28 février 2033

Ma petite Lucy et ses fantômes

Toujours pas de réponse. J'espère que tu vas bien et que tu as enfin laissé derrière toi toute les rancœurs du passé. Il m'en a fallu du temps tu sais pour oublier. Pour arriver à laisser derrière moi tout ça. Du temps et un séjour en Amazonie c'est ce qu'il m'a fallu pour guérir.

Tu le sais mieux que quiconque Lucy, la guerre a laissé ses marques. Même si elle est finie depuis longtemps son ombre est toujours présente.
Une fois la bataille gagnée ils avaient cru pouvoir tourner facilement la page. On était la preuve vivante de leur erreur.
On ne laisse jamais totalement notre passé derrière nous. Il nous suit, nous précède même parfois. C'est un poids qu'on traine toute notre vie. Un boulet accroché à nos chevilles. Nos parents avaient cru l'espace d'un instant que ça serait facile de s'en détacher. Ils se sont trompés et on en fait les frais.

Tu sais Lucy, cette victoire m'a toujours laissé un gout de cendres dans la bouche. Tous ces non-dits, ces cadavres dans les placards, tous ces noms qui courent sur les tombes m'oppressent depuis toujours. Depuis que je suis en âge de comprendre j'ai ouvert les yeux sur les ombres qui dansent derrière chaque membre de notre famille.
J'ai pensé un temps m'en défaire. Mais moi aussi je n'avais pas retenu la leçon. Il n'y a rien à faire, on ne se défait pas de son passé. On apprend juste à vivre avec, à avancer, à s'en détacher autant qu'on peut.

Dis-moi Lucy tu te souviens ? Tu te rappelles de ta quatrième année ?

Nous sentions les murmures de la grande guerre courir derrière nous. Nous étions fils et filles de survivants. Des enfants de ceux qui ont fait l'histoire. Notre vie, comme la leur, ne nous appartenait plus vraiment. Nous étions des enfants de la génération future, de celle pour qui ils se sont battus.
Nous avons été sacrifiés avant même notre naissance. Nous étions des enfants de héros. Notre vie ne nous appartenait déjà plus à notre naissance. Tandis que les photos s'étalaient dans les journaux, que nos noms couraient sur les lèvres nous nous perdions de plus en plus.

Je ne supportais même plus d'entendre les gens parler de victoire. J'en étais venu à être violent par moment.
Je me souviens de ce gosse qui te harcelait. Il avait le même âge que toi, un Gryffondor. Il t'avait pris en grippe toi l'étrange. Tu ne correspondais pas au beau tableau qu'il s'était imaginé de notre si grande et héroïque famille. Désappointé, frustré que tu viennes briser l'image parfaite qu'il avait fantasmée il avait tenté de faire disparaitre l'éclaboussure qui venait gâcher la toile.
Cela avait duré des semaines. Dans quel but ? Je n'ai jamais compris. Te briser ? Te faire correspondre au stéréotype d'enfant de héros qu'il s'était forgé ? Je n'ai jamais su.
Mais un jour j'avais eu vent de l'affaire. Et alors ma rancœur avait tout emporté sur son passage dans un flot destructeur. A chaque coup que je donnais je sentais ma colère assourdissante se déverser. A chaque coup de poing ou de pied qui s'écrasait sur sa peau je disais enfin ce que j'avais toujours voulut hurler à la face du monde. Cela me faisait du bien. Plus je lui faisais mal et mieux je me sentais. Il expiait pour tous les autres. Pour tous ceux qui nous avaient comparés à nos parents. Pour tous ceux qui attendaient de nous un exploit. Pour ceux qui nous volaient nos vies.
Je sentais l'odeur du sang qui me laissait un gout métallique sur la langue. Je n'entendais ni tes supplications, ni ses cris. J'étais plongé dans une grande torpeur tandis que petit à petit j'évacuais mon trop plein d'émotions. Il payait pour mes parents. Il payait pour tous ces héros qui m'avaient condamné à une vie minable.
Je ne voulais plus jamais entendre parler de la grande guerre, de la bataille finale, de la victoire. Je n'en pouvais plus d'entendre prononcer les noms de nos proches avec une adoration, une fascination qui m'écœurait.
Je voulais oublier tout ça, tout laisser derrière moi sans me retourner.

Dis-moi Lucy tu te souviens du poids du passé sur nos épaules ?

Tu te rappelles de cette victoire ? Cette victoire qui me laissait un gout de cendres dans la bouche. Il m'arrivait parfois de ne plus pouvoir respirer. Des ombres mouvantes dansaient devant mes yeux, ouverts, la nuit dans mon lit. J'avais l'impression que des millions de particules tapissaient mon œsophage à m'en étouffer. Je voyais des cadavres allongés dans l'herbe du parc. Je sentais les poussières de la victoire obstruer mes narines à me faire suffoquer. L'herbe était souillée de sang pendant que les sorts fusaient dans les airs. Les cendres maculait ma bouche en un voile grisâtre qui m'asphyxiait lentement.
Je savais bien que tout cela était dans ma tête, mais combien de fois me suis-je donc réveillé en sueur ? Combien de fois mes camarades m'ont maudit pour les réveils brutaux que je leur imposais trop souvent ? Combien de fois Lucy ? Combien de fois avons-nous maudit la guerre ?

Ils avaient gagné la guerre. Mais nous, que nous restait-il ? Nous vivions dans un monde encore plus manichéen que le précédent. Les enfants de héros d'un côté, ceux des mangemorts de l'autre, et au milieu ceux qui comptaient les points.
Notre monde était pourri jusqu'à la moelle, comme le précédent si ce n'est plus. J'en étais arrivé à être désabusé. A ne plus voir que le mauvais côté de cette victoire.
Je ne voyais plus que les noms sur les tombes. J'entendais les murmures de ceux qu'on avait préféré oublier, de ceux qui étaient tombés dans l'oubli, de ceux qui n'avaient pas choisis le bon camp. J'entassais les livres parlant du passé, je jetais un coup d'œil rapide aux magazines où on voyait toujours les mêmes têtes. Mes oreilles bourdonnaient aux noms des Londubat, Potter, Weasley, Lovegood et affiliés.

Tu étais comme moi. Je te voyais te recroqueviller dans ton monde. Tu t'enfermais chaque jour un peu plus dans ta bulle. Tu noyais tes yeux gris dans le paysage. Tu semblais vouloir incruster le monde dans ta rétine. Quand tu regardais le ciel tu n'avais plus cette naïveté d'enfant. Ton innocence s'était ternie sous les assauts du temps.
Quand je te voyais regarder le monde maintenant je ne voyais plus qu'une adolescente qui cherchait à aspirer le ciel à chacune de ses respirations. Comme si tu voulais te saisir de la moindre parcelle d'air. Tu n'admirais plus le monde, tu t'en nourrissais. Tu survivais grâce à cette bulle fragile que tu tentais de maintenir de toutes tes forces. Tu t'échinais chaque jour à trouver de la beauté dans le paysage. La flamme qui t'habitait autrefois vacillait sous le poids du passé. Mais je ne m'en faisais pas, je savais qu'un jour tu regarderais le monde en y voyant à nouveau la beauté de chaque petite chose, que comme autrefois tu insufflerais au monde ta flamme.

Dis-moi Lucy tu te souviens de la froideur de l'hiver ?

Je crois que j'avais mal compris ce que voulais dire ce sorcier grec, comment s'appelait-il déjà ? Esope oui c'est ça. Il y avait une citation de lui que j'aimais répéter. Mais en vérité je ne l'ai comprise qu'une fois au fond du gouffre. Cette phrase, je ne sais pas si tu t'en souviens mais elle disait : « qui chante pendant l'été danse pendant l'hiver ».
A tort je pensais que comme pour la cigale, dans la fable du moldu qui s'était inspiré de l'œuvre d'Esope des siècles plus tard, la morale était que faute de prévoyance, on finit par périr.
Et peut-être était-ce là le sens premier de cette phrase, mais pour moi son sens était tout autre dorénavant.

J'avais touché le fond. J'avais gouté à la froideur de l'hiver. J'avais vu l'avenir que nos parents avaient semé se révéler stérile. Le gel avait figé nos espoirs dans une gangue boueuse. Il avait cristallisé nos peurs et nos doutes. Transformés en flocons ces derniers nous paralysaient, nous empêchaient d'avancer.
Nos parents avaient été prévoyants, ils avaient tout fait pour nous offrir un avenir meilleur. Mais la rigueur de la fourmi n'avait pas aidé et maintenant l'hiver était là. Nous étions là Lucy à agoniser comme les derniers des fainéants. Face à ce constat je sentais ma rage gagner à nouveau du terrain. A quoi ça sert d'être prévoyant si c'est pour crever la gueule ouverte ? Les faits sont là. Nous vivotons sans espoir d'avenir en attendant d'y passer pour de bon. D'y penser j'avais envie de hurler.
Esope se trompait Lucy, la prévoyance ne sert à rien.

Nos parents n'avaient pas chanté pendant la guerre. Ils avaient crié, hurlé leur joie de vivre qu'une fois celle-ci terminée.
Ils avaient prié pour l'avenir. Et nous on se retrouvait à danser sur les restes de notre avenir en miette, pendant que le froid de l'hiver menaçait de nous ensevelir un peu plus dans les limbes.

La victoire à un relent d'amertume Lucy.

Ton cousin Louis et ses ombres