du moins je l'espère de tout mon cœur.
Ton silence est-il un moyen de me faire payer mes erreurs ? T'ai-je donc déplu à ce point ? Je sais bien que je suis en tort. Que j'ai ma part de responsabilité.
Je n'ai pas répondu à tes lettres après tout. J'étais occupé moi aussi. Je n'ai pas pris le temps de te répondre. Je m'en excuse. Pardonne-moi. Je me doute qu'il est trop tard pour m'expliquer. Cela fait longtemps après tout. Mes regrets viennent sans doute trop tard.
Je t'en supplie Lucy répond moi. Ne me laisse pas à ma peine et mes doutes. Ne m'en veut pas pour ce qui s'est passé il y a cinq ans. J'espère vraiment que tu me pardonneras mon geste.
Je suis désolé, désolé de ne pas avoir répondu à toutes les lettres que tu m'as envoyées pendant deux ans. Tu sais ces lettres je ne les ai jamais reçues. Les chouettes et hiboux que tu m'avais envoyés n'ont jamais pu retrouver ma trace. Tes lettres elles m'attendaient sagement à la chaumière aux coquillages. Je les ai récupérées lors de mon retour en Angleterre pour quelques jours, il y a trois ans de cela.
Je t'ai envoyé une lettre après. Puis une deuxième. Des lettres qui il est vrai, ne répondaient pas à toutes les questions qui couraient sur le parchemin bleu que tu utilisais à l'époque.
Peut-être devrais-je maintenant répondre à toutes ces questions qui s'étiraient sur le papier. A toutes ces interrogations quant à mon départ précipité en aout 2027.
Mais tu sais ce départ c'est toi qui en est la cause. Et oui toi ma petite Lucy.
C'était un matin, tu regardais les fleurs sans les voir. C'était l'été. Le soleil était déjà haut, mais le terrier dormait encore. Et toi tu étais dans le jardin dans ta fine chemise de nuit. Ce jour-là tu ne m'as pas vu t'épier. Tu avais les yeux fermés, tes minuscules mains effleuraient les corolles des fleurs des prés.
Tu avais dix-huit ans. Tu venais de finir Poudlard et ne savais pas comment trouver ta place dans un monde qui ne voulait pas de toi.
C'est en te voyant ce jour-là que j'ai réalisé. Que j'ai compris que nous n'avions encore jamais vécu notre vie. On devait partir, s'en aller loin de cette famille trop nombreuse, trop aimante, trop encombrante. Je ne sais pas vraiment pourquoi j'ai réalisé tout ça ce matin-là.
Mais j'ai senti au plus profond de moi que je devais partir. C'était une émotion qui m'étreignait, me prenait à la gorge. Je sentais l'urgence naitre en moi. Je devais fuir, m'en aller avant qu'il ne soit trop tard. J'ai transplané te laissant à ton rêve éveillé. En une journée j'ai bouclé mes bagages, envoyés les lettres.
Je suis enfin parti. Cela faisait des mois que j'en parlais. Des mois que je disais que j'allais voyager. Mais ce n'était que des paroles en l'air. Des projets qui ne se réalisaient pas.
En te voyant les paupières closes sur tes yeux rêveurs j'ai pris peur. Je sais que ça peut paraitre stupide. Mais ça a été l'électrochoc dont j'avais besoin pour sortir de ma torpeur.
J'ai eu peur. Peur de jamais réaliser mes rêves, de les voir disparaitre en un battement de cils comme toi ce jour-là. J'ai senti ta détresse. J'ai vu tes rêves te quitter alors je suis parti. Je t'ai abandonnée sans me retourner. J'ai été égoïste. Mais tu sais je ne le regrette pas.
Comprend moi Lucy j'avais vingt-ans, mes rêves chevillés au corps et l'envie de m'envoler vers l'horizon. J'étais resté trop longtemps enfermé entre les murs de Poudlard, du Terrier, de la chaumière aux coquillages.
Dis-moi Lucy tu t'en souviens ? Tu te souviens de ta troisième année ?
Nous avions soif de nouveaux horizons. Mais entre les murs épais de Poudlard nous étouffions, nous crevions. Derrière les pierres couturées de cicatrices nous nous sentions enfermés. J'en faisais des cauchemars. Je rêvais de ces balafres, de ces murs épais. J'imaginais la guerre et l'horreur d'une lutte acharnée menée par une armée d'élèves à bout de souffle.
Je me flétrissais, je m'étiolais derrière les barreaux invisibles de l'école. Deux ans, il ne me restait plus que deux ans à tirer. Je n'en pouvais plus de Poudlard. J'en étais venu à détester le Terrier. La chaumière aux coquillages m'insupportait.
En réalité je n'étais nulle part chez moi. J'étais qu'un gosse paumé qui aspirait à avoir un chez lui. Un endroit dans lequel j'aimerais revenir avec plaisir. C'est horrible cette impression, ce sentiment de ne pas avoir de chez soi.
Rien ne m'attachait à ces lieux. Enfin si, il y avait bien une chose. Toi. Avec toi je me sentais un peu chez moi. Tu étais la seule chose qui me permettait de tenir, de croire encore à mes rêves, de me dire que bientôt je pourrai enfin faire ce que je veux.
Il y avait toi, tes yeux gris, ton sourire à demi éclos et nos rêves.
Dis-moi Lucy tu te souviens de notre envie de croquer la vie à pleine dent ?
Nous avions soif de vengeance. Nous voulions faire payer à la guerre toute l'horreur de notre passé. Nous aspirions à montrer que la relève était de taille. Qu'en dépit du poids d'un futur qui reposait sur les épaules de toute notre génération nous étions là. Nous existions, nous vivions. Nous avions des rêves, des espoirs et des peurs. Que nous avions droit à notre place sous le soleil. Et ce malgré le poids du passé sur nos épaules.
L'espoir de nos parents était un boulet qu'on traînait depuis notre naissance. Nous portions le nom des défunts. Fred, James, Albus, Lily. Nous avions des noms qui étaient des symboles d'amour, de réussite. Victoire, Rose, Molly. D'autres, comme nous Lucy, avaient échappés à cette marque gravée au fer blanc dans la peau. Nous étions des mémoriaux vivants. Nous étions la génération sacrifiée. Nous étions les stèles érigées à la mémoire de tout ce qu'ils avaient perdu.
Nous voulions juste vivre. Nous réclamions le droit d'être heureux. Et non le devoir de l'être. Je n'en pouvais plus de devoir faire mieux que ceux d'avant. De devoir rendre honneur à ceux qui s'étaient sacrifiés pour nous offrir un avenir. Nous n'avions pas le droit d'être malheureux. Notre bonheur devait couronner leur victoire.
Nous avions soif de vengeance. On voulait croquer la vie à pleine dent. Nous ne voulions rien devoir à ceux qui avaient souffert pour nous. Nous ne leurs avions rien demandés. Ils nous infligeaient le poids de leurs actions comme un sacrifice, une récompense pour laquelle nous devions les vénérer. On passait pour des égoïstes si on leur refusait cette reconnaissance. Nous étions des ingrats si on se plaignait de notre vie, nous qui avions tout. Mais bon sang Lucy les égoïstes c'était eux. Eux avec leurs leçons de morale et leur « si vous aviez connu la guerre ». Par ce qu'on l'avait pas connu on valait moins qu'eux ? Nous n'étions pas des héros alors nous avions moins de valeur ?
J'avais soif de vengeance Lucy. J'étais habité par la rancœur et le mépris à cette époque Lucy. Je voulais leur faire payer le poids du passé sur mes épaules. Je voulais leur montrer qu'ils m'avaient détruit comme ils avaient été détruits.
Mon enfance ils me l'avaient volée. J'étais pétri de ce ressentiment qui me bouffait, qui dévorait chaque parcelle de mon âme. J'étais las. Tellement fatigué d'être énervé. J'aurais voulu leur pardonner. Mais je n'y arrivais pas. Ils m'avaient tout pris avec leur course au bonheur.
Je ne me réjouissais pas de chaque petit rien comme toi. Je n'arrivais pas à me moquer de leurs remarques acerbes. J'étais tellement dépendant affectivement d'eux que ça me donnait envie de vomir. Je n'en pouvais plus de quémander attentions et compliments.
J'avais envie de leur montrer que je pouvais être heureux sans eux. Que je n'avais pas besoin d'eux pour avoir un métier. Que leur poste au ministère ils pouvaient se le garder et que ma voie je la trouverai sans eux, loin d'eux.
Je voulais leur faire payer les meurtrissures qu'ils avaient occasionnées dans ma chair, en leur prouvant que je pouvais être mieux qu'eux.
J'avais des rêves, des envies de liberté et tant pis pour eux s'ils ne comprenaient pas.
Dis-moi Lucy tu te souviens de cette fin après-midi dans le parc ?
Les nuages gris de l'après-midi s'étaient teintés de jaune en cette fin de soirée. Cela ressemblait à un tableau de maitre, tous ces nuages jaunes qui venaient se perdre dans un ciel turquoise. Nous avions envie de toucher le ciel, d'agripper ces nuages jaunes mousseux où on pouvait encore discerner des vestiges de gris. En les regardant on se sentait comme Icare. Prisonnier d'un rêve inaccessible. Nous étions assis dans l'herbe, nous ne faisions rien si ce n'est regarder le ciel. Par moment on jetait un coup d'œil sur le lac qui avait pris une couleur encre ou sur le vert tendre des brins d'herbes.
Doucement la lumière du jour déclinait. Les nuages changeaient de teintes avec la baisse de luminosité. Une petite portion des cumulus avait pris une teinte orange alors que le reste avait à nouveau une teinte grise. Mais c'était un beau gris soutenu dans une mer turquoise avec quelques pointes d'orange.
C'est là que nous avions enfin dit tout haut ce dont nous rêvions tout bas. Nous voulions des vacances loin de notre famille si encombrante. Nous rêvions de destinations étrangères. Nous n'en pouvions plus du monde étriqué dans lequel nous étions enfermés. On voulait partir.
Nous imaginions des endroits magiques aux paysages si différents des vallées pluvieuses et verdoyantes de l'Ecosse. Etendus sur le sol nous arrachions à pleine poignée l'herbe tendre en rêvassant. Nous imaginions notre premier voyage seuls une fois Poudlard fini.
Tu rêvais de la Bretagne. Là-bas de l'autre côté de la Manche, une terre de légende, remplie de fées, de korrigans et d'autres créatures te tendait les bras. Tu te voyais déjà surplombant la lande, tes yeux gris grands ouverts et tes cheveux noirs emmêlés par le vent. Tu t'imaginais tendre les bras et effleurer les nuages de tes longs doigts graciles. Tu sentais même peut être l'odeur de la bruyère et de l'ajonc qui couraient sur les Monts d'Arrée. Tu me parlais avec tant d'envie des paysages que tes yeux s'illuminaient.
Tu voulais voir les rochers mousseux de la forêt d'Huelgoat et te mirer dans le miroir aux fées de Broceliande. Tu avais envie de verser de l'eau sur le perron de la fontaine de Barenton, de toucher les pierres dressées de Carnac et de regarder la mer battre les rochers de la pointe du Raz. Mais plus que tout tu voulais te percher sur le toit du Finistère. Tu voulais gravir le plus petit sommet de France et observer du haut de ton perchoir la lande balayée par le vent.
Tu fermais les yeux et c'est comme si tu y étais. Seule à regarder le monde qui s'étendait à tes pieds sans te soucier du regard que les autres portaient sur toi.
Je me laissais emporter par ton enthousiasme et à mon tour j'imaginais mon premier voyage. Pour moi c'était le grand saut dans le vide. L'inconnu dans sa plus grande dimension. La forêt amazonienne. La plus grande forêt du monde.
Je voulais voir les immenses arbres qui étendaient leurs frondaisons à l'assaut des nuées. Je me voyais traquer je ne sais quelle grenouille arboricole ou créature fantastique nichant tout en haut des immenses troncs. J'imaginais sans peine la chaleur moite et l'humidité qui devait rendre l'air vite suffocant. Je voulais remonter en pagaie l'amazone à la recherche de ces populations oubliées de tous. J'aspirais à rencontrer ces sorciers qui vivaient à l'écart de la civilisation.
Je fermais les yeux et c'est comme si j'y étais. Au milieu de la forêt avec le monde pour moi tout seul.
En fermant les yeux Lucy je voyais notre rancœur et notre soif de vengeance envolée. Il n'y avait plus que nous, nos rêves et notre bout du monde.
Ton cousin qui explore le monde
